Alain Guyot, Analogie et récit de voyage. Voir, mesurer, interpréter le monde

N°1 – Mai 2014
LUHCIE, Université Grenoble Alpes - Institut Universitaire de France
Alain Guyot, Analogie et récit de voyage. Voir, mesurer, interpréter le monde

 

Procédant selon une démarche à la fois rigoureuse, fine et ordonnée, l'ouvrage d'Alain Guyot, Analogie et récit de voyage, nous offre un parcours qui éclaire la signification des figures de l'analogie dans le discours viatique en mettant en jeu trois types de paramètres. Le premier comble l'historien, car il vise à saisir au sein d'une longue histoire remontant à l'Antiquité un moment historique qui s'étend en gros de 1773, année de la parution d'écrits de Bordier et Bernardin de Saint-Pierre, à 1811, année de la parution de l'Itinéraire de Paris à Jérusalem de Chateaubriand. Ce moment est marqué dans les textes relatant l'expérience voyageuse par une subite prolifération des figures fondées sur la ressemblance. L'auteur ne propose dès lors rien moins qu'une archéologie du voyage romantique. Le second paramètre relève d'une théorie de la connaissance. Il suggère qu'au cours d'un Siècle des lumières où l'Europe s'est ouverte à la connaissance du vaste monde, dans les termes décrits par Michèle Duchet, une exigence largement ressentie par les individus se fit jour, à savoir celle de réussir à apprivoiser dans le discours la confrontation avec l'inconnu, à y nommer l'indicible et à le rendre familier. Puisant dans les ressources de la psychologie, de la philosophie et de la rhétorique, le livre nous montre comment l'usage de toute une série de figures de style se rattache à une vision du monde. Profondément ancrées dans nos habitudes et dans nos besoins, ces dernières échappent à un simple horizon de considérations littéraires et participent de l'histoire des idées et des sciences. Enfin, la poétique de l'analogie que ce volume se propose d'explorer déplace notre regard d'une dimension cognitive vers une dimension discursive. En stylisticien s'appuyant sur une technique d'analyse éprouvée, Alain Guyot dénoue l'écheveau des diverses figures liées à la ressemblance et à la comparaison qui sont à l'œuvre dans les écrits fondateurs de deux écrivains qui constituent les «mpiliers» de sa démonstration, Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand, mais aussi chez de nombreux autres auteurs plus ou moins connus de récits de voyage. Tout en raisonnant sur les deux siècles séparant l'âge classique de celui du positivisme, il choisit ses témoins plus particulièrement dans le corpus des voyageurs qui ont narré leur expérience de la découverte de la vallée de Chamonix du milieu du Siècle des lumières, à partir de 1741, à la fin de la période romantique, au milieu du XIXe siècle.

L'accès à cette histoire de l'analogie au sein du récit viatique passe par un détour terminologique. C'est à lui que s'emploie la première partie de l'ouvrage, consacrée à une succincte «mMise au point poétique et rhétorique» où l'auteur inscrit d'emblée dans la perspective d'une visée cognitive le problème de l'analogie et de ses figures. Il examine ainsi la réponse que l'écriture apporte à cette question : «mComment donner à voir l'étranger ?» Plus brève que les parties suivantes, cette indispensable entrée en matière est relayée par une annexe savante et pédagogique sur «ml'expression de la ressemblance dans le Voyage à l'île de France de Bernardin de Saint-Pierre». Placée en fin d'ouvrage, celle-ci nous conduit de la structure des figures construites sur un nom, un verbe, un adjectif, un adverbe ou une conjonction, aux emplois de comme et aux diverses figures «mautres que la similitude» : analogies, catachrèses, comparaisons, hypallages, métaphores et parallèles. Un index d'une quarantaine de notions complète également celui des auteurs cités. On dépasse cependant dans cette première partie le stade du simple éclaircissement lexical. On comprend qu'il ne s'agit pas seulement de relever et d'inventorier des figures mais bien de les classer et d'analyser le sens des similitudes, des approximations et des métaphores dans une palette variée de discours, en partant du principe que l'analogie est un terme polysémique et que ses figures forment une «mfamille» visant au rapprochement entre des éléments disjoints. D'ailleurs Alain Guyot n'omet jamais de nous en rappeler tout au long de ses démonstrations la multiplicité comme un complément indispensable à l'approche pour ainsi dire conceptuelle qu'il fournit de la pensée fondée sur la similarité. De la définition de l'analogie ou mieux de la similarité comme «mressemblance de rapports» plutôt que comme mise en relation de deux objets (p. 36) découle l'installation de trois figures majeures : la métaphore déjà théorisée par Aristote, la comparaison et l'approximation. Deux autres figures se greffent sur elles, l'une à la fois plus localisée et courante - la catachrèse -, l'autre perméable à la métaphore comme à la comparaison - la similitude.

