Le corps du voyageur à l’épreuve de la Sibérie (XVIIe-XXe siècle)

N°1 – Mai 2014
LIS, Université de Lorraine
Le corps du voyageur à l’épreuve de la Sibérie (XVIIe-XXe siècle)

 

Il est, pour le voyageur, des terrains où son corps peut être soumis à des épreuves d'une particulière rudesse. La Sibérie est de ceux-là, en raison de ses dimensions, de son climat et de son caractère sauvage. Dimensions infinies, en premier lieu, qui allongent les trajets de manière démesurée : si les premiers relateurs, manifestement mal informés, exagèrent volontiers le temps nécessaire à la traversée de cette contrée1, il n'en reste pas moins qu'avec les moyens de transport de l'époque, le diplomate danois Isbrand Ides, ambassadeur de la cour de Russie auprès de l'empereur de Chine, doit employer, dans les toutes dernières années du XVIIsiècle, deux ans et demi pour accomplir le trajet de Moscou à Pékin et retour2. En 1890, Edgar Boulangier, ingénieur français employé à la construction du chemin de fer transsibérien, constate qu'il faut encore vingt-cinq jours à un touriste pour accomplir le trajet de Paris à Tomsk, en Sibérie occidentale, mais « si le touriste en question veut pousser plus loin, c'est à Tomsk seulement que ses tribulations commencent3 », surtout s'il se déplace en tarantass, cette voiture-lit inconfortable lancée à toute allure sur les chemins défoncés de la région ! Et il faut s'appeler le père Avril, qui avait pourtant sillonné l'Asie en sa qualité de missionnaire jésuite, pour oser écrire, en 1692, « qu'on a présentement si bien reconnu [la Sibérie], qu'on y voyage avec autant de facilité qu'on peut faire dans toute l'Europe4 ». Mais, à sa décharge, il ne la connaissait pratiquement que par ouï-dire5.

Le climat sibérien met, on s'en doute, le corps du voyageur à toute aussi rude épreuve, avec ses amplitudes thermiques extravagantes : si les températures effroyablement basses qui y règnent chaque hiver sont bien connues, avec leur lot de tempêtes de blizzard - on aura amplement l'occasion d'y revenir -, on oublie parfois que les étés continentaux y sont eux aussi éprouvants, ce dont ne manquent pas de se plaindre nombre de visiteurs, incommodés par la chaleur et les moustiques, les orages et les incendies qu'ils provoquent. Il faudrait encore mentionner les innombrables fondrières provoquées par le dégel, les distances souvent fort longues à accomplir entre chaque relais, qui font courir au voyageur imprévoyant le risque de mourir de faim ou de soif, sans oublier, pour finir, les dangers représentés par la rencontre de bêtes féroces ou d'autochtones qui ne sont pas toujours animés des meilleures intentions du monde.

Si, à l'exception du père Avril déjà cité, les auteurs des relations viatiques en Sibérie que l'on a pu dépouiller6, qu'ils soient diplomates, gens de sciences ou de techniques, militaires déportés ou simples touristes, ne manquent jamais de souligner les épreuves inhérentes à un périple de cette espèce, ils sont loin d'adopter la même attitude dans la manière dont ils relatent les péripéties qu'ils endurent. On en voudra pour simple preuve la description du froid éprouvé par deux voyageurs presque contemporains : le naturaliste allemand Johann Georg Gmelin, membre de la première expédition au Kamtchatka entre 1733 et 1743, d'une part, et, d'autre part, l'abbé Jean Chappe d'Auteroche, astronome français qui participa à la mission envoyée en Sibérie pour observer le transit de Vénus sous le disque solaire en juin 1761. Le premier passe l'hiver 1734-1735 à Ienisseïsk, en Sibérie centrale, où il déclare avoir « éprouv[é] pour la première fois le plus grand froid de Sibérie » :

Vers le milieu de décembre, l'air était comme gelé ; il ressemblait à un brouillard, quoique le temps fût extrêmement clair. Cette espèce de brume ou plutôt cet air extrêmement condensé empêchait la fumée des cheminées de s'élever ; les moineaux et les pies tombaient et mouraient glacés, lorsqu'on ne les portait pas dans un endroit chaud [...] dans le thermomètre de Fahrenheit, le mercure descendit à cent vingt degrés plus bas qu'on ne l'avait observé7.

Le second se contente de comparer « l'horrible froid, presque incroyable », constaté aux portes de l'Oural par son collègue Delisle sur son thermomètre, au cours de l'hiver précédant la mission, à celui, pourtant relativement modéré, qu'il a lui-même éprouvé lors de sa traversée de la Russie occidentale :

J'avais craint plusieurs fois de ne pouvoir y résister [...] : mon haleine se gelait autour de mes lèvres, et ne formait qu'un glaçon avec ma barbe, que je n'avais faite depuis mon départ de Moscou qu'une seule fois à Nijni Novgorod, où j'avais séjourné. La quantité de pelisses dont j'étais couvert mettait à la vérité à l'abri de ce froid le reste du corps. La neige même qui tombait, servait quelquefois à m'en garantir, en formant sur mon traîneau une couche de cinq à six pouces d'épaisseur : mais l'air que je respirais produisait sur ma poitrine, dont je n'avais jamais été incommodé, un déchirement si considérable, que j'étais accablé par la vivacité des douleurs continues que j'éprouvais8.

