Nicolas Bouvier : le corps médiateur

N°1 – Mai 2014
CSLF, Université Paris Ouest Nanterre La Défense
Nicolas Bouvier : le corps médiateur

 

L'article présenté ici reprend une intervention faite lors d'un séminaire du Centre de recherche sur la littérature des voyages (CRLV)1 et prolonge une réflexion, toujours en cours2, sur la problématique du corps dans les écrits de Nicolas Bouvier. Il se propose, à travers la notion de « corps médiateur », de replacer cette question du corps dans le cadre général de la littérature de voyage, puisqu'on y constate, de manière récurrente, qu'une posture essentielle du voyageur consiste à s'instituer comme médiateur interculturel auprès de son lecteur : c'est précisément le rôle du corps dans ce travail de médiation que je voudrais aborder.

Je pars du constat que, si les notations sensorielles sont extrêmement abondantes dans la littérature du voyage (elles constituent même son matériau fondamental), rares sont les voyageurs qui font de leurs perceptions un vrai outil de connaissance du milieu autre dans lequel ils sont plongés, et qui savent de plus exploiter toutes les ressources sensorielles de leur corps.

C'est pourtant le cas de Nicolas Bouvier, qui présente l'intérêt de transmettre dans ses écrits une expérience d'être au monde totale, où tous les sens sont sollicités. En effet, alors que les lectures critiques de Bouvier insistent (et à juste titre) sur la prédominance de la vue dans ses notations3, j'ai été amené à constater la place presque aussi importante que prennent en particulier deux autres sens : l'olfaction4 et le goût, et surtout à remarquer comment Nicolas Bouvier utilise ces sens non pas pour créer des effets du type « carte postale », comme on en voit tant dans la littérature de voyage, mais comme outils de connaissance, de connaissance anthropologique de l'autre.

Le problème posé par l'enregistrement des odeurs et des saveurs vient du fait qu'elles renvoient à une extrême réactivité du corps, une réactivité quasi instinctuelle, que personne ne maîtrise, mais en même temps une réactivité façonnée par notre culture d'appartenance, par le dressage corporel auquel elle donne lieu. Il y a un ethnocentrisme spontané du corps, non moins que de l'esprit, qui nous fait accueillir plus ou moins libéralement certaines odeurs5 ou certaines saveurs et nous rend négativement réactifs à d'autres.

Au-delà des odeurs ou du goût, c'est le corps dans son ensemble, non seulement comme siège des perceptions mais également comme habitudes posturales, comme conscience kinésique, qui est « formaté » par notre éducation : je pense ici à certains passages d'Henri Michaux dans Un barbare en Asie, dans lesquels il est question des postures corporelles en Inde et en Indonésie. Il y a en particulier des façons de s'asseoir, de se poser dans l'espace qui heurtent la conscience kinésique de l'Européen : Michaux fait part, avec amusement, mais aussi avec irritation, de la manière dont l'Indien à Calcutta se « pose » n'importe où, s'assied contre le banc et non pas sur le banc6 ; il remarque que les Balinais s'assoient face à leur maison, le dos contre la route, « comme s'ils avaient un œil dans les épaules7 ». Preuve toute concrète qu'il est extrêmement difficile d'échapper aux effets du « dressage corporel », caractéristique de chaque culture, ce qui complique singulièrement la tâche du médiateur interculturel qu'est l'écrivain voyageur.

D'où une double difficulté : comment s'affranchir, d'une part, de cet ethnocentrisme spontané du corps et, d'autre part, faire émerger dans le langage des sensations profondément enfouies dans l'inconscient corporel ? Annick Le Guérer, une philosophe qui a beaucoup écrit sur les pouvoirs de l'odeur, remarque que l'odorat comme le goût nous installent dans « un rapport fusionnel avec le monde », dans une forme de « compréhension instinctive, intuitive et prélinguistique8 ». Dans ces conditions, comment soumettre aux découpages abstraits du langage celles de nos sensations qui sont a priori hors de leur portée ?

C'est ici que la lecture de Nicolas Bouvier s'avère précieuse, non seulement parce que les notations sensorielles faisant appel à l'odorat et au goût sont nombreuses, récurrentes dans tous ses textes, mais surtout parce qu'elles témoignent, autant que d'un travail poétique de mise en mots, d'un travail perceptif, d'une forme d'écoute à soi-même et au monde qui passe par une véritable discipline corporelle, presque une forme d'ascèse. Ce travail sur soi consiste à faire de ses organes perceptifs de véritables outils d'enregistrement des particularités sensorielles par lesquelles se signale un environnement, qu'il s'agisse d'un environnement naturel (même les montagnes ont leur odeur propre chez Bouvier), ou d'un environnement urbain9.

