Rond-Point de Gaulle

N°1 – Mai 2014
Rond-Point de Gaulle
Extrait traduit du polonais par Anna Garycka-Balmitgère
L'endroit où nous avons passé la nuit avec un détachement de l'armée tchadienne - une étendue plate de désert entourée de quelques dunes - s'appelle, sur la carte, Rond-Point de Gaulle. Aucun de nous n'aurait été capable de le reconnaître le lendemain, car rien à nos yeux ne le distingue du paysage alentour. C'est ici, pourtant, que les pistes se croisent.

Que du bonheur

À cinq heures du matin retentit l'appel à la prière - la prière vaut mieux que le sommeil, clame le muezzin. J'aperçois alors leurs silhouettes qui surgissent de sous la moustiquaire, lentes dans les dernières ombres de la nuit, enveloppées encore de sommeil. El Hadj tend le bras pour aider Lili Makate à soulever son corps opulent et, la main dans la main, ils vont réveiller ensemble les deux plus jeunes garçons. Les garçons se frottent les yeux et suivent leur mère sur les marches irrégulières de l'escalier en terre qui descend du toit, où sont déployées les nattes pour la nuit. D'en haut j'entends leur chuchotement : « Guide-nous dans le droit chemin, le chemin de ceux que Tu as comblés de faveurs... »

- Reste chez nous à Agadez, au moins un an, me répète Lili Makate.

Agadez est la plus grande ville du nord du Niger. Une rébellion touareg s'éteint peu à peu à Agadez.

Lili Makate est allée en Libye, elle est allée à Paris. De temps à autre, elle rend visite à sa fille qui a épousé un commerçant de Zinder. Ce n'est qu'à une journée d'ici, au sud, là où s'arrête le Sahara. Mais, rébellion ou non, me dit Lili pendant qu'on épluche ensemble les légumes pour la sauce, wallahi, elle ne quittera jamais Agadez, même si les temps devenaient encore plus durs. Dans le sud les moustiques vous empêchent de dormir dehors, et comment pourrait-elle dormir enfermée entre quatre murs, comme en prison ? De plus, que ferait-elle dans une ville où les gens qu'elle croise dans la rue ne la reconnaissent pas ?

J'aime Agadez, quand le soir ses murs d'argile craquelés comme une croûte de pain rayonnent de chaleur. Je me promène alors en ville avec Lili, et les gens nous arrêtent pour demander comment ça va, en touareg, en songhay, en haoussa, en français ou en arabe. Alher has, répond Lili aux Touaregs, lahia lau, répond-elle aux Haoussas ; elle hoche la tête et réajuste le voile sur son épaule. « Que du bonheur. »

*   *   *

Mais tout cela, Agadez et la maison de Lili Makate, ce fut bien plus tard. À ma descente de l'avion à Casablanca, en mars 1995, j'avais peur.

Ce n'était pas la première fois ; j'avais déjà passé six mois en Afrique, dans d'autres parties du continent. Et pourtant, je dois l'avouer, j'avais peur. Casablanca-Nairobi, tel était le plan. J'avais devant moi tout le temps qu'il faudrait et beaucoup d'espace.

 

Dans l'avion qui m'emmenait à Casablanca, j'ai lu le journal. À Moscou, le journaliste de télévision Vladislav Listiev a été tué devant chez lui d'une balle dans la nuque. On a retrouvé Nick Leeson, le trader de 28 ans qui a fait perdre un milliard de dollars à la banque Barings. Sur la photo, Leeson, la tête basse, en jean, le crâne légèrement dégarni, marche avec sa femme au milieu d'une haie de policiers.

Les Américains se sont définitivement retirés de Somalie.

 

Le nord du Maroc en mars, c'est un paysage grisâtre, une terre grise, un peu d'herbe grise de l'année précédente qui n'est plus qu'un souvenir. Ni l'hiver ni l'été. Tout s'est figé.

- Un jeune homme qui a vu cent villages en sait autant qu'un vieillard qui a vécu cent ans, dit Tidiane Koïta. Son nom est gravé sur une plaque de cuivre posée sur son bureau. Tidiane Koïta est le consul de Guinée au Maroc. C'est un proverbe guinéen.

Cela fait une heure qu'on discute. Le consul joue avec son stylo.

- Ce sera un voyage intéressant, dit-il avec un sourire, et son front se ride en petits plis lisses comme des vagues. Tu verras bien des choses.

 

Aller à Casablanca en avion était une concession. C'est mieux lorsque les gens et les paysages changent progressivement. Tout devient alors plus compréhensible.

Ainsi, sans que l'on s'en aperçoive, la chaleur augmentait maintenant de jour en jour. Un silence de plus en plus profond régnait dans les rues des villes, jusqu'au moment où les contreforts de l'Atlas ont fait place au désert.

Au début, le désert ressemblait à l'absence de ce que nous connaissons.

 

Le trajet en autocar de Marrakech à Dakhla dure vingt-quatre heures. Les contrôles deviennent de plus en plus fréquents. Les gendarmes en chemises négligemment ouvertes clignent des yeux, éblouis par le soleil, en sortant de la cabane ténébreuse dans laquelle ils passent des heures, coincés entre un lit de camp, un banc d'école et une table en planches où trône parfois une vieille machine à écrire, tel un énorme scarabée. Ce sont les confins du royaume du Maroc.

