Voyages d’artistes. Entre tradition & modernité, T. Larroque, C. Le Thomas et M. Demange dir.

N°5 – Mars 2018
CELIS, Université Clermont Auvergne

Voyages d'artistes. Entre tradition & modernité, T. Larroque, C. Le Thomas et M. Demange dir.

 

Ce volume est consacré au voyage d'artiste, particulièrement au XXe siècle. Il a pour but d'interroger les diverses perspectives et enjeux de la mobilité de l'artiste à partir de corpus de nature artistique variée (vidéo, photo, peinture, dessin, carnet de voyage, etc.) et en mobilisant des approches interdisciplinaires (histoire, anthropologie, témoignage, etc.). Les articles réunis dans le volume se donnent donc une double exigence : décrire le contexte des déplacements et des expressions artistiques ; évaluer le bénéfice du voyage pour le parcours de l'artiste et/ou pour son œuvre. Certains des articles ont fait l'objet d'une communication à la journée d'études intitulée Voyages d'artistes à l'époque contemporaine : continuités et rupture qui s'est tenue le 17 mai 2011 à la Maison interuniversitaire des Sciences de l'Homme d'Alsace. D'autres sont inédits.

Comme le soulignent les directeurs du volume dans leur introduction, l'un des apports de ce livre est de révéler des parcours méconnus (notamment ceux d'Harriet Hosmer, de François-Marie Rosset et du collectif américain Ant Farm). Le volume dessine aussi quelques constantes du voyage d'artiste, comme le désir de reconnaissance (qui autorise une analyse historique des voyages d'artiste selon les lieux de destination à la mode) et la quête d'un espace de liberté, d'un éloignement des normes et du quotidien qui aboutit à un renouvellement des stratégies de création, des sujets et de l'iconographie des œuvres. S'il y a une idée sur laquelle s'accordent tous les articles, c'est que le voyage d'artiste ne se définit pas par la distance géographique mais par le sentiment de dépaysement.

Le livre est structuré en trois parties. La première partie, intitulée « Lieux, destinations et circulations : pratiques du voyage », interroge l'objet des voyages et le rôle du déplacement dans la carrière et l'œuvre de l'artiste. La deuxième partie (« Rencontres, regards : expériences artistiques de l'altérité et du voyage ») étudie les œuvres nées du voyage pour voir comment le regard porté sur l'altérité et la transcription de cette expérience ont évolué depuis le XVIIIe siècle. La troisième partie, « Du voyage au carnet de voyage », s'attarde sur la forme particulière du carnet de voyage comme médium emblématique des artistes en voyage.

Dans le premier article (« Harriet Hosmer. L'itinéraire d'une sculptrice américaine à Rome au XIXe siècle (1852-1870) »), Nicolas Bourguinat étudie le rôle du voyage dans le parcours d'une femme artiste de la deuxième moitié du XIXe siècle : Harriet Hosmer. Comme d'autres de sa génération, cette sculptrice américaine a voyagé à Rome dans le contexte de la vogue du néo-classicisme. Ce voyage a joué un rôle clé pour sa réputation puisqu'il lui a permis de se faire des contacts dans les réseaux anglais et américains. Il a aussi été une expérience identitaire dans la mesure où la plupart de ces contacts étaient des femmes.

Jean-Louis Hess, dans « Nomades du verre », propose un témoignage sur la communauté des verriers. Dans le cas de cette petite confrérie d'artistes, le déplacement est une nécessité matérielle (les verriers sont dépendants des ressources forestières) comme la condition de la circulation des savoirs. Au milieu du XXe siècle naît une autre forme de nomadisme, celle des écoles qui se forment autour de centres d'expérimentation aux États-Unis et en Europe centrale.

Jean-François Robic (« Dans les pas des artistes en voyage. Souvenirs égotistes ») offre un témoignage sur sa pratique du tourisme artistique. Il s'agit de mettre à profit un déplacement obligé pour enrichir son expérience artistique en cherchant les traces de prédécesseurs. L'article raconte les pèlerinages et les errances de son auteur et les œuvres qui en sont nées (un livre tiré de sa visite de l'atelier de Cézanne à Aix-en-Provence, une vidéo sur sa visite à la tombe d'Armand Robin en Bretagne, etc.). L'auteur appelle d'autres artistes à faire comme lui : ces sortes de déplacements sont selon lui nourriciers car bien souvent les lieux visités n'ont aucun rapport avec l'œuvre qui les a fixés.

Caroline Tron-Carroz étudie « Le nomadisme alternatif d'Ant Farm », ce collectif qui, au cours des années soixante-dix aux États-Unis, fait du voyage un opérateur de son anticonformisme. Le groupe développe une démarche artistique itinérante (des projets architecturaux éphémères, des performances et des travaux vidéo réalisés en voiture) pour signifier son rejet de la société industrielle américaine et de son mode de vie sédentaire.

Hélène Trespeuch (« Les artistes français à la conquête des États-Unis... en voyages organisés ») analyse la politique culturelle du voyage entreprise dans les années 1980 par le gouvernement français. Pour concurrencer New-York, devenue depuis la Seconde Guerre mondiale la capitale de l'art occidental, la France entreprend de promouvoir l'art contemporain à l'étranger. Dans ce cadre, elle organise notamment plusieurs expositions aux États-Unis. L'article interroge l'efficacité de cette politique ainsi que sa retombée sur la carrière des artistes. Il explique que l'échec de ces expositions est dû au fait que l'initiative est clairement perçue comme gouvernementale, donc évaluée en termes de stratégie politique plutôt qu'en termes esthétiques.