Bref, les textes de Nicolas Bouvier ont cet intérêt qu'ils nous montrent que le corps peut être au service d'une connaissance de l'autre : le corps comme organe de médiation interculturelle, non moins que l'esprit et ses connaissances - c'est ce que je voudrais aborder dans un premier temps.

Mais il y a une autre fonctionnalité du corps que j'évoquerai également : à plusieurs reprises, Bouvier a fait part des comportements réflexes qui saisissent le voyageur quand il a le pressentiment d'être dans un environnement hostile. Et ce qui est en jeu alors, c'est que seul le corps, dans son savoir obscur que ne connaît pas l'intelligence, est en mesure d'alerter le voyageur, le corps, par tous ses sens : vision, audition, goût, odorat, tact, sensations kinésiques. C'est aussi cette fonction du corps comme système d'alerte et outil de survie que j'aborderai dans un second temps, parce qu'elle vient à l'appui d'une conviction souvent exprimée chez Bouvier, à savoir qu'il y a une forme de connaissance que seul le corps élabore, une sorte d'intelligence du corps si l'on veut, quelque chose en tout cas qui facilite les échanges entre « le dehors et le dedans », pour reprendre le titre d'un recueil de ses poèmes10 - échanges grâce auxquels nous pouvons dire que nous sommes véritablement au monde. Le corps comme « agent » mais aussi comme « patient » de la connaissance de l'autre.

Une anthropologie sensorielle

Pour montrer comment le goût et l'olfaction peuvent être des outils efficaces de connaissance anthropologique, je m'en tiendrai à deux exemples choisis dans Chronique japonaise11, ce texte très complexe qui ressemble à un mille-feuille, puisqu'il fusionne différents écrits, rédigés à des moments différents12, dans ce Japon que Bouvier a parcouru à plusieurs reprises, entre 1955 et les années 1970.

Saveur, savoir

Le premier exemple concerne une relation de son voyage dans l'Extrême-Nord du Japon, sur l'île d'Hokkaïdo, au cap Erimo. Le cap Erimo, d'un point de vue touristique, est évoqué par les guides pour son brouillard fréquent et ses populations de phoques. Mais pour Bouvier, ce qui est le plus important, c'est le brouillard, le brouillard joint au rien, au presque rien que sont ces paysages côtiers quasi désertiques : il y a une très belle relation de son long voyage en bus où il décrit les effets fantastiques de la brume sur le paysage, une côte battue par les vents, où il n'y a rien, rien d'autre que de l'air en mouvement, de l'eau, de l'herbe d'un vert profond, et, au sommet d'une butte, un seul cheval noir, qui broute « avec ivresse ». C'est un milieu d'un total dénuement, et on sent que Bouvier est en résonance avec cet environnement simplifié à l'extrême. Il observe une petite population de pêcheurs : il note qu'ils vont « par couples, et jamais bien éloignés l'un de l'autre. Tout à fait comme les albatros ou les pluviers13 », ce qui est une façon toute naturaliste de dire leur adaptation quasi mimétique au milieu naturel, mais aussi une forme touchante de solidarité. Et puis, au moment de donner congé au couple de pêcheurs qui l'a accueilli (et qu'il a photographié), Bouvier note que l'homme lui remplit les poches, d'autorité, de kombu : il s'agit d'une algue, une des très rares ressources alimentaires sur cette côte battue par les vents, Bouvier précise même qu'il s'agit de « l'unique ressource de ces villages », que l'on découpe en « lanières fines comme du tabac à chiquer », et que l'on mange « ordinairement macéré dans le vinaigre ». Et il relève :

J'ai poursuivi ma route en mâchonnant cette espèce de cuir qui contient tous les goûts de la mer : sel, iode, la trace d'un banc d'anchois ou le sillage huileux d'un cargo. En le retournant sur la langue on a même l'impression d'y sentir la pulsation des marées et le poids de la lune. Cela m'a tenu lieu de déjeuner14.

Ce qui me frappe dans cette notation, c'est la façon dont Bouvier utilise les ressources de son palais, non seulement pour analyser les propriétés gustatives du kombu, mais également pour les mettre en relation avec une appréhension globale, intellectuelle, du milieu. La notation ici est faite de telle sorte que les mots qui désignent les saveurs vous transportent par métonymie au plus profond de la mer. La dégustation du kombu dispense de tout autre commentaire : le goût suffit ici pour comprendre, instantanément, l'équilibre optimal entretenu ici entre l'homme et son milieu.