On voit qu'à moins de trente ans de distance, et avec des intentions très voisines - donner au lecteur des informations sur les spécificités des grands froids sibériens à partir d'observations directes -, la position des voyageurs à l'égard du phénomène observé est radicalement différente. Là où Gmelin recense des faits objectifs et extérieurs à lui (l'effet de brouillard, la fumée des cheminées qui reste à l'horizontale, les oiseaux qui tombent morts de froid), Chappe prête attention aux effets du froid sur son propre corps, avec les sensations afférentes : haleine qui gèle, glaçons dans la barbe, douleurs aiguës ressenties dans la poitrine à chaque inspiration.

S'agit-il d'un hasard ? Il se trouve que les deux récits fourmillent d'exemples similaires. Ainsi, Chappe insiste constamment sur les sensations et les sentiments qu'il éprouve au cours de son périple, du tableau qu'il brosse de sa traversée de l'Oural, et qui en fait un véritable voyage initiatique, au soulagement qu'il manifeste à quitter la Sibérie9. Du côté de Gmelin, on remarque en revanche une nette propension à objectiver les sujets de ses observations, y fût-il directement impliqué : « chemins fort difficiles » des environs d'Iekaterinbourg, dangers de la navigation sur l'Irtych, à cause des bancs de sable, des détours de la rivière et des troncs d'arbres flottants, « chaleur presque insupportable » que ses compagnons et lui ressentent au cours de cette navigation, en raison des « incendies du désert »10. À peine insiste-t-il sur les désagréments provoqués par les piqûres de moustiques :

Je voulus un jour aller à terre le visage et les mains nus, mais je ne peux exprimer ce que j'y souffris ; j'y trouvai plus de cousins que sur le bateau, et j'eus dans un moment le visage et les mains couverts d'ampoules qui me causaient une démangeaison continuelle : je revins vite au bateau me bassiner avec du vinaigre, qui me soulagea beaucoup11.

L'excuse rhétorique formulée à propos de l'impossibilité où se trouve le relateur d'exprimer les sensations douloureuses qu'il éprouve justifient peut-être leur absence dans le récit de son expédition. Mais s'agit-t-il d'une incapacité ou d'un refus ?

Avant de tenter de répondre à cette question, bornons-nous à constater que l'on trouve le même genre d'attitude chez la plupart des voyageurs qui l'ont précédé. La Martinière, médecin français qui se joint à une expédition de négociants en fourrures dans le Grand Nord en 1653, se contente de souligner le « fâcheux » état des chemins, des lieux et des montagnes de l'Oural12. Isbrand Ides fait état des difficultés à traverser la Sibérie au printemps et des risques liés à la circulation sur le lac Baïkal, qu'il soit ou non gelé, du froid et de la faim que ses compagnons et lui éprouvent en naviguant sur la rivière Keta, mais sans jamais mettre en avant ses propres sensations13. Le médecin écossais John Bell, qui accompagne lui aussi une ambassade à Pékin en 1719, constate le « froid violent » et « pénétrant » auquel sont exposés ses gens au cours du voyage, victimes d'importantes gelures aux doigts et aux talons, mais il ne dit pas s'il a lui-même souffert de ces températures glaciales14. Le plus étrange est que le maître de poste prussien Wagner, prisonnier de guerre et déporté sur les bords de l'Ienisseï entre 1759 et 1763, ne fait pas davantage étalage de ses épreuves : à l'en croire, et n'était la douleur de l'exil, le bon accueil qu'on lui réserve presque partout, les rencontres qu'il y fait, les lits confortables et la bonne chère pourraient faire de la Sibérie un petit paradis ! Il faut dire qu'une partie non négligeable de son ouvrage est consacrée à une sorte de chorographie de l'empire russe15.