Une fois décrit l'outillage dont il convient d'être muni pour partir à la recherche du couple indissociable formé par l'analogie «met ses figures», la seconde partie du livre intitulée «mConnaissance du monde et ressemblance» nous plonge dans le mouvement des siècles. Parce que l'étude vise à saisir une mutation du genre du récit de voyage dans les dernières décennies du Siècle des lumières, avant son entrée «men littérature» au début de l'ère romantique, la préoccupation diachronique qui sous-tend tout l'ouvrage donne à cette partie à la fois son dynamisme, sa singularité et sa saveur. Alain Guyot y trace un itinéraire qui d'Hérodote à Christophe Colomb et Jacques Cartier, puis jusqu'au seuil des années 1770, nous restitue l'aventure de la pensée de l'analogie et de ses avatars. Les lectures critiques de Georges Gusdorf, de Friedrich Wolfzettel, de Philippe Descola et celle aussi d'un texte difficile à trouver mais non moins fondamental d'Andreas Wetzel (Partir sans partir. Le récit de voyage littéraire au XIXe siècle, Toronto, Paratexte, 1992) sont convoquées comme autant de jalons qui nous aident à déchiffrer les étapes d'une prise de distance entre XVIe et XVIIe siècles à l'égard de la pensée analogique telle qu'elle avait caractérisé le monde clos et unitaire de l'Antiquité et du Moyen Âge. Décrivant le rapport entre la connaissance du monde et le statut instable accordé à la ressemblance, cette seconde partie met en scène le renversement qui s'opère à partir du moment où l'analogie peut servir à mettre de l'ordre dans un monde fait de multiples singularités. Elle se donne à lire sous la forme d'un récit haletant où, sur fond de promotion de l'outil comparatif dans le cadre de la nouvelle entreprise de classement du réel promue par Descartes et reprise par Gérando, un processus de «mdisqualification de la ressemblance» et un autre de «mrésistance» du raisonnement analogique coexistent et alternent à l'âge classique puis éclairé. On voit comment Jean de Léry se sert de l'analogie à la fin du XVIe siècle, non plus pour neutraliser la nouveauté mais pour opérer un recensement scrupuleux des différences, et ensuite on observe la manière dont le père Labat lutte au début du XVIIIe siècle contre la pensée de la ressemblance tout en utilisant l'outil analogique, sur lequel l'Encyclopédie se gardera du reste de jeter l'anathème. De tels rappels nous préparent aux «mpremiers faits d'armes analogiques» de Bernardin de Saint-Pierre. Cette histoire culmine à la page 101 avec le constat brillant et même éblouissant selon lequel en dépit des changements de régime de connaissance depuis Galilée et Descartes, le recours aux figures de similarité autres que la simple comparaison a non seulement survécu, mais s'est renforcé, renouvelé et régénéré.

