Étude comparative des récits de voyage de Marcel et Jane Dieulafoy en Perse

N°5 – Mars 2018
Université de Bourgogne

Étude comparative des récits de voyage de Marcel et Jane Dieulafoy en Perse

 

Cet article propose une étude comparative des textes de Marcel Dieulafoy, L'Art Antique de la Perse : Achéménides, Parthes, Sassanides1 et de Jane Dieulafoy La Perse, la Chaldée et la Susiane2, ayant tous deux pour sujet leur voyage en Perse en 1881-1882 et, plus particulièrement, les fouilles archéologiques menées sur place. Cette double publication des époux devient digne d'intérêt lorsque l'on considère à la fois le faible nombre de récits publiés d'épouses et le cantonnement de ces derniers au seul domaine du ressenti. Les gender studies ont ainsi largement démontré l'évincement officiel des femmes des cercles à haute valeur sociale, esthétique ou scientifique au XIXsiècle : « Les femmes qui publiaient des récits de voyage avaient peu de chances de voir leur livre devenir une œuvre de référence, appréciée pour le sérieux de son contenu, l'exactitude des connaissances qui y étaient rapportées. [...] L'enjeu est ici moins l'existence du récit que sa publication et son appartenance à l'univers savant3 ».

Les Dieulafoy ont souvent été considérés comme un couple précurseur4, se targuant de respecter une certaine idée d'égalité au sein de leur couple. En étudiant les énoncés respectifs de Jane et Marcel portant sur la recherche archéologique lors de leur premier voyage en Perse, nous tenterons de mettre à l'épreuve et d'envisager les limites des divisions sociales et discursives fondées sur le genre. Nous verrons ainsi comment Madame Dieulafoy parvint à se faire un prénom dans le monde littéraire et scientifique tout en valorisant l'image de son époux, quand ce dernier bénéficia du témoignage narratif de sa femme et de sa reconnaissance auprès du grand public. Cet échange discursif constructif qui aida à la réalisation de leurs projets respectifs ne devrait toutefois pas nous inciter à en faire des porte-parole d'un bouleversement sociétal.

Marcel et Jane Dieulafoy5 effectuent un premier voyage en Perse en 1881 afin de vérifier une hypothèse émise par leur ami Eugène Viollet-le-Duc, selon laquelle les croisades et l'architecture orientale auraient été à l'origine de la « révolution » architecturale gothique en France.

La vieille thèse si souvent reprise et cependant peu éclairée des influences de l'art oriental sur l'architecture, l'apport artistique et industriel des croisades dans les créations du Moyen Âge avaient toujours excité la curiosité de mon mari. [...] Marcel était intimement persuadé que la Perse sassanide avait eu une influence prépondérante sur la genèse de l'architecture musulmane et que c'était par l'étude des monuments des Kosroès et des Chapour qu'il faudrait débuter le jour où l'on voudrait substituer à des théories ingénieuses des raisonnements appuyés sur des bases solides6.

De cette question naquit une véritable enquête archéologique comprenant l'étude d'au moins cent dix monuments, chiffre obtenu par le décompte des édifices décrits dans le récit de Jane Dieulafoy, mais qui laisse présager un nombre bien plus élevé encore. Partis en février 1881, ils parcourent pendant quatorze mois près de six mille kilomètres à travers la Perse et la Mésopotamie avant de pénétrer en Susiane. Suse - une des capitales de l'empire perse - est l'un des buts des Dieulafoy ; les connaissances, jadis limitées aux sources grecques et bibliques, ont récemment progressé grâce à la brève exploration effectuée, entre 1851 et 1854, par le Britannique William Kennett Loftus7.

