Le récit de voyage à l’orée du romantisme

N°1 – Mai 2014
Université de Toronto
Le récit de voyage à l’orée du romantisme

 

Dans la préface à la première édition de l'Itinéraire de Paris à Jérusalem (1811), qui relate son voyage en Orient de 1806 et 1807, Chateaubriand prend ses distances avec le voyage savant que le siècle précédent avait largement illustré. Il y déclare ne point marcher « sur les traces des Chardin, des Tavernier, des Chandler, des Mungo Parck [sic], des Humboldt1 », insistant sur la différence introduite par la durée limitée de son déplacement. Son « Itinéraire est la course rapide d'un homme qui va voir le ciel, la terre et l'eau, et qui revient à ses foyers avec quelques images nouvelles dans la tête, et quelques sentiments de plus dans le cœur2 », voyage pressé dont la visée serait surtout esthétique, alors que les voyageurs qu'il cite possédaient une longue expérience des peuples qu'ils rencontraient, de leurs mœurs et coutumes. La remarque, surtout attentive à dégager une voie nouvelle à la relation viatique, mêle indifféremment voyageurs d'autrefois et contemporains, et ne se soucie pas de distinguer chez eux la divergence des champs d'intérêt et le degré de leur engagement dans les domaines du savoir. Des voyageurs énumérés, qui n'ont en commun que d'avoir effectué des séjours prolongés en pays lointains, en Orient, en Afrique ou en Amérique latine, Alexandre de Humboldt était sans doute le seul à pouvoir prétendre au titre de savant3. Pendant cinq ans (1799-1804), assisté du naturaliste français Aimé Bonpland, il parcourut l'actuel Venezuela, remonta l'Orénoque jusqu'à l'Amazone, démontra l'existence de communications entre ce fleuve et le rio Negro, s'embarqua pour Cuba, revint au Venezuela, franchit la cordillère des Andes, sillonna le Pérou et la Colombie et tenta l'ascension du Chimborazo. Rentrés à Paris, les deux explorateurs présentèrent à l'Académie des sciences plus de 6 000 échantillons de plantes recueillis durant leur périple. Parallèlement, Humboldt développa une conception originale du récit de voyage scientifique, à partir de ce qu'il appelle « l'itinéraire » classique hérité de la tradition des Lumières, dont les trente volumes de son Voyage aux régions équinoxiales du nouveau continent, publiés de 1805 à 1834, offrent l'ultime manifestation, mais selon un modèle profondément renouvelé. Dans une lettre de 1801, écrite au cours de son voyage en Amérique du Sud à son ami Karl Ludwig Willdenow, Humboldt expose ainsi son projet viatique :

J'ai l'idée de présenter au lecteur mes observations dans différens volumes, vu que mon voyage embrasse beaucoup de sujets, qui ne peuvent intéresser le même lecteur. Mon récit de voyage, proprement dit, par exemple, ne contiendra que ce qui peut intéresser tout homme cultivé ; les observations physiques et morales, les conditions générales [du voyage], le caractère des peuples indiens, les langues, les mœurs, le commerce des colonies et des villes, l'aspect du pays, l'agriculture, la hauteur des montagnes (rien que les résultats), la météorologie. - Puis je donnerai en volumes séparés : 1° la construction de la terre, géognosie ; 2° les observations astronomiques, les longitudes et les latitudes, les observations de Jupiter, la réfraction... 3° la physique et la chimie : les essais d'analyse chimique de l'atmosphère, l'hygrométrie, l'électricité, des observations barométriques et pathologiques, l'irritabilité... 4° la description des nouvelles espèces de singes, de crocodiles, d'oiseaux, d'insectes, l'anatomie des vers de mer... 5° le travail botanique, fait avec Bonpland [...]4.

Dans sa pluralité, ce projet représente assez bien ce qu'était déjà le récit de voyage scientifique à l'époque des Lumières : plusieurs volumes correspondant chacun aux diverses branches de l'histoire naturelle, et une relation historique qui donne un aperçu des particularités du voyage, des observations générales qui ont été réalisées et plus particulièrement des conditions selon lesquelles la cueillette des informations a été effectuée. C'est ce dernier récit qui retint en particulier l'attention de Humboldt, en ce que sa conception lui parut devoir être radicalement modifiée, mais qu'il ne publia que tardivement, en 1814, bien après les traités scientifiques concernant les observations astronomiques, les monographies zoologiques, la géographie des plantes et l'anatomie comparée. La préface à la Relation historique du voyage aux régions équinoxiales du nouveau continent, fait en 1799, 1800, 1801, 1802, 1803 et 18045 expose ainsi les vues de son auteur pour un nouveau modèle de récit viatique. D'abord, c'est la nature du lieu qui décide de la typologie des voyages. La relation qui a pour objet la description de nouveaux territoires, jusque-là inexplorés, se doit nécessairement de présenter un contenu autre que celui du récit tourné vers le balisage de l'ancien monde : c'est de la nature dans son immensité sauvage qu'il s'agit dès lors de rendre compte. D'autre part, le propre - et par suite le défaut - de l'itinéraire classique serait encore de mêler indifféremment aux observations du savant des événements ou des incidents survenus au cours du voyage et dont l'importance reste secondaire au regard de la science. Enfin, il est de prime importance pour Humboldt de pouvoir codifier la nature du regard que le voyageur est tenu de poser sur l'objet à décrire. Tout objet ne mérite pas d'être également retenu dans le journal de l'observateur. « Le renoncement à l'exhaustivité et la juxtaposition, dans le texte, d'une multiplicité de discours scientifiques doivent devenir pour le lecteur les signes manifestes de l'appartenance du texte au domaine du récit d'exploration scientifique6. » Le lecteur est ainsi à même d'observer, dans le corps de la Relation historique, le glissement d'une description initialement réglée sur le regard du peintre, vers le discours technique du naturaliste. On notera par exemple cette réorientation de l'attention à partir d'un paysage de ruines, lieu par excellence du pittoresque, mais tout autant propice à la germination de certaines plantes qui intéressent au premier chef le botaniste7. Toutefois, la description ne vaut jamais en soi et n'a de sens pour un naturaliste que si elle est reliée à une explication générale qui illustre et homologue les grandes lois de la nature. En conséquence, disposer d'un bagage scientifique capable d'englober les principales disciplines, en particulier l'astronomie, la zoologie, la botanique et la géologie, est, aux yeux de Humboldt, une exigence absolue pour qui prétend s'engager dans un voyage d'exploration.

