Théophile Gautier, Voyage en Algérie (éd. Véronique Magri-Mourgues) et Voyages en Égypte (éd. Sarga Moussa

N°5 – Mars 2018
CELIS, Université Clermont Auvergne

Théophile Gautier, Voyage en Algérie (éd. Véronique Magri-Mourgues) et Voyages en Égypte (éd. Sarga Moussa)

 

La section « Voyages » des Œuvres complètes de Théophile Gautier, coordonnée par Alain Guyot et Sarga Moussa, s'est enrichie en 2016 d'un volume consacré aux relations que l'infatigable voyageur a ramenées de ses expéditions en Algérie et en Égypte. L'aire géographique concernée, l'Afrique du Nord, imposait que fussent rassemblées en un même ouvrage deux récits qui ont en partage l'inachèvement et sont le fruit de voyages entrepris en des circonstances qui les rendent indissociables de contextes politiques très dissemblables : « [...] en  1845, Gautier se déplace avec l'armée française, qui est en passe d'achever la conquête de l'Algérie [...] en 1869, c'est à l'invitation du khédive Ismaël que Gautier se rend en Égypte, pour assister aux fêtes d'ouverture du canal de Suez [...] (p. 7) ». Ces dates importent. Elles renvoient à l'histoire compliquée que la France entretient avec un monde arabe pluriel et en pleine évolution. Elles obligent à prendre en compte une donnée que l'on a souvent un peu négligée dans l'étude du texte viatique : l'âge du voyageur, qui influe considérablement sur ses manières de faire, de voir et de sentir. C'est dire que le va-et-vient entre les deux œuvres se prête au relevé des similitudes et des différences. La « mystérieuse Afrique » (p. 38), en outre, est certes une représentation qui renvoie au relateur et à ses préconstruits culturels mais cette image est loin d'être univoque : Gautier sait voir et faire voir, il se montre attentif à cette réalité du réel qui s'invite dans une prose apte à saisir les particularités d'un ailleurs non réductible au stéréotypage ou à la production attendue de vignettes exotiques censées combler les attentes du lecteur sédentaire. Son témoignage est redevable, il ne saurait en être autrement, aux cadres de pensée d'une époque qui ne s'embarrasse guère de nuances lorsqu'il s'agit par exemple de hiérarchiser les « races » ou d'offrir des spectacles complaisants (ou, au mieux, esthétisants) de la « barbarie orientale ». Mais Gautier possède cette qualité qui l'oblige parfois à regarder autrement, au plus près du motif ou en se situant au cœur de la scène : sa curiosité, en d'autres termes, le conduit à lester son texte de notations réalistes qui attestent d'une belle attention à l'ailleurs.

Véronique Magri-Mourgues reprend, dans son édition du Voyage en Algérie, le texte qui parut dans Loin de Paris (1865) auquel elle adjoint, en annexe, un article de circonstance écrit lors d'un second séjour dans le pays sur l'« Inauguration du chemin de fer de Blidah » (1862). Elle revient avec précision sur l'histoire d'un projet à l'origine ambitieux, celui d'un périple méditerranéen qui aurait pris à rebours l'itinéraire emprunté par Chateaubriand au début du siècle. Elle décrit par ailleurs les étapes d'une entreprise éditoriale qui aurait pu aboutir à un Voyage pittoresque en Algérie. De ce livre qui ne verra pas le jour subsistent six chapitres dont les éditions originales s'échelonnent dans la presse entre 1845 et 1853. Gautier quitte Paris le 3 juillet 1845 et rejoindra la capitale le 7 septembre de la même année.  Le lecteur le suit depuis le trajet qui mène de Paris à Marseille (chapitre I), l'accompagne dans sa traversée de la Méditerranée (chapitre II), découvre avec lui Alger et ses environs (chapitres III et IV) avant d'assister avec lui à « une séance d'aïssaoua, espèce de convulsionnaires » (chapitre V) et à une « danse des djinns » exécutée par des jeunes femmes et censée mettre en fuite les mauvais esprits (chapitre VI). Itinéraire, topographies, scènes de genre... le relateur connaît son métier et exploite à merveille les potentialités du genre viatique. Les morceaux de bravoure, les natures mortes littéraires, les mots d'esprits se succèdent dans une prose qui vire par endroits au fantastique et ne cesse d'emprunter aux codes de la peinture pour donner à voir le « sauvage poème » (p. 93) d'une Algérie dont la barbarie n'a pas encore été réduite par le « goût Rivoli » et ses « maudites arcades » (p. 43). Les commentaires qui accompagnent cette édition sont toujours utiles. Ils permettent de préciser l'acception de termes qui ont leur... histoire, comme les mots « nègre » ou « race » (voir les notes 53 et 104). Ils tissent des liens avec différents Voyages de Gautier ou de contemporains, ils délivrent les renseignements factuels indispensables à la bonne compréhension d'un écrit référentiel. Ce Voyage en Algérie est ainsi précisément situé, dans son temps, au sein du massif textuel dont il fait partie et dans l'espace géographique et culturel qu'il se propose d'appréhender.