Bien souvent, dans le cadre d'un voyage en couple, il se crée une division thématique et discursive inspirée des codes et convenances sociaux et conditionnant les comportements8. Franck Estelmann illustre l'idée d'une séparation discursive à travers l'exemple du couple Minutoli : le récit de Wolfradine « s'éloigne [de celui] grave et objectivant de son mari, soulignant ainsi le caractère sexué de son écriture9 ».  Monsieur ne prenait donc en charge que le discours scientifique, structurant ses arguments autour de sa problématique de départ et assumant un vocabulaire à la fois pointu et savant qui ne s'adressait qu'à un cercle restreint de lecteurs. Le texte est épuré de toute considération pratique ou circonstancielle, sans toutefois être coupé de l'expérience vécue. Il est en effet nécessaire de noter à quel point l'idée d'avoir l'expérience du terrain était un argument récurrent dans le discours des voyageurs, Marcel Dieulafoy ne faisant pas exception. « Quand on a visité10 les lieux et quand on a pu apprécier les difficultés de tout ordre que durent surmonter les Grecs à leur retour de Perse, on ne peut admettre qu'Alexandre ait commis de gaieté de cœur une pareille folie11 ». L'argument de l'expérience devient dès lors le garant de son autorité scientifique et de sa connaissance approfondie de la Perse et autorise une prise de parole assurée et critique - caractéristique par ailleurs de la personnalité de Marcel Dieulafoy12 : « Ces déplacements de capitales, conséquences des modifications politiques apportées à l'état d'un pays, sont trop dans le caractère du peuple iranien pour surprendre quiconque connaît l'histoire de la Perse13. »

L'épouse14 prenant part au voyage de son mari justifie généralement sa décision par la nécessité de seconder celui qu'elle doit de toute manière « suivre partout où il juge à propos de résider [...]15 ». Il va de soi que l'argument, largement contesté par la société et le mari lui-même, cachait un désir profond de vivre une expérience hors du commun et de quitter une sphère privée empreinte de règles sociales parfois contraires aux aspirations de ces femmes. On tenta bien de raisonner Jane Dieulafoy :

Quelques amis bien intentionnés tentèrent de me détourner d'une expédition au demeurant fort hasardeuse et m'engagèrent vivement à rester au logis. On fit miroiter à mes yeux les plaisirs les plus attrayants. Un jour je rangerais dans des armoires des lessives embaumées, j'inventerais des marmelades et des coulis nouveaux [...]. L'après-midi serait consacré aux sermons du prédicateur à la mode, aux offices de la cathédrale et à ces délicates conversations entre femmes où, après avoir égorgeaillé son prochain, on se délasse en causant toilettes, grossesses et nourrissages. Je sus résister à toutes ces tentations. À cette nouvelle on me traita d'originale [...]. L'heure approchait. De pieuses mains suspendirent à notre cou des scapulaires, des médailles les mieux bénies, des prières contre la mort ; je fermai les malles et nous partîmes16.

Dans le cadre d'une expédition scientifique, le rôle de l'épouse se résume à trois fonctions envers son mari : prouver, embellir, vulgariser. Cette distribution théorique des rôles est cependant à nuancer en fonction des personnalités et des circonstances, qui donnent une dimension supplémentaire et originale à la collaboration entre les deux époux.

Jane Dieulafoy est donc tenue de confirmer l'expérience vécue en contextualisant les recherches effectuées par son époux, en indiquant notamment les difficultés rencontrées lors des étapes, les réticences des habitants à laisser entrer des Faranguis17 dans des lieux saints ou encore l'importance du travail effectué sur place. Elle n'hésite pas non plus à indiquer les échecs essuyés, comme si ces derniers étaient à eux seuls la preuve irréfutable d'une démarche heuristique. Ces quelques exemples montrent une volonté de mettre en avant la confrontation avec l'étranger sous toutes ses formes, le côtoiement des monuments étudiés dans leur contexte d'origine et les sentiments qui entourent les découvertes réalisées.

Jane va par ailleurs souligner la volonté et la force de travail de Marcel et ainsi embellir le personnage de son mari dans son rôle de scientifique. La présentation s'appuie d'abord sur l'image soi-disant renvoyée par les Persans, ces derniers voyant Marcel Dieulafoy comme un oracle, répondant aux questions les plus épineuses qui n'avaient eu pour seules réponses que des explications irrationnelles et superstitieuses :

En reconnaissant du premier coup d'œil l'âge d'une mosquée ou d'un monument, Marcel s'est fait depuis notre entrée en Perse une réputation d'oracle : nous ne sommes pas passés dans une grande ville, nous n'avons pas assisté à une seule réception, sans qu'on lui ait demandé d'expliquer les mouvements des minar djounboun [minarets tremblants]18.