Le gendarme Rami s'ennuie dans son poste en banco. Les alentours sont déserts. Un geste de sa part et un garçon, vêtu d'une chemise effilochée, se lève promptement de son coin. Il disparaît derrière la porte pour remplir la bouilloire avec l'eau du tonneau.

- L'autocar ? Il attendra si je lui dis d'attendre. Il faut que tu prennes un thé.

Rami fronce les sourcils. Un mouvement ample de la main :

- Bienvenue au Sahara.

L'autocar attend donc, les autres passagers attendent, et Rami prépare du thé. Tout est plat, impossible de saisir l'espace du regard. D'un coup, je me sens comme si, entre la terre dépourvue de tout et le ciel sans couleur, il n'y avait pas de place pour moi. Ce n'est pas la chaleur qui est le pire, ni le vent torride, mais ce ciel qui écrase l'homme de tout son poids.

- As-tu lu Jean-Paul Sartre ? me demande soudainement Rami. Tu sais pourquoi il voulait se suicider ? Si après la vie, il y a la mort, à quoi bon vivre, disait-il. Mais moi, je pense (la bouilloire siffle, le gendarme essuie les verres avec sa manche), moi, je pense qu'il n'a simplement pas été à la hauteur.

Ahmed Chanker, un officier marocain moustachu avec qui j'avais bavardé quelques jours plus tard à Dakhla, m'a écrit. J'ai trouvé sa lettre après des mois, à mon retour chez moi. Il parlait de sa région natale - les plaines fertiles de Beni Mellal où « on trouve la paix, de beaux paysages, la fraîcheur et des maisons perdues dans la verdure ». À Dakhla, le jour, on ne connait que la chaleur écrasante, et la nuit apporte de la mer une humidité froide, insidieuse, poisseuse de sel.

Passé Dakhla, il n'y a plus que d'anciennes fortifications espagnoles au bord de l'océan et quelques hameaux abandonnés, poignées de containers de béton entre lesquels le vent pourchasse les ordures. Des garnisons marocaines se retranchent dans le sable. Le Sahara occidental n'a pas renoncé au désir d'indépendance.

Un convoi part vers le sud deux fois par semaine, escorté par l'armée jusqu'à la frontière mauritanienne. La journée entière, les voitures suivent en colonne une jeep militaire sur le fil fin du bitume. L'air au-dessus de la route vibre de chaleur. De part et d'autre, heure après heure, le plat, le même sable gris et épais, les mêmes petits cailloux. Comme si on n'avançait pas.

Interdit de quitter la route. Il y a des mines.

 

C'est seulement après Bir Gandouz, dernier fort marocain du Sahara occidental, que le désert devient plus beau. Apparaissent du sable fin blanc et des roches plates, à moitié enfoncées dans le sable, à moitié transformées en sable, strates fines et cassantes comme les feuilles d'un livre ancien. Le vent souffle en provenance d'une mer invisible. Sur le sable, des traces de lézards.

Il y a cent ans, c'est par ici que les survivants du radeau de la Méduse, après avoir touché terre, avançaient par un dernier effort de volonté. Mais peut-être ces roches étaient-elles différentes à l'époque, peut-être les naufragés n'y voyaient-ils aucune ressemblance avec des livres.

 

- Qu'est-ce que t'en penses, d'où vient le sable ? m'a demandé un jour Yankim, pilote militaire tchadien qui volait depuis des années dans le Sahara et observait d'en haut ces tissus de terre calleuse et fauve, ces dunes en croissant qui avancent sans cesse vers le sud.

Son verre de bière a laissé un rond humide sur la table et Yankim n'arrivait pas à se libérer des questions.

- L'eau, on le sait, elle a ses sources. Mais comment ça se fait qu'il y a de plus en plus de sable ?

D'où vient le sable ?

À Chinguetti, les vieux sont avares de mots. Abott me fait signe de la tête pour que je le suive dans la cour, un carré de sable noyé par le soleil, puis il soulève le loquet de la porte en bois d'acacia. D'une armoire en fer, il sort au hasard des commentaires du Coran et un traité d'astronomie.

Les yeux s'habituent doucement à la pénombre. Une tresse noire de calligraphie arabe émerge de l'obscurité, avec, en son centre, les quatre phases de la lune, dessinées en rouge il y a quatre cents ans. C'est Lui, dit le Coran, qui a fait de la lune une lumière, et Il en a déterminé les phases afin que vous sachiez le nombre des années et le calcul.

Quel plaisir de saisir ces feuilles libres. Encore et encore.

Abott attend en silence, appuyé contre la porte. Combien a-t-il déjà vu de personnes comme moi parcourir avidement les titres sur les rayonnages ? Combien en a-t-il vu incapables d'arrêter de toucher le vieux papier ?

Abott possède mille six cents manuscrits dans sa bibliothèque. Chinguetti compte une dizaine de bibliothèques semblables.

Deux ou trois fois par jour, Abott va prier à la vieille mosquée - en traînant les pieds, il traverse l'oued, le lit du fleuve desséché qui coupe Chinguetti en deux comme une cicatrice. La mosquée a été construite il y a huit cents ans. La secte puritaine des Almoravides est partie alors à la conquête du Maroc pour finir par s'emparer de terres allant du Sénégal jusqu'à Saragosse et combattre la chevalerie castillane. Qu'ont-ils ressenti à leur arrivée devant les flancs verdoyants de l'Atlas, et puis à la vue des prairies de l'Espagne ? Ce sont eux qui ont fondé Marrakech, ville semblable à un rêve de nomade lorsqu'il rêve de jardins. À l'époque, sur les routes du Sahara, on transportait du sel, de l'or et des esclaves - les pèlerins de la Mecque s'arrêtaient parfois même plusieurs années à Chinguetti dans l'attente d'une caravane suffisamment importante pour s'aventurer dans le désert sans danger.

