Le corps à l’épreuve du voyage : chronique d’une mission en Huronie

N°1 – Mai 2014
Université Paris Ouest Nanterre La Défense
Le corps à l’épreuve du voyage : chronique d’une mission en Huronie

 

Ils sont bien rares, les récits de voyage qui évoquent le retour à l'aube de l'âge classique. Plus rares encore ceux qui dépeignent avec précision l'altération subie par le corps du voyageur quand il retrouve ses familiers. Charles Philippes, qui s'en revient de Palestine en 1532, échappe à la règle quand il rapporte l'accueil qui lui est fait par son épouse, après des mois d'absence : « [...] ma femme [...] ne me recognoissoit plus à cause que j'avois grande barbe et estois devenu mesgre et tout changé de couleur ; et ne peut parler à moy1. » Ce corps marqué, défiguré, méconnaissable, porte en quelque sorte les stigmates du voyage2 et peut inviter à envisager l'altération physique comme le signe de la transformation opérée par l'éloignement et les aventures. Bien plus prosaïquement, dans le cas présent, l'homme qui écrit ces lignes est, pour ainsi dire, un rescapé du grand voyage de Jérusalem. La troupe de ses compagnons est décimée, et l'un d'entre eux, Denis Possot, décrivait, à l'arrivée à Candie, les symptômes de la maladie qui ne tarderait pas à l'emporter :

Le mercredy après disner, me sembloit que les fourches me feissent douleur et quelque peu les reins avec le cueur ; le vendredy, je enduray sur le soir tant soit peu de mal ; la nuict vers l'heure que m'esveillay, commençay à avoir mal aux reins et à avoir le visage plein de pustules et tout le corps3.

Le texte observe alors une pause, le temps de célébrer en Denis Possot celui qui « grande entreprinse faict (principalement de choses ardues et qui se font au travail du corps)4 ». L'éloge est de mauvais augure ; il sent les funérailles. De fait, sans qu'aucune marque ne le signale, le récit a changé de narrateur. La relation ne se poursuit que pour annoncer : après « avoir longtemps relucté et résisté contre fortune, enfin [Denis Possot] demeura et succumba5 ». Le malheureux pèlerin, peu avant de trépasser, avait confié son récit à Charles Philippes pour achever « l'entreprise », tout à la fois celle du voyage et du texte qui en rend compte.

Bel apologue que cette double histoire inaugurale, qui installe le corps au cœur du récit de voyage, comme l'acteur principal de l'aventure : corps défaillant de celui qui succombe en chemin, corps altéré de celui qui s'en revient. Au moment où ses forces déclinent, Denis Possot transmet son manuscrit inachevé à celui qui est susceptible, lui, d'achever le voyage, « affin que riens ne fut obmis6 ». Pas de texte non plus donc, sans ce corps du voyageur survivant à son aventure. C'est bien ce que signifie cette fable du retour.

Nous le signalions d'entrée de jeu : si l'épisode du retour n'est pas une pièce obligée de la relation viatique aux âges classiques, plus rare encore est cette mise en scène, sous la plume, d'une maladie fatale, où le je avoue ainsi sa vulnérabilité, révélée à l'épreuve de la pérégrination. Faut-il considérer que s'établit une relation forte entre une perspective subjective et le récit des aventures du corps en voyage ? Le récit viatique classique, surtout quand il s'agit du genre du pèlerinage, aime le discours général qui ancre la description dans un réel immuable. Une telle disposition permet en partie d'expliquer les silences, ou au moins les effets de sourdine observés à des moments où le lecteur attendrait de voir évoquer odeurs, sensations ou musiques de l'ailleurs, ou encore d'autres formes d'expérience corporelle.

Une autre remarque s'impose au seuil de cette réflexion : les aventures du corps rapportées par les textes sont le plus souvent des mésaventures. Maladie, affaiblissement, inconfort, douleurs, prennent pratiquement toute la place, et ne laissent guère d'espace d'expression à une expérience sensorielle du dépaysement. Le corps du voyageur serait donc avant tout un corps en « mésaise ». Est-ce parce qu'à l'âge renaissant et classique le voyage est encore bien souvent envisagé comme une expérience qualifiante qui suppose la mise à l'épreuve ? Cette question se pose quand on relit les récits de mission de saint Jean de Brébeuf en Huronie. Dans les jeux de dit et de non-dit sur le corps, le missionnaire met-il en avant un modèle héroïque ou réélabore-t-il une figure du corps permettant de penser une relation spécifique aux autochtones ?