À condition d'être, comme Bouvier, capable de découpler les ressources sensorielles du goût de son fonctionnement habituel. Claude Fischler note que le goût fonctionne selon une logique binaire, qui déclenche une réaction comportementale, soit l'ingestion (si l'aliment est reconnu et accepté par nos papilles), soit le rejet si ce n'est pas le cas15. Le goût remplit donc une fonction de jugement d'acceptation ou de refus - et c'est ce mécanisme qui rend inévitables les manifestations de rejet ou de dégoût alimentaires. Il est en effet très difficile de neutraliser ce mécanisme de jugement positif ou négatif qu'opère le goût, or c'est précisément ce que réalise Bouvier dans cet exercice de « mâchonnement » qui lui permet tout à la fois d'analyser, de classer mais aussi de s'imprégner de ces saveurs qui lui font comprendre comment l'homme peut survivre ici dans un environnement réduit quasiment à rien. Lévi-Strauss parlait de la nourriture comme « bonne à penser16 » et non pas seulement comme « bonne à manger » : c'est exactement le cas ici.

C'est d'ailleurs durant ce séjour à Hokkaïdo, dans ses espaces naturels extrêmes, et au contact de sa civilisation, c'est-à-dire de sa nourriture, que Bouvier a formulé de la façon la plus frappante une approche des voyages fondée sur un idéal ascétique du « moins ». Le minimalisme des paysages naturels, la rusticité, la frugalité japonaise lui parlent, de toute évidence. Durant son voyage de retour depuis Hokkaïdo, il note : « Dans ce peu qui me ressemble, je me sens chez moi [...]17. » Mais c'est quand il parle de ce qu'il mange qu'il exprime de la façon la plus lumineuse cet « apprentissage du moins » : « Depuis vingt-quatre heures, je vis des bienfaits d'un gros crabe mangé avant-hier soir avec un peu de vinaigre, aussi frais que si j'avais été le requin18. » Et il est très frappant de le voir à plusieurs reprises affirmer l'étroite relation nouée entre les paysages, la civilisation et la nourriture : « Il y a dans ce décor - comme d'ailleurs dans la nourriture - une immatérialité qui répète sans cesse : faites-vous petit, ne blessez pas l'air [...]19. »

J'ignore si Nicolas Bouvier avait lu Lévi-Strauss, et notamment ce passage des Mythologiques qui définit ainsi la cuisine : « La cuisine est un langage dans lequel chaque société code des messages qui lui permettent de signifier au moins une partie de ce qu'elle est20. » C'est en tout cas du même constat que Bouvier part quand il cherche à appréhender un milieu d'extrême singularité. L'intuition du voyageur rejoint ici la conceptualisation de l'anthropologue : manger est un acte de connaissance.

Mais si toute civilisation est rapportable à sa nourriture, cela suppose qu'on soit capable d'en faire un apprentissage, un apprentissage gustatif. Bouvier a raconté comment, au prix d'une double ascèse, celle du jeûne et de la connaissance, il est parvenu à surmonter les chocs alimentaires (autre topos incontournable de la littérature de voyage). Il explique dans Chronique japonaise comment, à Tokyo, grâce à cet apprentissage (notamment la connaissance des privations alimentaires endurées par le peuple japonais durant l'immédiat après-guerre), il a réussi à vaincre, après une semaine entière de diète, « les dernières réticences qu'inspire une cuisine étrangère », au point de lui faire manger de tout :

[...] du daïcon, du renkon, gros navets jaunes obscènes au goût fort et suri que l'on fait macérer dans de la saumure, du bouillon d'algue, de la limule crue (tabiebi) débitée en rondelles, de ces gros coquillages noirâtres (sasae) dont le saké n'enlève pas l'amertume, même le misoshiro, la soupe aux fèves rouges du petit déjeuner dont le fumet aigre et brûlé m'a si souvent soulevé le cœur, je l'aime à distance. Je suis acclimaté21.

Il est intéressant de noter dans cette énumération que Bouvier a délibérément choisi, parmi les référents culinaires du Japon, ceux qui ont le plus de chance de heurter le goût européen, à travers une palette gustative déclinant l'aigre, l'acide, le fade, le putride, l'amer. C'est une façon de signifier que, si l'on veut réellement connaître le Japon, il faut non seulement avoir l'esprit ouvert, mais aussi être capable d'une rééducation du goût.

