Lire deux carnets de voyage du XXe siècle : Michel Vieuchange et Raymond Maufrais

N°5 – Mars 2018
CSLF, Université Paris Nanterre

Lire deux carnets de voyage du XXe siècle : Michel Vieuchange et Raymond Maufrais

 

Depuis quand et pourquoi publie-t-on des carnets de voyage ? Au XXe siècle, en France, la réponse semble évidente : en raison de la notoriété de leur auteur, qui seule suscite l'intérêt des éditeurs pour des documents a priori non élaborés d'un point de vue littéraire, mais qui ont de la légitimité à être publiés, compte tenu de la personnalité de leur auteur. C'est ce qui s'est produit pour Gide, le directeur de la prestigieuse NRF, dont les journaux de son voyage au Congo et au Tchad ont été publiés par Gallimard en 1927 et 19281. D'une certaine manière, c'est le cas aussi pour Michel Leiris, dont les carnets de route sont publiés par le même Gallimard en 1934 sous le titre L'Afrique fantôme2. Certes, le livre qui consacrera la réputation littéraire de Leiris, L'Âge d'homme, ne paraît que 5 ans plus tard, en 1939, pareillement publié par Gallimard. Mais déjà en 1934 Leiris n'était plus tout à fait un inconnu dans le petit monde de la République des lettres : c'était l'exemple type d'un intellectuel participant de l'aventure du surréalisme et des avant-gardes artistiques, appartenant à une micro-communauté appelée à renouveler de fond en comble le paysage littéraire dominant, et, à ce titre, parfaitement introduit auprès des milieux de l'édition attentifs à capter ces goûts nouveaux. S'y ajoutent des raisons qui tiennent à l'esprit du temps. Les années trente représentent un tournant dans l'histoire de la France coloniale, un moment de bascule, marqué par de nombreux témoignages, qui, s'ils ne sont pas encore à proprement parler anticolonialistes, n'en attirent pas moins l'attention sur les aspects les plus cruels du système colonial : le célèbre reportage d'Albert Londres suit de deux ans le témoignage de Gide (Terre d'ébène est publié en 1929 par Albin Michel) et on sait que même Voyage au bout de la nuit, paru en  1932, a pu être lu à l'époque dans un sens anticolonialiste.

Mais il existe bien d'autres façons d'accéder à la notoriété, comme le montre l'exemple de Michel Vieuchange (1904-1930) et de Raymond Maufrais (1926-1950), deux jeunes aventuriers du XXe siècle bien oubliés aujourd'hui mais qui ont eu leur moment de célébrité, tous deux ayant disparu tragiquement à la suite d'un raid mené dans des conditions extrêmes, Michel Vieuchange en 1930, dans le sud-ouest marocain, et Raymond Maufrais en 1950, dans la forêt guyanaise. Et c'est précisément l'émotion de leur disparition, amplement relatée par les médias de l'époque, qui explique que leurs carnets de route aient été publiés peu de temps après l'annonce de leur mort : celui de Vieuchange paraît en 1932 chez Plon sous le titre Smara, chez les dissidents du Sud marocain et du Rio de Oro3, et celui de Maufrais est publié par Julliard en 1952 sous le titre Aventures en Guyane. Journal d'un explorateur disparu. Ironie du sort : le même éditeur, Julliard, qui en 1947 avait refusé à Maufrais la publication de son récit au sujet d'une expédition au Mato Grosso à laquelle il avait participé, décidera du coup de le publier également, sous le titre Aventures au Mato-Grosso4. Entre-temps, il est vrai, la presse nationale et internationale de l'époque avait tellement parlé de lui que le moindre de ses textes était devenu « bankable », comme on dirait aujourd'hui.

Il faut dire que dans le cas de Vieuchange et de Maufrais tous les ingrédients d'une belle et tragique histoire comme les aiment les médias sont réunis, à une époque (1930 et 1950) où les récits d'exploration restent très populaires. Pour Vieuchange, parti à pied à travers le Sahara marocain, déguisé en femme, pour être le premier Européen à pénétrer dans la cité interdite de Smara, l'histoire réveillait les souvenirs d'un René Caillé à Tombouctou, ou celle d'un Francis Richard Burton à La Mecque - et le fait qu'il soit mort à Agadir quelques jours après la réalisation de son exploit, à 26 ans, ajoutait encore au pathétique. La préface donnée par Claudel à son carnet apporta un retentissement de plus et ne fit pas peu pour faire des carnets de Vieuchange un livre culte5.

Quant à Maufrais, qui avait disparu en  1950 dans la forêt guyanaise, où il projetait de relier la Guyane française au Brésil en traversant un espace inexploré (le massif des Tumuc-Humac), il y avait le mystère de sa disparition (son corps n'a jamais été retrouvé, malgré les nombreuses expéditions montées par les autorités françaises) mais aussi le caractère éminemment romanesque de la découverte de ses carnets, qu'il avait abandonnés avec ses bagages dans son dernier campement, et qui furent miraculeusement retrouvés par un Indien quelques semaines après sa disparition. Si l'on ajoute qu'il avait 23 ans, qu'il avait été un héros de la Résistance (croix de guerre à 17 ans), on comprend que son histoire ait passionnément intéressé les médias de l'époque. D'autant plus que cette histoire redoubla d'intérêt lorsque les mêmes médias se firent l'écho des recherches du père, Edgar Maufrais, qui durant des années n'avait jamais voulu croire à la mort de son fils et s'était lancé dans de multiples expéditions en Guyane dans l'espoir de le retrouver, en vain. Et c'est d'ailleurs le même éditeur, Julliard, qui après avoir publié les carnets retrouvés du fils en 1952 publiera le récit que fit le père de ses expéditions successives : À la recherche de mon fils paraîtra en 19566.