Détour préliminaire : l'hiver 1535 à Sainte-Croix

Reprenons en main un instant le Brief recit et succincte narration du capitaine Jacques Cartier publié en 1545 et qui rend compte de son expédition de 1535 - il s'agit du second voyage au Canada qui le conduit jusqu'au site d'Hochelaga, l'actuel Montréal. Sans passer trop de temps à gloser un texte déjà étudié7, j'aimerais souligner un point qui permettra de resituer ensuite efficacement les récits de Jean de Brébeuf, à un siècle de distance.

Deux longs épisodes y parlent de souffrance corporelle, qui peuvent être lus en miroir. À Hochelaga, le capitaine Cartier, provisoirement institué thaumaturge, assume le rôle de vicaire du Christ et vient toucher les sauvages, vieux ou malades qu'on lui amène, en réitérant les gestes de Jésus quand il guérit lépreux, aveugles et paralytiques. La vulnérabilité des corps amérindiens signifie, dans l'économie du texte de Cartier et suivant sa propre lecture de l'histoire, l'attente du salut par le Christ. Le contraste est patent avec une seconde scène qui prend place dans le camp retranché de Sainte-Croix, durant l'hiver 1535, alors que les marins français voient la « grosse maladie » les décimer les uns après les autres - il s'agit du scorbut8. Le capitaine Cartier organise la vie au camp, prend les mesures prophylactiques (il fait en particulier procéder à une dissection pour essayer d'élucider la nature de l'affection), organise les cérémonies religieuses susceptibles d'enrayer le mal ; bref, il domine la situation. Et surtout, il est décrit comme invulnérable. Ce corps sain, certes sans doute mieux préservé du scorbut par une alimentation un peu moins pauvre que celle des matelots, revêt aussi une fonction symbolique. En quelque sorte corpus sanum in republica sana, il représente l'institution qui peut garantir le fonctionnement de la petite société des marins isolés par les glaces, décimés par le mal et menacés par les autochtones.

Aussi sobre que soit le récit de Cartier, il élabore cependant un théâtre des corps souffrants - celui de l'Indien en attente de rédemption, celui des marins dont l'organisme souffre de trop fort dépaysement. Seul, il survit à l'épreuve du voyage, indemne de tout mal. Une telle mise en scène accrédite bien évidemment l'idée que les récits des aventures du corps ont pleine fonction démonstrative et qu'ils prennent place dans la stratégie que s'assignent certains récits de voyage. À cet égard, la relation de Cartier vaut pour cas d'école.

Du côté de la Huronie : hypersensibilité

De fait, une lourde stratégie monosémique traversait le récit de Jacques Cartier, dont les objectifs étaient annoncés au seuil du livre, dès l'« Adresse au Roi Très-Chrétien9 ». Les aventures du corps ne touchaient in fine que le marin ou l'autochtone, l'homme privé de parole dans le récit et dépourvu de tout pouvoir. Il en va tout autrement dans le récit missionnaire.

Quand Jean de Brébeuf commence à fréquenter les autochtones10, les missions croissent sous l'égide de plusieurs ordres religieux11. Une telle entreprise suppose le contact avec les Amérindiens et un investissement approfondi des missionnaires auprès des populations locales. Les récits en portent la trace. Toutefois, on ne peut évaluer ces relations sans se souvenir qu'elles élaborent leur sens dans un cadre bien défini, celui de la lettre jésuite, genre codifié dont le rédacteur observe strictement les règles. Ignace de Loyola en avait, dès la rédaction des Constitutions de l'ordre, souligné l'importance et les enjeux12. Élaborée sur ordre des supérieurs, elle a pour fin de souder le grand corps catholique de la Compagnie, dont les membres sont dispersés de par le monde, appelés qu'ils sont à évangéliser les lointains. Elle est soumise à des canons stricts, en partie définis dans la lettre de saint François-Xavier au père Barzée13, dès les origines de l'entreprise d'évangélisation ad gentes. Le missionnaire rapportera à ses supérieurs les travaux supportés, les méthodes mises en œuvre pour œuvrer à la moisson et les fruits du travail apostolique. La seule aventure qui importe, ce sont les progrès de la vigne du Seigneur. De par les recommandations des supérieurs, la lettre offre nécessairement une vision fragmentée du voyage (puisqu'elle est rédigée sur le mode discontinu, à intervalles réguliers) et partielle (elle sélectionne des éléments de l'expérience susceptibles d'effacer la personnalité du missionnaire, serviteur de la mission pour la plus grande gloire de Dieu). Dans le cas de Jean de Brébeuf, les lettres ne sont pas les seuls témoins littéraires de son voyage. Le corpus de ses écrits renferme en effet des textes de nature différente : outre les lettres adressées aux pères jésuites, on trouve aussi mémoires et relations au caractère public avéré et écrits spirituels, « constitués de notes à caractère privé dans le cadre d'une direction spirituelle14 ». Si l'on ne peut assimiler immédiatement ces fragments à une production de la littérature viatique, ils donnent ici néanmoins matière à commentaire, puisqu'ils sont rédigés dans le temps du voyage et prennent en compte l'expérience de l'éloignement.