Les connaissances et le savoir-faire de Marcel sont par ailleurs reconnus et soulignés par Jane Dieulafoy elle-même qui n'hésite pas à lui poser des questions19, à le solliciter lorsqu'elle est confrontée à un problème d'ordre scientifique20 et à reconnaître, le cas échéant, l'étendue de son savoir21 tout en concédant ses propres limites22. Elle souligne également à plusieurs reprises la dévotion du scientifique à la tâche qu'il s'était assignée, ce dernier en oubliant même les besoins les plus élémentaires : « Il est grand temps que je revienne à la santé et que je reprenne les rênes du gouvernement. Si je n'y prenais garde, mon pauvre Marcel se laisserait mourir de faim23. » L'éloge, flatteur, n'en est pourtant pas moins vrai si l'on en croit une des photographies prises lors de leur second voyage, à Suse, entre 1884 et 1886. Marcel y apparaît les traits tirés, amaigri et presque méconnaissable24.

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FIg. 1 Marcel, méconnaissable, pendant les fouilles de Suse (1884-1886), après plusieurs mois de chantier. Ève et Jean Gran-Aymeric, Jane Dieulafoy, Une vie d'homme, Paris, Perrin, 1991, DR. 

En outre, l'échange intellectuel et textuel entre les deux époux devait, d'une certaine manière, profiter à Marcel Dieulafoy qui allait bénéficier d'un plus large public à travers les vulgarisations de son épouse car « les récits des voyageuses sont souvent diffusés dans la presse périodique, ce qui leur permet d'atteindre un vaste public25 ».

La position de témoin oculaire qu'occupe ainsi Jane Dieulafoy ne va toutefois pas sans soulever des questions quant à son implication dans la mission. Soulignons en effet que les voyageurs avaient tendance à occulter, voire à nier, la présence et l'aide, parfois vitale, apportée par leur épouse durant leur expédition26. Charles de Freycinet, Charles Beck-Bernard, ou encore Paul Bonnetain ont supprimé toute indication de la présence de leur femme à leur côté, alors que Charles Eugène De Ujfalvy et Ernest Chantre ne les citent que rarement. La crainte d'une dépréciation de leurs travaux par les différents instituts scientifiques, si d'aventure le nom d'une femme eut été accolé, officiellement ou non, les a sans doute incités à occulter un pan du voyage. Dans ce contexte, il faut reconnaître l'honnêteté intellectuelle de Marcel Dieulafoy, « qui aurait pu se montrer inquiet des conséquences néfastes pour sa carrière de l'attitude de sa femme. Membre respectable et honoré d'une académie où le féminisme n'avait certes pas bonne presse, il a ce grand mérite de ne pas renier l'égalité où Jane et lui se tiennent fermement27 ». Pourtant, malgré les rapports d'égalité assumés, son image d'homme de science et d'homme tout court fut mise à mal par certains journaux satiriques28.  

Si, dans L'Art antique de la Perse, il ne mentionne pas sa collaboratrice29 dans le corps de son texte, il va en revanche la mettre en scène dans les planches sélectionnées à la fin de chacun de ses ouvrages. Aux mentions « photographies faites par J. Dieulafoy » succèdent les clichés où Jane Dieulafoy pose devant l'objectif, comme lors d'une visite à l'Atech-Ga30 de Nakhchè-Roustem31 (figure 2) où, coiffée de son célèbre casque blanc, elle semble mesurer l'une des strates de l'édifice. Le visage légèrement tourné, le sourire esquissé laissent penser qu'elle avait connaissance de la présence de l'objectif, d'autant plus que le daguerréotype nécessitait un temps de pause assez long. L'importance de Jane Dieulafoy proportionnellement à la taille de la photographie fait naître un doute sur le sujet du cliché, à savoir le monument, la jeune femme ou son implication dans le travail effectué.

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Fig. 2 Atech-Ga de Nakhchè-Roustem. Marcel Dieulafoy, L'Art antique de la Perse, Troisième partie, La sculpture persépolitaine, Paris, Morel-Des Fossez, 1885, planche V. 
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Il en va de même du cliché représentant la volée droite de l'escalier du palais de Darius32 (figure 3) dont les ruines contrastent avec le personnage bien présent de la voyageuse, arme sur l'épaule et regard résolument tourné vers l'objectif.

