Le Corps du voyageur

N°1 – Mai 2014

La littérature des voyages, dans la mesure où elle s'alimente à l'expérience, met nécessairement en scène le corps, par le biais de ces anecdotes qui montrent le voyageur aux prises avec le monde et ses habitants. C'est également par le truchement de la perception que celui qui parcourt les chemins du monde acquiert une connaissance de l'ailleurs. Une longue tradition a privilégié la vue et l'ouïe (dans une moindre mesure) en accordant à ces deux sens une place prédominante dans la représentation des territoires et mœurs étrangers. On ne saurait cependant oublier que le voyageur mange, souffre de la chaleur ou du froid, éprouve les sensations liées au mouvement de sa monture ou du navire qui l'emmènent vers de lointains horizons... La relation met en mots cette multiplicité d'informations, fréquemment combinées en agrégats, qui participent pleinement à l'appréhension des pays parcourus et font aussi la saveur du voyage.

Sommaire

Dossier

Dans le système de représentation propre au récit de voyage, les souffrances et les tortures constituent assurément, avec le plaisir et la jouissance, l'un des modes récurrents de l'inscription du corps du voyageur dans le texte.

Ils sont bien rares, les récits de voyage qui évoquent le retour à l'aube de l'âge classique. Plus rares encore ceux qui dépeignent avec précision l'altération subie par le corps du voyageur quand il retrouve ses familiers.

Pris entre le monde qu'il voit et le corps qu'il sent, contraint à l'enregistrement, l'écrivain en route se montre-t-il capable, à défaut d'« étoffer d'autres mondes », au moins de « trouver les principes et la contexture » de celui-ci, dont il tend à devenir lui-même, jour après jour, mille après mille, « la matière et la base » ?

Il n'est pas interdit, à l'époque du romantisme, de s'avancer au-devant de la scène pour se dire, ni de céder à la tentation du romanesque lorsqu'on compose une relation de voyage.

Malgré l'importance de l'oralité dans la société d'Ancien Régime, le voyage a longtemps été considéré comme le domaine quasi exclusif du voir, et, par conséquent, sur le plan textuel, de la description.

Il est, pour le voyageur, des terrains où son corps peut être soumis à des épreuves d'une particulière rudesse. La Sibérie est de ceux-là, en raison de ses dimensions, de son climat et de son caractère sauvage.

L'article présenté ici reprend une intervention faite lors d'un séminaire du Centre de recherche sur la littérature des voyages (CRLV) et prolonge une réflexion, toujours en cours, sur la problématique du corps dans les écrits de Nicolas Bouvier.

Varia

Dans la préface à la première édition de l'Itinéraire de Paris à Jérusalem (1811), qui relate son voyage en Orient de 1806 et 1807, Chateaubriand prend ses distances avec le voyage savant que le siècle précédent avait largement illustré.

La problématique de l'altérité fait de nos jours l'objet d'une approche interdisciplinaire, les sciences humaines se donnant pour tâche de rendre compte de la complexité de la question.

Je voudrais inviter mon lecteur à se faire d'abord spectateur et auditeur d'une brève vidéo multimédia que j'ai nommée un « récit-animation », comme on parle de dessin animé ou de cinéma d'animation.

Comptes rendus

Résultat du remaniement d'une thèse de doctorat soutenue en 2000, l'ample ouvrage de Sylvie Requemora-Gros, Voguer vers la modernité. Le voyage à travers les genres au XVIIe siècle s'inscrit dans la série de réflexions portant sur la littérature de voyage développée en France pendant les dernières décennies.

Procédant selon une démarche à la fois rigoureuse, fine et ordonnée, l'ouvrage d'Alain Guyot Analogie et récit de voyage nous offre un parcours qui éclaire la signification des figures de l'analogie dans le discours viatique en mettant en jeu trois types de paramètres.

Depuis quelques années, la question de l'orientalisme suscite en France un regain d'intérêt, que ce soit à travers des séminaires, des colloques ou des publications, et cela dans une perspective de plus en plus ouvertement comparatiste.

Écritures de voyage

À cinq heures du matin retentit l'appel à la prière - la prière vaut mieux que le sommeil, clame le muezzin. J'aperçois alors leurs silhouettes qui surgissent de sous la moustiquaire, lentes dans les dernières ombres de la nuit, enveloppées encore de sommeil. El Hadj tend le bras pour aider Lili Makate à soulever son corps opulent et, la main dans la main, ils vont réveiller ensemble les deux plus jeunes garçons. Les garçons se frottent les yeux et suivent leur mère sur les marches irrégulières de l'escalier en terre qui descend du toit, où sont déployées les nattes pour la nuit.