Le regard porté sur les prostituées en Algérie, un modèle de domination occidental ? L’exemple de l’apparition des « Ouled-Naïl » chez Fromentin, Maupassant et Gide

N°5 – Mars 2018
Académie de Rennes

Le regard porté sur les prostituées en Algérie, un modèle de domination occidental ? L'exemple de l'apparition des « Ouled-Naïl » chez Fromentin, Maupassant et Gide

 

Cet article a pour but de retracer la généalogie d'un « personnage » très courant de la relation de voyage des écrivains français en Algérie à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle, la danseuse ou prostituée issue de l'ethnie dite des Ouled-Naïl1. Mon intention n'est pas tant de montrer les écarts entre le contenu des récits de voyage et la réalité de la vie de ces femmes, ceci ayant déjà été fait par des chercheuses en sciences sociales comme Christine Tarraud2 et Barkhahoum Ferhati3 que d'évaluer une possible responsabilité des écrivains-voyageurs dans l'exploitation sexuelle dont elles ont été victimes. Il s'agit autrement dit de tenter de savoir si les écrivains français ont pu participer à un processus d'enrichissement au sens de Luc Boltanski et Arnaud Esquerre4, c'est-à-dire à une valorisation par le discours littéraire d'une pratique de prostitution perçue initialement comme traditionnelle, aboutissant à la création d'une appellation Ouled-Naïl et à l'intégration de cette pratique dans un large marché, celui de la prostitution et du tourisme de masse. En effet, dans l'introduction de son livre L'Orientalisme5, Edward W. Saïd indique que la rencontre entre Flaubert et la prostituée égyptienne Kuchuk Hanem peut servir de prisme pour évoquer le mode de domination occidental via le discours. Dans un cadre très circonscrit, la perception des Ouled-Naïl par trois auteurs français, l'objectif est de questionner la validité de ce parti-pris théorique. Est-ce-que les auteurs convoqués ont fait leur le discours de l'administration coloniale ? Ont-ils volontairement et sciemment transformé ces femmes sahariennes en attraction touristique pour voyageurs européens demandeurs d'exotisme ? Les textes commentés proviennent d'Un été au Sahara d'Eugène Fromentin, récit de voyage publié en revue en 1854 puis sous forme d'ouvrage en 1857, de chroniques du Gaulois de 1881 de Guy de Maupassant, soit sous leur forme originale soit dans celle éditée dans le recueil Au soleil en 1884 et de Si le grain ne meurt d'André Gide publié en 1926. L'amplitude temporelle couvre une large partie de la période coloniale de l'Algérie, ce qui permettra de saisir les nuances mais aussi les permanences dans la vision de ces femmes sahariennes et de voir si l'on peut relever dans les textes de ces trois auteurs des marqueurs forts de l'idéologie dominante de leur temps.

Le récit premier, Un été dans le Sahara d'Eugène Fromentin

Comme souvent en ce qui concerne le Sahara ou ses habitants, Eugène Fromentin fait figure en France de pionnier. Dans sa première relation algérienne, Un été dans le Sahara, il évoque les Ouled-Naïl au milieu d'une énumération de diverses populations sahariennes fréquentant la bourgade de Boghari, poste avancé de l'armée française au nord du Sahara. Il écrit ainsi au destinataire de son récit, son ami Arnaud du Mesnil :

Tu sauras que Boghari, qui sert de comptoir et d'entrepôt aux nomades, est peuplée de jolies femmes, venues pour la plupart des tribus sahariennes Ouled-Nayl (sic), A'r'azlia, etc., où les mœurs sont faciles, et dont les filles ont l'habitude d'aller chercher fortune dans les tribus environnantes. Les Orientaux ont des noms charmants pour déguiser l'industrie véritable de ce genre de femmes ; faute de mieux, j'appellerai celles-ci des danseuses6.

Dans l'extrait cité plus haut, Fromentin a tenu à qualifier les Ouled-Naïl de « danseuses » et, en effet, il va décrire une danse effectuée par une femme présente à Boghari. Cette danse est effectuée dans le cadre d'une fête locale, la m'bita. Fromentin fait l'éloge de cette « danse arabe » qu'il distingue d'une danse dite « mauresque », jugée au contraire « tout à fait grossière ». C'est une danse d'amour mais l'écrivain prend soin d'ôter toute connotation sexuelle ou érotique aux mouvements de la danseuse. Celle-ci, réagissant à la musique, suscite davantage l'émotion que le désir physique : « [...] obéissant à la mesure qui devient plus vive, elle s'émeut. [...] Alors commence, entre elle et l'amant invisible qui lui parle par la voix des flûtes, une action des plus pathétiques7. » Fromentin tient notamment à caractériser la grâce de cette danseuse « qui [sans être] jolie, avait ce genre de beauté qui convenait à la danse. » Gautier remarquait de même dans son Voyage en Algérie, lors de l'épisode de « la Danse des Djinns », à propos de danseuses, que « [...] leurs paupières noircies à l'antimoine, leurs sourcils peints et rejoints à la racine du nez donnaient à leur beauté un caractère étrange qui n'était pas sans charme8 ». Fromentin ajoute quelques lignes plus loin que la danseuse « [...] faisait mouvoir ses longues mains un peu maigres avec un air de voluptueux effroi, elle était décidément superbe ». Par ailleurs, il cherche à replacer cette performance dans une temporalité longue. Il affirme ainsi que la danseuse exprime par ses mouvements, « l'éternel thème amoureux ». Il cherche également à lui donner une dimension religieuse, sacrée. Il utilise ainsi les expressions « pâmoison mystérieuse », « conjuration ». Dans une autre version du texte, mise en notes dans l'édition de La Pléiade, l'auteur écrivait que la danseuse tentait de « conjurer les esprits ». Cette description témoigne de l'originalité et de la perspicacité de Fromentin, de sa capacité à saisir l'instant, les mouvements précis - sans réduire ses modèles à des canons de beauté stéréotypés et en conférant à cette pratique une valeur symbolique. Pour lui, la danse orientale n'est pas exclusivement sensuelle. Il se situe dans la filiation de Gautier : « [...] il est vrai que par compensation [avec la danse classique européenne] la danse africaine nous paraît très libre et très lascive ; ce n'était pas le cas, cette fois, où elle empruntait à son but particulier un caractère mystérieux, fatidique et sacré9. »