C'est en revanche un véritable « enfer16 » qu'affirme avoir connu Thesby de Belcourt, officier français au service de la confédération de Bar, fait prisonnier par les Russes à la fin de 1769 et déporté en Sibérie pendant trois ans. La relation du trajet qu'il effectue « par force17 » jusqu'à Tobolsk, lieu de sa relégation, est en effet ponctué du récit des souffrances que ses compagnons et lui-même endurent tout au long du chemin, accentuées par les mauvais traitements que leur font subir les soldats russes de leur escorte. Thesby porte une attention toute particulière à ce que doit supporter son propre corps, comme celui de ses camarades de déportation, réduits à un « état misérable », humiliés, battus à coups de fouet ou de bâton, tourmentés par une « fièvre ardente », « affamés, malades, mourant de froid, rongés de vermine »18. Ainsi rend-il compte, par exemple, des sensations qu'il éprouve dans un bain de vapeur traditionnel, où, en dépit de sa « grande faiblesse », il entend se débarrasser de la « quantité prodigieuse de poux » qui le dévorent, « d'une grosseur énorme [...] très bien nourris, et, sans exagérer, gros comme un grain d'orge » :

[...] je voulais les noyer dans le torrent de sueur que j'espérais faire couler de mon corps, en m'exposant à la russe sur le lit de camp du bain. Je ne pus en soutenir assez longtemps l'effet ; je serais tombé en défaillance. Je pris donc le parti de me bien laver tout le corps avec de l'eau chaude ; après quoi je fus me coucher. Je dormis si profondément et si longtemps, qu'on eut bien de la peine à me réveiller pour le départ19.

Mais Thesby rédige sa relation à la fin du XVIIIsiècle, et il est troublant de constater que celles dans lesquelles les voyageurs font état de leurs impressions physiques et morales sont toutes postérieures à 1760, à l'exception du mémoire écrit par un membre de la mission de l'astronome Delisle, parti en Sibérie observer le passage de Mercure sur le disque solaire en 1740. Encore ces impressions ne sont-elles exprimées que de manière souvent vague et embryonnaire : « peines » et « incommodités » essuyées par le voyageur, orages et ouragans « effroyables », chaleur presque insupportable, difficultés rencontrées dans la traversée de l'Oural au retour20.

Le premier à faire du récit d'un voyage en Sibérie une véritable narration, captivante parce qu'elle est centrée sur le voyageur, ses aventures et les obstacles qu'il rencontre, semble être Barthélemy de Lesseps, engagé à 19 ans par La Pérouse, en sa double qualité d'interprète et de diplomate. Il sera débarqué au Kamtchatka à l'été 1788, avec mission d'aller porter à Louis XVI les premiers fruits des découvertes réalisées par la malheureuse expédition. Il mettra plus d'une année pour parcourir les 16 000 kilomètres qui le séparent de Versailles, au prix de souffrances inouïes et de luttes acharnées « contre la violence des tourbillons et des tempêtes21 », mais aussi contre la force des courants fluviaux, autant que pour franchir des montagnes vertigineuses, des forêts impénétrables et des marais mouvants. Les épisodes les plus étonnants racontent la traversée de la péninsule du Kamtchatka, où le guide s'égare faute de point de repère, et celle du golfe de Poustaretsk envahi par la banquise, où le relateur et les membres de son escorte sont contraints de « hisser, pour ainsi dire, [leur]s chiens et [leur]s traîneaux de glaçons en glaçons22 », mais aussi une tempête de neige qui enveloppe de ses « ténèbres » la troupe alors en rase campagne. Au cours de celle-ci, Lesseps doit user de toute sa force de conviction pour que ses hommes acceptent de progresser au milieu du blizzard afin d'atteindre une hypothétique forêt dans laquelle ils pourront trouver refuge :

J'entrevis, à huit heures trois quarts, comme un voile sombre qui se développait devant nous. L'objet s'étendait et noircissait à mesure que nous en approchions ; un instant après, mes conducteurs s'écrièrent qu'ils apercevaient des arbres et qu'ils étaient sauvés ; en effet, nous étions dans la forêt d'Ingiga [...]23.

On voit qu'avec Lesseps, il n'est plus simplement question de signaler au lecteur les difficultés d'une traversée de la Sibérie, ou même le caractère « affreux » ou « effroyable » de son climat et des épreuves subies par les audacieux qui s'y aventurent : il s'agit de les faire vivre à ce lecteur à travers la personne même du voyageur et de ses compagnons, auxquels il lui est possible de s'identifier. Après les premières esquisses de Chappe d'Auteroche, après la relation des sévices endurés par Thesby de Belcourt, Lesseps ouvre la voie à une forme de narration où le corps, mais aussi le psychisme du voyageur en Sibérie occupent une place au moins aussi importante que celle de la nature imposante et brutale à laquelle il s'affronte. Et si Thesby et Lesseps associent encore leurs compagnons aux récits « incarnés » des tourments physiques et moraux liés à leurs voyages, leurs successeurs du XIXsiècle, souvent simples touristes individuels, vont mettre toujours davantage en scène leur propre corps en insistant sur ce qu'il éprouve au fil du périple.