Mais il faut bien le reconnaître, il s'agissait là d'un idéal ambitieux que Humboldt put et sut sans doute réaliser dans une large mesure, mais dont les attentes dépassaient de beaucoup les capacités du voyageur ordinaire engagé dans un projet d'exploration, si passionné fût-il par les grandes questions scientifiques. Les voyages de circumnavigation viennent confirmer ces limites. La relation de Cook ne faisait guère de place qu'à la topographie, et ce fut l'éditeur Hawkesworth qui décida d'ajouter à son récit les observations de Banks et Solander en zoologie et en botanique. Le Voyage autour du monde de Bougainville (1771) présentait un bien pauvre bilan scientifique, et lors de sa parution ne retint surtout l'attention du public que par sa description des mœurs tahitiennes. Les notes du botaniste Commerson qui accompagna Bougainville dans son équipée au long cours, ne furent jamais publiées, sans doute à cause de leur état fragmentaire et souvent informe. Seule survécut la bougainvillée (Bougainvillea glabra), ainsi nommée en l'honneur du chef de l'expédition et découverte, croit-on, par Commerson à Rio8. Si des parties du journal de La Pérouse, confiées à des intermédiaires lors d'escales au Kamtchatka et à Botany Bay, purent être préservées, on ne saura jamais si les savants qui l'accompagnaient avaient pris au sérieux leur tâche d'observateurs scientifiques. Louis-Marie-Antoine Destouff de Milet-Mureau, qui fut chargé par l'Assemblée constituante de mettre en forme le journal du navigateur, ne peut s'empêcher de regretter, dans sa préface, l'absence de zèle de ces derniers :

La prévoyance de La Pérouse lui fit non seulement saisir, mais rechercher les occasions d'envoyer ses journaux en Europe. Il eût été à souhaiter que l'amour-propre des savants embarqués avec lui leur eût permis de se détacher de même du fruit de leurs travaux ; nous n'en aurions pas à en regretter la perte presque totale9.

D'un point de vue scientifique, le journal de La Pérouse, journal de marin, contenait essentiellement des relevés nautiques et astronomiques relatifs notamment au calcul des longitudes. Force est donc d'admettre que l'œuvre scientifique d'Alexandre de Humboldt demeure unique en son genre, en tant qu'elle recueille la tradition du récit viatique des Lumières tout en en renouvelant la conception, et surtout en réunissant sous une même plume la réalisation de projets multiples par leur statut disciplinaire. Elle annonce par là même les grandes expéditions de circumnavigation scientifique de Dumont d'Urville de la décennie 1820 et les relations qui s'ensuivirent, celle du Voyage autour du monde en douze volumes grand in-8° de 1826-1828, et celle du Voyage de l'Astrolabe en treize volumes de 1830.

La relation de voyage à caractère scientifique au tournant du XIXe siècle se présentait essentiellement comme un récit d'exploration, comme le compte rendu d'une expédition de découverte dans des régions du monde encore largement inexplorées, dans la continuité de ce que fut au XVIIIe siècle la littérature géographique, illustrée par exemple par le Journal du voyage fait par ordre du roi, à l'Équateur (1751) de La Condamine qui avait passé dix années (1735-1745) en Amazonie dans le cadre de recherches géodésiques portant sur la détermination exacte de la configuration de la terre. Ces régions toutefois commençaient à se faire de moins en moins nombreuses alors que les voyages dans l'ancien monde, en Europe, en Orient et en Asie, continuaient de donner lieu à des récits toujours prisés du grand public. Comme Humboldt l'avait bien souligné dans sa typologie, la teneur de ces derniers ne pouvait être la même que celle de ceux qui avaient pour objet la description de la nature dans la variété de ses manifestations physiques. Tout en n'excluant pas la mention d'informations géographiques mais dépourvues cette fois de la technicité propre au spécialiste, il s'agissait dans le premier cas de transmettre à son public un savoir portant sur un objet culturel, mœurs, coutumes, religion, industrie, créations artistiques et autres produits de l'activité humaine, savoir procuré par le truchement de connaissances acquises, généralement livresques, et par l'observation directe, en somme par la conjonction de l'Histoire et de l'expérience. Cette provenance duelle du savoir permettait dès lors d'envisager une variété de postures discursives où l'emportait tantôt l'Histoire, tantôt l'expérience, facilitant dans ce dernier cas l'entrée en scène de la subjectivité, c'est-à-dire le retournement du regard du relateur de l'objet vers le sujet, selon une relation où la perception de l'objet découlait moins de ses qualités intrinsèques que du retentissement qu'il exerçait sur la sensibilité de l'observateur. Des facteurs contextuels étaient susceptibles de favoriser cette dernière configuration à une époque où, sous l'influence notamment de l'œuvre de Rousseau, un changement commençait à s'opérer dans l'ordre de la sensibilité, alors que le voyageur lettré désirait par ses écrits autant plaire qu'instruire.

Penseur exigeant, théoricien d'une conception renouvelée de l'histoire fondée sur l'observation détaillée des faits, sur l'étude critique du témoignage et la vérification systématique et minutieuse des sources, le voyageur Volney, comme on l'appelait volontiers depuis son retour d'Égypte et de Syrie, conçoit le voyage en historien et non en romancier10, comme il tient lui-même à le souligner dans la préface à la relation de son périple oriental. Encore s'agit-il de préciser la conception que Volney se faisait de l'histoire. En septembre 1794, celui-ci fut sollicité par le Comité d'instruction de la Convention pour occuper le poste de professeur d'histoire dans les écoles normales qui venaient d'être créées. Il prononça six leçons qui constituaient une suite de questionnements critiques plutôt que des cours d'histoire proprement dits, conformément au règlement de nivôse de l'an III selon lequel l'enseignement dans ces écoles devait s'employer à favoriser la réflexion et le travail personnel. Se souvenant d'Hérodote, Volney concevait l'histoire comme une « enquête de faits11 », et l'historien le moins suspect à ses yeux était celui dont le récit témoignait directement, sans médiation, de ses expériences et de ses découvertes, tel le mémorialiste ou le voyageur. C'est que Volney, après Voltaire, adoptait à l'égard de l'histoire et des historiens une réserve méfiante qui soulignait la part trop belle faite à la crédulité aussi bien chez le compilateur de récits historiques que chez son lecteur. Il proposait d'abord une réflexion critique de ce qui constitue le fait historique afin de le rapprocher de ce qui dans la nature relève du connu, de l'existant ou du possible, rejetant par là même ce qui appartient à l'ordre du fabuleux, du miracle ou de l'oracle. Il invitait ensuite à éprouver la crédibilité de l'historien, sous le rapport de ses qualités morales et de la valeur de ses sources et de ses informateurs, à la manière d'un juge interrogeant et confrontant des témoins afin « d'arriver à la vérité, c'est-à-dire à l'existence du fait, tel qu'il a été12 ». Idéalement, l'historiographie était pour Volney un discours qui s'écrit au présent et qui fait du voyageur son informateur privilégié. Pour peu que celui-ci soit bon observateur, il devient à même d'assurer la cueillette de quantité de matériaux propres à servir le savoir historique, « car, outre les débris, les ruines, les inscriptions, les médailles et souvent même les manuscrits que l'on découvre, l'on trouve encore les usages, les mœurs, les rites, les religions et surtout les langues, dont la construction à elle seule est une histoire complète de chaque peuple, et dont la filiation et les analogies sont le fil d'Ariane dans le labyrinthe des origines13 ». En outre, le voyageur a toute liberté pour décrire dans les moindres détails la géographie des régions qu'il parcourt et qui constitue aux yeux de Volney le point de départ obligé de toute enquête historique, car il s'agit d'abord non seulement de pouvoir situer dans l'espace les événements que l'on relate, mais encore de se rendre compte que leur apparition et le fil de leur déroulement dépendent pour une large part des particularités de leur environnement physique.