Les raisons pour lesquelles ces deux carnets de route sont devenus des objets éditoriaux, considérés comme étant dignes d'être lus au même titre que des récits conçus et rédigés dans ce but, sont donc totalement circonstancielles. Si Vieuchange et Maufrais envisageaient peut-être d'extraire de leurs notes la matière d'un livre futur7, il reste que leurs carnets n'étaient pas destinés à être lus - en tout cas pas par le public et pas sous cette forme. Ce qui invite à se poser la double question des vrais destinataires de ces carnets et de la manière dont il faut les lire : au-delà de l'émotion médiatique et de la volonté de garder la trace d'une expérience humaine hors du commun, y a-t-il un intérêt autre que documentaire à les lire ? Peut-on lire un carnet de voyage de la même façon qu'on lit un texte littéraire ? C'est cette question plus générale qui me semble posée à travers le cas singulier des carnets de Vieuchange et de Maufrais.

Le destinataire des carnets

À qui donc Vieuchange et Maufrais destinaient-ils leurs carnets ? On dira d'abord à eux-mêmes, conformément à la pratique des diaristes, puisque leur carnet prend la forme d'un journal, relatant jour par jour - et même, parfois, heure par heure dans le cas de Vieuchange - ce qu'ils ont vécu durant leur équipée. Le journal de Vieuchange commence le 11 septembre 1930, lorsque sa petite caravane quitte Agadir et s'enfonce dans le désert marocain, et s'arrête le 13 novembre 1930, durant la marche de retour depuis Smara, qu'il a atteint le 1er novembre. Ses dernières notes, datées du 13 novembre, évoquent précisément l'accès d'entérite qui entraînera sa mort survenue le 29 novembre suivant. Le carnet de Maufrais comprend 130 entrées journalières et couvre une période de 141 jours, qui va du 7 juin 1949, au moment de son départ en bateau pour Cayenne, jusqu'au 13 janvier 1950, jour où Maufrais, qui a atteint la rivière Canopi au cœur de la forêt guyanaise, se trouve dans un tel état d'épuisement qu'il décide d'abandonner son campement pour tenter de rejoindre un village distant de 75 km, qu'il n'atteindra jamais.

Ces deux carnets de route ont aussi une fonction de journal intime, spécialement chez Maufrais, durant les derniers jours de son expédition, quand il se retrouve absolument seul sous l'emprise de la forêt guyanaise et de ses multiples formes de vie. On le voit s'adressant à lui-même, pour s'admonester, ou s'encourager, ou tenter de trouver, en les couchant sur le papier, des réponses à ses interrogations. Cette fonction de soliloque apparaît surtout dans des moments de confinement, dans la jungle, bien sûr, mais aussi à Cayenne, quand il est dans l'attente du départ, et comme dans tout journal intime on retrouve les interrogations sur soi-même. Le « Qui suis-je ? » des diaristes résonne ainsi drôlement chez Maufrais : « Qui pense dans mon crâne ? » (AG, 34). Maufrais est d'ailleurs parfaitement conscient de ce « bavardage » intime et, conformément à un topos du genre diaristique, il note lui-même : « C'est curieux ce que l'on peut raconter de choses inutiles dans un journal intime. Si tout devait être publié ce serait barbant... » (AG, 51).

Mais on aurait tort de ne retenir que cette dimension solipsiste. En réalité les carnets de Maufrais comme ceux de Vieuchange doivent se lire comme le médium d'une communication orientée vers des destinataires précis. Chez Maufrais, les destinataires sont très clairement ses parents, qu'il évoque très souvent à la 3e personne, ou qu'il apostrophe directement. Ses dernières notes leur sont d'ailleurs destinées : « Ce cahier est à vous, je l'ai écrit pensant à vous et je vous le remettrai bientôt » (AG, 279). Il y a ainsi de nombreux passages, très émouvants quand on connaît l'issue de son parcours, où certaines particularités de son environnement en forêt, les odeurs en particulier, lui font revenir en mémoire des instants de bien-être vécus dans le foyer familial. Le mot « cafard », par exemple, qui revient très souvent dans ses notes prises à la nuit tombante, déclenche invariablement des « flashes » mémoriels où son père et sa mère occupent la première place. On trouve également, dans les moments les plus difficiles, spécialement durant la dernière phase de son parcours, où Maufrais se trouve absolument seul dans la forêt tropicale8, et dans un état physique proche de l'épuisement, de brusques remontées de son identité chrétienne, qui se traduisent par des invocations à Dieu, et par des prières. Maufrais signale même qu'avant d'affronter chaque obstacle - les redoutables rapides à franchir - il se signe (AG, 159).

La psychiatre Catherine Reverzy9 remarquait à quel point il est vital, pour les adeptes de l'extrême perdus à l'autre bout du monde, de se relier aux autres, amis, famille, proches, à travers des modes de communication à distance tels que contacts radios, e-mails, notes inscrites dans des journaux de bord ou enregistrées sur des magnétophones ou des vidéos. Elle y voyait une manière de rétablir le contact avec leur « base affective », absolument décisive pour conserver la confiance en soi et l'énergie nécessaire pour aller de l'avant, spécialement dans les moments les plus critiques. C'est exactement ce besoin de se reconnecter à une « base affective » qui se trouve verbalisé dans les carnets de Maufrais ; il note ainsi :

En moi se disputent ce besoin constant d'affection, de solitude et en même temps du risque de l'aventure. Personne pour me tendre la main, m'encourager pour me sourire ; je monologue, je m'injurie, il faut sortir de ces rêves et de cette inertie... foncer. (AG, 210)

Et il apporte lui-même la preuve a contrario de cette fonction vitale de lien que permet la pratique du journal quand il constate : « Mauvais signe ; je n'ai plus envie d'écrire » (AG, 220). Continuer à tenir son journal est précisément un signe de santé mentale, le signe qu'on est encore pleinement soi-même, c'est-à-dire relié à des proches, et qu'on résiste ainsi à l'emprise d'un environnement hostile.