À partir de celle du major Cochrane, officier de marine écossais qui traverse la Sibérie entre 1820 et 1823, la plupart des relations viatiques insiste sur les expériences physiques souvent pénibles affrontées par toute personne qui se risque sur les chemins de cette contrée encore très sauvage. Le froid reste bien entendu l'épreuve la plus cruelle pour ceux qui ont l'audace de la visiter en hiver ou au début du printemps24 et Raoul Bourdier, romancier, traducteur et « voyageur touriste25 » en 1850, en laisse un témoignage encore plus précis que celui de Chappe d'Auteroche, depuis la description du costume ridicule qu'il doit endosser pour s'en protéger26 jusqu'aux douloureuses sensations qu'il éprouve quand il respire l'air glacial au dehors27. L'été, il faut faire alternativement face aux fortes chaleurs28, à la pluie battante29 et aux moustiques, qui obligent le voyageur à se voiler « comme une religieuse30 ».

La plupart d'entre eux s'émeuvent des « routes abominables31 » et parfois « glissantes32 » sur lesquelles ils circulent, dans des véhicules qui ne ménagent ni leurs nerfs ni leurs corps. Les tarantass, dont il est rarement question dans les récits du XVIIIsiècle, deviennent un des poncifs de ceux de la période suivante, jusqu'à l'ouverture du chemin de fer transsibérien. Cette voiture à cheval bien particulière, « sorte de moyen de transport qui réunit les inconvénients de tous les autres33 », d'après le médecin et missionnaire anglais Wenyon, terrorise tour à tour et malmène les voyageurs qui l'empruntent. La comtesse d'Ujfalvy-Bourdon, qui accompagne son anthropologue de mari en Asie centrale en 1876, se plaint à demi-mot de la « rapidité effrayante » des chevaux, certes tenus par d'habiles cochers, mais qui parfois s'emballent : « Si l'on n'est pas nerveuse et si l'on n'a pas peur, le voyage devient des plus agréables. À peine a-t-on le temps d'apercevoir les villages [...]34. » Mais Edmond Cotteau, qui a obtenu une mission du ministre de l'Instruction publique pour se rendre au Japon en traversant la Sibérie en 1881, relate ses mésaventures en tarantass avec un indéniable sens du pittoresque :

Dans certains endroits, la vase atteint une telle profondeur que notre voiture s'enliserait entièrement, si on n'avait pris la précaution de jeter, sur ce sol défoncé, des troncs d'arbres qui forment une sorte de plancher branlant. Lorsque nous nous engageons sur ces dangereuses passerelles, disloquées par un long usage, nous éprouvons une série de ressauts et de contrecoups si violents qu'il me semble impossible de pouvoir continuer dans de pareilles, conditions. À chaque instant, je crois que notre équipage va être mis en pièces et j'attends le choc suprême et définitif qui terminera mon supplice. À demi couchés sur les bagages mal assujettis, cramponnés énergiquement, les pieds arc-boutés contre le siège du cocher, tantôt nous roulons l'un sur l'autre, tantôt nous sommes lancés en l'air, où nous pensons nous briser la tête contre les ferrures de la capote, puis nous retombons brusquement d'une hauteur de plusieurs pieds, pour être projetés aussitôt sur les angles de notre affreux véhicule35.

Wenyon n'est pas en reste :

Tout voyageur russe en Sibérie transporte avec lui un ou deux grands oreillers. [...] Au début, on aurait tendance à se moquer de lui, mais avant la fin de la première étape du voyage, on se rend compte que c'est le contraire qui devrait faire rire. [...]
Comment trouvais-je cela ? Eh bien, au début, pas très à mon goût, pour ne pas dire plus. Aucune de mes articulations ne s'était vraiment démise, malgré mon impression du contraire pour plusieurs d'entre elles, et pendant une semaine ou plus, tous les os de mon corps me firent mal36.

Quant à l'hospitalité des auberges et relais, elle laisse sérieusement à désirer, comme s'en plaint amèrement Cotteau. La description qu'il offre de l'hôtel où il loge à Tioumen est, à cet égard, éloquente :

L'intérieur correspond en tout point à l'extérieur : les tentures sont en lambeaux, les meubles disloqués et d'apparence sordide. Mon premier soin est de demander de l'eau et des serviettes ; mais je ne puis, après une longue attente, obtenir autre chose qu'un torchon sale et une cuvette graisseuse, dans le fond de laquelle croupit un liquide jaunâtre. Dans un angle obscur, un cadre étroit simule un lit, meuble suspect, garni d'une étoffe trouée en maints endroits par les bottes des voyageurs, et dont la couleur primitive a depuis longtemps disparu sous les taches. [...] Désireux de compléter ma nuit, j'étends ma couverture sur celui de mes divans qui m'inspire le plus de confiance et je cherche un sommeil dont j'ai grand besoin, mais bien inutilement, car les mouches et peut-être aussi d'autres insectes me dévorent. Pour comble d'ennui, impossible de renouveler l'air ; les fenêtres sont condamnées, ce qui explique comment il se fait que, malgré le froid du dehors, les mouches pullulent dans l'intérieur des appartements37.