Tout cela est du passé. Aujourd'hui dans l'ancienne Chinguetti, les toits des maisons asphyxiées pointent de sous les coussins de sable. Le matin, des garçons jouent à cache-cache dans ce labyrinthe. Tout est silencieux. Le sable étouffe le bruit des pas et élever la voix ou se presser est signe de vulgarité. Le soir, quand le feu du soleil s'éteint, des femmes viennent s'asseoir, préparer du thé sur quelques braises de charbon, regarder ce qui reste de leur ancienne maison où le désert s'écoule par les fenêtres, grain après grain, comme dans un sablier. Le vent souffle sans cesse du nord, et avec ce vent, les dunes sont entrées dans la ville. Certains construisent de nouvelles maisons sur les toits des bâtiments ensablés. Dans quelques années le désert les couvrira aussi.

Il n'y a pas assez d'eau pour arroser les jeunes palmiers qui devaient retenir les dunes. Les puits tarissent. Il y a un forage, mais bon, l'eau du forage, ça fait longtemps qu'elle est rationnée. Autrefois, m'expliquait Abott, quand il pleuvait dans la montagne, toute l'eau descendait à Chinguetti par l'oued rocheux. Et maintenant ? Il a haussé les épaules. Ça fait des années qu'il n'y a pas eu assez de pluie.

Le ciel est blanc et sale. Un garçon mène un troupeau de chèvres le long du vieux cimetière où les tombes sont marquées par des éclats de roches dressés dans le sable. Le vent gifle le visage - le sable brûlant, les lambeaux de papier, de plastique, de peau de chèvre, de plumes. Trois jeunes filles habillées de mousseline colorée me rejoignent quand je franchis l'oued, Martina, Julienna, Christina. Martina pousse légèrement Julienna, allez, viens, ne sois pas timide, Christina la tire par la main mais n'arrive plus à s'empêcher de rire et maintenant elles rient toutes les trois, les yeux baissés et la tête tournée. Elles ont décidé de me tenir compagnie - n'est-il pas vrai que je viens d'un monde imaginaire où les femmes portent des prénoms de ce genre, raffinés, charmeurs, loin d'un banal Mabrouka, Lemat ou Dimi ? Ne suis-je pas une des rares personnes devant lesquelles elles peuvent être, pour un temps, quelqu'un d'autre ?

Il reste dans la ville trois mille cinq cents habitants et environ six mille manuscrits. Leur valeur permettrait probablement de transporter tous ces gens dans le monde imaginaire. Mais vendre un manuscrit est une honte. C'est pour cela qu'Abott, après avoir refermé le loquet de la bibliothèque derrière moi, retourne dans sa sombre échoppe du marché où il vend des sacs de farine estampillés « Union Européenne ».

Maigre, recroquevillé, il reste assis sur le comptoir adossé contre le mur en terre, les jambes pliées. Ainsi passe-t-il ses journées, immobile.

En Mauritanie presque la moitié de la nourriture vient de l'étranger. Depuis l'accession à l'indépendance, il y a quarante ans, le désert a eu le temps d'y engloutir plus de quatre-vingt-dix pour cent des terres cultivables.

Chinguetti ne sera pas la première ville ensevelie par le sable. Les archéologues connaissent de nombreux cas semblables et les gens d'ici savent regarder l'inévitable avec sérénité. Quoi qu'il en soit, c'est partout pareil, c'est juste qu'ailleurs c'est plus insidieux. Les chameaux peinent à trouver des buissons épineux dans les fissures des roches. Les champs se transforment sous les pieds des gens en plaques d'écorce craquelée, comme si la terre tournait le dos aux hommes.

« Détermination, travail, courage. » J'ai lu à haute voix la devise affichée au-dessus de la porte des douanes à la frontière mauritanienne. Le douanier, un homme grand et maigre en uniforme vert, a levé la tête de ses dossiers et ôté de sa bouche l'allumette qu'il mordillait.

- Ah bon ? Regarde ça, a-t-il dit en poussant la boîte vide de lait concentré hollandais posée sur son bureau et remplie de tampons. Cinq litres de lait par jour ! Voilà ce que donnent les vaches aux Pays-Bas. Et pour arriver à ça, tu veux que la détermination, le travail et le courage nous suffisent ?

Chaque année, le Sahara avance de six kilomètres vers le sud.

 

La Mauritanie s'ouvre doucement, la nuit. Le jour, il fait trop chaud pour voyager. Le jour, il n'y a que l'attente sous une grande tente réservée aux voyageurs, il n'y a que la somnolence. Je suis allongée sur un tapis élimé. Au-dessus de moi un entrelacs de laine sombre, un motif simple et tranchant. Nœud après nœud, il grave la mémoire. Par la fente entre les pans effilochés de la tente on n'entrevoit que du jaune, et au-dessus, un bleu pâle jaunâtre, le tout très fluide. Le désert, disait Brion Gysin, est le seul endroit où les cauchemars du jour sont plus terrifiants que les cauchemars de la nuit.