Obligé de chercher une méthode pour rédiger mon voyage en Syrie, je fus conduit comme par instinct à établir d'abord l'état physique du pays, à faire connaître ces circonstances de sol et de climat si différents du nôtre, sans lesquelles on ne pouvait bien entendre une foule d'usages, de coutumes et de lois. Sur cette base, comme sur un canevas, vint se ranger la population dont j'eus à considérer les diverses espèces, à rappeler l'origine, et à suivre la distribution14.

Cette approche qui régit l'économie générale du Voyage en Égypte et en Syrie transforme le récit en une série de tableaux qui tendent à occulter les aspects proprement dynamiques du voyage au profit d'une perspective thématique manifestement critique, où sont gommés tous éléments qui pourraient ressortir de l'imagination, ainsi que les descriptions de caractère personnel15. C'est l'optimisme rationnel de l'esprit des Lumières qui gouverne le projet descriptif dont les pénétrantes Leçons d'histoire, plus haut citées, énoncent les principes. Volney avait le dessein de produire un compte rendu d'observations irréfutables, et de poser sur la réalité orientale, qu'elle soit physique ou humaine, un regard impartial, dépourvu de préjugés, fondé sur l'ordre et la mesure, sur la quantification des données, conforté par le recours sélectif à des informateurs qualifiés et crédibles et par la confrontation des sources les plus sûres. Prenons un exemple, celui de la description des ruines de Tyr.

Volney avait visité Tyr à l'automne de 1783, lors d'une escale maritime, alors qu'il se rendait à Alexandrette. Il décrit d'abord et avant tout ce qu'il voit, en multipliant les points de vue, en faisant le compte des détails à la manière d'un archéologue qui entasse des fragments de fouilles, en confrontant ce qu'il observe à ce que les livres lui ont appris afin de conforter ou de repousser leurs interprétations. Le regard qu'il pose sur les choses est celui d'un géomètre, d'un arpenteur, ou encore d'un enquêteur à la poursuite d'indices. Il n'y a pas place dans les jugements qu'il porte pour la fantaisie ou la spéculation, mais à l'encontre pour une forme de raisonnement logique dont les prémisses sont directement modelées sur les données fournies par l'observation.

La description de Tyr commence par un balisage de l'emplacement de la ville antique qui consigne les éléments les plus marquants de sa topographie en forme de marteau, la qualité du sol, l'ensablement du port, les fondations des anciennes murailles qui autrefois enfermaient l'île entière avant qu'Alexandre, durant le siège de sept mois auquel il soumit la cité phénicienne en 332 avant notre ère, la joignît au continent par une jetée. Parmi les ruines, il ne retient que ce qui frappe le plus la vue. Nous suivons la marche du narrateur au long de l'isthme qui relie la ville insulaire au rivage, depuis une tour en ruines abritant un puits d'une grande profondeur jusqu'à un rocher dont Volney rapporte les dimensions imposantes et qui marque la jonction avec le continent. En cheminant, notre voyageur rencontre de distance en distance des ruines d'arcades qui mènent du puits au rocher et dont, à première vue, il évalue mal la fonction. À la hauteur du rivage celles-ci deviennent plus nombreuses, obliquant brusquement vers le sud en suivant le littoral pour aboutir, après une heure de marche, « au pas d'un cheval », précise le relateur, à une hauteur où convergent plusieurs sources. Ces arcades se révèlent alors être l'assise d'un antique aqueduc dont la largeur entre les piles, précise encore notre investigateur, est de neuf pieds. Se présente alors une seconde énigme s'il est vrai, comme le rapportent les anciennes annales, que du temps où Nabuchodonosor en faisait le siège, de 586 à 573 avant notre ère, Tyr se trouvait située sur le continent. La tradition la localisait à Palae-Tyrus, c'est-à-dire auprès des sources. Pourquoi en ce cas, remarque Volney, ce long aqueduc, construit à tant de frais, qui mène des sources au rocher, d'autant plus que l'historien Ménandre cité par Flavius Josèphe, faisait de Palae-Tyrus, du temps des conquêtes assyriennes, soit bien avant le règne de Nabuchodonosor, une dépendance de Tyr. La seule possibilité est donc que la Tyr continentale était située sur le rocher et non dans la région des sources. À une époque ultérieure, lorsque les Tyriens se réfugièrent dans l'île, ils n'auraient eu qu'à prolonger l'aqueduc.

Cet exemple illustre assez bien la méthode de Volney. De ces sites chargés du poids du temps et de l'histoire, l'observateur choisit de ne retenir que la configuration spatiale et de ne décrire les vestiges des monuments et des ouvrages d'architecture que dans leur condition actuelle. En somme, il s'impose de dresser un état des lieux sans se laisser distraire par la rumeur des témoignages et des interprétations historiques archivés au long des siècles16. C'est que, pour l'auteur des Leçons d'histoire, « si [...] nos propres sens peuvent nous induire en erreur, et si leur témoignage a quelquefois besoin d'examen, il serait inconséquent et attentatoire à notre liberté, à notre propriété d'opinions, d'attribuer aux sensations d'autrui une autorité plus forte qu'aux nôtres17 ». Il reste que « la certitude que nous pouvons nous permettre, a besoin, pour être raisonnable, d'un calcul de probabilités qu'à juste titre l'on a classé au rang des sciences les plus importantes18 ». Le narrateur du Voyage en Égypte et en Syrie est solidement installé dans le présent de sa situation d'énonciation et le mouvement vers le passé ne peut selon lui s'exercer que par la médiation d'un raisonnement logique. Le seul mode possible d'appréhension du passé est à chercher dès lors dans les principes de la démarche déductive. Le modèle viatique que Volney met en œuvre relèverait ainsi de la relation savante en tant qu'il s'attache à la recherche de la vérité, tout en se distinguant, en amont, de la relation scientifique par son refus de technicité et l'absence de recours à un langage et à un protocole d'analyse hautement spécialisés. Il reste proche de la démarche de l'historien mais passée au crible de l'esprit critique. Il se distingue toutefois en aval de la relation lettrée qui, tout en s'appuyant elle aussi sur le savoir historique, est moins soucieuse d'en discerner les failles et ne se prive pas d'allusions à l'expérience personnelle du voyageur.