Les parents de Vieuchange sont également très présents dans ses carnets, ainsi que son amie Jeannie, mais c'est surtout à son frère qu'il s'adresse, de manière répétée et insistante. Il faut préciser que Michel Vieuchange a projeté, préparé et réalisé son raid vers Smara en concertation étroite avec son frère Jean, de deux ans son cadet, de qui il se sentait très proche, et qui l'a accompagné au Maroc : son frère se trouve en retrait, il assure la base arrière, comme on dirait aujourd'hui, c'est à lui que Michel Vieuchange fait passer des messages, par exemple lorsque ses guides, en négociation avec des chefs de tribus locaux, réclament plus d'argent, c'est à lui qu'il adresse ses demandes d'argent, de médicaments ou de denrées alimentaires, et c'est donc lui le tout premier destinataire et même le dépositaire des carnets de Vieuchange, puisque celui-ci, au fur et à mesure de son parcours, laisse à son intention ses notes déjà prises ainsi que ses films photographiques, lors d'étapes convenues entre eux et où Jean pourra les récupérer. Cette précaution, destinée à préserver la trace de son raid au cas où il aurait été enlevé et séquestré, témoigne de l'importance que Vieuchange lui attribuait, elle témoigne aussi du rôle primordial que joue son frère : à la différence de Maufrais, qui se trouve seul et réduit à lui-même en pleine forêt tropicale, à des milliers de kilomètres de ses proches, Vieuchange, lui, sait que malgré les kilomètres de désert qui le séparent de son frère resté en arrière, celui-ci est là, quelque part, prêt à intervenir en cas d'incident. Mieux : dans ses notations journalières Vieuchange ne fait pas que s'adresser à son frère, il l'associe complètement à son raid, utilisant souvent le pronom « nous ». Il faut rappeler ici l'étrange mythologie de l'action qui anime Michel Vieuchange - et qu'il a fait partager à son frère, étant convaincu que seul l'abandon entier de soi-même à un acte pur permet d'accomplir l'absolu enfermé dans cet acte et de s'accomplir soi-même. Ce qui explique qu'il puisse avoir cette bizarre formule, lorsqu'il évoque la joie ressentie durant les étapes, pendant qu'il rédige ses notes sur son carnet : « Tout cela pour accomplir un acte de nous » (SM, 146), comme si les deux frères étaient réunis par un fil invisible, comme si Jean était, non pas même son jumeau (deux ans les séparent), mais bien plutôt son double - et ce qui fait qu'il peut écrire : « Je ne me sens pas seul » (SM, 139). Les deux frères sont, de fait, tellement associés à l'aventure que, lorsqu'enfin Vieuchange se trouve dans Smara - un fantôme de ville perdue en plein désert que viennent épisodiquement « occuper » des nomades - il note qu'il a placé dans une excavation à l'intérieur d'une grosse tour ronde l'inscription suivante (je reproduis la disposition en majuscules du texte10) :

MON FRÈRE JEAN VIEUCHANGE ET MOI-MÊME, MICHEL VIEUCHANGE, FRANÇAIS, AVONS EN COMMUN FAIT LA RECONNAISSANCE DE SMARA, CHACUN SE CHARGEANT D'UNE PART DE LA MISE EN ŒUVRE, MON FRÈRE DU SOIN DE ME SECOURIR AU CAS OÙ, CAPTIF OU BLESSÉ, JE L'APPELLERAIS, MOI-MÊME PÉNÉTRANT DANS L'OASIS LE PREMIER NOVEMBRE MIL NEUF CENT TRENTE. (SM, 201)

Tout se passe comme si Jean et Michel étaient les deux incarnations d'un même être tendu vers l'accomplissement d'un seul acte - atteindre Smara : « Il faudrait pouvoir dire ce que tu es pour moi dans ces moments. Nos âmes jumelées ; nos volontés, et dans mon corps presque un tendon qui m'unirait à toi. » (SM, 143) On ne saurait mieux dire à quel point l'énergie et la témérité de l'aventurier proviennent de ce qu'il se sent indéfectiblement relié. Et c'est peut-être cela le premier message qu'adresse au lecteur ce type de textes qui ne lui sont nullement destinés, un message qu'il peut reconnaître, qu'il peut comprendre, parce que, de toute évidence, l'importance d'être relié aux autres pour rester soi-même, cela concerne tout le monde.

Le carnet, genre autoréflexif

Poursuivant l'analogie entre le carnet de route et le journal intime, on retiendra que, comme le journal, le carnet est un genre autoréflexif. Pas un carnet de route qui ne comporte des réflexions sur l'acte même de prendre des notes, au moment et dans le lieu où on les prend. Ce type d'annotations est très fréquent dans le carnet de Vieuchange, qui évoque, comme des petits rituels qu'il accomplit à l'étape, les moments où il peut consigner ses impressions de la journée écoulée, en relater les incidents, noter les caractéristiques de l'environnement. Mais, au-delà de cette dimension référentielle, l'acte d'écrire y apparaît comme un but en soi-même, quelque chose qui, en soi, constitue un événement notable : « Arrêt d'une demi-heure. Moi-même, camouflé sous un roc surplombant, j'écris le début de ceci. » (SM, 111). Mis à part l'allusion au cadre, il n'y a pas d'autre contenu, dans cette phrase, que le fait de la formuler. On trouverait dans son carnet beaucoup de ces notations qui n'ont d'autre sens que de renvoyer à elles-mêmes. Cette dimension autoréférentielle s'explique certes par les conditions très inconfortables qui sont celles de Vieuchange dans sa longue marche à travers le désert : habillé en femme, des pieds jusqu'à la tête, le visage doublement couvert par un haïk bleu et un haïk blanc (SM, 25), il lui faut se dissimuler pour sortir son carnet et écrire, ce qui fait qu'écrire est, en soi, une petite victoire remportée sur la dureté des circonstances. Et comme c'est le plus souvent à l'étape que cet acte peut s'accomplir - même s'il arrive à Vieuchange de prendre des notes lorsqu'il est à dos de chameau, et cela aussi il le note, scrupuleusement - écrire apparaît, comme l'acte de s'asseoir, s'allonger, se défatiguer, comme une forme de réconfort. C'est aussi une nécessité vitale, comme manger, boire, dormir, car sans cette activité, ce sont toutes les interminables et monotones journées de marche qui s'effaceraient au fur et à mesure, sans rien qui puisse les retenir en mémoire : « Si je ne prenais pas ces notes au fur et à mesure, tout s'effacerait ou presque » (SM, 117). C'est pourquoi c'est une des toutes premières choses que fait Vieuchange, à l'étape, avant même de boire ou de manger : s'isoler de ses compagnons de marche, pour enfin sortir son carnet et écrire, ou encore recharger son appareil photo - les photos, l'autre outil nécessaire pour garder les traces du voyage. C'est ce qui explique qu'à peine arrivé, enfin, à Smara, après 51 jours de marche, Vieuchange aussitôt l'écrit : « Je tire ma montre ; il est midi un quart. J'inscris aussitôt sur ce carnet : "Smara, midi un quart" » (SM, 198). Et on remarquera que, de la sorte, la notation de l'heure est inscrite deux fois dans son carnet, une première fois comme moment noté, et une deuxième fois comme moment de la notation.