Pourquoi a-t-on placé la tente ici ? Il n'y a rien, un endroit comme un autre. Ça doit être juste que c'est là que la chaleur rattrape les gens partis de Nouadhibou à l'aube.

Dans un coin de la tente, une outre en peau de chèvre est suspendue au plafond, tel un animal mort accroché par les pieds, le ventre ballonné. L'eau suinte à travers la peau, tombe goutte à goutte par terre et marque un rond sombre sur le sable. Elle a un goût du tannin, un goût de vieille peau, un bon goût, râpeux, elle est toujours fraîche. Un gobelet en fer blanc est posé contre la toile de la tente, il suffirait de se lever, de faire quelques pas.

Un mouvement. Des pieds nus crevassés s'arrêtent au bord du tapis. Je lève la tête - au-dessus de moi se tient un garçon avec un verre de thé vert à la main, un demi-verre de thé brûlant, âpre, parfumé à la menthe. Le garçon a la peau noire, mate de poussière, un sarouel, une chemise déchirée. Qui l'a envoyé ? Qui est-il ?

Tous ces après-midis passés dans la chaleur suffocante se superposent, ces tentes au bord de la route, ces hangars au toit en tôle ondulée, ces taxis collectifs bondés, les visages. Un homme avec un œil voilé par la maladie récite le Coran, heure après heure, car ainsi rien de mauvais ne peut arriver. Où était-ce ? Le chauffeur accélère brusquement, le gravier sous les roues se transforme soudain en sable mou. La vieille Peugeot zigzague entre les grandes touffes d'herbe desséchée depuis longtemps. Une secousse, les roues s'enlisent dans le sable. Wallahi, soupire l'homme assis sur le siège avant. Encore. Une fille en voile rouge s'essuie le front et verse de l'eau dans le bouchon d'un bidon en plastique pour la donner à son enfant. La crasse a incrusté le bouchon, l'eau du bidon est chaude, mais l'enfant boit avidement, retient la main de sa mère qui lui en verse de nouveau. L'homme assis devant descend de la voiture, s'étire, fait quelques pas et se met sur le côté pour regarder le chauffeur déblayer péniblement le sable.

Et ce fou à la flûte faite d'un tuyau en plastique ? Il voulait tellement monter avec nous qu'il courait longtemps derrière la voiture, faisant rire les gens, jusqu'au moment où il a disparu de notre vue. Où était-ce ?

« Le guide lui-même perd le sens du temps et prend aujourd'hui pour demain, écrivait Ahmad al-Mansour, sultan du Maroc, dans une lettre de 1591. C'est un pays sans eau, sans arbres, sans autre horizon que le mirage qui couvre les yeux de voile et crée un sentiment de mort imminente. »

Quelque part à mi-chemin entre Chinguetti et Atar, la lune s'est levée. Sur le bord de la route, des femmes préparent un couscous dans une marmite, un couscous d'ici, rien que la graine arrosée de gras. Une radio murmure. Au-dessus de l'horizon, Orion ceint de son épée. Un soldat grand et osseux porte un enfant dans ses bras. Ils forment ensemble une ombre noire et bizarre avec un seul œil rouge, la braise de la cigarette.

La cuisinière pose une assiette devant moi, en silence. Ça fait combien ? - L'homme là-bas a payé pour toi, me dit-elle et elle me le montre de la main.

L'homme, visage voilé, dos tourné, regarde de l'autre côté. S'occuper d'une femme seule en voyage est le devoir des hommes.

Sidi Ahmed ould Saleck, fils du chef de l'une des tribus d'ici, comme il s'est poliment présenté à moi, a ouvert une sorte d'hôtel dans la cour de sa maison à Atar.

- Et ça veut dire qu'il se fait payer pour loger les gens ? m'a demandé, tout étonné, Mohammed, un forgeron qui m'a abordée dans la rue. - Il ne fera pas fortune avec ça, a-t-il dit en hochant la tête. Ici, tu peux dormir chez qui tu veux le temps qu'il faut.

Lui-même, par exemple, ça fait des années qu'il habite juste là, au coin de la rue. C'est une bonne maison, respectée et riche. Est-ce que je vois une raison pour que je ne puisse pas, moi aussi, profiter de son hospitalité ?

Non, je n'en voyais aucune.

 

Cela fait donc trois jours que je suis ici, dans la cour du gendarme Mahmoud. La vie peut y avoir une douceur étrange. Le temps s'écoule goutte à goutte. Il est bon de rester comme ça pendant des heures, couchée sur un matelas sous la tente brodée, les yeux ouverts. La tente occupe la moitié de la cour. Le soleil se montre ouvertement hostile depuis l'aube et face à cette hostilité rester couché est la stratégie la plus raisonnable. Une « civilisation couchée » - c'est en ces termes que Taha, commissaire de police, m'a expliqué la Mauritanie quelques semaines plus tard. En position couchée, évidemment. - Tu connais un autre endroit sur terre, m'a-t-il demandé avec un sourire, où les gens passent autant de temps couchés ?

Taha s'allonge, lui aussi, dès qu'il le peut. Voilà l'avantage d'être un Maure riche - ces heures passées couché, des heures de conversations paresseuses. Dès que je m'assieds au bord de mon matelas, quelqu'un proteste :

- Pourquoi tu restes assise ? Il faut t'allonger. Tiens ! Un coussin. Mets-toi à ton aise.