De cette dernière, le Voyage pittoresque de la Grèce (1782) du comte Gabriel de Choiseul-Gouffier est certainement l'une des plus manifestes illustrations19. Tirant les leçons de son périple oriental dans un Discours préliminaire, le relateur dresse le portrait de ce qui constitue selon lui les qualités du voyageur idéal, soit un heureux équilibre entre un fonds bien assuré de connaissances portant sur l'histoire grecque, les Antiquités, mais aussi la physique et l'histoire naturelle, et « cette vivacité de sensations qui fait le charme des voyages, qui se répand sur les objets observés par le voyageur, et sur l'image qu'il en retrace dans ses récits20 ». Ainsi est-il un âge privilégié pour pleinement tirer profit de ses voyages. Si l'on n'a pas encore acquis « dans la première jeunesse » un savoir suffisamment étendu dont le manque est généralement masqué par un enthousiasme exagéré, s'engager à voyager « dans un âge plus avancé » comporte le risque de ne juger et de ne sentir que par les livres et de rester indifférent aux appels de l'imagination. Par contre, ces entraves disparaissent « pour l'homme qui voyage dans la maturité ; placé à égales distances entre les deux termes de la vie humaine, il participe aux avantages de l'un et de l'autre ; il joint la vivacité du sentiment à la force de la réflexion. La lumière naturelle de son esprit s'est accrue par les lumières acquises [...] ; sa raison et son imagination, au lieu de se combattre, se prêtent un mutuel secours21 ».

 

Si Choiseul-Gouffier dit regretter de n'avoir pas attendu le temps de la maturité « pour voir la Grèce avec plus de fruit22 », le récit de son voyage (1782) reflète néanmoins assez bien l'ambition qui est la sienne de fonder ses observations sur le double socle du savoir et de l'imagination entendue comme réservoir de sensations et d'impressions. La dimension savante est bien attestée par les préparatifs et la conduite du voyage et par la recension que le récit en donne. Adepte des Lumières et pourvu d'une culture historique et géographique étendue qu'il puise dans les ouvrages anciens de Strabon, Pline, Hérodote, Plutarque, Tite-Live et de ses prédécesseurs modernes, Le Brun, Spon, Thévenot, Pococke, Chardin, Choiseul emporte dans ses bagages quantité d'instruments de mesure, baromètres, boussoles, thermomètres, lunettes, qui lui permettent d'effectuer un vaste éventail de relevés23. Il s'entoure, en outre, de collaborateurs dont les expertises propres viennent à suppléer la sienne24. La contribution du Voyage s'attache en majeure partie aux domaines de l'archéologie, de l'épigraphie, et de la numismatique, mais s'étend également à ceux de la géographie et de la géologie. Le crayon à la main, aidé de ses compagnons de voyage, Choiseul dessine, esquisse, reproduit ce qu'il voit, lève les plans de monuments, de temples, de mausolées, de théâtres, fournit des croquis cotés de colonnes, de chapiteaux, d'architraves, d'entablements, de frises, de corniches, de frontons, et relève de multiples inscriptions. Confronté à une profusion de ruines, le projet architectural, qui est de décrire aussi précisément que possible les monuments de la Grèce antique, prend rapidement une dimension archéologique. Choiseul propose ainsi une élévation conjecturale du tombeau de Mausole à Halicarnasse, établie à la fois d'après la lecture, revue et corrigée par le comte de Caylus, du texte de Pline dans l'Histoire naturelle, et d'après les vestiges du tombeau de Philécus à Stratonicée de Carie, qu'il avait pu observer et qui lui semblait conçu sur le même modèle. L'illustration joue en effet un rôle primordial dans ce voyage pittoresque, où elle sert d'ancrage à la description verbale. Le Prospectus, paru en 1778, en annonçait ainsi l'importance et l'originalité :

Chacun des chapitres sera composé de Vues pittoresques, de Plans, de Ports célèbres dans l'Antiquité, et même de nos jours par quelque événement de la guerre, que la Russie y a porté ; ceux-ci ont été levés avec le plus grand soin, et le désir de se satisfaire lui-même a coûté au Voyageur plus d'une course très pénible. La vue des monuments tels qu'ils existent aujourd'hui, leurs plans, coupes, profils mesurés et cotés comme l'ont fait les Voyageurs Anglais pour les monuments de Palmyre, les costumes en tout genre et dans la variété où ils sont chez tous les différents peuples, voilà ce que l'ensemble de l'Ouvrage offrira aux yeux des Curieux25.

Le propos géographique est appuyé au moyen de nombreuses cartes d'îles de l'archipel des Cyclades, notamment Santorin, Délos et Paros, de plans de ports et de villes. Choiseul rectifie en outre la position de la ville de Mylassa en Anatolie qu'il préfère rapprocher du golfe de Céramique26, plutôt que de Physcus comme le faisait d'Anville qui suivait l'autorité de Strabon et celle de voyageurs anglais rapportée dans le Voyage en Grèce de Wheeler. La dimension géologique domine les descriptions des îles de Santorin dont les modifications du tracé géographique et la formation d'une remarquable caldeira, provoquées par d'anciennes et formidables éruptions volcaniques, sont longuement évoquées. Le voyageur rapporte de sa visite des fragments de lave formée d'une « matière parfaitement noire, vitreuse et brillante dans sa cassure27 » ressemblant à du verre. Le gouffre d'Antiparos dont Pitton de Tournefort avait donné un tableau terrifiant destiné à frapper l'imagination28, lui fournit l'occasion d'établir les avantages d'une approche objective fondée sur la recension d'observations précises, mesurées, quantifiées et lui permet d'offrir, au passage, une longue explication de la formation des stalactites et des stalagmites dont la grotte présente de nombreux spécimens ainsi que des concrétions de toutes formes qui en tapissent les parois et le sol.