Si Fromentin dépasse les préjugés de ses contemporains sur la danse des Ouled-Naïl, s'il prend soin de la distinguer de la « grotesque » danse moresque, dans quelle mesure peut-on lui attribuer une responsabilité dans la caricature qui sera faite de ces femmes, dans l'utilisation dévoyée de l'appellation « Ouled-Naïl » ? Il faut d'abord envisager le statut de Fromentin en tant que pionnier de l'écriture proprement littéraire sur le Sahara. C'est lui qui fait rentrer définitivement le désert algérien et ses habitants dans la littérature française et la réception critique du deuxième XIXe siècle, de Gautier à Maupassant, lui reconnaîtra de façon définitive cette place. Ainsi Théophile Gautier, qui a voyagé en Algérie quelques années auparavant parle d'« un chef d'œuvre de style que les plus illustres seraient fiers de signer », et qualifie Fromentin, au-delà de ses qualités déjà reconnues de peintre, « d'écrivain de premier ordre10 ». Du fait de sa renommée, Fromentin va devenir la référence des futurs voyageurs du Sahara et ses livres vont contribuer, comme l'affirme Christine Montalbetti11, à la modélisation du regard de ses successeurs. C'est ainsi que Gide et Maupassant, dont il sera question plus bas, vont pouvoir se souvenir, au Sahara, du texte de Fromentin, notamment en ce qui concerne les Ouled-Naïl. Maupassant déclarera par exemple dans une chronique que « [...] quand on s'enfonce en Algérie jusqu'à l'oasis de Laghouat, il faut lire chaque jour, à chaque heure du voyage, l'admirable livre de Fromentin, Un été dans le Sahara12 ». Et pour étudier une possible responsabilité de Fromentin dans la création d'un stéréotype dévalorisant, il faut en revenir à mon sens à sa manière de définir l'activité de ces femmes, à la qualification de « danseuses ». En tant que pionnier de la relation saharienne, il hérite de la responsabilité de nommer pour la première fois des éléments du réel rencontrés et il enregistre dans son texte la difficulté de cette entreprise, caractéristique du genre viatique. Ce que Fromentin a vu, il essaie de le faire partager à ses lecteurs via une analogie qu'il sait approximative mais qui est bien établie en France métropolitaine où des femmes sont à la fois artistes de cabaret et prostituées (Alain Corbin note d'ailleurs qu'il peut s'agir d'un subterfuge pour détourner les obligations légales d'enregistrement préfectoral des prostituées13). Pour clarifier son propos, Fromentin s'expose donc au risque de l'approximation. Comme l'écrit Anne-Gaëlle Weber, « la comparaison qui mène à l'assimilation de l'inconnu à du connu constitue une première étape de la déformation du réel en imaginaire14. »

La deuxième remarque que l'on peut faire à propos de cette expression (« je les appellerai des danseuses ») concerne sa portée généralisante. À partir d'un événement ponctuel, une performance chorégraphique, l'auteur constitue comme une catégorie un peuple « où les mœurs sont faciles. » L'exécution de la danse se produit pourtant dans un contexte très particulier. En effet, le spectacle est fait spécialement pour le groupe auquel appartient Fromentin, constitué, outre de l'écrivain et ses domestiques autochtones, par un officier français anonyme, « le lieutenant N. » :

[...] on dépêcha quelqu'un vers le village. Tout le monde y dormait, car il était dix heures, et l'on eut sans doute quelque peine à réveiller ces pauvres gens ; pourtant, au bout d'une heure [...] le son languissant de la flûte arabe descendit à travers la nuit tranquille et vint nous apprendre que la fête approchait15.

Cette fête locale, une m'bita ou bita comme l'indique une variante du texte présente dans l'édition de la Pléiade, est un moment particulier de la vie saharienne. Gautier écrit ainsi dans sa relation algérienne : « c'était une occasion à ne pas négliger de voir les types féminins du pays ; chose difficile partout où règne la loi du Coran16. » Les femmes qui s'y produisent ont donc un comportement inhabituel dans un pays musulman. Fromentin a néanmoins choisi d'étendre le phénomène à toute une ethnie. À d'autres endroits du texte, l'écrivain a pourtant nettement pris conscience de la mutation de traditions en attractions pour voyageurs français ou européens. Au cours de son récit, il évoque un certain Mohammed-El-Chambi. Avant d'être un compagnon de route de l'écrivain, il a occupé la fonction de narrateur pour le récit du Grand désert de Daumas, une des grandes sources d'inspiration de Fromentin, qualifié par lui de « livre excellent17 » au début d'Un été au Sahara. Il s'est en outre déjà produit dans des salles de spectacle parisiennes quand Fromentin le rencontre. Après une demande du lieutenant N., « il a jeté de côté ses bottines éperonnées, et, chaussé seulement de ses longs bas de cuir rouge, il s'est mis, nous l'accompagnant d'un air de quadrille, à nous donner une idée de son savoir-faire18. » Fromentin livre sans ambiguïtés son sentiment sur cette danse improvisée : « c'était souverainement grotesque, et d'une fantaisie difficile à rendre19. » Dans cette situation, certes caricaturale, Fromentin a vu combien le spectacle était fabriqué pour un public européen. Dans le cas de la danse de l'Ouled-Naïl, alors que celle-ci aussi était spécifiquement réalisée pour les voyageurs français, il ne l'a pas perçu.