Le gendarme Mahmoud est parti hier en voyage. Mais dès le matin, la corpulente épouse de Mahmoud reste couchée sur le côté, comme il se doit pour une femme, en sirotant dans un bol du lait de chèvre caillé coupé à l'eau. Au fond d'une cuillère abandonnée, les mouches remuent les pattes dans un reste de lait jusqu'à n'y laisser qu'une légère trace blanche.

Dans la cour, une femme pliée en deux savonne un enfant dans une bassine. Son voile a glissé, l'enfant s'accroche à ses cheveux de sa main mouillée. Les gens s'affairent. Qui est un parent riche venu pour une courte visite de quelques mois ? Qui est un parent pauvre condamné à vivre à la merci de son hôte ? Qui est un domestique ? Qui est un esclave affranchi ? Je ne parviens pas à saisir les nuances de la hiérarchie subtile de la cour de Mahmoud. Une chose est sûre - au milieu de tous, la femme de Mahmoud se distingue par sa majestueuse position couchée, son privilège d'inertie. Une femme obèse, une femme immobile, une femme phoque, est un signe de bonheur. C'est le bonheur même.

Midi. L'inertie gagne maintenant tout le monde. Nous sommes allongés, assommés par le soleil, comme par un coup de massue. Nous attendons. Lorsque nous arriverons lentement, sous la grand-voile de la tente, jusqu'à l'autre rive de la journée, la vie reviendra dans notre cour.

Le soir, les garçons installent la télé dehors. Un cri - une chèvre s'apprêtait à brouter le câble, heureusement les enfants veillent. Dans la lumière froide de l'écran, l'ombre de la chèvre grandit sur le mur. Tout en bavardant, nous regardons les policiers et les bandits se tirer dessus dans les rues de New York, même si la neige électronique tombe à l'écran et si le scénario, vu d'ici, semble d'une complexité absurde.

Le vide du salon turquoise, souligné par les coussins posés sur le tapis, a été solennellement enfermé à clé par la femme de Mahmoud. La salle de bains est elle aussi une sorte de trompe-l'œil - une douche qui n'a jamais connu le gargouillement de l'eau, un lavabo cassé, et, posé sur le rebord, un peigne sale avec quelques longs cheveux noirs. Pour se laver, il y a une barrique d'eau dans un coin, comme autrefois.

La femme de Mahmoud soupire lourdement. C'est le signe qu'il est temps de dormir.

Quand Mahmoud n'est pas en voyage, il dort avec sa femme sous la tente, sur un matelas, derrière la brume discrète de la moustiquaire. Les autres sombrent çà et là sur les nattes, sous un ciel que voient en rêve les astronomes.

Un mur entoure la maison de Mahmoud, comme toutes les maisons à Atar. Derrière ce mur, difficile de deviner la splendeur de la tente plantée dans la cour. Et pourtant ni la tente ni la parabole énorme, aussi grosse qu'une soucoupe volante - nous sommes loin de tout -, ne rendent réellement compte de la richesse de Mahmoud.

- Ça t'étonne ? Taha a haussé les épaules. Il y a trente ans, peu de gens vivaient ici autrement que sous une tente. Nous n'avons pas eu le temps de développer l'habitude d'accumuler les choses.

La richesse, à vrai dire, c'est toujours quatre jambes et une bosse qui pâturent dans le désert. Taha a lui aussi son troupeau. Il en va de même pour les ministres, les banquiers, les médecins. Une année de sècheresse suffirait à faire d'eux des gens pauvres. Mais il ne peut pas en être autrement. Les enfants de ceux qui autrefois s'occupaient de guerre et de religion, guerriers et imams, travaillent peut-être dans des bureaux et des banques, mais ils n'en sont pas moins responsables de leurs vassaux qui gardent leurs troupeaux au désert. Des milliers de familles suivent ces troupeaux - comment pourraient-elles survivre sans chameaux ?

Toutes les personnes avec qui j'ai discuté plus tard à Nouakchott, la capitale, employés des ministères, policiers, secrétaires, enseignants, éprouvent au fond la nostalgie du désert. L'âge d'or c'était, paraît-il, il n'y a pas si longtemps. Dans leur enfance, les saisons des pluies étaient des saisons des pluies, l'eau ne manquait pas dans les puits et le lait de chamelle était si abondant que personne ne le faisait payer.

Comment donc pourraient-ils ne pas être nostalgiques du désert ? Non pas de celui que l'on découvre à Assouan ou à Marrakech, où l'on ressent une inquiétude joyeuse car on arrive au bord du désert comme au bord de la mer. Mais de celui de Chinguetti ou d'Atar, où le désert est toute la vie. Où le reste est si loin qu'il n'existe pratiquement plus et où les images d'enchevêtrements de verdure que la mémoire nous renvoie devant les yeux semblent n'être que les résidus d'un rêve que nous sommes les seuls à avoir fait car personne autour de nous n'a évidemment rien d'autre en mémoire que du sable et des cailloux.

Il existe des raisons pour venir à Atar. Mais la poussière avalée dans les venelles de cette bourgade, où un décret du maire interdit en vain le vagabondage des chèvres dans les rues, rendait difficile à croire qu'Atar possède la clé du pouvoir en Mauritanie, que ce sont les aristocrates d'Atar qui tiennent la moitié des plus grandes entreprises du pays, que le président lui-même vient d'ici.