D'ailleurs, d'une manière générale, les textes de la plume de Jean de Brébeuf concèdent une place importante aux aventures du corps : elles trouvent leur place au cœur d'un récit où le missionnaire évoque ses « travaux » dans un environnement qui rend difficiles les conditions de vie au quotidien. La manière dont Jean de Brébeuf évoque le long voyage qui le mène aux Hurons depuis Québec l'atteste : il faut affronter 1200 kilomètres de navigation en canoë durant trois ou quatre semaines, sur le chemin ouvert peu de temps auparavant par le récollet Joseph Le Caron. L'expérience a de quoi effrayer qui, comme Brébeuf, ne sait même pas nager. Ajoutons trente-cinq portages que le jésuite compte minutieusement, car, depuis la rivière des Prairies, la rivière du Saint-Laurent « n'a plus son lit égal, mais se brise en plusieurs endroits, roulant et sautant effroyablement, à guise d'un torrent impétueux, et même, en quelques endroits, elle tombe tout à coup de haut en bas, de la hauteur de plusieurs brasses15 ». La description de la montée jusqu'aux Hurons, qui ouvre le texte de la relation de 1635, adressée au père Lejeune, synthétise les « petits travaux » subis par le missionnaire, témoins d'une sensibilité à l'expérience corporelle que le récit met en valeur.

Souvent, il faut jeûner si l'on vient à perdre les caches qu'on a faites en descendant et, quand on les retrouve, on ne laisse pas d'avoir bon appétit après s'y être traité, car le manger ordinaire n'est que d'un peu de blé d'Inde cassé assez grossièrement entre deux pierres et, quelquefois tout entier dans de l'eau pure. Quelquefois, on a du poisson, mais c'est hasard, excepté quand on passe quelque nation où l'on en peut acheter. Ajoutez à ces difficultés qu'il faut coucher sur la terre nue ou sur quelque dure roche, faute de trouver dix ou douze pieds de terre en carré pour placer une chétive cabane, qu'il faut sentir incessamment la puanteur des sauvages recrus, marcher dans les eaux, dans les fanges, dans l'obscurité et l'embarras des forêts, où les piqûres d'une multitude infinie de mousquilles et cousins vous importunent fort16.

Oh, le doux pays de Canada ! L'avancée dans le territoire à évangéliser est à proprement parler une épreuve pour le corps qui ne trouve ni repos ni réfection. Et Brébeuf d'avouer : « [...] je me suis trouvé quelquefois si las que le corps n'en pouvoit plus17. » L'expérience sensorielle devient elle aussi une épreuve : la puanteur est assez souvent évoquée18, les piqûres et le silence aussi, qui suscite l'anxiété. La relation de 1636 surenchérit quand elle décrit, pour les candidats à la mission en Huronie, les charmes discrets de l'expédition, et cela presque exclusivement sur un mode impersonnel. Le père Chaumonot, faisant plus tard l'éloge de la patience de Brébeuf, calquera à son tour la liste des désagréments du voyage sur ce patron19. On est ici fort loin du modèle xaviérin cher aux jésuites : François-Xavier, dans une lettre de Cochin, en date du 12 janvier 154420, appelait la jeunesse de l'université de Paris à s'embarquer pour l'évangélisation et à ne pas gâcher les talents reçus dans l'ambition d'une carrière ecclésiastique, mais il ne disait rien des realia de l'Inde, ni des tourments que pouvait encourir le candidat à la mission ad gentes. Une seule fois d'ailleurs, les lettres de François-Xavier font allusion à un désagrément qui touche le corps de l'apôtre : la douleur contractée au bras à force de lever la main pour baptiser !