Fromentin n'aurait donc pas vu le spectacle, la tradition figée et transformée en attraction pour voyageurs en demande d'exotisme. Si tel est le cas, il nous faut envisager les raisons d'une cécité temporaire. Dans le contexte de la colonisation française, Fromentin aurait-il été victime d'un aveuglement intéressé pour s'attirer les bonnes grâces des autorités militaires ou de la censure impériale ? Fromentin est accompagné pendant tout son séjour d'un officier français de la coloniale. Les deux hommes entretiennent une relation de proximité. Pour autant, l'auteur ne s'interdit pas des remarques sèches sur les combats qui viennent de se terminer dans le Sahara. Lorsqu'il découvre El-Aghouat, il fait le résumé suivant :

L'assaut ne nous coûta que peu de monde, il n'y eut pas de résistances dans les jardins, et quant à la lutte, qui se prolongea dans la ville et se répéta de maison en maison, elle fut désespérée de la part des Arabes, mais courte et terrible seulement pour eux. Sur les deux mille et quelque cents cadavres qu'on releva les jours suivants, plus des deux tiers furent trouvés dans la ville. La guerre des rues est atroce, et l'homme y devient fou, soit qu'il se défende ou qu'il attaque20.

Le reste du récit, notamment lors du chapitre consacré à la ville d'El-Aghouat multiplie les descriptions macabres. Fromentin écrit ainsi, imaginant les combats : « on marchait dans le sang ; il y avait là des cadavres par centaines ; les cadavres empêchaient de passer.21 » Le souvenir des combats féroces est encore très présent, physiquement, dans le récit. « On dit que pendant longtemps la ville sentit la mort, et je ne suis pas bien sûr que l'odeur ait entièrement disparu22. » Fromentin ne fait donc pas sien un discours sur l'œuvre civilisatrice de la France en Algérie. Il indique clairement par quels moyens sanglants s'est faite la conquête. Le portrait qu'il fait de l'armée française en général et de l'officier anonyme en particulier n'est pas non plus très élogieux. La vie de cet officier est très représentative d'une armée d'occupation désœuvrée. En effet passées les premières années de conquête, les régimes politiques successifs vont se poser la question du contenu à donner à la colonisation. Avant les grandes opérations agraires, notamment dans la plaine de la Mitidja, qui se dérouleront dans le dernier quart du XIXe siècle, peu de décisions politiques seront prises en Algérie. L'officier semble aussi dilettante que Fromentin. En juin 1853, Fromentin fait un saisissant récit d'une soirée passée à El-Aghouat où il y a peu à faire. Les deux hommes passent la soirée à fréquenter les cafés, à fumer des cigarettes. À plus de trois heures, ils finissent par aller dormir, sur une place publique, couchés sur une natte ramassée au hasard. On est alors loin de l'imaginaire de la vie de soldat et de ses journées bien rythmées.

En ce qui concerne le thème de la prostitution, on peut néanmoins remarquer une certaine congruence entre certains discours militaires ou administratifs et la description que fait Fromentin des femmes du Sahara. Voici ce qu'écrit par exemple Ausone de Chancel, administrateur colonial :

Les Ouled-Na'ïl (sic) sont, dit-on, généralement bons et hospitaliers, mais de mœurs fort dissolues. Leurs femmes et surtout leurs filles, jouissent d'une très grande liberté : ce sont elles qui fournissent à la prostitution dans les villes du désert, en concurrence avec les filles de la tribu des Ar'azlia dans le Sahara23.

On retrouve ici la rumeur qui fait des Ouled-Naïl, des prostituées par tradition. Ce qui est à relever dans ce texte, c'est l'absence de source identifiable ou de preuve de la prostitution des Ouled-Naïl. De fait, en ce qui concerne la prostitution, peu de documents antérieurs à 1830 sont disponibles24.

L'administration française reprend donc le on-dit, la rumeur qui s'avère confortable pour une puissance occupante qui a très vite compris la nécessité de proposer des prostituées au corps expéditionnaire. Les autorités, craignant les infections sexuellement transmissibles, tiennent à encadrer ces relations sexuelles. Preuve de la préoccupation hygiéniste, au moment où Fromentin fait son voyage dans le Sahara, un médecin, le Docteur Duchesne, est chargé de rédiger un mémoire sur la prostitution à Alger. Duchesne, à la suite de Parent-Duchâtelet, promoteur du réglementarisme, considère que la prostitution comme un mal nécessaire qui, de fait, préexistait à l'occupation française25. Pendant la période coloniale, le phénomène de la prostitution ne fera que prendre de l'ampleur. Des quartiers entiers des villes y seront consacrés, constituant ce que Christelle Taraud appelle des « harems du capitalisme26 ». Un environnement favorable à la rumeur existait donc à l'époque où Fromentin était en Algérie et il a pu être influencé par lui.

Pourtant, si Fromentin a cru à cette rumeur, cela ne veut pas dire qu'il a considéré que les Ouled-Naïl méritaient leur sort. En effet, il évoque très précisément les risques courus par les prostituées dans les villes de garnison. En effet, l'officier qui accompagnait Fromentin a régulièrement fréquenté deux prostituées, deux Nayliettes (sic) du nom de M'riem et Fatma. Le lieutenant N., au moment du siège, a cherché à retrouver la maison des deux femmes qu'il a connues en de précédentes occasions. Il arrivera trop tard, les femmes ont été tuées, victimes de la soldatesque. Là encore, l'écrivain ne néglige aucun détail, quand il rapporte le récit fait par l'officier :

[...] un soldat debout devant la porte, rechargeait précipitamment son fusil ; la baïonnette était rouge jusqu'à la garde, le sang s'égouttait dans le canon. Deux autres soldats sortaient en courant, et fourraient dans leurs képis un mouchoir et des bijoux de femmes27.

Plus loin, Fromentin fait la description des cadavres et insiste encore sur la responsabilité des soldats : « M'riem en expirant, laissa tomber de sa main un bouton d'uniforme arraché à son meurtrier28 ». La preuve du meurtre sera présentée à Fromentin par le lieutenant N. Cet épisode donne donc une dimension beaucoup plus dramatique et teinte différemment le phénomène de la prostitution des Ouled-Naïl. Cette activité se déroule dans un contexte de violence impunie et de risques encourus par les femmes. Le récit de Fromentin met donc à mal le discours de l'administration sur la volonté de réglementer la prostitution. Cet épisode du meurtre des prostituées ne l'a pourtant pas incité à remettre en question cette activité ou sa vision, perçue comme légendaire alors que, manifestement, elle s'était modifiée au contact des militaires français. Les Ouled-Naïl ne pratiquent pas seulement la prostitution auprès des « tribus environnantes29 » comme il a pu le souligner dans sa présentation.