Atar faisait rêver Xavier Coppolani quand, dans la nuit, il examinait les cartes. La Mauritanie n'aurait pas été aujourd'hui l'un des pays africains les plus traditionnels si Coppolani, son premier administrateur colonial français, ne l'avait si profondément comprise et s'il n'avait pas parlé l'arabe de façon si persuasive. Lorsque les Français ont décidé au début du siècle dernier qu'il était temps de pacifier les Maures qui razziaient les villages de l'Afrique-Occidentale française, c'est Coppolani qui a inventé le plan de « pénétration pacifique », connu aussi sous le nom de « politique du verre de thé ». Au lieu de déposséder les chefs de tribus de leur pouvoir, il a passé quatre années laborieuses à se gagner leur appui. Paris lui avait donné carte blanche car, au fond, personne ne s'intéressait à ce pays où il n'y avait rien entre l'immensité de la mer et l'immensité du désert.

Coppolani est mort assassiné avant d'atteindre Atar. Mais avec le temps les Français ont pu obtenir les faveurs des trois plus grands émirs ainsi que celles de toute une hiérarchie de huit cents chefs locaux. La France versait même un salaire aux cadis.

De cette façon, les chefs et les cadis ont gardé leur pouvoir jusqu'à aujourd'hui.

 

Aux alentours de Boutilimit - me racontait un vieux docteur français -, encore dans les années 1960 les médecins locaux savaient opérer la cataracte avec une plume d'autruche taillée. Aujourd'hui les bulldozers passent ici leur temps à désensabler la route goudronnée appelée « Route de l'Espoir », fierté du pays tout entier. Elle part de Nouakchott vers l'est et longe la lisière du désert avant de se noyer dans le sable de la place centrale de Néma, mille six cents kilomètres plus loin.

À partir de Néma, il n'y a plus qu'une piste - entre les buissons misérables, une étroite bande de terre écrasée par les roues des voitures.

Amourj. Milieu de la nuit. Nous dormirons ici jusqu'à l'aube. Je suis la dernière à descendre mes bagages de l'arrière du pick-up et à m'installer sur le sable le long de la route. Des bribes de discussions, des rires me parviennent de l'obscurité.

Un jeune homme s'assoit sur le bord de ma natte. - Viens avec moi. Je suis un homme de loi. J'ai un frère ici, à Amourj, tu peux manger chez lui et y passer la nuit.

Je pose mon regard sur lui. Son visage est caché sous un chèche noir. On ne voit que ses yeux. Ici ce sont les hommes, et non les femmes, qui cachent leurs visages.

- C'est très aimable, merci. Peut-être une autre fois.

Je le regarde quand, surpris par mon refus, il s'en va seul dans l'obscurité entre les maisons. Quelque part dans les profondeurs d'Amourj nocturne, les chiens aboient.

À l'aube, nous avons repris la route. À midi, nous étions déjà à Adel Bagrou et l'homme d'Amourj m'a invitée dans la maison de son père, vétérinaire à la retraite. Il est venu de Nouakchott lui rendre visite. Khalifa ould Hamady - les yeux légèrement bridés sur un visage plat, une fine ligne de moustache.

« Homme de loi » voulait dire militaire de carrière.

À Adel Bagrou, des acacias poussent ici et là entre les maisons. Une frontière traverse la ville - de l'autre côté commence le Mali. C'est déjà le Sahel. Sahel, en arabe, veut dire « rivage », ici prend fin le désert. Même si les arbres produisent toujours plus d'épines que de feuilles, cette végétation grisâtre permet à de maigres vaches de survivre.

Tant que je suis l'hôte de son père, Khalifa s'est en quelque sorte proclamé mon frère. Il est prévenant, mais toujours discret.

- C'est une question d'honneur, dit-il et son regard plonge dans le tapis. Mes invités doivent se sentir bien chez moi.

Date de naissance : 27 février 1974. Tu vois ? Khalifa me montre du doigt la ligne correspondante sur sa carte d'identité militaire. Il connaît, dit-il, la date exacte de sa naissance. Pour beaucoup on n'écrit parfois que l'année, et même là, c'est souvent approximatif. Mots d'excuse pour l'école, lettre d'un ami, quelques certificats médicaux, une poignée de photos. Une photographie récupérée sur une ancienne carte d'étudiant. Regarde ça - page après page, Khalifa déploie devant moi ses petites archives, ses archives personnelles, qui ne le quittent jamais. Bouts de papier, usés aux pliures, qui se disloquent en morceaux de plus en plus fins, de plus en plus précieux avec le temps qui passe, que l'on manie avec de plus en plus de précautions - l'ombre du passé, l'ombre de tout ce qui constitue Khalifa. Moi aussi, j'ai mes papiers à moi. Certificat de vaccinations, permis de conduire, carte de presse de Gazeta Wyborcza, passeport. Khalifa lit, page après page, les lettres et les mots étrangers qui me constituent.

Puis il me prépare du thé en le versant rapidement d'un verre à l'autre pour faire monter la mousse jusqu'au bord. Pourquoi toute cette mousse ?

- Comment ça, pourquoi la mousse ? Nous ne sommes tout de même pas des animaux, m'explique la belle-mère de Khalifa.