Maufrais n'échappe pas non plus à cette dimension d'autoréférentialité, qui fait du carnet son propre miroir : on le voit noter à de très nombreuses reprises le moment et l'endroit où il prend ses notes, à bord de son canot (AG, 75), ou le plus souvent le soir dans son hamac suspendu à un arbre, où il explique qu'il écrit à la lumière d'une bougie plantée dans une calebasse installée entre ses genoux (AG, 181). Il signale lui-même ces petits rituels : « C'est ainsi tous les soirs, comme une discipline que je m'impose » (AG, 179). On perçoit qu'il s'agit d'une petite routine qui apaise, qui procure du bien-être, comme chez Vieuchange : il parle du plaisir à le faire parce qu'ainsi il a « l'impression de parler avec quelqu'un » (AG, 179), et il faut sans doute prendre cette expression au pied de la lettre : tenir un carnet n'est pas un substitut à une communication avec autrui, c'est bel et bien une communication, en soi, même si les destinataires sont absents physiquement. Il relève même qu'écrire longuement lui apporte « un bien-être inouï » (AG, 159). À l'inverse, quand le cafard, la fatigue ou l'extrême chaleur l'empêche d'écrire, il le note également (AG, 85, 192), car cela a du sens, comme tout ce qui touche à l'existence du carnet. En somme, on pourrait dire que le carnet, par moments, se nourrit de lui-même, crée sa propre attente :

Mes dix premiers jours de grande forêt, seul, sans vivres. L'expérience morale et physique me passionne. Tiendrai-je le coup ? Je suis avide de noter mes sensations journalières. (AG, 198)

Le carnet est là tourné vers son futur, vers tout ce qui va l'alimenter, en observations ou en réflexions. Inversement, bien qu'il soit contenu dans la temporalité du raid, le carnet, par anticipation de sa lecture future, a aussi la propriété de contenir cette temporalité, et de la faire revivre, plus tard : ainsi, quand il est en train de décrire tous les détails de la vie foisonnante de la forêt qu'il observe jour après jour, avec un émerveillement renouvelé (plantes, insectes, oiseaux, singes hurleurs, ...), on voit Maufrais noter qu'un jour il aura du plaisir à « relire ce carnet », pour se ressouvenir de toutes les impressions ressenties durant son raid (AG, 272).

Du journal de marche au récit de survie

Le second élément commun aux carnets de Vieuchange et de Maufrais tient à ce qu'ils se présentent comme des journaux de marche. Tous deux sont tendus vers le but à atteindre, et c'est même la fonction première de leur carnet que d'enregistrer les traces de leur cheminement à travers deux espaces qui sont certes différents mais qui présentent la même caractéristique d'être des milieux extrêmes, opposant aux deux marcheurs la dureté de leur environnement : le désert saharien d'un côté, la forêt tropicale de l'autre. Il s'agit dans les deux cas d'un raid (le mot est utilisé par Vieuchange comme par Maufrais), certes accompli pour des raisons différentes (il y a tout un lyrisme de l'action chez Vieuchange qu'on ne trouve pas du tout chez Maufrais), mais qui présente le même enjeu : être le premier à atteindre un lieu difficile d'accès, au risque de sa vie. Le choix apparemment gratuit de Smara, pour Vieuchange, le désigne paradoxalement comme but à atteindre, parce qu'auréolé de la même dimension de lointain, de danger et d'interdit que Tombouctou pour René Caillé (que Vieuchange cite, d'ailleurs : SM, 199). Quant à l'objectif de Maufrais, atteindre les monts Tumuc-Humac par une voie jamais reconnue ou pratiquée avant lui, il a toujours été commenté comme une folie par tous ceux à qui il en avait parlé, qu'il s'agisse de géographes, d'explorateurs ou des « broussards » locaux, ce qui, loin de le décourager l'a au contraire renforcé dans ses intentions : que quelque chose soit présenté comme à la fois physiquement infaisable pour un homme seul et extrêmement dangereux, et comme n'ayant jamais été tenté par personne pour ces raisons, cela seul suffit à l'« élire » comme but à atteindre, et on retrouve là, d'ailleurs, exactement la même obsession d'être le premier que chez Vieuchange11, avec une conscience peut-être encore plus grande de mettre sa vie dans la balance : « Ce sera soit l'échec, c'est-à-dire la mort, soit la réussite. Pas de demi-mesure ! » (AG, 143). L'anthropologue David Le Breton parlait d'ordalie moderne12 à propos des prises de risque parfois insensées de certains aventuriers contemporains : on en a là une formulation frappante.