Si ce n'est pas empathie pour la colonisation, pourquoi Fromentin tient-il à cette rumeur ? Peut-être est-ce dû à la représentation que Fromentin se fait du Sahara. Cet espace est un désert, assimilable au territoire de la Bible. Un été au Sahara est ainsi saturé de références à l'Ancien Testament. Fromentin écrit dès son arrivée à Boghari : « [je] compris avec ravissement qu'enfin j'arrivais chez les patriarches30. » Sa volonté de retrouver les personnages de la Bible au Sahara est telle qu'il signale la différence entre des êtres réels et des modèles imaginaires. Il parle ainsi des Mzabites : « [...] leurs femmes ont pour coiffure un voile assez richement bariolé, et quelques-unes sont belles et tristes, mais je l'avoue, ne rappellent que de très loin la Rachel de la Bible31. » Fromentin regarde les habitants du Sahara selon le prisme du texte biblique qui fait écran au territoire réel. Cette assimilation rend le Sahara intemporel. Le défaut de cette conception, c'est qu'elle peut aussi avoir des conséquences politiques. En effet, dès son arrivée à Boghari, Fromentin prévient son destinataire que ce territoire, « c'est tout simplement la vraie terre de Cham32 ». Cham, le fils maudit par Noé et voué à l'esclavage au bénéfice de ses deux frères, Japhet et Sem. En associant régulièrement un lieu réel et un espace imaginaire, Fromentin prend le risque de justifier la colonisation de l'Algérie par la référence à l'épisode de l'esclavage de Cham et de ses descendants.

Maupassant et Gide, dénonciation de la colonisation et représentation des Ouled-Naïl

Quand Guy de Maupassant et André Gide découvrent l'Algérie, respectivement en 1881 et 1893, la situation politique a considérablement changé. De conquête militaire, la colonisation est passée à une phase d'occupation de longue durée. Comme l'écrit Sylvie Thénault :

C'est au début des années 1880, en effet, que la domination française entra dans une phase de stabilité, permettant à la IIIe République d'organiser la colonie sur tous les plans : économique, juridique, administratif et politique33.

En 1881, lorsqu'il s'embarque pour Alger, Maupassant est un écrivain enfin reconnu et un journaliste de renom. Il vient de publier la Maison Tellier, un succès public. Il a maintenant le choix de ses sujets et se voit confier des reportages d'ampleur par un journal auquel il contribue régulièrement, Le Gaulois. Il est vivement attiré par le Maghreb, qu'il a découvert notamment par la lecture des récits de Fromentin. Les récents conflits en Tunisie et en Algérie l'ont convaincu d'enquêter sur place. Comme le dit Henri Mitterand, dans sa présentation des chroniques algériennes de Maupassant, « Le Gaulois a fait de lui son envoyé spécial, tout en lui laissant sa liberté de jugement et de rédaction34 ». Le 11 juillet, dans sa première chronique datée d'Alger, Maupassant fait part aux lecteurs du journal de ses intentions :

Ici, je crois, personne ne cherche à savoir ce qui se passe dans la tête de l'Arabe ou du Kabyle qui regarde passer l'Européen vainqueur. Donc en traversant l'Algérie, province par province, je m'efforcerai de saisir, si c'est possible, la situation exacte où se trouvent le colon et l'indigène. Je ferai cela sans parti pris pour l'un ou pour l'autre, sans tendresse pour l'Arabe et sans enthousiasme pour le sabre français35.

Maupassant veut proposer au lecteur un regard neuf sur la colonie et ses habitants. Il rédige une série de chroniques à propos de l'expropriation foncière et de l'injustice dont sont victimes les Algériens. Sa chronique du Gaulois datée du 20 juillet, notamment, avertit le pouvoir politique des risques sociaux engendrés par l'appauvrissement des Algériens.

Mais l'auteur ne se contente pas de chroniques politiques, qu'il pourrait presque écrire de Paris, il voyage également à l'intérieur du pays, en flâneur ou en touriste. La circulation en Algérie est rendue plus aisée pour les Européens grâce à la construction de lignes de chemin de fer que Maupassant utilise au cours de son séjour. Le 11 août 1881, Le Gaulois publie une chronique intitulée « les Ouled-Naïl ». Maupassant donne alors à lire une vision plus conventionnelle de l'Algérie, il cherche à séduire les friands d'orientalisme ou comme le dit Henri Mitterand, il décrit « une scène d'exotisme et d'érotisme calculés pour faire rêver d'un voyage impossible les lecteurs du Gaulois36 ».

Maupassant, nous l'avons vu, avait découvert le Sahara et donc les Ouled-Naïl dans les livres de Fromentin, avant de les rencontrer réellement. Il est donc intéressant d'étudier la manière dont à son tour, il représente ces femmes dans ses récits. En observateur attentif, très critique vis à vis de la politique de la colonisation et, comme le rappelle Noëlle Benhamou, « défenseur des prostituées37 », va-t-il dénoncer la situation de ses femmes et incriminer l'administration française ? Voyons d'abord celles qu'il nomme « Ouled-Naïl ». Quand il circule à Alger ou aux environs, ce terme peut être générique, synonyme de « filles publiques38 ». Il indique ainsi qu'« [...] elles fourmillent dans tous les grands centres arabes et dans les grandes oasis » mais qu'il ne les a rencontrées qu'à Boukhari, à la lisière du Sahara39. Le récit est très caractéristique du développement de la prostitution en Algérie et de la variété des réalités recouvertes par le terme « Ouled-Naïl », tantôt représentantes d'une tribu ou d'une activité de prostitution. Maupassant sélectionne ainsi des éléments prosaïques :

 [...] elles ont, comme les filles de France, des protecteurs qui vivent de leurs fatigues. On trouve parfois au matin une d'elles au fond d'un ravin. La gorge ouverte d'un coup de couteau, dépouillée de tous ses bijoux. Un homme qu'elle aimait a disparu ; et on ne le revoit jamais40.