Khalifa se préoccupe de mon petit déjeuner, afin que j'aie le meilleur d'Adel Bagrou - des petits pains et du miel. Le sable crisse sous la dent dans les petits pains, des vers ont cuit dedans, ils devaient être dans la farine des dons. Des morceaux d'abeilles craquent dans le miel recueilli dans la brousse.

Tous les matins le père et le fils écoutent ensemble les nouvelles de la radio française. Allongée sur mon matelas, je trempe mon petit pain dans le miel et je les regarde. Je regarde leurs visages.

Une voix féminine agréable. Il est question des allocations chômage, des refuges pour les sans-abri, des mères ayant élevé au moins quatre enfants qui exigent une retraite de l'État.

Hamady lève les yeux vers moi :

- Si elle a quatre enfants, est-ce que ces enfants ne lui donnent pas à manger ?

Je baisse les bras. J'ai vu la cour du gendarme Mahmoud à Atar - sans dire un mot, Mahmoud nourrit une foule de parents et de vassaux, de griots, d'esclaves affranchis depuis longtemps, de forgerons, d'orphelins et de voyageurs comme moi. Ici, on ne gagne pas l'estime des autres par ce qu'on possède, mais par ce qu'on distribue.

Hamady continue à me regarder.

- Qu'est-ce que ça veut dire, un sans-abri ? Un tel homme n'a-t-il pas de frère ? Ne peut-il pas aller chez lui, et manger avec lui, et habiter chez lui ?

Je me tais. Hamady ne s'attend pas à ce que je réponde.

Ses yeux sont fatigués, vieux, embués, son visage est couvert de sillons. Mais sur ce visage se dessine une volonté de fer. Son dos est droit.

- Chez vous, on vit chacun pour soi, dit-il en hochant la tête. Chez nous, les gens vivent pour les autres.

Il regarde vers la route, vers les clôtures des autres maisons. Silence. Dans la fournaise de la matinée, Adel Bagrou s'est vidé.

- Ici, dit encore Hamady, personne n'est seul, comme un chien.

 

- Vous avez un pays merveilleux, ai-je dit avec conviction. Et les gens sont gentils.

C'était avant, à Kiffa, devant la maison du docteur Moulay ould Sidi Mohammed. La nuit venait de tomber, mais il faisait encore très chaud. La mère du docteur était assise immobile au fond de la tente. Elle a fait glisser son voile de ses épaules et dans l'obscurité sa poitrine dénudée brillait d'un éclat sombre, comme l'indigo du tissu qui a donné cette teinte bleue marine à sa peau.

- Les gens sont gentils ? a répété le docteur. Sa voix a pris un ton bizarre.

 

Khalifa passe ses matinées allongé sur son matelas. Un claquement de doigts et Saïd, qui balaie la cour, s'arrête. Khalifa pointe le paquet de Marlboro posé sur le seuil de la maison. À quoi bon se lever si on a un esclave ?

Je fixe Khalifa :

- Esclave ? Tu veux dire domestique, non ?

- Quelle différence ? Khalifa hoche les épaules et allume sa cigarette.

- Eh bien, il pourrait quand même s'en aller, n'est-ce pas ?

Khalifa me regarde.

- Pourquoi s'en irait-il ? Et pour aller où ?

Saïd et sa femme Fatma, mince et belle, parlent rarement. Jour après jour, nous nous croisons dans la cour du vieux Hamady, en silence.

Haratine - c'est le terme qu'on utilise d'habitude pour parler des gens comme Saïd et sa femme, « affranchis ». Parfois on les appelle aussi « Maures noirs » car même s'ils sont issus de peuples africains autochtones, depuis des générations ils ont vécu immergés dans la culture arabo-berbère des Maures. Pendant tout ce temps, le sang s'est tant mêlé qu'il est souvent impossible de distinguer un Maure « blanc » d'un Maure « noir ».

- Tu as peut-être raison. Mais c'est nous, les Maures blancs, qui avons créé cette civilisation, m'a dit, sous la tente du gendarme Mahmoud, un jeune homme à la peau d'ébène, allongé dans une pose sophistiquée.

Pour que les uns puissent rester plus souvent couchés, les autres devaient travailler plus. Les esclaves étaient le seul luxe que connût la civilisation couchée.

 

« Pour dédramatiser la question de l'esclavage en Mauritanie, écrivait Hindou Mint Ainina dans le journal Le Calame, il suffirait de reconnaître qu'il fait partie de la réalité au même titre que la pauvreté, le sous-développement, l'analphabétisme ou la structure archaïque de notre société divisée en tribus et castes. C'est la première condition pour le vaincre... »

J'ai retrouvé à Nouakchott la rédaction du Calame. Elle était à l'étage, en face d'un cabinet dentaire, dans un immeuble situé à l'angle de l'avenue du président français de Gaulle et de la rue du roi saoudien Fayçal. Le Calame, journal connu pour son ironie, paraît deux fois par semaine dans les deux langues officielles de la Mauritanie, le français et l'arabe. Dans le sud du pays, où les gens communiquent en plusieurs langues africaines, c'est le français qu'on enseigne à l'école. Dans le nord, où domine le dialecte arabe appelé hassanya, c'est l'arabe classique.

Le contenu est différent. Dans la version arabe, il vaut mieux tempérer son humour.

- Parfaitement ! Dans ce pays, quand tu écris en arabe, c'est toujours comme si tu concurrençais Dieu, a ri le jeune rédacteur en chef Habib ould Mahfoud.