La troisième partie de l'ouvrage («mBernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand») nous fait précisément pénétrer au cœur de deux protagonistes décisifs de ce changement de statut de l'analogie, à travers quelques-unes de leurs œuvres qui marquent le retour en force des figures de la similarité. Les auteurs sont très différents l'un par rapport à l'autre. Bernardin de Saint-Pierre nous est présenté comme un ingénieur qui cherche sa voie dans la littérature, ainsi que le révèlent ses Voyages dans le Nord (1766) et le Voyage à l'île de France (1773), annonciateurs des Études sur la nature, ici non étudiées. Bernardin fait de l'analogie un outil méthodique d'interprétation du réel fondé sur une pensée de la relation. En en appelant dans le Voyage à l'île de France aux images et sensations communes ou «magréables», il contribue à doubler la fonction informative et savante des métaphores, similitudes et autres figures de la similarité d'une vision esthétique et providentialiste qui, à la faveur surtout des comparaisons, permet de conquérir un plus large public et finit par l'emporter sur tout intérêt cognitif. Chateaubriand se positionne d'emblée en homme de lettres. Chez lui aussi, Alain Guyot nous invite à suivre le fil d'un parcours où un certain nombre d'écrits s'ordonnent de manière chronologique, à savoir le Voyage au Mont-Blanc et deux fragments fameux de 1804-1806 qui préludent au futur Voyage en Italie, le «mVoyage au mont Vésuve» et la «mLettre à M. de Fontanes», avant que l'on n'en arrive à l'Itinéraire de Paris à Jérusalem de 1811. Le lecteur découvre ainsi l'histoire des ajustements successifs à travers lesquels un nouveau statut de l'analogie se met en place dans l'écriture du voyage romantique. L'opposition entre le «mbanc d'essai» de la «mlettre à M. de Fontanes» et le «mprojet beaucoup plus ambitieux» de l'Itinéraire traduit bien cette idée de progression, d'élaboration par paliers d'un objet nouveau dont les phases sont reconstituées. Qu'il use de comparants dévalorisants dans le cadre d'un projet polémique contre l'exaltation alpine ou qu'il retravaille les lieux communs de la tradition du voyage en Italie, Chateaubriand appréhende la ressemblance en délaissant les objectifs purement informatifs et en reliant entre elles ses sensations. Il rapproche les objets dans l'ordre du temps à des fins esthétiques ou personnelles. C'est dans son étude sur l'Itinéraire, qui constitue un morceau de bravoure de son livre, qu'Alain Guyot analyse avec le plus de force l'entrée en scène du moi et l'émergence d'un projet autobiographique où la dimension didactique n'est plus que l'un des pôles possibles de l'écriture. S'appuyant sur les travaux de Jean-Claude Berchet, Philippe Antoine, Roland Le Huenen et dans une moindre mesure Michel Riffaterre et Marc Fumaroli, Alain Guyot, qui lui-même n'en est pas à ses premières armes à propos de l'Itinéraire, nous amène à réfléchir sur le rôle inédit des figures de similarité au sein du récit de voyage. Les correspondances qu'elles servent à établir tantôt dévalorisent les lieux d'Orient en les rapprochant de lieux familiers au lecteur français, tantôt au contraire assurent un pont avec des espaces que le lecteur ne peut que s'imaginer, telle la lagune de Floride dans le Nouveau Monde, au point que l'écrivain voyageur finit par être le seul à pouvoir les gérer à sa guise. Les similitudes deviennent des vecteurs de la mémoire et orientent la narration vers l'expression d'une expérience intime où le moi transforme à sa guise les souvenirs issus de l'histoire.

Il restait à quitter les hauteurs de ces deux écrivains pour interroger la question des usages de l'analogie sous un angle thématique en plongeant dans un corpus de textes au statut esthétique plus inégal, quoique tous chargés de nombreux mérites. Dans une quatrième et dernière partie de ce beau volume («mMontagne et comparant architectural»), les œuvres de voyageurs plus ou moins célèbres sont traitées comme les occurrences d'une série, les pièces d'un puzzle auquel elles se rattachent en tant qu'elles participent de l'élaboration du comparant architectural. Une trentaine de textes écrits pour l'essentiel en français, relatant le voyage dans la vallée de Chamonix et publiés du vivant de leurs auteurs, parmi la centaine disponible, sont convoqués dans une durée nettement plus longue que celle des années 1773 à 1811, de façon à mettre à l'épreuve les conclusions tirées de l'examen des œuvres de Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand précédemment envisagées. En s'attachant à un «mlieu commun» récurrent dans les récits de voyage en montagne, à savoir le «mcomparant architectural», et en enquêtant sur sa naissance et ses métamorphoses pendant plus d'un siècle et demi, de Burnet à la fin du XVIIe siècle jusqu'à Viollet-le-Duc dans les années 1870, Alain Guyot déplace la question des figures de l'analogie de la singularité de leur fonctionnement chez deux hommes de lettres majeurs à la récurrence de leurs expressions dans une multiplicité d'écrits. Cela lui permet de montrer que le recours surabondant aux comparaisons fondées sur l'architecture, notamment médiévale, résulte d'une volonté manifestée par de nombreux auteurs des années 1770 et suivantes à la faveur des besoins que suscite la soudaine attention au paysage de haute montagne. Le recours insistant à un réservoir d'images constitué de «mpyramides», d'«mobélisques», de «mtours», de «mmurs» ou d'«mamphithéâtres», quand ce n'est pas de «mruines», devient, jusque dans les variations d'intensité qu'on peut cueillir à certaines périodes, une réponse à des impératifs qui se déploient dans une triple direction. Les textes se servent des figures de similarité tout à la fois pour donner à «m"voir" la montagne», pour aider à la «mcomprendre» et pour la «mrêver». À la vocation didactique qui de Windham et Martel à Bordier, Bourrit et Saussure fait jaillir le monument de la montagne et ouvre cette dernière au «mgrand festin des analogies» (Juan Rigoli, cité p. 221) succède un projet cognitif qui connaît de nombreuses vicissitudes de Burnet à Viollet-le-Duc en passant par Élie Bertrand. Les descriptions de la caverne de l'Arveyron chez Bordier et Bourrit, joliment commentées par Alain Guyot, montrent comment se mobilisent des fonctions ornementales et émotionnelles en vue de dévoiler un ordre caché et évolutif de la nature. Les analogies tendent certes rapidement à subir le sort des stéréotypes. Utiles dans un premier temps à la connaissance de l'autre, de l'étrange ou de l'étranger, elles demandent à être dépassées dès lors que s'approfondit la volonté d'investigation du réel. Le recours à l'analogie monumentale comme clé d'interprétation des montagnes avait ainsi depuis longtemps décliné lorsque Viollet-le-Duc la remit tardivement en selle dans une perspective didactique et savante à l'occasion de ses randonnées dans le massif du Mont-Blanc entre 1868 et 1879. Mal vue dès Coxe et Besson en 1779 et 1780 et bientôt reléguée au rang de cliché, elle ne fit au XIXe siècle l'objet d'une réappropriation littéraire que chez Victor Hugo et Théophile Gautier. En en usant pour retranscrire des rapports invisibles entre la nature et l'architecture, ce dernier paraît en avoir clos en 1868 avec les Vacances du lundi un siècle d'usage dans les descriptions d'excursions à Chamonix.