De façon plus cocasse, il montre enfin que les Ouled-Naïl sont aussi en concurrence avec des hommes se prostituant et décrit donc une réalité multiple à propos du mode de vie de ces prostituées.  

Dans sa chronique intitulée « les Ouled-Naïl », l'auteur détaille aussi la danse exécutée. Comme il l'écrit, « c'est le soir qu'il faut les voir, quand elles dansent au café arabe41 ». Maupassant aperçoit les Ouled-Naïl en costume, « [...] avec leurs oripeaux flamboyants, leurs éclatants bijoux, leurs faces tatouées, leurs hautes coiffures à diadème qui rappellent les bas-reliefs égyptiens42 ». Le spectacle est organisé méthodiquement, les danseuses se produisent sur un espace libre du café, elles sont accompagnées par cinq musiciens, placés sur une estrade, quatre percussionnistes et un flûtiste, « le maître de l'établissement43 ». La danse commence après l'arrivée du voyageur. La description insiste sur l'impassibilité des danseuses, « la face un peu tournée, rigide, impassible, figée, demeure étonnamment immobile, une face de sphinx44 ». La danse prend une coloration magique : les musiciens ont des « poses extatiques », le regard des danseuses « [...] fasciné, hypnotisé, séduit par ce mouvement doux [des mains], que coupe sans cesse la brusque convulsion des doigts45 ». Maupassant, comme l'avait fait Fromentin, insiste sur leur charme singulier : « Toutes ne sont point jolies ; mais toutes sont singulièrement étranges46 ». Maupassant conclut sa chronique sur le retour au pays des Ouled-Naïl, où « [...] on fête à coup de fusil la revenue ; la poudre chante en raison de la fortune faite47, et elles se marient plus ou moins noblement, toujours selon la valeur qu'elles ont su tirer de leurs charmes48 ».

La description de Maupassant entre en résonance avec celle de Fromentin mais ne se distingue pas d'autres discours constituant un stéréotype à partir de ces chorégraphies. La danse des Ouled-Naïl est ainsi devenue une attraction touristique, observable dans un lieu dédié, « le café arabe », répondant aux attentes orientalistes des Occidentaux. À la même période, les premières cartes postales circulent, fixant l'image des Ouled-Naïl, en tenue clinquante, attendant le client dans la rue49. De même, au café, le costume des danseuses, très apprêté, correspond exactement aux canons esthétiques des voyageurs européens parcourant l'Orient. En effet, elles paraissent des statues égyptiennes, ressemblent à des « sphinx », et leurs costumes à des « bas-reliefs ». Un peu plus haut dans sa chronique, il a parlé « d'une large coiffure qui semble d'origine assyrienne ». Là encore, c'est le regard occidental qui a conformé la pratique de la danse pour que celle-ci s'insère dans un univers esthétique synthétique, intégrant des éléments de divers pays musulmans. Les guides touristiques ne vont d'ailleurs pas tarder à inclure la danse des Ouled-Naïl dans leur prose. Le Guide Conty50, dès 1901, signale le spectacle dans sa visite de Biskra. Brahim Bahloul dans un article consacré à la danse en Algérie, remarque que « lucrative et commerciale, la danse naïli attirait surtout des touristes qui manifestaient leur enthousiasme une fois ivres, en plaquant des billets de banque sur le corps à demi-nu de la danseuse51 ». Cette dérive commerciale se manifeste également lors de l'épisode du retour au pays de l'Ouled-Naïl. « Les charmes » des Ouled-Naïl ont maintenant une valeur marchande, monnayable dans un commerce international, ce qui éloigne leurs pratiques d'une coutume tribale du Sahara et des échanges caractérisés par la rareté de la monnaie. Abdelmalek Sayad et Pierre Bourdieu ont montré dans Le Déracinement52, comment la colonisation, par l'intégration forcée à l'économie de marché, a brisé les structures tribales traditionnelles. Le retour de la femme prostituée, dans le contexte colonial de l'assignation à résidence et de l'enregistrement dans une maison de prostitution rend, en outre, très aléatoire la constitution d'un pécule. Pour Christelle Taraud, « dans cette configuration, les prostituées ne touchent jamais le prix de leurs passes et vivent des expédients laissés par les clients53 ». Maupassant croit donc, lui aussi, au « mythe rassurant » du travailleur algérien censé chercher fortune ailleurs pour revenir riche au pays. Ses récits sont ambigus. Ils livrent des éléments permettant une déconstruction du stéréotype lié aux Ouled-Naïl en montrant qu'elles se livrent à une activité de prostitution ordinaire, comparable à celle qui se déroule en France. D'un autre côté, il propose une description de la danse de « ces courtisanes du désert » qui correspond parfaitement aux canons de l'orientalisme, c'est-à-dire d'un Orient synthétique et artificiel créé pour les Européens.

Comme Maupassant, André Gide a régulièrement voyagé en Afrique pour dénoncer les conséquences à ses yeux regrettables de la colonisation française. Cependant, les réquisitoires les plus célèbres, publiés dans Voyage au Congo et Retour du Tchad, notamment, concernent l'Afrique équatoriale et centrale. Gide n'a pas publié de récit de voyage en Algérie dans un but explicitement politique. Il l'a regretté dans le préambule d'une section de son journal intitulé précisément Le Renoncement au voyage54 :

Quand pour la sixième fois, je m'embarquai pour l'Algérie, le livre que j'espérais en rapporter était tout autre que celui que j'offre aujourd'hui. Les plus graves questions économiques, ethnologiques, géographiques, devaient y être soulevées. Il est certain qu'elles me passionnèrent. J'emportai des cahiers que je voulais remplir de documents précis, de statistiques... Sont-ce bien ces cahiers que voici55 ?