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FIg. 3 Volée droite de l'escalier du palais de Darius. Marcel Dieulafoy, L'Art antique de la Perse, Deuxième partie, Monuments de Persépolis, Paris, Des Fossez, 1884, planche XV.  Permalien : http://bibliotheque-numerique.inha.fr/idurl/1/7102 ;
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Une dernière photographie, la nécropole de Nakhchè Roustem33 (figure 4), laisse apparaître une silhouette qui, si on l'agrandit, ne permet pas non plus de douter de son identité.

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Fig. 4 Nécropole de Nakhchè Roustem. Marcel Dieulafoy, L'Art antique de la Perse, Troisième partie, La sculpture persépolitaine, Paris, Morel-Des Fossez, 1885, planche I. Permalien : http://bibliotheque-numerique.inha.fr/idurl/1/7103 
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L'appareil photographique, son maniement et son transport, étaient à la charge de Jane et la reconnaissance de son engagement est passée en partie par ce rôle. Sa présence sur les photographies utilisées par son mari pour illustrer son travail est une forme de reconnaissance mais participe également de la mise en scène alimentant l'image si particulière du couple. 

Jane Dieulafoy, tout en respectant les hiérarchies sociales et diplomatiques inculquées par une éducation conservatrice, a voulu faire de ce voyage un tremplin dans sa vie sociale et littéraire. L'originalité du voyage, une émotion particulière34 ou - et c'est plus vraisemblable - une certaine maturité personnelle et intellectuelle et une proposition de publication faite par Le Tour du Monde, semblent avoir été des éléments déclencheurs dans la décision d'écrire. Jane Dieulafoy avait déjà en effet parcouru de nombreux pays, tels que le Maroc, l'Espagne, l'Égypte, aux côtés de son époux, sans jamais avoir écrit la moindre relation de voyage.

Dès ses premières publications, la voyageuse signe « Jane Dieulafoy », anglicisant ainsi son prénom de naissance, Jeanne. A-t-elle cherché, par ce biais, à s'inscrire dans la lignée des voyageuses anglaises, bien plus nombreuses à l'époque35 et, par là-même, à légitimer son statut de femme voyageuse ? Les obstacles sociaux dressés sur la route d'une voyageuse ou écrivain féminin restaient néanmoins suffisamment nombreux et importants pour faire surgir chez une personnalité comme Jane Dieulafoy un besoin de reconnaissance et de légitimité. La Perse, la Chaldée et la Susiane possède ceci de particulier qu'il oscille entre éloge du scientifique et éviction grammaticale du mari, au point parfois de fausser la sémantique du texte. À de nombreuses reprises, en effet, le pronom personnel « nous » cède la place à un « je » comme si la narratrice craignait constamment de se noyer dans le pluriel. Dans le cadre du discours scientifique - et particulièrement dans ce genre de discours -, Jane Dieulafoy va laisser planer le doute sur l'identité de l'énonciateur ou reprendre à son compte les différentes explications de son mari. Ainsi, le 30 septembre 1881, elle annonce avec entrain : « Ce matin, découragement, fatigue, mauvaise humeur se sont évanouis ; je puis me remettre au travail avec ardeur et retourner aux ruines36. » L'absence discursive de Marcel Dieulafoy est renforcée par le discours tenu quelques paragraphes plus loin par la narratrice alors qu'elle observe un monument aux alentours de Deh No : « À n'en pas douter, nous sommes en présence des ruines d'un monument funéraire [...]. Descendons dans la plaine : l'examen de pierres amoncelées que domine une colonne encore debout nous fournira peut-être des renseignements sur l'âge de ces constructions. Nous nous approchons37. » L'ambiguïté sémantique du pronom personnel « nous », pouvant faire référence à Jane et Marcel Dieulafoy, ou à Jane Dieulafoy et son lecteur, met quoi qu'il en soit en valeur la narratrice qui semble décider du déroulement de l'examen architectural. Elle observe, analyse, cherche des indices. Or, une lecture élargie des pages relatives aux monuments de Deh No38 - pour ne prendre que cet exemple - laisse apparaître une correspondance au mot près avec le texte de Marcel Dieulafoy39 ; Jane Dieulafoy a simplement agrémenté le discours scientifique des circonstances de son élaboration. Les assertions introduites par : « À n'en pas douter », « Évidemment », « Je remarque que » sont autant d'analyses certifiées par Marcel Dieulafoy au préalable. Ajoutons enfin que le plan de la mosquée d'Amrou et celui de la Mastched Chah40, réalisés par Marcel Dieulafoy et reproduits dans La Perse, la Chaldée et la Susiane, sont presque les seuls de l'ouvrage à ne pas être suivis d'une légende indiquant l'auteur du plan et/ou son lithographe.  