Jusqu'en ce dernier adieu presque teinté de mélancolie, le livre d'Alain Guyot nous met en présence d'une véritable somme. Certes son propos n'est jamais encyclopédique et les corpus sont choisis avec soin parmi une multitude d'autres textes et d'autres objets possibles. Mais le raisonnement qu'il nous expose tire son grand intérêt du fait qu'il s'efforce de cerner un problème qui d'une certaine manière est de tous les temps et qui par là possède une dimension philosophique autant que poétique, ainsi que le suggèrent d'ailleurs avec brio les allusions à Paul Ricœur, à Senancour et à André Breton en conclusion de l'ouvrage. Comment les individus peuvent-ils s'y prendre pour nommer l'exotique, le lointain, c'est-à-dire précisément  l'innommable ? En étant abordée sous l'angle stylistique, à partir d'œuvres et de textes que l'auteur de cet ouvrage manie avec une grande clarté et beaucoup de professionnalisme, la littérature acquiert un statut qui dépasse de loin sa vocation esthétique ou ornementale. Elle devient le lieu où se joue une relation existentielle de l'homme avec un monde en train de changer, de s'élargir sur le plan géographique et mental, là où s'ouvrent des béances de l'imaginaire au sortir des Lumières, à la suite des découvertes qui ont bousculé l'Europe pendant trois siècles. Ce sont ainsi non seulement le littéraire et le stylisticien, mais également le philosophe, le sociologue, le politiste et l'anthropologue, outre bien sûr l'historien, qui devraient lire et méditer ce bel essai. Vibrant plaidoyer en faveur du rôle joué par l'analogie et ses figures dans le changement de régime du genre du récit de voyage au tournant des Lumières, il nous révèle comment les figures de similarité deviennent des outils capables de mobiliser l'émotion du public en liant la dimension esthétique à un projet cognitif et didactique. Dans la foulée, celles-ci laissent chacun libre de construire le sens de son récit, offrant au moi l'occasion de s'exprimer et au genre du récit de voyage la possibilité d'acquérir une cohésion grâce aux réseaux de sens que dessinent parfois sur l'ensemble d'un ouvrage les comparants mobilisés à la faveur des métaphores, similitudes ou comparaisons. En soulignant l'intensité et les caractéristiques du «mmoment analogique» de la fin du XVIIIe siècle, l'ouvrage d'Alain Guyot se présente au bout du compte comme une indispensable contribution à la compréhension de notre modernité. Il décrit le rôle incontournable que le langage et l'écriture y tiennent pour permettre aux hommes de continuer à se dire entre eux, à entrer en contact les uns avec les autres, quels que soient les abîmes qui les séparent de l'inconnu.

Alain Guyot, Analogie et récit de voyage. Voir, mesurer, interpréter le monde, Paris, Classiques Garnier, 2012, 369 p., ISBN 978-2-8124-0629-4

Pour citer cet article



Référence électronique
Gilles BERTRAND, « Alain Guyot, Analogie et récit de voyage. Voir, mesurer, interpréter le monde », Viatica [En ligne], Le Corps du voyageur, mis en ligne le 03/01/2007, URL : http://viatica.univ-bpclermont.fr/le-corps-du-voyageur/comptes-rendus/alain-guyot-analogie-et-recit-de-voyage-voir-mesurer-interpreter-le-monde