Si la confrontation de ses observations aux « descriptions pompeuses qu'en ont faites quelques Voyageurs », surtout soucieux de séduire par leur goût de l'exagération l'intérêt du lecteur, conduit Choiseul à se demander si « ce langage poétique est celui de la vérité » et s'il « doit être celui du Voyageur »29, il reste que le Voyage pittoresque de la Grèce participe en cette fin de siècle à cette littérature viatique qui cherche à plaire autant qu'à instruire. De ce point de vue, il répond assez exactement aux souhaits que formulait à peu près au même moment Claude-Étienne Savary dans la préface à ses Lettres sur l'Égypte quand il définissait sa conception du voyageur :

Avant de commencer ses voyages, il importe qu'il ait une connaissance profonde de la Géographie & de l'Histoire. L'une lui marquera la place qui servit de théâtre aux grands événements ; l'autre les retracera dans sa mémoire. Éclairé de ce double flambeau, s'il parcourt les contrées orientales, où sont arrivées les révolutions étonnantes qui ont plus d'une fois changé la face de la terre, il verra tous les objets s'animer devant ses pas. Les marbres, les ruines, les montagnes parleront à son esprit & à son cœur. [...] Aux lumières, & au génie de l'observation, il faut qu'il joigne encore cette sensibilité vive, profonde, pénétrante qui seule fait voir & écrire avec intérêt. S'il n'a point été attendri à l'aspect du lieu où le grand Pompée fut assassiné en débarquant près de Péluse, [...] si le feu de l'enthousiasme n'a point embrasé son cœur près des ruines de Troie, de Sparte & d'Athènes, qu'il se garde d'écrire, la nature ne l'avait pas formé pour transmettre à ses semblables les grandes impressions que doivent produire les grands objets30.

Si les connaissances acquises et le don d'observation constituent un préalable nécessaire au voyage, la sensibilité du voyageur et sa capacité à en transmettre l'effet par l'écriture représentent la condition sine qua non de son récit. L'une des réussites de l'ouvrage de Choiseul est de ménager un heureux équilibre entre ces deux exigences. La première étape dans la mise en avant de la sensibilité passe par la place laissée à la présence du voyageur dans l'économie du récit. Nombreuses sont les planches qui mettent en scène Choiseul en position d'observateur, d'acteur ou dans la routine quotidienne du voyage : à Santorin en train de dessiner devant la mer au pied de la Montagne de Saint-Étienne (pl. 19), devant le couvent de Patmos conversant avec un caloyer grand admirateur de Voltaire et Rousseau (pl. 56), durant une audience accordée par l'aga Hassan à Moglad en Asie Mineure (pl. 75), avec ses compagnons le carnet à dessin à la main dans le gouffre d'Antiparos (pl. 38), ou encore pendant une halte près de Dourlach dans la Carie (pl. 74) ainsi commentée : « C'est le tableau fidèle de la vie que nous avons menée pendant près d'une année, & à laquelle il est facile de s'accoutumer, dans un climat où les nuits sont aussi belles, & où l'on jouit si bien de l'absence du soleil31. » Cette présence à la fois verbale et visuelle du voyageur est encore soutenue au long du récit par la mention de ses impressions. Si « tout inspirait l'effroi » à Coron, victime des exactions albanaises durant la guerre qui opposa la Russie à l'Empire ottoman de 1768 à 1774, et si le voyageur n'a « jamais vu de séjour plus propre [que l'île de l'Argentière] à inspirer le dégoût & la tristesse32 », la visite à Siphanto le transporte dans un lieu où les coutumes ancestrales de convivialité et d'hospitalité semblent être restées inchangées depuis l'Antiquité :

Je ne puis rendre ce qui se passait alors en moi : ce moment est un de ceux qui semblent payer le voyageur de ses fatigues & de ses dangers, et si j'ai goûté dans la suite des plaisirs du même genre, au moins l'illusion n'a-t-elle jamais été si prompte, si vive et si complète. Je me crus transporté aux beaux jours de la Grèce ; ces portiques, cette assemblée populaire, ces vieillards, qu'on écoutait avec un silence respectueux, leurs figures, leurs habillements, leur langage, tout me rappelait Athènes, ou Corinthe et ces Places publiques, où un Peuple avide de nouvelles, environnait les étrangers et les voyageurs. L'empressement, avec lequel on m'offrit l'hospitalité, vint bientôt fortifier cette illusion33.

La curiosité de Choiseul ne se limite pas à sa passion pour l'archéologie, mais l'entraîne aussi bien à s'intéresser aux conditions d'existence des habitants, aux coutumes, aux costumes, aux danses, aux impôts et aux habitudes religieuses, autant d'objets d'observation qui deviennent naturellement des thèmes de réflexion et des sources d'impressions. Ce n'est pas dire pour autant que le regard qu'il pose sur les monuments dont il lève les plans en archéologue et en géomètre soit dépourvu de sensibilité. Bien au contraire, comme en témoigne ce passage sur Milet :

J'ai parcouru toutes les ruines de Milet, & nulle part je n'ai éprouvé autant de regrets. De tous ces édifices superbes qui embellissaient cette Capitale de l'Ionie, [...] il ne reste plus que des marbres mutilés, la plupart à demi enterrés ; toutes les colonnes sont brisées renversées, nuls vestiges reconnaissables34.

Il faudrait encore citer, ne serait-ce que pour la qualité du style, cette évocation d'un lever de soleil sur la plaine d'Éphèse, qui relève avant l'heure du lyrisme romantique et semble annoncer ce non moins admirable lever de soleil sur l'Acropole, dû à la plume de Chateaubriand dans l'Itinéraire de Paris à Jérusalem :

Bientôt parurent les premiers rayons du soleil, qui nous découvrirent cette vaste plaine arrosée par le Caystre, non moins tortueux que le Méandre, et couverte des nombreux débris de cette ville superbe à laquelle l'Asie entière cédait jadis le premier rang. Nous n'apercevions d'abord que les hautes fabriques, restes des monuments détruits, dont les sommets éclairés dominaient sur la surface des vapeurs qu'exhalait la terre ; mais à mesure que nous avancions, le soleil s'élevait sur l'horizon ; le brouillard dissipé nous laissait apercevoir, d'espace en espace, ces monceaux de marbre mutilés [...]35.

Ce geste tout intérieur qui débouche sur la révélation d'un moi sensible capable de répercuter dans la texture du récit les bouleversements suscités en lui par l'observation des choses extérieures, est un phénomène nouveau dans la relation de voyage en cette fin du XVIIIe siècle. Il trouve des échos plus soutenus dans les Lettres sur l'Italie en 1785 de Mercier Dupaty, ouvrage paru en 1788 qui connut plusieurs rééditions jusqu'en 1833, et dont le propos est davantage de refléter des états d'âme que de rendre compte d'observations suivies. L'« Avertissement de l'éditeur » clarifiait en ces termes l'ambition du projet :

Ceci n'est pas un voyage d'Italie, mais un voyage en Italie. L'auteur, à mesure que les objets passaient sous ses yeux, communiquait à sa famille et à ses amis quelques-unes des impressions qu'il recevait : voilà ces lettres. [...] L'auteur de ces lettres est loin de la prétention d'avoir épuisé son sujet ; il ne l'a pas même tenté. Il a cueilli, en courant, sur les bords de ce champ immense, quelques fleurs et quelques épis36.