Ce qui me frappe aussi, dans son initiation japonaise, c'est la manière dont sont reliées étroitement l'ascèse corporelle et l'ascèse intellectuelle : l'apprentissage alimentaire d'un côté et l'apprentissage didactique de l'autre, qui passe par de longues lectures sur l'histoire du Japon. Les deux vont de pair, progresser dans la connaissance du Japon implique que le corps s'impose le même effort que l'esprit, qu'il puisse déchiffrer aussi et apprendre à reconnaître, dans l'assiette (ou plutôt dans le bol), les différents composants d'une culture, tout comme l'esprit le fait à travers les livres.

Sagacité du nez

Le goût peut donc être un acte d'intellection, dès lors que le corps se discipline ; l'odorat aussi. Il y a beaucoup d'exemples de notations, chez Bouvier, qui attestent de cette forme d'intelligence du nez. J'en retiendrai un seul, qui se trouve également dans sa relation d'Hokkaïdo.

Lors de son voyage de retour depuis le cap Erimo, Bouvier décrit de vieilles Japonaises qu'il a rencontrées dans un train, des colporteuses qui coltinent « des caisses de fer-blanc [...] qui répandent une horrible puanteur de marée22 ».

Ce qui est frappant dans ce passage, c'est l'attention, plus même, la sympathie avec laquelle Bouvier enregistre le manège de ces colporteuses sans en perdre un seul détail : deux de ces vieilles Japonaises sont assises en face de lui et sortent de leur « bento » « du riz collé et quelques brins de chou aigre » : « Puis la première déplie un mouchoir immaculé et essuie d'un geste gracieux les grains qui couvrent mon paletot, tandis que la deuxième frotte une allumette soufrée et la laisse brûler jusqu'au doigt parce qu'elle a lâché un de ces vents que la civilité réprouve23. » On retrouve là les éléments qui séduisaient tant Bouvier au Japon : un mélange de spontanéité campagnarde, de promiscuité, de sans-gêne corporel joint à un sens aigu de la civilité.

Mais en même temps, ce qu'il faut noter, c'est que son odorat fonctionne comme un véritable outil de repérage sociologique : quand il énumère le contenu de ces caisses malodorantes que ces vieilles Japonaises ont installé entre les banquettes, et qui consiste en déchets de marée plus qu'en marée proprement dite - « têtes de morue, fragments de pieuvres, petits crabes un peu abîmés » -, Bouvier commente ainsi : « Une poissonnaille minable et qui empeste, car, dans la mer aussi, le pauvre a son odeur24. » Il y a poisson et poisson : encore faut-il être capable d'aller au-delà des réactions sensorielles réflexes d'un citadin, qui plus est européen, pour catégoriser ce qui fait la spécificité de cette puanteur de marée. Ce qui est sûr, c'est qu'être capable d'identifier cette « odeur du pauvre », cette puanteur dans la puanteur, n'est pas donné à n'importe quel nez.

Le corps et l'esprit, le dehors et le dedans

J'ai parlé d'ascèse, pour qualifier ce travail d'écoute à soi-même, de vigilance quant à la perception des signaux que transmet un environnement étranger, car il s'agit dans ces deux exemples d'une démarche volontaire, consistant à mobiliser les ressources des sens pour capter ce qui fait l'identité d'un environnement, d'une culture : le corps comme agent de connaissance, donc. Mais l'expérience du voyage peut vous soumettre à toutes sortes de circonstances, très ambivalentes, voire carrément hostiles, que vous ne maîtrisez pas mais qui au contraire vous agissent. Nicolas Bouvier s'en est ouvert à plusieurs reprises : il parle dans L'Usage du monde de ces lieux qui « sentent la mort » et qu'il convient d'éviter absolument, des paysages, dit-il curieusement, « qui vous en veulent », qui vous « prennent à partie » et qu'il faut donc « quitter immédiatement sous peine de conséquences incalculables »25. Il faut donc être à l'écoute des signaux subliminaux par lesquels vos sens enregistrent cette présence hostile : le corps comme patient d'une connaissance qui est hors de portée de l'esprit, mais qui s'avère vitale.