Jean de Brébeuf, au contraire, revient très concrètement sur les conditions du voyage, la brûlure du soleil, la « posture assez incommode » qu'on souffre en canoë sans pouvoir se mouvoir, ainsi que sur le dégoût des « sagamités21 », fades bouillies de maïs, dont se plaint aussi le récollet Gabriel Sagard22. Il évoque encore la fumée des cabanes « si épaisse, si aigre et si opiniâtre », qu'elle altère la vision au point de ne pas « connaître quelque chose dans votre bréviaire »23. Tout est motif de gêne pour le corps, jusqu'aux bestioles, qu'on nomme ici « tahouac et puces en bon français », « incomparablement plus importunes qu'en France »24. L'hyperbolisation de la sensation d'inconfort amène bientôt à parler de « petit martyre », conformément au mouvement spirituel qui traverse les ordres religieux comme la Visitation25 au XVIIe siècle.

Cependant, si l'on en reste au terreau spirituel dans lequel se fonde et s'épanouit le texte missionnaire jésuite, c'est davantage une communauté de destin avec les sauvages Hurons que souligne le texte viatique, quand il parle du corps. Ainsi, Jean de Brébeuf, dans la Relation de 1635, rapporte les conditions dans lesquelles meurt le vieux néophyte Joseph Oatii, « si décharné qu'il n'avait que les os, dans une cabane si chétive que les vents y soufflaient de tous côtés, couvert pendant les froidures de l'hiver d'une peau fort légère de bêtes noires ou d'écureuils noirs, nourri fort pauvrement26 ». Il n'y a pas de différence entre la maison d'Ihonatiria où résident les pères et les cabanes amérindiennes. Vivre en huron parmi les Hurons, n'est-ce pas se conformer au Christ par une autre forme de kénose, comme l'apôtre Paul qui mettait sa seule gloire dans la croix du Christ (Ga 4:14) ? Cette exigence spirituelle à la fois fonde un ethos et forge un discours. De même que Dieu s'est fait homme en Jésus-Christ, le missionnaire doit se faire huron par amour du Christ. La spiritualité de la sequela Christi transforme tout :

Les viandes seraient bien insipides, si le fiel de notre Seigneur ne vous les rendait plus douces et plus savoureuses que les mets les plus délicieux du monde. Quel contentement d'aller par ces sauts et de gravir sur les roches, à celui qui a devant les yeux cet aimable Sauveur harassé de tourments et montant le calvaire chargé de sa croix ; l'incommodité du canot est bien aisée à souffrir à qui le considérera crucifié27.

Double renversement

Ainsi donc, à l'épreuve du voyage, le corps se voit engagé dans une aventure qui retourne tout désagrément matériel en agrément spirituel. Peu importent dès lors « âpretés », « incommodités » et « mésaises » : « [...] la divine bonté adoucit tout28. » C'en est fini d'un discours sur les conditions de vie au loin, qui éprouveraient le corps du missionnaire, car « nous trouvons tout cela quasi aussi peu étrange que la vie de France29 ». À partir de ce point, dans la Relation de 1636, s'opère un renversement radical. Par un jeu de conversion rhétorique, la Nouvelle-France devient un nouveau jardin des délices, où le corps trouve désormais pleine santé - ni fluxions, ni rhumes, ni catarrhes ! - et nourriture en abondance :

Nous avons fait en huit jours notre provision de blé pour toute l'année, sans faire un seul pas hors de notre cabane. On nous apporte aussi du poisson sec en telle quantité que nous sommes contraints d'en refuser30.

Si la référence évangélique à la multiplication des pains et des poissons (Mc 8:1-9) n'est pas loin, jusque dans le détail final de la surabondance31, la Relation de Jean de Brébeuf pousse encore plus loin l'évocation paradisiaque des fruits octroyés par la nature en Huronie :

[...] les fraises, les framboises et les mûres y sont en telle quantité qu'il n'est pas croyable. Nous y cueillons force raisins, et assez bons ; les citrouilles nous durent quelquefois quatre ou cinq mois, [...] et si bonnes, qu'étant cuites dans les cendres, elles se mangent comme on fait les pommes en France, de sorte qu'à vrai dire, pour ce qui touche les vivres, nous nous pouvons fort bien passer de la France32.