Quand il ajoute cela aux désagréments des trajets en tarantass, on comprend qu'il déclare, alors qu'il est encore loin du but :

C'est au point que je me demande si je ne suis pas devenu fou, pour être ainsi venu, de gaieté de cœur et sans que rien m'y forçât, me soumettre à de pareilles épreuves. Singulier voyage d'agrément, en effet, que celui que je fais en ce moment38 !

Il conclut sa traversée du continent eurasiatique en quatre-vingt-dix jours de manière assez significative :

En résumé, je ne recommanderai pas à tout le monde le voyage que je viens de faire. Avant de l'entreprendre, il faut être fermement résolu à supporter toutes les privations, à se passer presque toujours du confortable, parfois même du nécessaire. Souvent, la patience du voyageur est mise à de rudes épreuves [...]39.

Les récits moins « touristiques » mettent en scène les obstacles que le voyageur rencontre sur son chemin. Un risque-tout comme Cochrane n'hésite pas à traverser des rivières aux courants violents, tantôt bordées de sables mouvants40, tantôt encombrées d'obstacles variés41, ou à gravir des montagnes presque infranchissables42. Il reste d'ailleurs le champion toutes catégories de l'aventure sibérienne lorsqu'on le voit, en quelques pages, se hasarder sur le nast, neige fondue et regelée insuffisamment solide pour passer à cheval, ou bien sur une neige « molle et dangereusement profonde », traverser un secteur « complètement inondé sur vingt miles », hésiter entre une route « par une plaine marécageuse mais continue » et une autre « par des montagnes accidentées et rocailleuses », « marcher au bord de précipices et [se] diriger d'après la teinte et l'apparence de la neige », passer quasiment à la nage des rivières encombrées de blocs de glace et d'arbres, avant de faire naufrage et de se retrouver au beau milieu d'un incendie de forêt auquel il échappe par miracle43 ! C'est toutefois Bourdier qui transforme le plus nettement son périple en voyage initiatique : les sables mouvants desquels il reste prisonnier pendant six interminables heures lors d'une partie de chasse à l'argali44, la perte du chemin en pleine tempête de blizzard, alors que l'expédition est déjà au bord de l'épuisement, une dangereuse glissade à cette occasion, qui se termine heureusement dans un amas de neige profonde, mais qui lui fait perdre de vue ses compagnons, la crise de panique qui s'ensuit et le fait s'égarer encore davantage, la sensation douloureuse de la faim qui le tenaille, finit par dominer sa détresse et l'amène à manger de la neige45, constituent autant d'« épreuves » au cours desquelles les sensations du héros et narrateur sont décrites avec une précision presque maniaque, et un sens du pathos comme du romanesque où l'on sent la « patte » de l'écrivain.

Par ailleurs, l'attention portée aux sentiments et aux états d'âme apparaît toujours plus nettement dans les récits au fil du XIXsiècle, et leur description finit par occuper une place au moins aussi importante que celle des sensations éprouvées par le corps. Il n'est que de mentionner l'appréhension de Cochrane, de la comtesse d'Ujfalvy-Bourdon ou de Wenyon au moment où ils abordent l'un et l'autre la Sibérie, avec le sentiment de quitter « les dernières limites de la civilisation46 ». Mais c'est là aussi Bourdier qui se montre le plus explicite en prenant conscience « des dangers, [...] des privations et des souffrances » qu'il va devoir affronter et supporter au cours de son voyage :

[...] ce nom même de Sibérie, qu'on ne prononce jamais sans un mystérieux effroi, frappait à tel point mon imagination que ce ne fut pas, je l'avouerai franchement, sans une sorte de terreur que je me vis ainsi séparé de l'Europe par une chaîne de hautes montagnes, et lancé presque seul dans un pays que je ne connaissais encore que d'après les préjugés du vulgaire et les récits exagérés des voyageurs, et que je me représentais par suite comme n'étant d'un bout à l'autre qu'un affreux désert peuplé de scélérats47.

L'autre terreur qui peut saisir le voyageur en Sibérie, c'est celle de « mourir d'ennui » en raison de la « monotonie désespérante » du paysage, qui accable en particulier la comtesse d'Ujfalvy-Bourdon48. L'ingénieur Albert Bordeaux, l'un des premiers passagers du Transsibérien en 1899, se contentera pour sa part de noter, à propos de ces paysages infinis où l'on n'arrive jamais à destination : « [...] c'est pittoresque, mais agaçant49. »

La remarque n'a rien d'anodin : elle montre que l'accablement ou l'effroi qui pouvaient gagner les visiteurs de ces contrées sauvages ne sont plus de mise au tournant des XIXe et XXsiècles. Si les relateurs antérieurs étaient tout à fait capables de s'extasier sur la splendeur ou la grandeur des paysages qu'ils traversaient50, ce n'était jamais, on l'a vu, sans que transparaisse une forme d'angoisse à la pensée des conditions éprouvantes du voyage à accomplir. Rien de tel chez Boulangier, chez Bordeaux, ni chez le photographe Vapereau, qui remonte le fleuve Amour en 189251 : signe que les commodités du voyage moderne ont transformé les aventuriers qui se risquaient jusqu'alors corps et âme au milieu des dangers de la Sibérie en simples « touristes » qui regardent défiler le paysage de la fenêtre de leur train intercontinental ou du pont de leur bateau à vapeur ?