La marche et ses difficultés, ses fatigues, ses blessures, ses dangers aussi constitue donc le point commun à ces deux carnets, au point qu'on peut les lire comme une forme d'enregistrement clinique de tout ce qu'un corps endure lorsqu'il est soumis à des efforts prolongés dans un environnement difficile : une bonne part des notations de Vieuchange est consacrée à ses blessures aux pieds (il faut dire qu'il marche à travers des espaces caillouteux avec de simples babouches), et à la fatigue accumulée lors de très longues étapes : le 21 septembre, par exemple, il note qu'il a marché, jour et nuit, pendant « vingt-trois heures », « avec dans le ventre à peu près rien » (SM, 59). S'y ajoutent, parfois, l'humiliation et la souffrance physique de « voyager comme du sucre, dans un couffin » (SM, 178), lorsque la proximité d'hommes en armes le contraint à se laisser transporter dans une corbeille accrochée au dos d'un chameau : il s'y trouve ficelé, recroquevillé, « genoux au menton » (SM, 192), « tête plus bas que les pieds » (SM, 208), constamment ballotté et meurtri par le frottement du chameau contre lui. Cela lui arrive plusieurs fois, notamment à l'approche de Smara puis au retour.

Si la difficulté des marches dans le désert tient surtout à la longueur interminable des étapes (de 60 à 80 km par jour), à l'inverse, dans la forêt tropicale, c'est la faible distance parcourue chaque jour au prix d'efforts épuisants qui désespère Maufrais, qui note (parfois de manière hallucinante : AG, 236) la difficulté qu'il y a à progresser, en portant un sac de 30 kg, avec des chaussures qui peu à peu se décomposent en raison de l'humidité, dans un environnement végétal absolument opaque, où non seulement les diverses plantes s'opposent par leur incroyable densité à la marche mais recèlent en plus de multiples dangers, liés à la vie animale qu'elles abritent. On mesure, dans son carnet, le poids de la vie monstrueuse qu'abrite la forêt tropicale, et l'impossibilité d'échapper à son emprise, à cette vigilance corporelle de tous les jours qui est nécessaire, notamment pour se débarrasser des chiques (AG, 115), ces parasites qui s'enfoncent sous la peau pour y pondre leurs œufs, et qui peuvent avoir des conséquences redoutables.

Les carnets de Maufrais et Vieuchange se rejoignent également sur les effets physiologiques et psychologiques très paradoxaux de l'extrême fatigue. À un certain niveau d'intensité, ou de fréquence dans l'effort, la fatigue, y compris la douleur qu'elle provoque procure une sorte d'engourdissement presque euphorique. Vieuchange, qui pourtant souffre constamment de ses pieds endoloris note ainsi : « Je trouve presque agréable leur endolorissement » (SM, 29). Et à plusieurs reprises il observe que la fatigue s'accompagne curieusement de plaisir (« Fatigue comme plaisir » [SM, 112]), notant qu'il s'agit là d'une « chose unique [...] qui n'est gagnée qu'ici » (SM, 175). Une observation qui aujourd'hui pourrait être lue comme banale, compte tenu de la vulgarisation du discours médical sur les endorphines libérées dans l'organisme par l'effort physique - mais qui en 1930 prend un relief particulier13.

On trouve d'ailleurs dans sa manière de décrire ce qu'il ressent au fur et à mesure de la répétition des efforts dus à la marche tantôt une sorte d'indifférence au corps, à ses souffrances ou ses lésions14, tantôt une jubilation d'habiter un corps totalement soumis à l'intensité de ses sensations au point de se sentir proche d'un état d'animalité fusionnelle : « Je vois les chameaux boire. Je m'approche et dans la même cuvette je bois - mes lèvres, leurs lèvres ! » (SM, 224). Il semble que, comme chez d'autres voyageurs qui ont rapporté la même expérience - on pense ici à Bouvier15 -, atteindre un certain niveau de fatigue intensifie la moindre de vos sensations et vous donne le sentiment euphorique d'être pleinement relié au monde16.

Mais en intensifiant la perception que l'on a de son propre corps, l'extrême fatigue peut avoir pour effet d'altérer la conscience de soi : on observe cela de façon très frappante chez Vieuchange lorsque, dans ses notes, subitement le pronom indéfini « on » se substitue au pronom de première personne, comme si la conscience de sa propre identité se volatilisait sous la pression d'efforts indéfiniment répétés :

On marche, on marche. On peine. On se cramponne à une selle de chameau. On tâche de voir si c'est sud ou sud-ouest, ou ouest, ou est. On s'efforce de regarder la direction des montagnes [...]. On s'efforce de tirer ses deux bobines par jour [...]. On photographie les paysages essentiels. La nuit on se contente de noter dans sa tête, et à l'étape on inscrit. (SM, 117)

Le passage soudain du « je » au « on », répété de manière obsédante, témoigne d'une sorte de dépersonnalisation, provoquée par la répétition mécanique d'actions devenues réflexes.

C'est le même processus de dépersonnalisation que l'on observe chez Maufrais lorsque, sous l'effet euphorisant de la fatigue, l'esprit parvient à se libérer de ses angoisses pour s'ouvrir totalement à la perception de l'environnement. Et c'est alors le pronom indéfini « on » qui surgit en cascade dans son texte pour signaler le bonheur de n'être plus qu'un œil grand ouvert sur la forêt (AG, 193), comme si se produisait dans cet état une sorte de disparition du moi.