L'attention apportée au choix de la préposition a son importance. Elle signale dans le cas présent l'absence voulue d'exhaustivité, le droit du voyageur à faire des choix, la non-conformité avec une certaine tradition du voyage encyclopédique illustrée par exemple par le Voyage d'un Français en Italie dans les années 1765 et 1766 dû à l'astronome Joseph Jérôme Lefrançois de Lalande. Sans renoncer à exposer ses vues sur la situation politique et sociale de l'Italie37, c'est une riche moisson d'impressions et d'émotions destinées à engager tous les registres de la sensibilité que Mercier Dupaty cherche essentiellement à transmettre dans sa relation. Le principe interactif est celui de l'homologie qui associe dans l'acte d'écriture voyageur, narrateur et lecteur : l'expérience vécue du premier et le bagage de sensations, de sentiments et d'idées38 qui est le sien sont mis en texte par le second de façon à les faire partager au troisième, selon un jeu multiplié d'effets de miroir. La description obéit dès lors à un protocole bien précis où mémoire et imagination conjuguent leurs effets. Il s'agit d'abord, sous l'impulsion de réminiscences livresques, de convoquer des événements passés emblématiques du lieu, par exemple au Colisée les combats sanglants des gladiateurs, des martyrs et des esclaves sous les terribles applaudissements de la foule, pour s'en imprégner ensuite, l'imagination aidant, au point de les raviver dans le déploiement d'une rêverie dont les jeux d'ombre et de lumière du crépuscule favorisent l'envoûtement : « Il me semblait voir une de ces femmes, belle, jeune, quand un gladiateur était tombé, se lever alors sur la pointe du pied, et d'un œil qui venait de caresser son amant, accueillir ou repousser [...] le dernier soupir du vaincu [...]39. »

 

Ce procédé, que Chateaubriand ne manquera pas de pratiquer et d'embellir, marque en fait un changement d'épistémologie. En détournant l'attention portée à l'objet dans sa spécificité propre au profit de la singularité du regard du voyageur qui l'observe, il signale une mise en congé du savoir. À vrai dire, ce savoir a désormais acquis un degré élevé de saturation depuis le temps que les voyageurs hantent les routes de l'Europe et de l'Orient. Peu importe donc que les mêmes sites reviennent sous leur plume pour autant que leurs récits communiquent une manière de voir et de décrire qui leur soit propre. En conclusion de l'avant-propos à son Voyage dans le Levant, en 1817 et 1818, le comte de Forbin prenait assez bien la mesure de ce changement : « Des sensations vives, animées, m'ont fait oublier que tout était déjà dit, écrit, dessiné. [...] On a étudié les mœurs des habitants, décrit les usages, consulté les ruines, mesuré les obélisques, et pourtant cet ensemble frappe chaque voyageur d'une manière différente40. » Dupaty ne semble guère dire autre chose dans son analyse de la statue du Laocoon, quand il soutient que la vraie imitation réside non point dans la copie servile de l'apparence physique, ce qu'il appelle « l'exécution mécanique », mais d'abord et surtout dans celle qui trouve sa source dans le sentiment : au lieu de travailler « pour des organes. Vous, si vous voulez travailler pour l'esprit et pour le cœur, prenez une autre route. Commencez par cultiver et votre cœur et votre esprit : sentez41 ».

Si pour Dupaty, comme pour bien d'autres voyageurs, la culture livresque est ce qui déclenche l'intérêt du voyage en même temps qu'un certain horizon d'attente, elle n'est jamais pour lui le but en soi que le déplacement viatique aurait pour mission d'actualiser et de confirmer. Confronté sur place à l'objet, ce qui compte à ses yeux, c'est avant tout la qualité de cette première expérience, l'originalité et la force de la sensation qui l'envahit dans l'instant où il contemple le monument, l'œuvre d'art ou le spectacle de la nature. Quelle que soit la célébrité de l'objet observé, ce qui domine en fin de compte, c'est l'expérience des sens vécue dans sa singularité. En même temps se révèle un autre rapport au monument, que la peinture des ruines avait sans doute contribué à engendrer, et qui, retournant le paradigme du voyage humaniste, accorde à la nature un rôle privilégié. Nous sommes bien loin certes de la nature telle que l'envisageait le voyage scientifique attentif à en dévoiler les particularités et les lois. Ce qui en circonscrit désormais la portée, c'est non seulement sa capacité à susciter des sensations et des sentiments inédits, mais l'incitation que le voyageur y trouve à prolonger le moment de l'expérience par la méditation ou le recueillement, par un tête-à-tête tout intérieur avec soi. C'est ainsi que la visite au Colisée finit par déboucher sur une mise en perspective des réalisations humaines face à l'opiniâtreté de la nature et à l'empreinte du temps :

À travers tous ces débris, les lierres, les ronces, la mousse, les plantes, les arbustes rampants ; ils s'avancent, ils prennent pied dans le ciment ; et incessamment ils détachent, pulvérisent ces masses énormes que des siècles avaient formées, et qu'avaient unies ensemble la volonté d'un empereur et les bras de cent mille esclaves42.