Gide pensa remanier ces cahiers puis y renonça. Pour autant, il ne ferme pas les yeux sur la condition de vie des Algériens lorsqu'il voyage. Comme le note Franck Laurent, « la description, parfois insoutenable, de la misère algérienne révèle une compassion attentive, bien éloignée de l'indifférence méprisante et vaguement dégoûtée qui préside chez tant de voyageurs d'alors56 ». Gide n'est donc pas plus centré sur lui en Algérie qu'au Congo, même si c'est au Maghreb qu'il va vivre ses premières expériences sexuelles et assumer pleinement son homosexualité.

Il a donc fait six voyages en Algérie entre 1893 et 1903. Ceux-ci ont donné lieu à des récits viatiques parfois rédigés bien après. Ainsi le premier voyage est-il longuement raconté plus de trente ans plus tard, dans l'œuvre autobiographique Si le grain ne meurt, publiée en 1926. Lors de ce premier voyage, André Gide a fréquenté et eu des rapports sexuels avec une Ouled-Naïl, en tous cas présentée comme telle dans le texte, du nom de Meriem Ben Sala. A priori, cette femme se singularise, s'extrait d'un collectif, celui des femmes des quartiers réservés. Nous allons voir qu'en fait, la mise en récit de Gide va dissoudre l'identité de Meriem et la désincarner. Gide fait sa rencontre, détaillée dans Si le grain ne meurt, à l'automne 1893, à Biskra, dans l'est de l'Algérie : « une station d'hiver, comme Biskra, offrait à notre57 propos des facilités particulières : un troupeau de femmes y habite, qui font commerce de leur corps [...]58 ». L'auteur s'intéresse particulièrement à ces femmes parce qu'il a un projet particulier qu'il dit partager avec Paul Laurens. Il s'agit de procéder à une « renormalisation », autrement dit d'abandonner une sexualité avec les hommes ou les jeunes garçons. Gide, à 24 ans, vient de vivre à Sousse sa première expérience sexuelle avec le jeune Ali. Fréquenter une prostituée serait donc un retour à la normalité. Selon Alain Corbin, « [...] c'est sur le lit d'un lupanar que la majorité des fils [...] de la bourgeoisie se livrent à leurs premiers ébats59 ».

Avant de narrer sa rencontre avec Meriem, Gide fait une présentation « ethnographique » des Ouled-Naïl. Il reprend les informations déjà évoquées par les auteurs précédents, sur « l'antique tradition [qui] veut que la tribu des Oulad Naïl (sic) exporte, à peine nubiles, ses filles, qui, quelques années plus tard, reviennent au pays avec la dot qui permette d'acheter un époux60 ». Gide note que « les Oulad Naïl authentiques ont une grande réputation de beauté ; de sorte que se font appeler communément Oulad Naïl toutes les filles qui pratiquent là-bas ce métier61 ». Comme chez Maupassant, le terme « Ouled-Naïl » ne recouvre plus une réalité ethnique mais simplement une activité de prostitution, ce n'est plus qu'une appellation, prestigieuse, puisque faisant référence à la beauté et à l'authenticité. Par contre, Gide ne décrit plus continûment la danse62 des Ouled-Naïl, il ne fait qu'allusion à leur présence dans des cérémonies religieuses. Il relate en revanche les conditions d'exercice de la prostitution, dans des quartiers réservés, « qu'on appelle là-bas les rues Saintes63 ». Dans ces rues, « par groupe de deux ou trois, s'offrant aux désirs du passant, les Oulad se tiennent assises au pied de petits escaliers qui mènent à leurs chambres et donnent tout droit sur la rue64 ». La pratique de prostitution s'est donc largement calquée sur le modèle européen, s'il n'était une dernière touche d'exotisme et de mystère : « immobiles, somptueusement vêtues et parées, avec leurs colliers de pièces d'or, leur haute coiffure, elles semblent des idoles dans leur niche65. » Comme chez Maupassant, on retrouve la référence à la sculpture, à la rigidité de statues, aux icônes religieuses. Dans la prose de Gide, elles gardent une particularité, un pittoresque, un aspect exotique. Le quotidien des Ouled-Naïl est par contre beaucoup plus prosaïque voire sordide. Gide, comme Maupassant, pouvait mesurer l'écart entre une hypothétique « antique tradition » de prostitution et sa version moderne.

À la suite de cette présentation générale, Gide détaille sa relation avec Meriem. La rencontre est relatée sur un mode romanesque dans Si le grain ne meurt. C'est Paul Laurens, l'allié, qui, grâce à différents stratagèmes, convient d'un rendez-vous. Gide s'y prépare avec ferveur mais Meriem ne vient pas. Gide y voit comme un signe du destin : « [...] le couvercle trop lourd, qu'un instant avait entrebâillé l'espoir, se refermait ; et sans doute il en irait toujours de même ; j'étais forclos66. » Après ce moment de désarroi, survient enfin Meriem annoncé par une formule biblique, « [...] le bruit comme d'une aile contre la vitre », qui annonçait à David la venue de sa maîtresse Bethsabée. Comme chez Fromentin, les habitants du désert sont aisément renvoyés à leurs doubles bibliques. Meriem se déshabille ensuite rapidement mais garde « les bracelets de ses poignets et de ses chevilles67 », comme les marques distinctives de son identité, derniers indices d'exotisme. André Gide la compare ainsi « à quelque bacchante, celle du vase de Gaète68 ». Inévitablement, dans son discours et dans le récit même de la relation sexuelle est réintroduite une valeur esthétique et symbolique. Meriem est rattachée à une longue tradition de prêtresses de Bacchus, à une identité méditerranéenne alliant indistinctement le Sud de l'Italie et le Maghreb. La Meriem réelle est constamment, sinon effacée, du moins mise en concurrence avec d'autres réseaux d'identité qui dépassent et transcendent son simple statut de prostituée satisfaisant les désirs d'un Européen. C'est une œuvre d'art, un objet esthétique autant qu'un sujet. Dernière preuve de la désincarnation de Meriem, elle est vue comme un substitut sexuel au profit d'un jeune garçon, Mohammed. Gide conclut ainsi le récit de sa relation avec la prostituée : « [...] et si, dans cette nuit auprès de Meriem je fus vaillant, c'est que fermant les yeux, j'imaginais serrer dans mes bras Mohammed69. » Plus loin dans son autobiographie Gide fait le bilan de cet épisode interrompu par « un deus ex machina », pour reprendre l'expression de Jean Delay70, l'arrivée de sa mère. La personnalité de Meriem ne compte que peu, aucun dialogue n'est retranscrit. Ce qui est mis en avant, c'est la situation morale de Gide et l'opinion sur sa propre sexualité. Paul et lui s'opposent à leur famille parce que, écrit Gide : « nous considérions tous deux alors l'acte charnel cyniquement, et qu'aucun sentiment, ici, du moins, ne s'y mêlait71. » Ce qui caractérise la relation avec Meriem, c'est ici encore l'entreprise de « normalisation72 ». Les rapports sexuels avec elle sont particuliers pour Gide, non parce qu'il a affaire à une prostituée mais à une femme. « Cyniquement », la nature mercantile de la relation n'est pas mise en avant. En revanche, à chaque instant Meriem garde sa spécificité, ce qui fait sa valeur, ses oripeaux d'Ouled-Naïl et conserve une valeur esthétique ou patrimoniale. Elle est rattachée à une tradition artistique de la danseuse sensuelle et sacrée qui met à distance sa situation sociale réelle. Là encore le discours littéraire se situe hors de la période historique de la colonisation.            