Vieuchange était-il conscient de l'intérêt physiologique de ses notations ? On peut en douter quand on sait que la raison d'être de son journal de marche est d'abord et avant tout de témoigner de l'accomplissement de ce qu'il appelle l'acte. En revanche, il semble bien que Maufrais avait à l'esprit la dimension clinique de son journal, conçu comme l'enregistrement de son état physique et émotionnel et le recensement de ses capacités à endurer, au jour le jour. La dernière partie de son journal, quand il consigne sa décision suicidaire de s'abandonner au fleuve en se débarrassant de tout bagage, montre que ses carnets, qu'il prend soin de laisser derrière lui dans son dernier campement, prennent à ses yeux une valeur scientifique. Ils sont un outil d'objectivation, une sorte de prise de mesure de ses capacités à survivre. Il est tellement convaincu de vivre une expérience qui dépasse sa seule personne qu'il le note aussitôt, sous le coup de l'enthousiasme :

Je sens que ça va être une expérience extraordinaire. N'est-ce pas là, en effet, la véritable vie primitive [...] ? L'homme civilisé transformé en amphibie dans les rivières de Guyane ! Sans autre recours pour vivre que son adresse, sa force, sa volonté, sans arme à feu, demi-nu, sans abri... ça devient passionnant, je m'emballe, je m'enthousiasme... Je ne regrette plus le naufrage du radeau, le canot creusé dans l'arbre... Ces quelques jours de navigation sans histoire ne m'auraient pas appris grand-chose. Mais là vraiment seront réalisés mes rêves et je serai à même de noter toutes mes réactions au cours de cette expérience humaine. (AG, 277-278)

Le mot même d'« expérience », avec ses connotations scientifiques, revient d'ailleurs plusieurs fois sous sa plume17 et atteste que Maufrais, conscient d'être un « sujet » d'expérimentation, voyait dans son carnet un document d'objectivation d'ordre clinique.

Aujourd'hui, les voyageurs de l'extrême ont popularisé la dimension médicale de leurs raids18, mais il y a dans les observations de Maufrais quelque chose qui va bien au-delà, surtout dans les dernières pages de son carnet, exclusivement consacrées à la chronique de sa survie. C'est le récit hallucinant d'un homme qui n'est plus animé que par une unique obsession, la faim, une faim compulsive, qui le fait se ruer sur le moindre animal à consommer. La façon dont il tue, dépèce, rôtit, boucane ou fait mijoter singe, tortue ou toucan (AG, 263 suiv.), dans une sorte d'état second, est absolument saisissante et révélatrice de cette force démentielle de la survie : aucune répugnance, aucun obstacle, rien, absolument rien n'arrête le désir de survivre et donc de manger, manger, manger, l'obsession fondamentale de Maufrais dans les dernières pages de son carnet, qui finira même par abattre, dans son délire, son petit chien Toby pour s'en nourrir (AG, 244), la faim le poussant à manger un oiseau cru (AG, 220), des crabes entiers avec leurs carapaces (AG, 273), de la viande de singe mal boucanée et pourrissante qu'il dévore, même avec les vers qui s'y trouvent (AG, 275), des escargots crus à odeur de vase, jusqu'à se jeter dans une concurrence féroce avec les fourmis de la forêt pour leur disputer leur manne dans sa quête alimentaire19. Il faut lire la description hallucinante de la façon dont il tue ou plutôt dépèce vivante une tortue, la viande la plus « délicieuse » pour lui, mais aussi l'animal le plus lent à mourir, note-t-il, dont le cœur, arraché, bat encore dans la main qui le tient, dont les pattes et la queue, découpées, remuent encore dans le bouillon où elles mijotent (AG, 265-266). Il y a, dans ces pages, une vraie atmosphère de folie furieuse, qui lui fait noter, après coup, qu'[il] a commis « un véritable assassinat », et que, si les yeux de l'animal avaient été « plus expressifs », « et s'[il] n'avai[t] pas eu si faim, [il] n'aurai[t] pas eu le courage de tuer une tortue » (AG, 266).

De ce point de vue, le journal de Maufrais constitue un impressionnant relevé clinique de la souffrance qu'est la faim, conduisant à des hallucinations auditives (AG, 275), mais aussi olfactives, tant l'affamé est hanté par des souvenirs culinaires, des souvenirs tellement vivants qu'ils en deviennent hallucinatoires eux aussi20. On trouve dans son journal toute une physiologie de la faim, laquelle ne se réduit pas aux symptômes associés au manque de nourriture, car la faim est une souffrance qui, paradoxalement, ne cesse pas même lorsque l'appétit est comblé : il y a aussi, lorsqu'on engloutit à cause de la faim une quantité exagérée de nourriture, les troubles liés à la satiété, l'ivresse de la réplétion (AG, 256).

Survivre est une tension de la volonté qui confine au délire, c'est également une tâche harassante, non seulement corporellement, mais aussi accaparante mentalement, quelque chose qui vous vide de votre mode de pensée habituel et vous contraint à lutter continuellement contre l'imagination, « débordante ces jours-là, qui fait entrevoir des repas gargantuesques » (AG, 274). Le vendredi 16 décembre 1949, souffrant de la faim, alors même qu'il vient de dévorer ce qui reste d'un « hocco boucané », et constatant que « la forêt est vide de tout gibier » il note pour se remotiver : « Et n'est-ce pas la vie du primitif que ce perpétuel aléa, cette course éperdue à la faim, lui qui, pour manger, ne peut compter que sur son habileté, sa force et sa chance ? » (AG, 211).

Il y a dans son témoignage quelque chose de très curieux, une sensation de faim permanente, qui aboutit, quand il a la chance de trouver du gibier, à des scènes de boulimie incroyables, avec une sensation de faim qui persiste même après avoir mangé, et qui l'entraîne aussitôt dans une sorte d'anticipation du repas suivant, comme si la faim, à un tel niveau d'intensité, vous précipitait dans une sorte de spirale dont il était impossible de s'extraire.

Une si extraordinaire intensité interroge, au point que certains préfèrent douter21 de l'authenticité du témoignage posthume de Maufrais, probablement pour évacuer une vision de l'homme insoutenable, totalement livré aux forces de « l'ensauvagement ». Mais c'est précisément ce qui fait la valeur du récit de Maufrais. Il n'a certes pas rencontré sur son itinéraire les mythiques Indiens blonds aux yeux bleus préservés de tout contact avec les Blancs22, et avec lesquels il rêvait d'entrer en contact, mais ce qu'il a découvert sur son chemin, ce à quoi il a fait face et qu'il a transmis, avec un courage et une détermination qui laissent pantois, relève en un sens du même ordre : la révélation de capacités humaines inconnues, inédites, jamais vues, jamais vécues, si ce n'est là, dans cette forêt guyanaise du début de l'année 1950.