Le texte de la Relation mime la consolation apportée par Dieu au missionnaire : tel est le sens de la conversion rhétorique pratiquée dans ce passage. Néanmoins, dans ce texte tellement habité par la mort, le manque et le noir parfum des cadavres, Jean de Brébeuf concède à l'occasion que le pays des Hurons « est beaucoup plus propre à engraisser une âme des fruits du ciel que de ceux de la terre33 ».

Le chapitre III de la Relation de 1636 s'ouvrait sur la méditation d'un verset du Cantique des cantiques : « fortis ut mors dilectio » (8:6, « L'amour est fort comme la mort »). Voici en quels termes le jésuite le traduit et le glose : « [...] l'amour de Dieu a la force de faire ce que fait la mort, c'est-à-dire de nous détacher entièrement des créatures et de nous-mêmes [...]34. » Le discours retrouve, par-delà les enthousiasmes passagers, sa cohérence interne grâce à la thématique du contemptum mundi, qui marque ici l'exégèse de Jean de Brébeuf. Le voyage est un itinéraire de mortification nécessaire et le corps prend sa part à cette dynamique spirituelle.

Pour autant, une chose est sûre : le dispositif des relations de Jean de Brébeuf ne privilégie en aucune façon la mise en valeur d'un je souffrant. Même l'épidémie qui frappe la mission de Sainte-Marie-au-pays-des-Hurons en 1637 est décrite sur le mode collectif. Le rédacteur refuse de faire la différence entre prêtres et laïcs ou même d'individualiser en quelque manière l'évocation des malades : « De six prêtres que nous sommes ici et de quatre domestiques qui étaient alors avec nous, nous en avons vu sept en même temps cloués au lit et en danger de mort35. » Le supérieur est aussi diaphane que les autres. Fut-il lui-même malade ? On n'en sait rien. Le texte reste silencieux36. Au moment même où le corps est attaqué par la maladie, le je se dérobe ou s'oublie dans un nous indifférencié. Il vient oblitérer le je, sans doute comme une illustration rhétorique chargée de porter la spiritualité du cupio dissolvi (Ph 1:23).

De même, toutes les citations qui précèdent montrent que le corps, éprouvé ou consolé, est évoqué à l'aide de formulations collectives (première personne du pluriel) ou indéfinies (« il faut », « on »). Le missionnaire évite soigneusement l'usage de la première personne, ce qui n'étonnera guère dans un récit commandité et contrôlé par l'institution religieuse, mais aussi totalement informé par une spiritualité de la mort de soi. D'autres exemples sont bien connus d'un effacement du je héroïque ou héroïsé, comme le prouvent les récits successifs du franciscain Francesco Suriano, publié à Venise en 1524. La version imprimée, neutre, passablement impersonnelle et topique, a effacé les épisodes les plus aventureux du voyage de retour de Terre sainte, où le religieux mentionnait par exemple la part qu'il avait prise dans la conduite du bateau subissant les assauts d'une tempête37. Jean de Brébeuf observe lui aussi le silence sur les détails du quotidien qui pourraient faire admirer, entre autres, ses vertus de patience. Durant le retour d'une expédition chez les Neutres, en mai 1641, il se brise la clavicule en glissant sur un lac gelé. Pas un mot de cette mésaventure du corps en voyage dans les écrits de Brébeuf qui s'interdit tout retour narratif sur son expérience. L'accident sera relaté, mais fort tard, après la mort de Brébeuf survenue en 1649, par son compagnon de voyage, le père Gabriel Chaumonot :

Pour comble des travaux de ce voyage, traversant durant deux journées un lac glacé, avec la charge des provisions qu'il falloit porter sur les espaules faute d'hôtelleries, il tomba sur la glace d'une telle roideur, qu'il fut long temps sans se pouvoir remuer, ny relever. Enfin avec l'assistance d'un de ses compagnons, s'estant relevé, il se trouva sy affoibly du coup qu'il receut, qu'outre qu'il se rompit une des clavicules, dont il ne parla que deux ans après au chirurgien, il ne pouvoit plus souslever les pieds de terre, tant il avoit interdict l'usage des nerfs, en sorte qu'il fut contrainct, l'espace de 12 lieues de chemin qui luy restoient, de marcher es lieux de plat pais, en traisnant ses pieds l'un après l'autre, sans les pouvoir lever de terre, et es rencontres de montagnes, il marchoit à 4 pattes sur la neige, tandis qu'il montoit ; et lorsqu'il descendoit, il s'asseoioit sur la neige, et puis de ses mains, il s'aidoit à se faire glisser jusques au bas des montagnes. Plusieurs foys ses compagnons de voyage le voulurent soulager, s'offrant à le traisner le reste du chemin, il s'en excusa tous jours38.