Toujours est-il qu'ils manifestent, pour d'autres raisons sans doute, envers les sensations physiques qu'ils seraient susceptibles d'éprouver, une indifférence très voisine de celle dont témoignaient déjà leurs lointains prédécesseurs d'avant les années 1760. Sans doute s'agit-il moins, chez ces derniers, d'une incapacité à ressentir que d'une difficulté, ou d'une pudeur, à exprimer de telles sensations, car bien des récits de cette époque sont remplis d'enthousiasme à l'égard des paysages traversés, des coutumes autochtones rencontrées et de leurs charmes. Mais tout se passe comme si la passion de l'inconnu et de sa découverte chez les premiers explorateurs de la Sibérie, leur souci de l'observation et de son compte rendu, puis l'intérêt essentiellement scientifique et économique des expéditions menées par la suite, faisaient passer au second plan les sensations et les sentiments des héros narrateurs, qui se bornent à constater les incommodités du voyage sans attacher d'importance à en décrire les effets sur eux-mêmes. Il est probable que l'émergence du moi et de sa sensibilité à la fin des Lumières, conjuguée à une pratique moins nécessairement professionnelle du voyage et de sa relation, ne soit pas étrangère, chez leurs successeurs, à l'attention qu'ils ont portée aux multiples conséquences, physiques et morales, d'un genre de périple dont les « voyages d'aventures » contemporains ne semblent qu'une bien pâle copie...

 


1 Dans son Nouveau voyage vers le Septentrion (Paris, Roger, 1708), Pierre-Martin de La Martinière parle de six années de voyage (p. 196).

2 Voir la relation par Eberhard Isbrand Ides de son ambassade [première publication en français : 1699], dans Recueil de voyages au Nord. Contenant divers mémoires très utiles au commerce et à la navigation, Jean-Frédéric Bernard (éd.), Amsterdam, Jean-Frédéric Bernard, t. VIII, 1727, p. 169.

3 Edgar Boulangier, Notes de voyage en Sibérie. Le chemin de fer transsibérien et la Chine, Paris, Société d'éditions scientifiques, 1891, p. 131-132.

4 Philippe Avril, Voyage en divers États d'Europe et d'Asie entrepris pour découvrir un nouveau chemin à la Chine..., Paris, C. Barbin, J. Boudot, G. et L. Josse, 1692, p. 166.

5 Il n'obtint en effet jamais de l'autorité impériale l'autorisation de traverser le territoire de la Russie, et les informations de son ouvrage proviennent de marchands tartares (voir ibid., p. 163-164).

6 En dehors des quatre relations déjà citées, on empruntera les exemples de cette étude aux ouvrages suivants (par ordre alphabétique des auteurs) : John Bell, Voyage de Pétersbourg à Peking, par la Sibérie, fait en 1719, par ordre de Pierre Ier [1763], Jean-Henri Castéra (éd. et trad.), dans John Barrow, Voyage en Chine, Paris, F.  Buisson, 1805, t. III, p. 161-332 ; Albert Bordeaux, Sibérie et Californie. Notes de voyage et de séjour (janvier 1899 - décembre 1902), Paris, E. Plon, Nourrit & Cie, 1903 ; Raoul Bourdier, Voyage en Sibérie faisant suite au Voyage pittoresque en Russie de Charles de Saint-Julien, Paris, Belin-Leprieur & Morizot, 1854, p. 453-534 ; Jean Chappe d'Auteroche, Voyage en Sibérie fait par ordre du roi en 1761 [1768], Michel Mervaud et Madeleine Pinault Sørensen (éd.), Oxford, Voltaire Foundation, 2004, t. I ; John Dundas Cochrane, Récit d'un voyage à pied à travers la Russie et la Sibérie tartare, des frontières de Chine à la mer Gelée et au Kamtchatka [1824], Françoise Pirart et Pierre Maury (éd. et trad.), Boulogne, Ginkgo, 2003 ; Edmond Cotteau, De Paris au Japon à travers la Sibérie. Voyage exécuté du 6 mai au 7 août 1881, Paris, Hachette, 1883 ; Joseph-Nicolas Delisle, « Extrait d'un voyage fait en 1740 à Beresow en Sibérie... », dans Anne-Gabriel Meusnier de Querlon, Alexandre Deleyre et Jacques-Philibert Rousselot de Surgy, Continuation de l'Histoire générale des voyages, t. XVIII, Paris, Rozet, 1768, p. 525-570 ; Johann Georg Gmelin, Voyage en Sibérie, contenant la description des mœurs et usages des peuples de ce pays... [1751-1752], Louis-Félix de Kéralio (trad.), Paris, Desaint, 1767, 2 vol. ; Pierre-Martin de La Martinière, Voyage des païs septentrionaux... [1671], Paris, J. Ribou, 1682 (3e éd.) ; Jean-Baptiste Barthélemy de Lesseps, Journal historique [1790], repris sous le titre Le Messager de Lapérouse. Du Kamtchatka à Versailles, Barbizon, Pôles d'images, 2004 ; François Auguste Thesby de Belcourt, Relation, ou Journal d'un officier françois au service de la confédération de Pologne..., Amsterdam, aux dépens de la Compagnie, 1776 ; Marie d'Ujfalvy-Bourdon, De Paris à Samarkand. Le Ferghanah, le Kouldja et la Sibérie occidentale. Impressions de voyage d'une Parisienne, Paris, Hachette, 1880 ; Charles Vapereau, Voyage en Sibérie [1894], Patricia Chichmanova (éd.), Paris, Éditions de l'Amateur, 2008 ; Johann Ludwig Wagner, Mémoires sur la Russie, la Sibérie et le royaume de Casan [1789], Wilhelm Mila (trad.), Berne, E. Haller, 1790 ; Charles Wenyon, À travers la Sibérie. Par la route de la malle-poste [1896], Nathalie Priymenko (éd. et trad.), Genève, Olizane, 2000.