 

Aucun des trois écrivains étudiés n'a explicitement dénoncé le sort réservé aux « Ouled-Naïl ». Jamais par exemple, n'est évoquée l'influence française dans l'évolution de cette dénomination qui d'ethnique est devenue générique, synonyme de prostituée. Le langage commun a été en quelque sorte validé par les écrivains voyageurs. Si au début du XXe siècle, la prostitution pratiquée par les femmes du Sahara n'a plus rien de traditionnel ou d'antique, le discours porté sur elles par les voyageurs d'ailleurs et d'Europe en particulier les fige dans un passé fantasmé. Pour autant, cette acceptation d'une appellation commune vaut-elle participation à l'entreprise de colonisation ? Chez Fromentin, Maupassant et Gide la colonisation est assez frontalement montrée ou dénoncée pour qu'on ne puisse considérer ces auteurs comme des auxiliaires militaires. Néanmoins, la situation des Ouled-Naïl ne leur a pas posé question. Les questionnements d'ordre esthétique pour Fromentin, agraire et foncier pour Maupassant, personnel et intime pour Gide ont sans doute pris le pas. Ils avaient tous les moyens de ne pas croire à la légende qui faisait de la prostitution des Ouled-Naïl une coutume ancestrale. Mais ils l'ont véhiculée. La description qu'ils en donnent tient davantage à un certain manque de lucidité et à l'acceptation inconsciente de stéréotypes qu'à une volonté nette de domination.

 

1 J'ai retenu l'orthographe Ouled-Naïl qui est la transcription française qui s'est imposée. C'est l'altération de l'expression « Awlad Sidi Naïl » qui, comme l'explique Barkahoum Ferhati (voir infra), signifie « les filles et les filles du saint Sidi Naïl ». Nous verrons au cours de l'article que les écrivains de la période coloniale ont usé de diverses orthographes. Je signalerai alors les écarts avec l'orthographe retenue.

2 Christine Tarraud, La Prostitution coloniale, Algérie, Tunisie, Maroc (1830-1962), Paris, Payot, 2003, p. 77-79.

3 Barkahoum Ferhati, « La danseuse prostituée dite "Ouled-Naïl", entre mythe et réalité (1830-1962). Des rapports sociaux et des pratiques concrètes. », Clio - Histoire‚ femmes et sociétés, no 17, 2003, p. 101-113.

4 Luc Boltanski, Arnaud Esquerre, Enrichissement, une critique de la marchandise, Paris, Gallimard, coll. « NRF Essais », 2017, p. 443-446.

5 Edward W. Saïd, L'Orientalisme, L'Orient créé par l'Occident, Préface de Tzvetan Todorov, Traduit de l'américain par Catherine Malamoud, Paris, Éditions du Seuil, 1980, p. 18.

6 Eugène Fromentin, Un été au Sahara, dans Œuvres complètes, Textes établis, présentés et annotés par Guy Sagnes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1984, p. 30-31. Je souligne.

7 Ibid., p. 32-33. Toutes les citations du paragraphe viennent de ces pages.

8 Théophile Gautier, Voyage en Algérie, dans Œuvres complètes, tome 6, Section IV, Voyages, édition établie, présentée et annotée par Véronique Magri-Mourgues, Paris, Honoré Champion, 2016, p. 99.

9 Ibid., p. 101.

10 Théophile Gautier, Voyage en Algérie, Présentation de Denise Brahimi, Paris, La Boîte à Documents, 1997, p. 150.

11 Christine Montalbetti, Le Voyage, le monde et la bibliothèque, Paris, PUF, « Écriture », 1997, p. 54.

12 Guy de Maupassant, « En Bretagne » dans Chroniques, textes choisis, présentés et annotés par Henri Mitterand, Paris, La Librairie générale française, « La Pochothèque », 2008, p. 867.

13 Alain Corbin, Les Filles de noce, misère sexuelle et prostitution, (19e et 20e siècles), Paris, Aubier Montaigne, 1978, p. 256

14 Anne-Gaëlle Weber, A beau mentir qui vient de loin : savants, voyageurs et romanciers au XIXe siècle, Paris, Honoré Champion, 2004, p. 116.

15 Un été au Sahara, op. cit., p. 31.

16 Voyage en Algérie, dans Œuvres complètes, op.cit., p. 75.

17 Un été au Sahara, op. cit., p. 25.

18 Ibid., p68.

19 Ibid, p. 68.

20 Ibid, p. 90

21 Ibid., p. 92.

22 Ibid., p. 93

23 Ausone de Chancel, Le Sahara algérien, Études géographiques, statistiques et historiques, ouvrage rédigé sur les documents recueillis par les soins du lieutenant-colonel Daumas, Paris, Langlois et Leclercq, 1845, p. 162.