D'ailleurs, les seuls patients, les seuls héros particularisés et nommés dans les écrits du missionnaire, ce sont les Hurons, qui portent sans cesse les stigmates de la souffrance et sont donnés comme des exemples d'une constance propre à édifier les chrétiens. Cette valorisation de l'Amérindien, qui n'est ni constante ni systématique, mérite d'être relevée et explicitée. Pour Brébeuf, bien sûr, les Hurons sont des âmes qu'il faut sauver de l'enfer ; ils sont aussi parfois des exemples de vertus. Ils sont surtout, dans leur humanité blessée par la maladie, une image du Christ souffrant - la part, peut-être, que le missionnaire rencontre le plus facilement. Aussi n'est-ce pas un hasard si l'une des visions des écrits spirituels montre au missionnaire le Christ sous les traits du serviteur souffrant d'Isaïe (53:1 et 4)39 ? Dans cette évocation, le medium du texte biblique est totalement occulté - parce que totalement intériorisé : « Je sais seulement que m'apparut un cadavre, arraché de la Croix, non pas sous la forme qu'il avait auparavant, mais tout entier recouvert comme de la lèpre, sans forme ni beauté40. » La dernière formule est répétée. Ce qui jaillit peut-être, dans la vision spirituelle comme dans la grammaire paradoxale des rêves, c'est la rencontre entre un texte enfoui dans la mémoire et une image issue de l'expérience immédiate, de la vie au milieu des sauvages frappés par les maladies. Pour que surgisse en vision spirituelle le Christ prophétisé par Isaïe, il faut la médiation du corps malade de l'autochtone.

 

On aura été sensible aux marques du je dans la partie la plus intime de l'écriture de Jean de Brébeuf, celle des écrits spirituels. Il importe qu'ici, le je retrouve sa place, intégralement dans l'écriture et se substitue au sujet indifférencié qui évoquait les expériences du corps en voyage. Ici, il s'agit d'un je contemplatif, et d'un je regardant. Ce n'est pas anodin. En effet, la mission en Huronie saisie depuis la sensation corporelle exprimée dans le discours viatique invite à plusieurs réflexions. En premier lieu, les écrits de Jean de Brébeuf contribuent à battre en brèche une idée encore parfois exprimée selon laquelle l'homme de l'âge classique souffrirait comme d'un défaut de sensibilité, parce qu'il ne raconte pas par le menu ses expériences sensorielles. En second lieu, si preuve est faite d'une conscience et d'une expression des sensations corporelles, il convient de relever que le corps du voyageur est le lieu d'expérience de l'inconfort ou de la souffrance, et beaucoup plus rarement du plaisir ou de la satisfaction - on mange et on a encore faim. De fait, le quotient d'exotisme, à pareille époque, se mesure le plus souvent à l'aune du malaise corporel. Enfin, les modes d'expression mis en œuvre dans ces Écrits, qu'il faut articuler avec des habitudes rhétoriques et des attitudes spirituelles bien identifiées, dépersonnalisent l'expression du rapport au corps. Le récit missionnaire ne saurait parler des expériences du corps du voyageur à la première personne. Seul se voit autorisé un discours général, où se dissout toute prétention à l'héroïsme. Ainsi, la sensation corporelle s'écrit au mode collectif ou bien elle s'exprime dans l'expérience d'un regard sur un autre, saisi dans un vis-à-vis - qu'il s'agisse de l'Indien vu par Jean de Brébeuf, ou de Jean de Brébeuf vu par Gabriel Chaumonot. Le discours sur le corps, in fine, est bien un lieu du discours viatique qui invite à porter son regard vers un au-delà de soi. Au décentrement, en somme.

 


1 Denis Possot et Charles Philippes, Le Voyage de la Terre sainte [1532], Genève, Slatkine, 1971, p. 228.

2 On songe ici forcément à l'affaire Martin Guerre, étudiée naguère par Nathalie Zemon Davis, The Return of Martin Guerre, Cambridge, Harvard University Press, 1983.