7 Johann Georg Gmelin, Voyage en Sibérie, op. cit., t. I, p. 181-183.

8 Jean Chappe d'Auteroche, Voyage en Sibérie, op. cit., p. 315-316.

9 Ibid., p. 296-297 et 558.

10 Johann Georg Gmelin, op. cit., t. I, p. 48, 90 et 99.

11 Ibid., p. 97.

12 Pierre-Martin de La Martinière, Voyage des païs septentrionaux..., op. cit., p. 234 ; Nouveau voyage vers le Septentrion, op. cit., p. 116 et 118.

13 Eberhard Isbrand Ides, Relation de voyages au Nord..., op. cit., p. 7, 10, 12, 46-48 et 70.

14 John Bell, Voyage de Pétersbourg à Peking..., op. cit., p. 167.

15 Voir la seconde partie de l'ouvrage intitulée « Remarques sur l'empire de Russie » (Johann Ludwig Wagner, Mémoires sur la Russie..., op. cit., p. 173 et suiv.).

16 François Auguste Thesby de Belcourt, Relation..., op. cit., p. 161.

17 Ibid., p. 182.

18 Ibid., p. 28-30, 33, 35-38, 40-42, 45, 58, 60-62, 85-86, 92 et suiv., 181.

19 Ibid., p. 41, 42 et 45.

20 Joseph-Nicolas Delisle, « Extrait d'un voyage... », art. cit., p. 533, 537, 543, 550 et 555.

21 Jean-Baptiste Barthélemy de Lesseps, Le Messager de Lapérouse..., op. cit., p. 16.

22 Ibid., p. 79-80 et 87-91.

23 Ibid., p. 107.

24 John Dundas Cochrane, Récit d'un voyage à pied..., op. cit., p. 66, 100, 112, 122, 135, 160, 219 et 220 ; Charles Wenyon, À travers la Sibérie..., op. cit., p. 140 et 180.

25 Raoul Bourdier, Voyage en Sibérie, op. cit., p. 455.

26 « Rien de plus grotesque que notre équipement. Nous avions par-dessus nos habits ordinaires une sorte de large jaquette en renard polaire, à laquelle se rattachait un couvre poitrine également fourré ; nos cuisses étaient passées dans de larges chiravars en peau de lièvre ; nos pieds et le bas de nos jambes étaient protégés par une double paire de bas en peau de renne chamoisée, que recouvrait complètement une lourde paire de bottes fortes en cuir de renne. Nous voilà déjà pas mal empaquetés, cependant je suis loin d'avoir énuméré toutes les pièces de notre costume : comme cavaliers, nous avions en plus d'énormes genouillères fourrées, et nous étions drapés dans une sorte de chemise ou manteau qu'on nomme kouklyanka, qui se compose de deux peaux de renne, dont l'une a le poil tourné en dehors et l'autre en dedans. Ce vêtement est à manches et se fixe à la taille au moyen d'une ceinture. Le visage a son costume aussi bien que le corps ; il y a pour chacune de ses parties, le nez, les lèvres, le menton et les oreilles, des pièces particulières destinées à les couvrir, sans compter un gigantesque bonnet de poil qui recouvre le tout et dans lequel on fait entrer la tête jusqu'aux épaules. Ajoutez à cela de larges gants traversés par une fente qui nous permettait d'en retirer les mains en un clin d'œil, et de les y replacer de même, et vous aurez enfin l'énumération complète des pièces de notre costume, qui ne pesait pas moins de quarante livres » (Ibid., p. 495).