L'après-midi s'écoulait lentement et Habib jonglait avec son français brillant. Le numéro spécial sur l'amour en Mauritanie avait été critiqué dans les mosquées, disait-il. Une photographie représentant les pieds entremêlés d'un homme et d'une femme, pour laquelle avaient posé des membres de la rédaction, avait fait scandale, m'expliquait Habib non sans une certaine fierté. « J'ai été obligée de me justifier devant ma famille », a souri Hindou qui avait commencé à écrire pour Le Calame dès qu'elle eut fini ses études. Le mari de la correctrice lui a interdit de rester au travail faire des heures supplémentaires. Mais le pire, disait Habib, ce ne sont pas les mœurs, mais la politique. Le Calame prétend au titre glorieux du journal le plus censuré en Mauritanie. La concurrence est rude - chaque année, environ quarante périodiques indépendants voient ici le jour pour disparaître aussitôt.

Le colonel Maaouiya ould Taya, qui conquit le pouvoir en 1984 après une révolution de palais, se proclama réformateur, c'est vrai. Mais il n'introduisit pas plus de démocratie que nécessaire pour pouvoir faire porter la responsabilité de tous les problèmes aux militants de l'opposition. Et le meilleur symbole du régime d'ould Taya était peut-être ce bar, situé sur la place sablonneuse de Nouakchott d'où les camions partent vers tous les coins du pays, le bar que le propriétaire avait fièrement nommé « La Démocratie » - un taudis étroit, sombre et noirci par la fumée, avec, en guise de toit, des sacs de riz des Nations Unies sur lesquels on ne devine qu'à peine l'inscription « Ne peut être vendu ».

Le téléphone a sonné.

- J'adresserai une lettre d'excuses à monsieur l'ambassadeur, a dit Habib d'une voix soucieuse.

Il a raccroché.

- Merde ! Je ne me souviens jamais des dates, a-t-il rigolé de nouveau. J'ai complètement oublié que l'ambassade de France avait encore organisé un colloque sur l'esclavage.

Il n'y a que l'ambassade de France pour oser organiser des colloques sur le sujet. Lors du procès fait aux militants de l'association « SOS Esclaves » en 1998 le président du tribunal a déclaré que le problème de l'esclavage en Mauritanie avait été résolu, et que la loi interdit d'en parler comme si c'était une pratique actuelle.

En Mauritanie, constatait un rapport d'Amnesty International, l'esclavage est devenu une question politique délicate.

Il est vrai qu'officiellement, il a déjà été aboli trois fois. Le dernier décret, qui date de 1981, a été promulgué à la suite d'un scandale survenu à Atar - un riche Maure avait mis en vente une jeune fille nommée Mbarka. L'affaire a éclaté au grand jour parce qu'un lieutenant de l'armée mauritanienne, lui aussi né esclave, voulait l'épouser.

- Tu ne comprendras pas l'esclavage tant que tu n'auras pas compris la Mauritanie, a dit Habib ould Mahfoud. Il ne plaisantait plus. [...]

 

N.D.A. : En 2007, le parlement mauritanien a adopté une nouvelle loi, criminalisant l'esclavage. Deux années plus tôt, en 2005, le président Maaouiya Ould Sid'Ahmed Taya avait été déposé lors d'un putsch. Habib ould Mahfoudh, journaliste de légende, est mort en 2001 à l'âge de 41 ans du cancer des poumons. Le Calame existe toujours et peut être consulté en ligne.

 

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Olga Stanisławska, Rondo de Gaulle'a, extrait traduit du polonais par Anna Garycka-Balmitgère, Varsovie, Twój Styl, 2001, 208 p., ISBN 83-7163-206-1

 

Olga Stanisławska est un écrivain et journaliste polonais indépendant (elle publie notamment dans Gazeta Wyborcza et Tygodnik Powszechny). Elle a étudié la littérature américaine à Varsovie et Aix-en-Provence. Rond-Point de Gaulle (Rondo de Gaulle'a) (2001) est le fruit de son long voyage en solitaire entre Casablanca et Kinshasa au milieu des années 1990. Le livre a obtenu le prestigieux prix littéraire de la fondation Kościelski (2002). Il combine reportage politique, récit de voyage et essai, aboutissant à une réflexion sur l'impact des clichés présents dans la littérature occidentale sur le regard porté sur l'Afrique. Olga Stanisławska a également écrit sur les identités collectives et le rapport à l'autre en Bosnie et au Proche-Orient. En 2006, elle a coréalisé un film documentaire sur les musulmans en France pour la télévision polonaise. Elle vit à Paris.

 

Anna Garycka-Balmitgère, née en 1977 à Cracovie, est traductrice en langue polonaise, docteur en littérature générale et comparée, française et francophone. Elle s'intéresse particulièrement aux relations entre les écrivains polonais et l'Afrique, sujet qu'elle a développé dans une thèse de doctorat, L'Afrique vue de Pologne. Voyages et images littéraires, soutenue à l'université de Strasbourg en 2012.

Pour citer cet article



Référence électronique
Olga STANISŁAWSKA, « Rond-Point de Gaulle », Viatica [En ligne], Le Corps du voyageur, mis en ligne le 09/04/2014, URL : http://viatica.univ-bpclermont.fr/le-corps-du-voyageur/ecritures-de-voyage/rond-point-de-gaulle