3 Denis Possot et Charles Philippes, Le Voyage de la Terre sainte, op. cit., p. 193.

4 Ibid.

5 Ibid., p. 194.

6 Ibid., p. 193.

7 Voir Marie-Christine Gomez-Géraud « Jacques Cartier devant les corps malades », Études canadiennes / Canadian Studies, no 17, décembre 1984, p. 91-97. Pour les œuvres de Jacques Cartier, nous utilisons l'édition de Michel Bideaux : Jacques Cartier, Relations, Montréal, Presses de l'université de Montréal, 1986.

8 Voir Emmanuel Bévillon, Jacques Cartier, le scorbut, et la bière de sapinette (Thèse de doctorat en pharmacie), Nantes, Université de Nantes, 1992.

9 L'épître dédicatoire au roi de France s'attachait à démontrer la nécessité de la poursuite des explorations vers l'ouest. En s'appuyant sur une vision de l'histoire des découvertes qu'il calquait sur le mouvement de l'évangélisation, d'est en ouest, suivant la course du soleil (sic), Jacques Cartier entendait convaincre François Ier que son rôle de roi très chrétien l'obligeait à adopter une politique d'expansion.

10 Après plusieurs mois auprès des Montagnais, durant l'hiver 1625-1626, il prend la route pour la Huronie en juillet 1626.

11 Dominique Deslandres, dans son ouvrage Croire et faire croire. Les missions françaises au XVIIe siècle (1600-1650) (Paris, Fayard, 2003), fournit une étude complète du phénomène. La troisième partie « Au Nouveau Monde, une France nouvelle ? » (p. 200-446) permet de contextualiser efficacement les missions en Amérique du Nord.

12 Ignace de Loyola, Constitutions de la Compagnie de Jésus, t. I, Paris, Desclée de Brouwer, « Christus », 1966, p. 214-215. Le fondateur des jésuites expose par le menu le mode de circulation au sein de la Compagnie des lettres destinée à « diriger tout le corps de la Compagnie pour la gloire de Dieu notre Seigneur » (§ 675, p. 215).

13 Voir la lettre de François-Xavier à Gaspard Barzée, datée de juin 1549 : « Vous écrirez de temps en temps au collège de Goa, et vous rendrez compte des différents ministères que vous accomplissez en vue de la gloire divine et de son accroissement ; de l'ordre que vous y suivez ; des fruits spirituels par lesquels Dieu couronne vos faibles efforts. Que ces lettres soient écrites avec assez de soin pour que nos frères de Goa les puissent envoyer en Europe, afin d'y servir de témoignage de notre zèle dans ces contrées » (Lettres de saint François-Xavier de la Compagnie de Jésus, édition et traduction de Léon Pagès, Paris, Poussielgue-Rusand, 1855, t. II, p. 51).

14 Gilles Thérien (éd.), introduction à Jean de Brébeuf, Écrits en Huronie, Saint-Laurent (Québec), Bibliothèque québécoise, 2003, p. XXXIII. Nous utilisons cette édition pour les citations de cet article.

15 Ibid., p. 9.

16 Ibid.

17 Ibid., p. 11.

18 Voir aussi (Ibid., p. 38) la mention de la « puante maladie », ainsi que le développement sur le transfert du cadavre d'un « gros » vieillard, dans le chapitre consacré à la fête des morts dans la Relation de 1636 (Ibid., p. 179-180). L'odeur ordinaire des autochtones est produite par la graisse dont ils s'enduisaient le corps pour échapper aux attaques des insectes.

19 Voir le texte cité par André Surprenant, dans « Le père Pierre-Joseph-Marie Chaumonot, missionnaire de la Huronie (suite) », Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 7, no 3, décembre 1953, p. 402 : « Le Père Brebeuf jamais ne se plaignit, ny du froid, ny des incommodités qu'il souffrit, un hiver entier à la Nation Neutre... Je ne l'ay jamais veu dédaigner aucune sagamité pour mal assaisonnée qu'elle fust, froide, chaude, claire, &... Estant à la Nation Neutre pour tous matelas, linceuls et couvertes pour se garantir des grands froids de la nuict, il n'avoit qu'une petite couverte, et avec cela exposé à tous les vents des cabanes sans endichon [lict d'escorce en forme de table sous laquelle les missionnaires couchaient]. À son retour de la Nation Neutre, il coucha 6 journées dans les bois, sur les neiges, sans aucun couvert de cabanes, pendant des froids qui faisoient craquer et fendre les arbres de la forest, avec un bruict semblable à des coups de mousquets, et avec tout cela, jamais ne fist semblant de souffrir froid. »