C'est à Ceylan - dans les années 1950, l'île ne s'appelait pas encore Sri Lanka, je garderai donc ce nom anachronique pour rester en phase avec l'expérience racontée par Bouvier -, c'est à Ceylan que Nicolas Bouvier a vécu cette expérience dramatique des lieux « qui vous en veulent », une sorte de « trou noir » dans son expérience de voyageur, et qui a bien failli l'engloutir absolument. Ceylan, où il est tombé gravement malade, sous le coup du climat, des agents pathogènes, mais aussi de la dépression qui le saisit à la suite d'une rupture amoureuse ; Le Poisson-scorpion est un des très rares textes où le récit de voyage s'entrouvre sur de l'autobiographique, chez Bouvier, qui, d'habitude, se censure soigneusement, probablement en raison d'une éducation huguenote assez pesante26 : dans Le Poisson-scorpion, il y a en particulier une sorte de règlement de compte très violent avec sa mère27. Bref, sous la pression de tous ces facteurs, son séjour à Ceylan aboutit à une sorte d'effondrement, à la fois psychique et physiologique. Il faut croire que cette expérience est l'une de celles qui a le plus défié sa capacité d'écrivain puisque près de trente années séparent son séjour à Ceylan de la parution du livre qui en fait la relation28. Trente années ! Trente années pour digérer une expérience et en faire un livre. Il y a toujours eu un grand décalage temporel, chez Bouvier, entre ses expériences de voyageur et le récit qu'il en tire29, mais pas à un tel niveau, sans doute parce qu'il lui a fallu non seulement un travail mémoriel de décantation, mais aussi un travail de résilience.

Bouvier raconte dans Le Poisson-scorpion comment, à peine débarqué sur l'île, il a vécu une forme de « possession » physique et psychique : l'île est d'emblée signalée comme vénéneuse, lieu de sorcellerie et de magie noire, c'est une conviction, presque une connaissance, intime, certaine, signalée au début de manière presque humoristique, mais qui s'alourdit de page en page à travers une accumulation d'expériences sensibles, de rencontres, d'hallucinations aussi, pour aboutir à la fin du Poisson-scorpion, au chapitre XVI à tout un chapitre de délire : Nicolas Bouvier y raconte, avec une multitude de détails crédibles, comment il a dialogué, toute une nuit, avec un jésuite, le père Alvaro, pourtant décédé depuis plusieurs années. Que ce jésuite singulier ait été un expert en démonologie et un maître en exorcismes, et qu'il l'ait également, prétend Bouvier, aidé à rédiger en anglais ses articles destinés à une revue de la capitale - bref, que sa rencontre avec ce fantôme ait pu l'aider à obtenir, grâce à ces articles, l'argent nécessaire pour échapper à cette île maudite -, cela, c'est une forme d'élaboration fantastique qui achève de donner à son expérience insulaire une dimension tout à la fois clinique et mythologique.

Mais ce que je voudrais surtout noter, dans cette expérience traumatisante du séjour à Ceylan, c'est que le « dehors » et le « dedans » ne sont jamais mieux montrés dans leur interaction mutuelle. Cette interaction du corps et de l'esprit fait en effet l'objet du récit à part entière, elle est « narrativisée » : structurée et signifiée selon un déroulement chronologique et une finalité, d'où il ressort, du début à la fin, que les « avertissements » que le corps inflige à l'esprit sont de plus en plus alarmants, et que les réponses que l'esprit oppose à cette « possession » du corps sont de plus en plus délirantes - et donc que Bouvier aurait dû fuir aussitôt l'île s'il avait été en capacité de décrypter comme il le fallait les messages que son corps lui adressait.

Dès le début, les odeurs, en particulier, jouent un rôle d'alerte en ce qu'elles relient Ceylan avec la décomposition organique : dès son arrivée, l'odeur entêtante des mangues trop mûres, l'odeur excrémentielle d'un autre fruit, le durian, « l'abominable odeur de lin rouillé des noix de coco fermentées30 », mais aussi l'odeur putride de l'espadon introduit dans sa voiture. S'y ajoutent l'impression d'un profond dépaysement jamais ressenti à ce point, l'insomnie durant sa première nuit sur l'île à cause d'un curry local sans concession pour les papilles gustatives d'un Européen... Et par la suite, de page en page, une succession de notations alerte le lecteur sur la relation de plus en plus phobique que le voyageur entretient avec l'île : « l'aubergiste à la ruisselante crinière de démon31 », la photo du Christ goanais « tout noir de sang32 », les diverses et multiples intrusions animales dans le guest house qu'il occupe, la chaleur moite, l'obsédante présence des insectes. Puis apparaissent très vite des symptômes physiologiques inquiétants : une inflammation gingivale qui lui vaut deux extractions dentaires, puis un accès de typhoïde33 aboutissant à une sorte de coma, dans le dispensaire gratuit où il est soigné au milieu d'une véritable cour des miracles. Tous ces signes trahissent une véritable agression de la part de l'île, subie physiologiquement et psychiquement par un Bouvier qui les enregistre curieusement à distance, comme s'il s'agissait d'une autre personne - ce recul étant dû à la distance temporelle de la prise en charge, par la mémoire et la réécriture34, de ce séjour qui prend de page en page l'allure d'une véritable descente aux enfers.