Ce plagiat consenti ne doit pas faire oublier l'implication intellectuelle et physique de la voyageuse ; l'éducation classique qu'elle a reçue et son apprentissage aux côtés de Marcel lui ont permis d'intégrer les notions et concepts de l'archéologie, mais aussi de l'histoire, et de saisir les finesses politiques et culturelles du pays41. Ajoutons par ailleurs l'immense privilège offert aux voyageuses d'entrer dans les harems et autres lieux réservés aux femmes, qui les pousse bien souvent à entreprendre une réflexion sur la condition féminine dans les pays visités42. L'ouvrage de Jane Dieulafoy Parysatis43, récompensé par l'Académie française, est un réemploi significatif des connaissances acquises sur le terrain. Les détails sont précis, les décors issus d'une observation minutieuse, la description des rites religieux et royaux fut élaborée en se fondant sur différentes lectures d'historiens et les critiques ne se sont pas trompés en déclarant de Parysatis : « Mais l'intérêt est plutôt dans la reconstitution des mœurs et des coutumes, fort extraordinaires pour nous, de ces âges lointains. Madame Dieulafoy en parle avec sérénité, en personne qui a vécu dans l'intimité de ces ombres, et pour qui ces temps fabuleux n'ont plus de secret44. »

Savoir, récompenses et célébrité ne sont cependant pas, pour Jane Dieulafoy, des leviers en vue d'une quelconque « conquête d'émancipation45 » ou d'une revendication féministe. Elle s'est en effet toujours considérée comme une exception et n'a jamais cherché à faire de sa vie un exemple. Son travestissement et son statut d'écrivain et d'archéologue, même s'ils pouvaient émouvoir certains « esprits retardataires46 », ne remettaient pas en cause le système patriarcal qu'elle défendait par ailleurs. Son investissement, s'il lui a permis autonomie et célébrité, s'ancrait surtout dans un projet de grandeur nationale et de rayonnement de la France. Comme le montre l'analyse de Natascha Ueckmann, chez Jane Dieulafoy, « l'appartenance culturelle domine sur l'appartenance de genre47 ».

        

Les textes de Marcel et Jane Dieulafoy représentent plus qu'un simple changement de point de vue sur un même voyage ; ils laissent apparaître une intertextualité riche et constructive, motivée par une certaine admiration ou reconnaissance. Ce fonctionnement vertueux aurait toutefois pu s'avérer périlleux pour les deux voyageurs, qui, par l'association du conjoint, perdaient une partie de leur crédibilité. Nous ne sommes plus dans un rapport de subordination ou de faire-valoir, mais dans un échange, dans lequel Jane approfondira son savoir scientifique et se l'appropriera, alors que Marcel bénéficiera d'une reconnaissance plus étendue. L'étude du couple Franz Liszt et Marie d'Agoult avait déjà montré comment le voyage permettait à chaque membre du couple de mieux maîtriser sa propre vie48.

En outre, l'œuvre de Marcel, ancrée dans une période donnée et dans une vision scientifique précise et déjà, à l'époque, contestée, était finalement faite pour être dépassée, réenvisagée, voire oubliée, si le récit de voyage de son épouse, plus intemporel par l'intérêt qu'elle porte aux relations humaines, n'avait pas été étudié à plusieurs reprises ces dernières décennies. Ironie de l'histoire qui voit de prestigieux ouvrages scientifiques céder la place à des œuvres considérées comme mineures et grand public et qui redonne aux « petites mains » de la science qu'étaient certaines femmes un rôle de gardiennes du souvenir. 

Enfin, l'apparente modernité du couple à travers le travestissement ou le rôle prépondérant donné à l'épouse, se heurte certes aux réticences de la société de l'époque, mais aussi aux limites mêmes des deux protagonistes qui ont toujours soutenu un discours patriarcal.