Mais à topique nouvelle, écriture renouvelée, recherche d'une autre manière de dire qu'il s'agira de fonder, car, à en croire Bernardin de Saint-Pierre, « L'art de rendre la nature est si nouveau, que les termes même n'en sont pas inventés. [...] Il n'est donc pas étonnant que les voyageurs rendent si mal les objets naturels43 ». C'est à Chateaubriand qu'il appartiendra de prendre la mesure de ce nouvel enjeu et de faire du Voyage le lieu d'expression et d'épanouissement du moi sensible. Au retour de ses pérégrinations orientales, tout en admirant les vues de son ami Humboldt, le futur auteur de l'Itinéraire de Paris à Jérusalem n'avait guère le goût ni les connaissances pour suivre ce dernier dans ses travaux44. La seule voie qui semblait pouvoir être empruntée, mais à charge de l'inventer, était celle du voyage littéraire. D'ailleurs l'escapade orientale n'avait-elle pas été entreprise en bonne partie pour répondre aux besoins d'un projet de littérature, la préparation des Martyrs45 ? À l'inverse de Humboldt, il ambitionnait de ne rien omettre, comme il en prend formellement l'engagement dans la préface de la première édition de l'Itinéraire (1811), ce qui ne va pas sans une certaine hétérogénéité de la matière traitée et l'obligation en retour d'élaborer des stratégies visant à restituer la cohérence de l'économie textuelle. C'est à la parole mémorialiste qu'il sera dès lors demandé de fournir le ciment capable de souder le dialogisme du récit. Faisant du moi la composante énonciative privilégiée de sa relation, Chateaubriand aura beau jeu de ramener à cette conscience centrale une multiplicité de discours autrement marqués du sceau de la diversité. Le fait que depuis son origine le récit de voyage s'écrivait à la première personne, en tant qu'il est le produit de l'expérience même du voyageur, ne requerrait en rien le recours au moi subjectif, car le je demeure susceptible d'assumer des rôles énonciatifs bien différenciés. Celui qui voit le jour au XVIIe siècle, dans la postérité du Discours de la méthode, et qui se manifeste au sein du discours des Lumières, est un je qui juge et authentifie les expériences et les observations. Il a parfois pour compagnon ce je social et théâtral de la société lettrée du temps, modelé en tout point sur les attentes de celle-ci, dont témoignent les Lettres familières sur l'Italie du président de Brosses46. Par contre, le moi qui surgit de l'émancipation du je grammatical confère au récit sa finalité autobiographique par l'intermédiaire de fonctions attributives qu'il se chargera d'assumer au fil du récit. Il faut en effet éviter de confondre le caractère simplement subjectif d'un projet narratif et sa visée délibérément autobiographique. Généralement, le récit de voyage oscillait entre deux postures énonciatives, celle qui consistait pour le relateur à s'effacer devant l'obligation de faire place à l'objet, et celle où la recension de l'objet passait par la médiation du regard qui s'était posé sur lui. Dans ces deux cas néanmoins, c'était toujours l'objet qui était la raison du discours. Il n'en va plus tout à fait ainsi dans l'autobiographie où le je, non content d'investir la scène énonciative, vient aussi occuper celle de l'énoncé, réduisant dans sa mouvance l'objet à s'accommoder d'une position ancillaire. Le projet autobiographique s'emploie dès lors à faire du voyageur, entité généralement imprécise que l'on induit vaguement à partir du discours qu'il tient sur la contrée qu'il parcourt, un personnage identifiable, support de fonctions, de qualités et de valeurs qui lui confèrent une réalité concrète. C'est bien cela qu'il faut entendre dans la distinction que Chateaubriand place en tête de son Itinéraire :

Je prie donc le lecteur de regarder cet Itinéraire, moins comme un Voyage que comme des Mémoires d'une année de ma vie. [...] Au reste, c'est l'homme beaucoup plus que l'auteur que l'on verra partout ; je parle éternellement de moi, et j'en parlais en sûreté, puisque je ne comptais point publier ces Mémoires47.

 


1 François-René de Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem, Jean-Claude Berchet (éd.), Paris, Gallimard, « Folio classique », 2005, p. 55.

2 Ibid., p. 64.

3 Alexandre de Humboldt (1769-1859) avait fait des études de géologie à Freiburg et de botanique à Berlin et à Göttingen, puis avait entrepris à Oberfranken entre 1792 et 1796 des recherches en géomorphologie et en anatomie comparée. Il était lié à Chateaubriand qui consacra en 1819 à son Voyage aux régions équinoxiales du nouveau continent un compte rendu élogieux.

4 Dr Ernest Théodore Hamy, Lettres américaines d'Alexandre de Humboldt (1798-1807), Paris, E. Guilmoto, 1905, p. 108-109.

5 Publiée de 1814 à 1825, la Relation historique constitue les trois derniers volumes, XXVIII, XXIX et XXX, de l'édition monumentale du Voyage dont les premiers volumes commencèrent à paraître en 1805.

6 Anne-Gaëlle Weber, À beau mentir qui vient de loin. Savants, voyageurs et romanciers au XIXe siècle, Paris, Honoré Champion, 2004, p. 149.

7 Ibid., p. 150.

8 Louis-Antoine de Bougainville, Voyage autour du monde, Michel Bideaux et Sonia Faessel (éd.), Paris, Presses de l'université Paris-Sorbonne, « Imago mundi », 2001, p. 29.

9 Louis-Marie-Antoine Destouff, baron de Milet-Mureau, Voyage de La Pérouse autour du monde, Paris, Plassan, 1798, t. I, p. I.

10 « [...] j'ai pensé que le genre des voyages appartenait à l'histoire, et non aux romans » (Volney, Voyage en Égypte et en Syrie, édition par Jean Gaulmier, La Haye, Mouton, 1959, p. 23). Cette déclaration figure également sur la page de titre de l'édition originale qui avait paru en janvier 1787 en deux volumes in-8, chez Volland et Desenne sous le titre Voyage en Syrie et en Égypte pendant les années 1783, 1784 et 1785.

11 Volney, Œuvres, textes réunis et revus par Anne et Henry Deneys, Paris, Fayard, « Corpus des œuvres de philosophie en langue française », 1989, 2 vol. ; ici, t. I, p. 516.

12 Ibid., p. 516.

13 Ibid., p. 590.

14 Ibid., p. 585.

15 Notons encore à quel point le souvenir d'Hérodote est présent dans cette conception de l'histoire qui ressuscite la fusion de l'histor, successeur de l'aède dont le rôle était de raconter ce qui s'était toujours raconté dans un perpétuel souci de commémoration, et du voyageur ou de l'enquêteur préoccupé de dire le résultat de ses observations au hasard de ses déplacements. Tel fut en effet le double statut d'Hérodote, chroniqueur des guerres médiques et à ce titre père de l'histoire selon Cicéron, mais qui aussi, par le truchement de son inlassable périple oriental, assuma la part du voyageur, observateur attentif et soucieux de confronter les témoignages de ses informateurs.

16 « [...] mais mon but en ce moment se borne à vous faire connaître comment la vue de l'état présent est devenue pour moi un moyen d'apprécier l'état passé [...], et qui ne nous est indiqué que par des livres dont le sens obscur est ou méconnu ou falsifié par ceux qui s'en font les docteurs » (Volney, Histoire de Samuel, dans Œuvres complètes, Paris, Firmin Didot, 1837, p. 597).

17 Volney, Leçons d'histoire, dans Œuvres complètes, op. cit., p. 571.

18 Ibid., p. 570.

19 Cousin du duc de Choiseul, le ministre de Louis XV, le comte Marie-Gabriel-Florent de Choiseul-Beaupré, dit Choiseul-Gouffier (1752-1817), passionné d'antique, voyagea en Grèce et dans le Levant entre les mois d'avril et de décembre 1776. Il était accompagné dans son déplacement par le peintre et dessinateur Jean-Baptiste Hilair, par l'architecte Jacques Foucherot et l'ingénieur Franz Kauffer qui faisait aussi office de secrétaire. Choiseul-Gouffier rapporta de son périple oriental de nombreuses pièces de collection et la matière d'un récit de voyage dont le premier volume fut publié par livraisons de 1778 à 1782. La première partie du second volume ne fut publiée qu'en 1809 et la seconde en 1822, cinq ans après la mort de son auteur. Choiseul-Gouffier mit à profit son ambassade à Constantinople de 1784 à 1792 pour compléter ses connaissances de la Grèce et du Levant.