Il y a en particulier - c'est peut-être l'acmé de cette expérience terrifiante - une scène étonnante où Bouvier se rend dans une bourgade, qu'il se refuse à nommer d'ailleurs (il la désigne par la lettre « M. » dans son texte35), connue pour la puissance d'action de ses envoûteurs, un lieu de sorcellerie donc, un lieu à la fois primaire et fondateur de la culture de l'île puisque dès le début de son texte Bouvier assimile Ceylan à la sorcellerie, pratiquée de façon immémoriale. Ce passage est très court, guère plus de deux pages. Bouvier ne fait que rapporter sa déambulation dans ce village, fait après fait, geste après geste, chose vue après chose vue, fidèle à une technique de récit qui cherche plus à objectiver qu'à analyser. Il passe d'abord devant un banyan gigantesque peuplé de vampires qui s'envolent en colonnes noires, puis arrive à une plage où il passe devant un groupe d'une demi-douzaine de « gaillards grisonnants » à l'air patibulaires, il s'endort un instant sur la plage, et quand il se réveille, au moment précis où il se relève, Bouvier note :

[...] j'ai senti une main de la taille d'un battoir me pousser dans le dos, ai fait deux pas en titubant et me suis étalé sur la grève. Je me suis retourné les dents crissantes de sable. Bien sûr que je n'ai vu personne, rien qu'une grande raie tachetée de bleu sombre encore prise aux filets, qui achevait d'étouffer dans une odeur abominable36.

Et Bouvier de conclure : « Faire chuter à distance un gêneur ou un intrus est un tour des plus communs que les illusionnistes pratiquent depuis toujours dans le subcontinent37. »

Le commentaire affirme, presque à distance, tout à la fois l'évidence et la banalité de la sorcellerie, mais le récit lui-même communique avec force, et sans qu'aucun mot du registre de l'affect soit utilisé, une expérience terrifiante d'intimidation, la terreur s'exprimant ici seulement physiologiquement : la sensation kinésique de la poussée, l'intrusion du sable dans la bouche, l'odeur de putréfaction de la raie ; on est ici dans le ressenti d'une expérience de quasi mise à mort, comprise par les sens avant d'être interprétée par l'esprit.

J'ai parlé d'acmé pour ce passage parce que, par la suite, on voit se succéder et empirer les accès d'hallucination vécus par Bouvier : « l'apparition d'un djinn haut comme une botte38 » dans l'échoppe de la boutiquière tamoule, la perception auditive hallucinée du réveil des termites sortant de terre au point de faire vibrer tout le guest house, la perception du bruit de carapaces fracassées que font des milliers de fourmis combattant les termites - il y a plusieurs pages ainsi qui transmettent la vision du monde nocturne et violent de la « chitine » qui s'affronte.

C'est un récit de plus en plus effrayant qui aboutit à la fin à la rencontre d'un gymnosophiste qui s'enfonce des canifs « dans la nuque et dans la gorge sans faire sourdre une seule goutte de sang39 ». Ce qui est étonnant, d'ailleurs, est moins ce geste en lui-même que le fait qu'il est le geste inversé de celui que Bouvier anticipait, à savoir qu'il s'attendait à ce que le gymnosophiste lance ses couteaux. Dès lors que cette attente est déçue, que ce geste est remplacé par un autre, qu'il s'inverse (c'est lui-même qui utilise ce mot), il est très étonnant de voir que, selon une logique qu'on pourrait croire totalement irrationnelle et délirante, mais qui met en jeu cette forme d'intelligence du corps dont je parlais, Bouvier se persuade que ce geste est un avertissement à son égard, « une menace à peine déguisée ». Et il conclut : « Quand il est passé à ma hauteur, j'ai senti tout au fond de moi le bruit d'une serrure que l'on ferme. J'étais muet de terreur40. »

Et comme par hasard, dans cet état d'oppression terrifiant, immédiatement après cette rencontre, il se blesse en se cognant le front contre l'écriteau rouillé d'un hôpital, le sang coule, et cela, dit-il, le libère enfin : « Cette tête enfin ouverte se vidait comme en songe de tout le noir mirage qui y pourrissait depuis trop longtemps41. »

Étonnamment, comme dans l'accomplissement de certains rituels, cet épanchement de sang est libératoire, et voici Bouvier qui, à la fin de son texte, ressemble étrangement à ce Christ goanais tout noir de sang dont il notait la présence dans le guest house au début de son installation...