 

1 Marcel Dieulafoy, L'Art antique de la Perse : Achéménides, Parthes, Sassanides, 5 volumes, Paris, Librairie centrale d'architecture, 1884.

2 Jane Dieulafoy, La Perse, la Chaldée et la Susiane, Paris, Hachette, 1887.

3 Sylvain Venayre, « Au-delà du baobab de Mme Livingston. Réflexions sur le genre du voyage dans la France du XIXe siècle », dans le dossier « Voyageuses » coordonné par Rebecca Rogers et Françoise Thébaud, Clio, no 28, 2008, p. 102.

4 « Jane et Marcel, vous ne faites qu'un » disait Camille Saint-Saëns dans une lettre à Jane, cité par Ève Gran-Aymeric, « Jane Dieulafoy », Dictionnaire des Orientalistes de langue française, Paris, Karthala, 2012, p. 325.

5 Diplômé de l'École des Ponts et Chaussées, Marcel Dieulafoy (1844-1920) débute sa carrière à Aumale en Algérie. Il épouse Jeanne Magre (1851-1916) en mai 1870. La déclaration de guerre entre la France et la Prusse a conduit Marcel à s'engager comme volontaire et à diriger les troupes du camp de Nevers. Les femmes étant interdites dans les rangs de l'armée, ce que Jane Dieulafoy dénoncera une grande partie de sa vie, cette dernière prend l'habit de franc-tireur et accompagne son époux. Après la guerre, Marcel Dieulafoy est affecté au service de la voirie à Toulouse jusqu'en 1875 puis devient architecte des monuments historiques. Après différents voyages en Égypte et au Maroc, il demande un congé pour se consacrer pleinement à ses projets archéologiques. C'est ainsi qu'en février 1881, Marcel et Jane Dieulafoy embarquent pour la Perse, le voyage durera jusqu'en avril 1882. Deux campagnes de fouilles s'ensuivront, exclusivement réservées au site de Suse, et dont les découvertes seront exposées au Louvre en 1888 à grands renforts médiatiques. On compte, parmi les découvertes des Dieulafoy, la Frise des Archers ou encore la Frise des Lions. Marcel Dieulafoy sera élu à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres alors que Jane Dieulafoy investit une carrière littéraire dont les grands titres restent La Perse, la Chaldée et la Susiane (1887), Parysatis (1890), Volontaire (1892), Rose d'Hatra (1893)... En septembre 1914, Marcel rejoint son affectation au Maroc où Jane et lui dirigeront la construction d'un dispensaire et entameront des fouilles à Yakub el-Mansour. Mais Jane contracte une dysenterie qui nécessitera son rapatriement en France où elle décèdera en 1916. Marcel est alors engagé volontaire pour le front du Nord. Il meurt en 1920 à Paris.

6 Jane Dieulafoy, La Perse, la Chaldée et la Susiane, op. cit., p. 1.

7 William Kennett Loftus (1820-1858), géologiste, naturaliste, explorateur et archéologue anglais, il découvrit notamment l'ancienne cité sumérienne d'Uruk en 1849. Envoyé en 1851 en Perse pour le compte du British Museum, on lui attribue la découverte de l'Apadana [salle du trône] de Suse.

8 Bénédicte Monicat, Itinéraires de l'écriture au féminin, Voyageuses du 19e siècle, Amsterdam-Atlanta, Rodopi, 1996. Margot Irvine, Pour suivre un époux, Les récits de voyages des couples au XIXe siècle, Québec, Éditions Nota bene, 2008.

9 Franck Estelmann, « Égypte savante, Égypte pittoresque : parcours d'un couple en voyage à l'époque romantique (Wolfradine et Heinrich de Minutoli) », dans Voyageuses européennes au XIXe siècle, Frank Estelmann, Sarga Moussa et Friedrich Wolfzettel (dir.), Paris, PUPS, 2012, p. 223-240.

10 C'est nous qui soulignons.

11 Marcel Dieulafoy, L'Art antique de la Perse, Première partie, Monuments de la vallée du Polvar-Roud, Paris, Librairie Centrale d'Architecture, 1884, p. 8.