24 Voir à ce sujet, Abdelhamid et Dalenda Larguèche, Marginales en terre d'Islam, Tunis, Cérès Productions, 1992, p. 16

25 Émile-André Duchesne, De la prostitution dans la ville d'Alger depuis la conquête, Paris, Garnier Frères, page 11.

26 Christelle Taraud, « La Réglementation de la prostitution, instrument de la domination raciale », dans Histoire de l'Algérie à la période coloniale (1830-1962), Abderrahmane Bouchène, Jean-Pierre Peyroulou, Ouanassa Siari Tengour, Sylvie Thénault (dir.), Paris-Alger, Éditions la Découverte-Éditions Barzakh, 2012, p. 416-418.

27 Eugène Fromentin, Un été au Sahara, op. cit, p. 94.

28 Ibid, p. 95.

29 Ibid, p. 30.

30 Ibid., p. 28. Je souligne.

31 Ibid., p. 97.

32 Ibid., p. 27.

33 Sylvie Thénault, « 1881-1918 : l'apogée de l'Algérie française et les débuts de l'Algérie algérienne », dans Histoire de l'Algérie à la période coloniale, art. cit., p. 159-184.

34  Henri Mitterand (éd.) dans Guy de Maupassant, Chroniques, textes choisis, présentés et annotés par Henri Mitterand, Paris, La Librairie générale française, coll. « La Pochothèque », 2008, p. 867.

35 Ibid., p. 870. Je souligne.

36 Ibid., p. 910.

37 Noëlle Benhamou, Filles, prostituées, et courtisanes dans l'œuvre de Guy de Maupassant, Représentation de l'amour vénal, thèse pour le doctorat nouveau régime, sous la direction de Philippe Hamon, Paris, Université de la Sorbonne nouvelle Paris III, 1996, p. 420.

38 Guy de Maupassant, « La Province d'Alger » dans Au soleil suivi de La Vie errante et autres voyages, Édition présentée, établie et annotée par Marie-Claire Blancquart, Paris, Gallimard, 2015, « Folio classique », p. 143.

39 Ibid. p. 143.

40 Ibid., p. 158-159

41 Ibid., p. 915.

42 Ibid., p. 916. Je souligne.

43 Ibid., p. 916.

44 Ibid., p. 916. Je souligne.

45 Ibid., p. 916-917.

46 Ibid., p. 917.

47 Maupassant parle d'une somme maximale de « vingt mille francs ».

48 Ibid., p. 917. Je souligne.

49 À ce sujet voir la série de cartes postales incluse dans le livre de Barkahoum Ferhati, De « la tolérance » en Algérie (1830-1962), Enjeux en soubassement, Alger, El Othmania, 2007, hors pagination.

50 Henry Auxcouteaux de Conty, Algérie-Tunisie, Paris, Administration des Guides Conty, « Guides pratiques Conty », p. 35.

51 Brahim Bahloul, « La Danse en Algérie », dans Les Danses dans le monde arabe ou l'héritage des almées, Djamila Henni-Chebra, Chritian Poché (dir.), Paris, L'Harmattan, 1996, p. 160.

52 Pierre Bourdieu, Abdelmayek Sayad, Le Déracinement, La Crise de l'agriculture traditionnelle en Algérie, Paris, Les Éditions de Minuit, 1964, p. 16.

53 Christelle Taraud, La Prostitution coloniale, op. cit., p. 231.

54 Le Renoncement au voyage évoque le séjour de Gide en Algérie effectué à l'automne 1903. Après avoir été publié partiellement en revue, il l'est intégralement en 1906 dans le recueil Amyntas, qui mêle poésies et écrits autobiographiques sur le Maghreb. Il inclut également les récits de deux autres voyages de Gide en Algérie.

55 André Gide, Le Renoncement au voyage, dans Journal I (1887-1925), édition établie, présentée et annotée par Éric Marty, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1996, p. 365.

56 Franck Laurent, Le Voyage en Algérie, Anthologie de voyageurs français dans l'Algérie coloniale 1830-1930, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 2008, p. 714.

57 André Gide est accompagné par son ami peintre, Paul Laurens.

58 André Gide, Si le grain ne meurt, dans Souvenirs et voyages, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2001, p. 281.

59 Alain Corbin, Les Filles de noce, op. cit., p. 95.

60 Si le grain..., dans Souvenirs et voyages, op. cit., p. 282.

61 Ibid., p. 282-283. Je souligne.

62 Une description d'une danse dans le désert est faite dans l'extrait du Journal intitulé Feuilles de route. Voir dans André Gide, Journal I 1887-1925, édition, établie, présentée et annotée par Éric Marty, Paris, Gallimard, 1996, « Bibliothèque de la Pléiade », p. 229.

63 Si le grain..., dans Souvenirs et voyages, op. cit., p. 283.

64 Ibid., p. 283.

65  Ibid., p. 283.

66 Ibid., p. 284.

67 Ibid., p. 284.

68 Ibid., p. 285.

69 Ibid., p. 285.

70 Jean Delay, La Jeunesse d'André Gide, d'André Walter à André Gide, 1890-1895, Tome 2, Paris, Gallimard, « Vocations », 1957, p. 301.

71 Si le grain..., dans Souvenirs et voyages, op.cit., p. 286. C'est moi qui souligne.

72 Ibid., p. 309-310.

Pour citer cet article



Référence électronique
Patrick AUROUSSEAU, « Le regard porté sur les prostituées en Algérie, un modèle de domination occidental ? L’exemple de l’apparition des « Ouled-Naïl » chez Fromentin, Maupassant et Gide », Viatica [En ligne], Le carnet de voyage : permanence, transformations, légitimation, mis en ligne le 21/03/2018, URL : http://viatica.univ-bpclermont.fr/le-carnet-de-voyage-permanence-transformations-legitimation/varia/le-regard-porte-sur-les-prostituees-en-algerie-un-modele-de-domination-occidental-l-exemple-de-l-apparition-des-ouled-nail-chez

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