 

Pour conclure, on relèvera que, pour formuler cette libération psychique et nommer son envoûtement, Bouvier a recours à une image physiologique frappante, celle du pourrissement, image qui nous renvoie au motif récurrent de la décomposition dans Le Poisson-scorpion : là encore, dans ce qui est pourtant une expérience psychique, il est frappant de constater que ce sont les propriétés perceptives du corps qui communiquent leurs tropismes à la pensée et au langage, comme si l'esprit ne pouvait se libérer que corporellement. Il n'est pas sans intérêt non plus de noter que la relation de son agression à distance, qui le fait lourdement chuter sur la plage de M., culmine avec une sensation olfactive intense : l'odeur « abominable » de la raie agonisant dans le sable.

Pourrait-on voir alors dans cette expérience sensorielle terrifiante une dimension anthropologique universelle ? Lévi-Strauss remarquait que certains peuples d'Amérique du Sud établissent dans leurs mythes un lien tout concret entre la puanteur, reliée soit à certains animaux (les punaises, la mouffette), soit à la viande pourrie, et l'apparition de la mort dans le monde vivant42. Et l'on sait, par les travaux des neurobiologistes que, de même que les souris réagissent instantanément par une vive frayeur aux amines présents dans l'urine de chat ou de renard, leurs prédateurs naturels, de même, il suffit de faire respirer à des sujets humains les amines présentes dans la chair en décomposition pour voir s'activer à l'IRM la région du cerveau impliquée dans la peur43. Le dégoût proprement humain face à la viande avariée, dont la consommation serait délétère pour nos organismes, serait déclenché physiologiquement, par notre odorat, ou plutôt par l'extrême sensibilité sélective développée par notre odorat à ce type d'odeur.

Voilà de quoi donner un fondement scientifique aux « déductions empiriques44 » de la pensée sensible à l'œuvre dans les mythes étudiés par Lévi-Strauss. Voilà de quoi donner aussi un fondement biologique fondamental aux aperceptions du voyageur. La mort se sent : c'est ce que nous apprennent nos sens, c'est ce savoir dont témoigne Nicolas Bouvier dans le récit de sa sinistre expérience sur la plage de M.

 


1 Gilles Louÿs, « Du corps ethnocentré au corps discipliné : le cas de Nicolas Bouvier », communication présentée lors du séminaire « Le corps du voyageur » organisé par Philippe Antoine, CELIS, Université Blaise Pascal, Clermont-Ferrand, 30-31 mai 2013.

2 Gilles Louÿs, « S'incorporer l'étrange : l'anthropologie sensorielle de Nicolas Bouvier », Littérature, no 173, mars 2014, p. 72-85.

3 Voir le livre de François Laut significativement intitulé Nicolas Bouvier. L'œil qui écrit [2008], Paris, Payot & Rivages, 2010.

4 David Le Breton, tout en relevant la présence des sensations olfactives chez Nicolas Bouvier semble les reléguer au second plan puisqu'il note que, si « les odeurs sont présentes dans [son] univers sensoriel », elles le sont « dans une moindre mesure, et souvent associées à une composante nécessaire de l'environnement sans lettres de noblesse : odeurs de latrines, de fumée, de melon, etc. » (David Le Breton, « Cheminer avec Nicolas Bouvier ou le voyage comme un art des sens », dans Nicolas Bouvier, espace et écriture, textes réunis et présentés par Hervé Guyader, Carouge-Genève, Zoé, 2010, p. 73).

5 Les hommes politiques savent exploiter à des fins démagogiques cet ethnocentrisme spontané impliqué dans les perceptions olfactives : on se souvient des propos de Jacques Chirac en 1991 sur « le bruit et l'odeur » provenant des « musulmans et des Noirs » dans certains quartiers populaires (discours d'Orléans du 19 juin 1991) ; plus récemment, des propos de Jean-Marie Le Pen sur la présence « urticante et odorante » des Roms à Nice (dépêche AFP du 5 juillet 2013).

6 Henri Michaux, « Un barbare en Inde », dans Un barbare en Asie [1933], Paris, Gallimard, 1967, p. 21. Michaux dramatise l'impression d'incongruité en écrivant « contre » en majuscules.