Comment lire les carnets ?

Quel bénéfice pouvons-nous retirer à lire des écrits qui ne nous sont pas destinés, qui relèvent de la communication privée, pour ne pas dire intime ? Au-delà de la nécessité mémorielle qu'il y a à garder et à transmettre la trace d'une expérience humaine extraordinaire - et donc à considérer les carnets comme des documents, voire comme des documents ayant une visée presque scientifique, dans le cas de Maufrais - y a-t-il un intérêt à les lire en tant que tels ? Y aurait-il même un intérêt littéraire ?

La question peut sembler saugrenue à propos des carnets de Vieuchange, qui se présentent comme l'enregistrement brut de ses journées, vécues dans la répétition des mêmes efforts dans un environnement désertique, d'autant plus que, mis à part quelques rares notations à caractère lyrique, ses écrits sont absolument conformes au style télégraphique en usage dans les carnets de voyage, fait le plus souvent de phrases sans verbes, voire de simples mots- phrases. Et pourtant, précisément à cause de cette particularité stylistique, on peut être sensible à une forme de poésie brute qui émerge parfois dans certaines pages, par un effet de répétition presque hypnotique des mots-phrases qui se succèdent, et qui fait que, étrangement fonction référentielle et fonction poétique du langage en viennent à coïncider :

Vent terrible : venteux Mokto. Froid. Ombre déjà glaciale [...]. Au sommet vue prodigieuse. Soleil qui se couche. La ligne de l'Ouargziz retrouvée. Pas de photo. Descente dans le vent. Accroupis sous un rocher. Peu de vent. Feu. (SM, 168)

Vieuchange était-il conscient de cette poésie involontaire de la notation ? On peut se le demander : il lui arrive par exemple de noter qu'il est content de ce qu'il écrit, non pas de la forme rédactionnelle qu'il donne à ce qu'il écrit, mais de ce que celle-ci suggère ; il note lui-même : « J'aime ces ébauches » (SM, 211). Et de fait, on pourrait faire un rapprochement entre cette esquisse verbale qu'est la notation et les croquis des carnettistes, qui relèvent d'une esthétique de l'instantané et de l'inabouti.

Chez Maufrais, la question de l'intérêt littéraire se pose plus nettement en raison de la richesse et de la précision avec lesquelles il décrit la faune et la flore de la forêt tropicale, un environnement dans lequel il a évolué pendant 107 jours et 107 nuits, dont 33 passés absolument seul. Et c'est à cette immersion totale dans la forêt qu'on doit cette manière habitée d'en évoquer toutes les formes de vie, dans cette forêt dont il note tous les bruits, depuis le froissement des feuilles et le craquement des branches23, l'écroulement soudain d'un arbre24, les bourdonnements d'insectes25, les mille et un cris d'oiseaux dont il fait un inventaire étourdissant à de multiples reprises26, les cris des singes27, le bruit que fait un lézard28, jusqu'aux moindres nuances du bruit de l'eau qui court, des chutes d'eau29, toutes les variations du bruit de la pluie qui tombe30, jusqu'à la perception même du silence pesant de la forêt rendu vibrant par « le grondement sourd des mouches qui volettent par milliards en nuages compacts31».

Ses notations témoignent d'une très grande familiarité avec la faune de la forêt, et d'une étonnante capacité à la reconnaître instantanément à ses cris. Il relève lui-même qu'« [il] connaît maintenant tous les bruits de la forêt, tous les chants qui [lui] sont devenus tellement familiers qu'à les entendre, [sa] pensée leur ajuste une image » (AG, 230). Et, de fait, son encyclopédie personnelle de la forêt lui permet de distinguer toutes les nuances vocales des chants d'oiseaux, et d'en découper les différentes séquences, dans la masse sonore qui monte des cimes. Certains passages sont d'une telle densité, tant sur le plan référentiel que sur le plan de l'expressivité, qu'on est fondé à les considérer comme littérairement aboutis.

Mais quelle que soit la façon de les lire, il reste que, documents bruts ou pas, textes littéraires ou pas, ces carnets sont définitivement entrés dans la Bibliothèque du Voyage et constituent même, à présent, des classiques du récit d'exploration.

 

1 Preuve a contrario que la notoriété littéraire est un critère de « publiabilité », les carnets de route qu'a rapportés Marc Allégret de son voyage commun avec Gide n'ont, eux, pas été publiés. C'est seulement après sa mort qu'une édition en a été établie, en grande partie, d'ailleurs, pour éclairer et documenter le journal de voyage de Gide : Marc Allégret, Carnets du Congo. Voyage avec Gide, texte établi par Claudia Rabel-Jullien, Paris, Presses du CNRS, 1987.

2 On dira que l'ouvrage, par son volume (près de 500 pages), et par sa complexité, relève de tout autre chose que du carnet de voyage, puisque Michel Leiris y conjoint son goût pour l'ethnographie et son inépuisable curiosité envers lui-même. Et pourtant quand Leiris revient sur L'Afrique fantôme dans son préambule de 1981, il en parle toujours comme de simples « carnets de route » - et déjà en 1950, lors de la réédition de l'ouvrage, il en parlait comme d'un simple journal, tenu en qualité de « secrétaire-archiviste » de la mission ethnographique et linguistique Dakar-Djibouti (1931-1933) : Michel Leiris, L'Afrique fantôme, Paris, Gallimard, 1981 (1934, 1950), p. 3 et 7.

3 Le texte en a été réédité en 1990, sous un titre modifié : Michel Vieuchange, Smara. Carnets de route d'un fou du désert, Paris, éd. Phébus, 1990, avec la préface de Paul Claudel et une postface de Jean Vieuchange, et accompagné de quelques-unes des photographies prises par Michel Vieuchange durant son expédition. Toutes les références à ce texte renverront à cette édition, sous l'abréviation SM suivie du numéro de page.