20 François-Xavier, saint, Lettres, Louis Abelly (trad.), Paris, Georges Josse, 1660, I, 5, p. 46-73.

21 Voir en particulier la page 198 de Gilles Thérien (éd.), dans Jean de Brébeuf, Écrits en Huronie, op. cit.

22 Gabriel Sagard, Le Grand Voyage du pays des Hurons [Paris, Moreau, 1632], Paris, Tross, 1865, p. 58-59, donne une description de la nourriture qui lui est servie et relève la fadeur de la sauce qui ne consiste qu'en eau. Il avoue ne pouvoir manger ce mets que « lorsqu'il y avoit du poisson puant demincé parmy, ou d'autres petits, qu'ils appellent Auhaitsique, ny aussi de Leindoly, qui est un bled qu'ils font pourrir dans les fanges et eauës croupies et marescageuses » (p. 58).

23 Gilles Thérien (éd.), dans Jean de Brébeuf, op. cit., p. 92. Voir tout le chapitre III de la Relation, « Avertissement d'importance pour ceux qu'il plairait à Dieu d'appeler en Nouvelle-France et principalement au pays des Hurons ».

24 Ibid., p. 91.

25 Sainte Jeanne de Chantal, fondatrice de la Visitation, développe cette nouvelle forme d'offrande spirituelle. Voir Françoise-Madeleine de Chaugy, Mémoires sur la vie et les vertus de sainte Jeanne-Françoise de Chantal, publié par l'abbé Boulangé, Paris, Julien, Lanier & Cie, 1853, p. 307-308. Pour un regard panoramique, consulter Jacques Le Brun, « Mutations de la notion de martyre au XVIIe siècle d'après les biographies spirituelles féminines », dans Problèmes d'histoire du christianisme, no 19, Sainteté et martyre dans les religions du Livre, Jacques Marx (éd.), Bruxelles, Éditions de l'université de Bruxelles, 1989, p. 77-90.

26 Gilles Thérien (éd.), dans Jean de Brébeuf, op. cit., p. 36.

27 Ibid., p. 95.

28 Ibid.

29 Ibid., p. 95-96.

30 Gilles Thérien (éd.), dans Jean de Brébeuf, op. cit., p. 96.

31 Il conviendrait sans doute de s'arrêter davantage à la lecture de ce passage. L'abondance de la nourriture veut peut-être signifier la présence du Christ dans ce permanent miracle d'une nation qui nourrit ses missionnaires.

32 Jean de Brébeuf, op. cit., p. 97.

33 Ibid., p. 99.

34 Ibid., p. 89.

35 Gilles Thérien (éd.), dans Jean de Brébeuf, op. cit., p. 215.

36 Il faut ici comparer ce récit de l'épidémie et la « grosse maladie » qui frappe les marins de Jacques Cartier dans la version qu'en donne le Brief recit. Le capitaine restait indemne de tout mal et s'employait à contrôler la situation de péril.

37 Consulter à ce propos l'introduction de Bellarmino Bagatti au récit de Francesco Suriano, Treatise on the Holy Land, préface et notes de Bellarmino Bagatti, Theophilus Bellorini et Eugene Hoade (trad.), Jérusalem, Franciscan Press, 1949 ; rééd. 1983. Les manuscrits retrouvés du franciscain montrent un effacement progressif des épisodes narratifs qui pourraient camper le frère dans la posture du héros.

38 Cité par André Surprenant, « Le père Pierre-Joseph-Marie Chaumonot... », art. cit., p. 402, note 35.

39 Vg : « non est species neque decor », « nos putavimus eum quasi leprosum ».

40 Jean de Brébeuf, op. cit., p. 252.

Pour citer cet article



Référence électronique
Marie-Christine GOMEZ-GÉRAUD, « Le corps à l’épreuve du voyage : chronique d’une mission en Huronie », Viatica [En ligne], , mis en ligne le 25/03/2014, URL : http://viatica.univ-bpclermont.fr/le-corps-du-voyageur/dossier/le-corps-l-epreuve-du-voyage-chronique-d-une-mission-en-huronie