20 Marie-Gabriel-Florent-Auguste de Choiseul-Gouffier, Discours préliminaire du Voyage pittoresque de la Grèce, Kehl, Société littéraire-typographique, 1783, p. 11.

21 Marie-Gabriel-Florent-Auguste de Choiseul-Gouffier, Voyage pittoresque de la Grèce, Paris, s. n., t. I, 1782, p. II-III.

22 Ibid., p. III.

23 Voir l'ouvrage bien informé de Frédéric Barbier, Le Rêve grec de Monsieur de Choiseul. Les voyages d'un Européen des Lumières, Paris, Armand Colin, 2010, p. 87-118.

24 Il s'agit de l'architecte Jacques Foucherot (1746-1813), du peintre-dessinateur Jean-Baptiste Hilair (1753-1822) et de l'ingénieur Franz Kauffer (1751-1801).

25 Prospectus. Voyage pittoresque de toute la Grèce, Paris, Barbou - Tilliard, 1778, p. 4. Le premier volume, paru en 1782, compte 130 planches dont quatre non numérotées au début de l'ouvrage pour un ensemble de 204 pages.

26 Ce que confirmeront Jean-Pierre Servois et Barbié du Bocage dans leurs notes de traduction des Voyages dans l'Asie Mineure et en Grèce de Richard Chandler, Paris, Arthus-Bertrand, 1806, t. II, p. 245.

27 Marie-Gabriel-Florent-Auguste de Choiseul-Gouffier, Voyage pittoresque de la Grèce, op. cit., p. 34.

28 Joseph Pitton de Tournefort, Relation d'un voyage du Levant fait par ordre du roy..., Paris, Imprimerie royale, 1717, 2 vol. in-4°.

29 Marie-Gabriel-Florent-Auguste de Choiseul-Gouffier, Voyage pittoresque de la Grèce, op. cit., p. 74.

30 Claude-Étienne Savary, Lettres sur l'Égypte..., Paris, Onfroi, 1786 (2e éd.), t. I, p. VIII-IX.

31 Marie-Gabriel-Florent-Auguste de Choiseul-Gouffier, Voyage pittoresque de la Grèce, op. cit., p. 129.

32 Ibid., p. 3 et 8.

33 Ibid., p. 14.

34 Ibid., p. 181.

35 Ibid., p. 191.

36 Jean-Baptiste Mercier Dupaty, Lettres sur l'Italie en 1785, Paris, De Senne, 1788, t. I, p. V-VII. Sous le couvert de la métaphore, la formule finale se trouve reprise à peu près telle quelle par Antoine-Laurent Castellan dans l'introduction de ses Lettres sur la Morée et les îles de Cérigo, Hydra et Zante, Paris, H. Agasse, 1808, p. 4.

37 On retiendra les remarques malicieuses sur le despotisme éclairé et débonnaire du grand-duc de Toscane, suivies d'une méditation sur la richesse et la pauvreté, les critiques plus soutenues contre l'absolutisme clérical, le droit de mainmorte dont l'Église est la grande bénéficiaire, la mauvaise gestion des finances, l'incurie des tribunaux ecclésiastiques et l'exploitation de la crédulité populaire : « L'autorité temporelle du pape ne périra vraisemblablement que lorsqu'il n'y aura plus que de la religion sans superstition » (Jean-Baptiste Mercier Dupaty, Lettres sur l'Italie en 1785, op. cit., t. II, p. 88-89). À Naples, il note la rapacité et la corruption du gouvernement, la paresse des habitants, l'analphabétisme endémique, le relâchement des mœurs : « Le sexe, à Naples, semble être dans le commerce. [...] tout le monde, hautement, en trafique. [...] L'amour n'est qu'un besoin ; une femme n'est qu'un meuble ; un amant n'est que l'homme qui l'achète » (Ibid., p. 220 et 222).

38 « D'autres rapporteront de Rome des tableaux, des marbres, des médailles, des productions d'histoire naturelle ; moi, j'en rapporterai des sensations, des sentimens et des idées » (Ibid., t. I, p. 303).

39 Ibid., t. II, p. 61-62.

40 Auguste de Forbin, Voyage dans le Levant, en 1817 et 1818, Paris, Imprimerie royale, 1819, non paginées. C'est à peu près ce que Castellan disait en 1808 dans l'introduction de ses Lettres sur la Morée : « [...] les objets vus par diverses personnes, sans cesser d'être les mêmes, peuvent inspirer des réflexions différentes, suivant l'aspect sous lequel on les envisage » (op. cit., p. 4).

41 Jean-Baptiste Mercier Dupaty, op. cit., t. II, p. 53.

42 Ibid., p. 60.

43 Henri Bernardin de Saint-Pierre, Voyage à l'Île-de-France, Paris, A. Hiard, 1835, 2 vol. ; ici, t. II, p. 77-78.

44 Chateaubriand consacre une courte recension au Voyage aux régions équinoxiales du nouveau continent qui sera recueillie dans ses Mélanges littéraires.

45 François-René de Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem, op. cit., p. 55 : « Je n'ai point fait mon voyage pour l'écrire ; j'avais un autre dessein : ce dessein, je l'ai rempli dans les Martyrs. J'allais chercher des images ; voilà tout. »

46 Charles de Brosses, Lettres familières écrites d'Italie. La première édition fautive en maints endroits fut publiée en 1799, après la mort de l'auteur, par Antoine Sérieys, alors conservateur du dépôt littéraire des Enfants de la patrie (hospice de la Pitié) où pendant la Révolution furent emmagasinées des bibliothèques ecclésiastiques et des archives d'émigrés. Une édition plus sûre parut en 1836, grâce aux soins de Romain Colomb, l'éditeur de Stendhal. Poulet-Malassis en donna une réimpression en deux volumes en 1858.

47 François-René de Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem, op. cit., p. 55-56.

Pour citer cet article



Référence électronique
Roland LE HUENEN, « Le récit de voyage à l’orée du romantisme », Viatica [En ligne], Le Corps du voyageur, mis en ligne le 25/03/2014, URL : http://viatica.univ-bpclermont.fr/le-corps-du-voyageur/varia/le-recit-de-voyage-l-oree-du-romantisme