12 « Dieulafoy porta, dans tous ses travaux, le tempérament du mathématicien, habitué à des vérités démontrées ou démontrables. Il affirmait volontiers et se montrait plein de confiance dans les théories qu'il s'était faites. Montesquieu lui eût appliqué son néologisme de décisionnaire ». Salomon Reinach, « Nouvelles archéologiques et correspondance. Marcel Dieulafoy », Revue archéologique, 1er semestre 1920, p. 363-364.

13 Marcel Dieulafoy, L'Art antique de la Perse, Première partie, op. cit., p. 8.

14 L'étude genrée à travers le partage discursif est tout à fait à propos dans le cadre de deux récits d'époux voyageant ensemble ; elle devient plus discutable lorsque le ou la voyageur(se) part et écrit seul(e).

15 CODE NAPOLÉON, Édition originale et seule officielle, Titre V, Du mariage, chapitre VI, « Des droits et des devoirs respectifs des époux », Article 214, Paris, Imprimerie Impériale, 1807, p. 55-56.

16 Jane Dieulafoy, La Perse, la Chaldée et la Susiane, relation de voyage, Paris, Hachette, 1887, p. 2 et 5.

17 Forme persane du mot « franc » et signifiant, dans ce contexte, « Européen ».

18 Jane Dieulafoy, « La Perse, la Chaldée, la Susiane », Le Tour du Monde, Nouveau Journal des voyages, Édouard Charton (éd.), Tome XLVI, 1883/2, p. 155.

19 « Sommes-nous sur les ruines d'un temple ou d'un tombeau ? dis-je à Marcel après avoir passé une bonne partie de la journée à relever exactement le plan de la construction. » Jane Dieulafoy, « La Perse, la Chaldée, la Susiane », Le Tour du Monde, Nouveau Journal des voyages, Tome XLVII, 1884/1, p. 197.

20 « Je cours chercher mon mari et ses crayons. » Jane Dieulafoy, « La Perse, la Chaldée, la Susiane », Le Tour du Monde, Nouveau Journal des voyages, Tome XLV, 1883/1, p. 33.

21 « De l'avis de Marcel on ne doit pas voir dans cette figure portant les attributs des divinités adorées par les peuples voisins de l'Iran le génie tutélaire de Cyrus, mais le portrait du roi lui-même ». Jane Dieulafoy, « La Perse, la Chaldée, la Susiane », Le Tour du Monde, Nouveau Journal des voyages, Tome XLVII, 1884/1, p. 198.

22 « Marcel veut bien convenir que je sais lever exactement un plan par terre, tout en assurant cependant que de sérieuses études me sont encore nécessaires pour dessiner convenablement une élévation et surtout une coupe. » Jane Dieulafoy, « La Perse, la Chaldée, la Susiane », Le Tour du Monde, Nouveau Journal des voyages, Tome XLVI, 1883/2, p. 94.

23 Jane Dieulafoy, « La Perse, la Chaldée, la Susiane », Le Tour du Monde, Nouveau Journal des voyages, Tome LI, 1886/1, p. 70.

24 Ève et Jean Gran-Aymeric, Jane Dieulafoy, Une vie d'homme, Paris, Perrin, 1991.

25 Margot Irvine, Pour suivre un époux, Les récits de voyages des couples au XIXe siècle, op. cit., p. 138.

26 Ibid., p. 102-104.

27 Ève et Jean Gran-Aymeric, Jane Dieulafoy, Une vie d'homme, op. cit, p. 238. Citons également Auguste Choisy annonçant une exposition des Dieulafoy au Louvre : « M. Dieulafoy fut aidé, soutenu par une précieuse et vraiment touchante collaboration : Mme Dieulafoy s'est résolument associée à l'œuvre ». Auguste Choisy, Les Fouilles de Suse et l'Art antique de la Perse, Paris, Lévy, 1887, p. 3.

28 Par exemple, « Monsieur et Madame Dieulafoy, Les Toulousains de Paris », L'Assiette au beurre, 19 août 1905.

29 « Une collaboratrice eût été une si grande gêne ! » s'est-elle un jour écriée. Ève et Jean Gran-Aymeric, Jane Dieulafoy, Une vie d'homme, op. cit., p. 51.

30 Autel du feu dans la religion mazdéenne.

31 Marcel Dieulafoy, L'Art antique de la Perse, Troisième partie, La sculpture persépolitaine, Paris, Morel-Des Fossez, 1885, planche V.