7 Henri Michaux, « Un barbare chez les Malais », dans Un barbare en Asie, op. cit., p. 222.

8 Annick Le Guérer, Les Pouvoirs de l'odeur [1998], Paris, Odile Jacob, 2002, p. 249.

9 Je pense à un passage dans L'Usage du monde où Nicolas Bouvier, qui se trouve à Tabriz, « une ville qui connaît la faim », note-t-il, se livre à tout un travail de décryptage aromatique extrêmement précis des multiples odeurs culinaires qui montent des ruelles et qui signalent l'imminence d'un événement festif dans la ville : L'Usage du monde [1963], Paris, Payot & Rivages, 2001, p. 159.

10 Nicolas Bouvier, Le Dehors et le Dedans [1982], Carouge-Genève, Zoé, 1998.

11 Nicolas Bouvier, Chronique japonaise, dans Œuvres, Éliane Bouvier (éd.), Paris, Gallimard, « Quarto », 2004 (Payot & Rivages, 1989 ; L'Âge d'homme, 1975 ; Rencontre, 1967), p. 495-700 : toutes les références de Chronique japonaise (CJ) renverront désormais à cette édition.

12 Il a fallu onze ans à Nicolas Bouvier pour produire le premier récit de son séjour au Japon sous le titre Japon, en 1967 - texte qui s'est enrichi à deux reprises, lors de sa réédition en 1975 sous le titre Chronique japonaise, puis en 1989, dans une version accueillant les notes de son troisième séjour de l'année 1970.

13 CJ, p. 648.

14 CJ, p. 648-649.

15 Claude Fischler, L'Homnivore. Le goût, la cuisine et le corps, Paris, Odile Jacob, 2001, p. 90.

16 Claude Lévi-Strauss, Le Totémisme aujourd'hui, Paris, PUF, 1962, p. 132.

17 CJ, p. 657.

18 CJ, p. 655.

19 CJ, p. 628.

20 Claude Lévi-Strauss, Mythologiques, t. II, Du miel aux cendres, Paris, Plon, 1966, p. 276.

21 CJ, p. 589.

22 CJ, p. 649.

23 CJ, p. 650.

24 Ibid.

25 Nicolas Bouvier, L'Usage du monde, op. cit., p. 265.

26 Nicolas Bouvier s'en est ouvert dans des entretiens, notamment dans Routes et déroutes. Entretiens avec Irène Lichtenchstein-Fall (dans Œuvres, op.cit., p. 1249-1303).

27 Nicolas Bouvier, Le Poisson-scorpion, dans Œuvres, op. cit., chap. 10 (Gallimard, 1982 ; Bertil Galland, 1981), p. 765 et suiv. Toutes les références au Poisson-scorpion (PS) renverront désormais à cette édition.

28 Vingt-six très exactement : son séjour à Ceylan date de mars à octobre 1955, Le Poisson-scorpion paraît en 1981.

29 Près de dix ans séparent son grand voyage de l'année 1953-1954 en Europe centrale et en Asie de la publication de L'Usage du monde en 1963.

30 PS, p. 760.

31 PS, p. 737.

32 PS, p. 740.

33 Mais dans un entretien, Nicolas Bouvier évoque tout à la fois « une amibiase, la malaria et la jaunisse » : voir Routes et déroutes..., op. cit., p. 1329.

34 Bouvier indiquera lors d'un entretien que Le Poisson-scorpion est, de tous ses livres, le plus « écrit » : « Le Poisson-scorpion est un livre surécrit » (Routes et déroutes..., op. cit., p. 1343).

35 On sait, grâce à un autre texte publié six ans avant Le Poisson-scorpion, en 1975, qu'il s'agit d'une localité appelée « Matara » : Nicolas Bouvier, Matara, dans Œuvres, op. cit., p. 819-820.

36 PS, p. 774.

37 Ibid.

38 PS, p. 787.

39 PS, p. 809.

40 Ibid.

41 Ibid. (je souligne).

42 Claude Lévi-Srauss, Le Cru et le Cuit, Paris, Plon, 1964, p. 162-163.

43 Travaux conduits par une équipe Inserm-CNRS dirigée par le professeur Rémi Gervais (Université Claude Bernard à Lyon) : je me réfère au compte rendu de Florence Rosier dans le journal Le Monde du 8 mai 2013.

44 Claude Lévi-Strauss, Mythologiques, t. III, L'origine des manières de table, Paris, Plon, 1968, p. 53.

Pour citer cet article



Référence électronique
Gilles LOUŸS, « Nicolas Bouvier : le corps médiateur », Viatica [En ligne], Le Corps du voyageur, mis en ligne le 03/01/2007, URL : http://viatica.univ-bpclermont.fr/le-corps-du-voyageur/dossier/nicolas-bouvier-le-corps-mediateur