27 « [...] la température nous faisait éprouver au contraire des souffrances dont il est difficile de se faire une idée sans les avoir éprouvées soi-même. C'est à peine si en voyageant pendant ces journées pénibles nous trouvions le courage de sortir de temps en temps nos lèvres de dessous notre vaste collet montant en fourrure, pour respirer un peu d'air frais ; car cet air était rendu tellement âpre par le froid que chaque aspiration nous occasionnait à la poitrine et à la gorge une sensation aussi douloureuse qu'insupportable » (Ibid., p. 496) ; « [...] le souffle glacé paralysait nos membres en même temps qu'il nous aveuglait par les tourbillons de neige qu'il nous fouettait au visage » (Ibid., p. 506).

28 John Dundas Cochrane, op. cit., p. 99 ; Marie d'Ujfalvy-Bourdon, De Paris à Samarkand..., op. cit., p. 435 et 450 ; Charles Wenyon, op. cit., p. 201-202.

29 John Dundas Cochrane, op. cit., p. 91 et 180 ; Raoul Bourdier, op. cit., p. 489 ; Edmond Cotteau, De Paris au Japon..., op. cit., p. 165.

30 John Dundas Cochrane, op. cit., p. 98.

31 Ibid., p. 93. Voir aussi p. 166, 179 et 214 ; Raoul Bourdier, op. cit., p. 489 ; Edmond Cotteau, op. cit., p. 165.

32 John Dundas Cochrane, op. cit., p. 93 ; voir aussi p. 168.

33 Charles Wenyon, op. cit., p. 49 : il en fait une description détaillée dans les lignes qui suivent ce passage (p. 49-51).

34 Marie d'Ujfalvy-Bourdon, op. cit., p. 438. Même observation chez Wenyon (op. cit., p. 54).

35 Edmond Cotteau, op. cit., p. 165-166 ; voir aussi p. 103 et 171.

36 Charles Wenyon, op. cit., p. 52-54 ; voir aussi p. 135-136 (voyage en téléga), 139-140 et 156-157.

37 Edmond Cotteau, op. cit., p. 105 ; voir aussi Charles Wenyon, op. cit., p. 44 et suiv.

38 Ibid., p. 171.

39 Ibid., p. 444. Voir aussi Charles Wenyon, op. cit., p. 33-38.

40 John Dundas Cochrane, op. cit., p. 89.

41 Ibid., p. 123.

42 Ibid., p. 168-170.

43 Ibid., p. 176-185.

44 Raoul Bourdier, op. cit., p. 486-489.

45 Ibid., p. 506-508.

46 John Dundas Cochrane, op. cit., p. 116. Voir aussi p. 64 ; Marie d'Ujfalvy-Bourdon, op. cit., p. 428 ; Charles Wenyon, op. cit., p. 39.

47 Raoul Bourdier, op. cit., p. 455-457.

48 Marie d'Ujfalvy-Bourdon, op. cit., p. 428 et 447. Voir aussi John Dundas Cochrane, op. cit., p. 78 ; Charles Wenyon, op. cit., p. 38.

49 Albert Bordeaux, Sibérie et Californie..., op. cit., p. 52.

50 Voir Alain Guyot, « Le paysage sibérien : un paysage du Nord ? », dans L'Invention de la Sibérie chez les écrivains et voyageurs français (XVIIIe-XIXe siècle), Sarga Moussa et Alexandre Stroev (dir.), Paris, Institut d'études slaves, 2014, p. 42 et suiv.

51 Vapereau et Bordeaux se contentent de mentionner un trajet en tarantass, comme un vestige des voyages d'antan (Charles Vapereau, Voyage en Sibérie, op. cit., p. 106-109 ; Albert Bordeaux, op. cit., p. 31). Wenyon, qui est l'un des derniers voyageurs anglais à effectuer la traversée de la Sibérie de cette manière (voir op. cit., p. 6), emprunte tout de même le bateau à vapeur pour remonter l'Oussouri et l'Amour (p. 83 et suiv.), puis poursuit sa route en Sibérie occidentale sur le Tom, l'Ob, l'Irtych, le Tobol et la Toura (p. 216 et suiv.) avant d'achever son périple en chemin de fer (p. 231 et suiv.).

Pour citer cet article



Référence électronique
Alain GUYOT, « Le corps du voyageur à l’épreuve de la Sibérie (XVIIe-XXe siècle) », Viatica [En ligne], , mis en ligne le 01/04/2014, URL : http://viatica.univ-bpclermont.fr/le-corps-du-voyageur/dossier/le-corps-du-voyageur-l-epreuve-de-la-siberie-xviie-xxe-siecle