Le volet suivant, consacré aux techniques et à leur évolution, s'ouvre sur un article de Florent Schmitt : « Land art et environnement d'art : architectures du voyage ». Cet article s'intéresse au land art et à l'art brut comme deux arts qui font voyager le spectateur. Ce type d'œuvres intégrées à leur environnement est garante de dépaysement : l'environnement d'art brut (la saturation) et du land art (le vide) plonge le spectateur dans une atmosphère singulière, un « espace psychologique » qui est d'abord celui du créateur. L'article pose donc la question de l'état psychologique nécessaire pour « voyager » et montre que la perception que nous avons des œuvres dépend fortement de leur environnement.

Dans « Voyage aux marges, voyage social : Picasso et compagnie à Montmartre », Claire Le Thomas pose la question de l'interaction entre l'œuvre et son contexte du point de vue de la création, pour le cas de l'art cubiste. Elle étudie l'exil des artistes du début du XXe siècle dans la périphérie de la capitale française comme une forme de voyage ayant influencé leurs œuvres. Les œuvres cubistes portent la trace, dans leurs matériaux et leur iconographie, de la faune de Montmartre, de ses pratiques artisanales et de ses espaces de sociabilité. Plus largement, le passé révolutionnaire et la renommée sulfureuse du milieu incitèrent les artistes à radicaliser leurs orientations plastiques.

Tiphaine Larroque se penche sur les « Sensations de voyages à travers des œuvres vidéographiques : Corps flottants de Robert Cahen et Hatsu Yume (First dream) de Bill Viola ». L'automatisme du geste vidéographique diffère la créativité au moment du montage. C'est la manipulation des images, puis leur visionnage, qui produit les effets émotionnels. En même temps, les propriétés du medium et le rapport entre les sons, les images et le texte donnent à voir une réalité qui n'existe qu'à travers lui. Ce lien particulier entre l'œuvre et son contexte, étudié à partir du travail des deux vidéastes-voyageurs du début des années soixante-dix que sont Bill Viola et Robert Cahen, est perçu comme représentatif de la modernité artistique.

L'article de Frank Muller, « Labyrinthes de la mémoire : le voyage entre réel et imaginaire dans l'œuvre d'Anne Muller-Lassez », fournit un autre exemple où le voyage se confond avec l'œuvre et naît de celle-ci. Les boîtes-collages d'Anne Muller-Lassez fixent et font vivre un voyage imaginaire. Ses caissons de bois fermés par une vitre contiennent des objets trouvés ou fabriqués (collages, peintures, sculptures, pastels, dessins, gravures, etc.) qui mettent en scène un espace intérieur.

Marie-Liesse Pierre remonte aux origines du voyage d'artiste avec le cas de « François-Marie Rosset, peintre voyageur en Turquie d'Asie (1781-1782) ». Avant que le voyage en Orient ne soit mis à la mode comme voyage initiatique pour les artistes et les hommes de lettres, ce peintre et sculpteur protégé par Voltaire fait une expédition en Syrie dont il tire un album de quatre-vingt-cinq aquarelles. Les formations de Rosset le situent à la croisée de deux traditions culturelles : la turcomanie, à la mode depuis le premier tiers du XVIIIe siècle, et l'orientalisme, qui voit le jour à la fin du XVIIIe siècle. L'article montre ainsi que les impressions de voyage sont fonction de l'outillage mental du voyageur.

Le dernier volet du livre, consacré au carnet de voyage, comprend deux articles. Le premier, de Pascale Argod, étudie « Le carnet de voyage contemporain : livres d'artiste et "installations-itinéraires" ». Il cherche à cerner la spécificité du carnet de voyage par rapport au livre d'artiste. Il propose de concevoir le carnet de voyage comme le témoignage d'un déplacement dans le temps et l'espace. Il constate que cette forme évolue, d'une part vers l'interartialité (du livre à l'audiovisuel) ; d'autre part, vers la représentation de la durée comme écho au voyage.

Le second article, d'Anne Costa, analyse « Un fonds de livres d'artistes », celui de la Bibliothèque des arts de l'Université de Strasbourg, qui se veut représentatif de l'art contemporain. Ce faisant, l'auteur dresse une sorte d'histoire du carnet de voyage moderne qui est une manière de synthèse du volume. Elle diagnostique une certaine fusion entre le langage et les arts plastiques, un retour à la matérialité du livre, un goût pour les formes hybrides et pour le voyage imaginaire, et ce qu'on pourrait appeler le voyage cultivé (sur les traces des prédécesseurs).

Le volume se clôt sur quelques pages du carnet de voyage en Australie de Pascal H. Poirot en 2013.

On pourra conclure en invitant à parcourir ce beau livre, qui se distingue par son contenu et par sa matérialité : par sa texture comme par ses illustrations, il invite au voyage géographique et intérieur.

Voyages d'artistes. Entre tradition & modernité, T. Larroque, C. Le Thomas et M. Demange dir., Presses Universitaires de Strasbourg, 2016, « Arts Correspondances », 134 p. ISBN : 978-2-86820-929-0.

Pour citer cet article



Référence électronique
Laetitia HANIN, « Voyages d’artistes. Entre tradition & modernité, T. Larroque, C. Le Thomas et M. Demange dir. », Viatica [En ligne], Le carnet de voyage : permanence, transformations, légitimation, mis en ligne le 21/03/2018, URL : http://viatica.univ-bpclermont.fr/le-carnet-de-voyage-permanence-transformations-legitimation/comptes-rendus/voyages-d-artistes-entre-tradition-modernite-t-larroque-c-le-thomas-et-m-demange-dir

Dossier

Varia

Art de voyager

Comptes rendus

Écritures de voyage

Formulaire de recherche