32 Marcel Dieulafoy, L'Art antique de la Perse, op. cit., Deuxième partie, Monuments de Persépolis, 1884, planche XV.

33 Marcel Dieulafoy, L'Art antique de la Perse, op. cit., Troisième partie, La sculpture persépolitaine, 1885, planche I.

34 « C'est suscitée, stimulée par tant d'expériences inédites, de découvertes quotidiennes cumulées, que Jane se met à écrire ». Ève et Jean Gran-Aymeric, Jane Dieulafoy, op. cit., p. 83.

35 « Dans tous les livres, l'Autrichienne Ida Pfeiffer, la Hollandaise Alexine Tinné, bientôt la Russe Lydia Paschkov côtoyaient des voyageuses qui, pour la plupart, étaient anglaises, depuis Mary Montagu jusqu'à Marianne North en passant par Hesther Stanhope, Anna Brassey, Isabella Bird, Mary Barker, Anna Blunt ou Isabel Burton, et en attendant Mary Kingsley. » Sylvain Venayre, « Au-delà du baobab de Mme Livingston. Réflexions sur le genre du voyage dans la France du XIXe siècle », art. cit., p. 100. 

36 Jane Dieulafoy, « La Perse, la Chaldée, la Susiane », Le Tour du Monde, Nouveau Journal des voyages, Tome XLVII, 1884/1, p. 196.

37 Id., p. 196-197.

38 Id., p. 196-198.

39 Marcel Dieulafoy, L'Art antique de la Perse, Première partie, Monuments de la vallée du Polvar-Roud, Paris, Librairie Centrale d'Architecture, 1884, p. 15-17 ; p. 30-34.

40Jane Dieulafoy, « La Perse, la Chaldée, la Susiane », art. cit., p. 154-155.

41 Par leur présence au sein d'une mission scientifique, par les menus travaux dont elles doivent se charger, mais aussi par leur observation et leur intérêt soutenus, les voyageuses acquièrent et approfondissent des connaissances au point parfois de dépasser le maître. Marie Dronsart décrivait Lady Brassey en ces termes : « Très intelligente, infatigable à l'étude, elle devint presque aussi experte que lui [son mari] ès sciences nautiques. Souvent ses calculs pendant une traversée, faits simplement de tête, surprirent le capitaine par une exactitude parfaite. » Marie Dronsart, Les Grandes Voyageuses, Paris, Hachette, 1904, p. 162.

42 Friedrich Wolfzettel, « Récit de voyage et écriture féminine », dans Voyageuses européennes au XIXe siècle, op. cit., p. 19-36.

43 Jane Dieulafoy, Parysatis, Paris, Alphonse Lemerre, 1890.

44 Paul Ginisti, L'Année littéraire, sixième année, 1890, Paris, Bibliothèque Charpentier, 1891, p. 145-146.

45 Natascha Ueckmann, « Voyage en couple et déguisement masculin. Jane Dieulafoy (1851-1916) », dans Voyageuses européennes au XIXe siècle, op. cit., p. 107.

46 Expression utilisée par Richard Cortambert, cité par Sylvain Venayre, « Au-delà du baobab de Mme Livingston. Réflexions sur le genre du voyage dans la France du XIXe siècle », art. cit., p. 103. 

47 Natascha Ueckmann, « Voyage en couple et déguisement masculin. Jane Dieulafoy (1851-1916) », dans Voyageuses européennes au XIXe siècle, op. cit., p. 108.

48 Nicolas Bourguinat, « Franz Liszt et Marie d'Agoult sur les routes de Suisse en 1835 : un voyage d'un autre genre », dans Le Voyage au féminin. Perspectives historiques et littéraires (18e-20e siècles), Nicolas Bourguinat (dir.), Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 2008, p. 37-53.

Pour citer cet article



Référence électronique
Fanny VAUCHER, « Étude comparative des récits de voyage de Marcel et Jane Dieulafoy en Perse », Viatica [En ligne], Le carnet de voyage : permanence, transformations, légitimation, mis en ligne le 20/03/2018, URL : http://viatica.univ-bpclermont.fr/le-carnet-de-voyage-permanence-transformations-legitimation/varia/etude-comparative-des-recits-de-voyage-de-marcel-et-jane-dieulafoy-en-perse

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