4 Raymond Maufrais, Aventures en Guyane. Journal d'un explorateur disparu, Paris, Julliard, 2014 [1952]. Toutes les références à ce texte seront signalées par ses initiales (AG), suivies du numéro de page. À noter que l'histoire de Raymond Maufrais a fait l'objet d'une adaptation cinématographique : La Vie pure, par Jeremy Banster, Panoceanic films, 2015. Il existe une Association des Amis de l'Explorateur Raymond Maufrais, qui tient à jour l'ensemble des documents publiés de et sur Raymond Maufrais : www.maufrais.info [consulté le 12/12/2017].

5 Preuve de son impact sur la sensibilité de l'époque, le livre paru en 1932 a été immédiatement traduit en anglais, puis en allemand, et réédité par le même éditeur Plon en 1948. Au total, 16 000 exemplaires des carnets de Vieuchange furent vendus durant cette période : voir la biographie d'Antoine de Meaux, L'ultime désert. Vie et mort de Michel Vieuchange, Paris, éd. Phébus, 2015, p. 21.

6 Le récit qu'Edgar Maufrais fit de ses expéditions à la recherche de son fils disparu a été réédité : Edgar Maufrais, À la recherche de mon fils. Toute une vie sur les traces d'un explorateur disparu, Paris, Points, 2015 [Julliard, 1956, Association des Amis de l'explorateur Raymond Maufrais, 2001].

7 Une des notations de Vieuchange (SM, 209) y fait allusion.

8 Il faut préciser qu'au total c'est 107 jours et nuits que celui-ci aura passé continûment dans la forêt guyanaise, dans des conditions qui, « sportives » au début, deviennent de plus en plus extrêmes, et même carrément désespérées durant le dernier parcours qu'il accomplit absolument seul à partir du lundi 12 décembre 1949, soit durant 33 jours - la veille il s'est en effet séparé de ses compagnons de route boschs pour entamer son raid Ouaqui-Tamouri, un raid qu'il n'accomplira jamais.

9 Catherine Reverzy, Femmes d'aventure. Du rêve à la réalisation de soi, Paris, Odile Jacob, 2003, p. 203 et suiv.

10 Michel Vieuchange a même pris le soin de photographier cette inscription : la photo en est reproduite (non paginée) dans l'édition Phébus de référence.

11 « [...] je suis le seul journaliste ayant pénétré aussi avant dans le pays ». (AG, 76)

12 David Le Breton, Passions du risque, Paris, Métaillié, 2000, p. 17.

13 Les expériences sur le « circuit de la récompense » chez le rat d'Olds et Milner datent de 1954, avant que John Hughes et Hans Kosterlitz mettent à jour en 1977 le rôle des endorphines.

14 « Le corps : ces choses qui me préoccuperaient, ptôse des organes, le dos qui se voûte - ici peu importe. » (SM, 218).

15 Je renvoie à la section « Fatigue et euphorie » de mon chapitre « Nicolas Bouvier, L'Usage du monde accompagné des dessins de Thierry Vernet », in Agrégation de Lettres 2018 (Coordination : Jean-Michel Gouvard), Paris, Ellipses, 2017, p. 525-529.

16 Vieuchange note ainsi : « J'aime la soif qui me tient » (SM, 25).

17 Il évoque ainsi « l'expérience morale et physique » que représente son raid (AG, 198).

18 De nos jours, certains voyageurs de l'extrême entreprennent leurs raids dotés d'un équipement géolocalisable, qui permet de transmettre toutes les données de type physiologique ou médical permettant d'évaluer jour après jour leur état de santé : cf. le site de la « marcheuse de l'extrême », Sarah Marquis : http://sarahmarquis.ch/explorer/#.Vc3w2fntmko  [consulté le 12/12/2017]

19 (AG, 278). On retrouvera cette obsession, et cet état d'égarement où plonge la faim, dans le propre récit de son père, des années après, parti à sa recherche et dupliquant ainsi les épreuves traversées par son fils. Et cette comparaison permet de se rendre compte, par contraste, des efforts démesurés accomplis par Maufrais, quand on lit, dans le récit du père que celui-ci, pourtant associé à des équipiers, avec donc des ressources alimentaires, certes maigres, mais malgré tout accrues par le fait qu'ils étaient plusieurs à chasser, a perdu en quelques semaines 17 kg, lors de son dernier raid, passant de 58 kg à son arrivée en Guyane à 41 à la fin de son expédition (Edgar Maufrais, À la recherche de mon fils, op. cit., p. 457).

20 AG, p. 275, 206, 223.

21 C'est le cas de Charlie Buffet, écrivain spécialiste de montagne, qui met en doute, non sans mauvaise foi, l'authenticité du témoignage de Maufrais dans un article publié dans le journal Le Monde du 13 août 2015 (« Maufrais et son livre de la jungle »).

22 Un fantasme « eldoradien » très répandu à l'époque, que relève encore Descola lors de son séjour en Amazonie : Philippe Descola, Les Lances du crépuscule, Paris, Pocket, 2006 [Plon, 1993] p. 16.

23 AG, p. 210.

24 Id., p. 161.

25 Id., p. 218

26 Id., p. 187, 200,203, 204, 207, 271.

27 Id., p. 81, 114, 200, 233.

28 Id., p. 266.

29 Id., p. 275.

30 Id., p. 146, 148, 218, 232, 233.

31 Id., p. 184.

Pour citer cet article



Référence électronique
Gilles LOUŸS, « Lire deux carnets de voyage du XXe siècle : Michel Vieuchange et Raymond Maufrais », Viatica [En ligne], Le carnet de voyage : permanence, transformations, légitimation, mis en ligne le 20/03/2018, URL : http://viatica.univ-bpclermont.fr/le-carnet-de-voyage-permanence-transformations-legitimation/dossier/lire-deux-carnets-de-voyage-du-xxe-siecle-michel-vieuchange-et-raymond-maufrais

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