L'édition du Voyage en Égypte, que l'on doit à Sarga Moussa (auteur d'une belle anthologie sur les voyageurs égyptiens, Robert Laffont, 2004) est précédée d'une introduction très dense qui permet de suivre le trajet menant de l'Égypte rêvée (et d'un « désir d'Orient » qui prit corps dans la contemplation d'une toile de Marilhat) au pays réel, visité sur le tard, en 1869, à l'occasion des célébrations accompagnant l'ouverture du canal de Suez. L'homme est âgé, il se luxe l'épaule à la suite d'une chute lors de la traversée. Cela ne l'empêche pas de voir, puis d'écrire quelques feuilletons (au nombre de six et parus en 1870) contrariant les attentes d'un lecteur qui serait désireux de suivre la chronique d'un événement à la fois politique et mondain. On embarque avec le voyageur sur le Moeris (chapitre I) avant de découvrir Alexandrie (chapitre II), d'emprunter le trajet qui mène en train au Caire (chapitres III et IV), cette dernière ville étant décrite depuis la place de l'Esbekieh (chapitres V et VI). En annexe est reproduit « un fragment manuscrit [...] qui était manifestement destiné à constituer la suite du même récit de voyage » (p. 223) : « L'isthme de Suez ». Dans ce Voyage incomplet et lacunaire, l'écrivain mêle « observations réalistes et [...] projections esthétisantes » (p. 132), tourne son regard vers « un Orient comique, celui des villes populeuses où se côtoient toutes les classes sociales » (p. 136), contemple l'activité des paysans et marque sa préférence pour « une Égypte orientale » qui se détournerait du modèle occidental. Au terme de cette belle présentation, Sarga Moussa émet l'hypothèse, selon laquelle l'homme serait parvenu à vivre son rêve, voire à atteindre « une forme de plénitude, celle-ci fût-elle médiatisée par le regard et par la culture » (p. 140). Certains passages de l'œuvre confirment, à la lettre, le propos. « On nous logeait dans notre rêve ! » écrit ainsi le voyageur lorsqu'il apprend qu'il habitera l'hôtel Sheppeard, place de l'Esbekieh (p. 194). Quant à l'impression que procure le Nil, elle est évoquée par le biais d'une « comparaison d'une étonnante liberté » (note 162) : « Nous restions là pensifs, oubliant le déjeuner, absorbé, et ressentant cette vague angoisse qu'on éprouve après le désir accompli, lorsque la réalité se substitue au rêve » (p. 183). Les notes très copieuses qui éclairent le texte de Gautier satisferont l'amateur comme le connaisseur. L'éditeur ne laisse rien passer de ce qui est utile à une compréhension littérale et contextuelle de la relation, il explicite les allusions littéraires ou picturales qui émaillent la prose du relateur, laquelle est à maintes reprises rapprochée d'autres récits que l'on doit à des prédécesseurs ou à des contemporains. Ce dernier point mérite d'être relevé : en spécialiste de l'orientalisme littéraire, Sarga Moussa nous invite à parcourir un vaste espace culturel, qui prend forme au fil de notre lecture. L'œuvre de Gautier est l'un des postes privilégiés d'où observer cette belle séquence de notre littérature qui a l'Orient pour scène et pour objet. Cette édition en administre magistralement la preuve.

Il y a beaucoup à attendre de la publication des Voyages de Gautier. À ce jour, trois volumes ont paru dans l'édition des Œuvres complètes. Ils nous permettent de suivre Gautier en Russie, en Afrique et en Italie. On attend donc avec impatience de disposer de l'intégralité de la production viatique de l'auteur (y compris, donc, de pages jusqu'à présent peu commentées, comme c'est le cas pour ce tome) pour pouvoir apprécier pleinement l'apport de l'écrivain à cette littérature qui, depuis quelques décennies est reconnue comme telle - après avoir longtemps occupé une place marginale dans les études littéraires. La belle qualité des éditions disponibles à présent est prometteuse et l'on s'attend à un ensemble qui fera référence pour les travaux à venir et qui constituera en lui-même, on ne saurait en douter, une œuvre critique collective à part entière.   

 

Théophile Gautier, Voyage en Algérie (éd. Véronique Magri-Mourgues) et Voyages en Égypte (éd. Sarga Moussa), Œuvres complètes, Voyages, tome VI, Paris, Champion, 2016, 235 p., ISBN : 978-2-7453-3096-6.

Pour citer cet article



Référence électronique
Philippe ANTOINE, « Théophile Gautier, Voyage en Algérie (éd. Véronique Magri-Mourgues) et Voyages en Égypte (éd. Sarga Moussa », Viatica [En ligne], Le carnet de voyage : permanence, transformations, légitimation, mis en ligne le 21/03/2018, URL : http://viatica.univ-bpclermont.fr/le-carnet-de-voyage-permanence-transformations-legitimation/comptes-rendus/theophile-gautier-voyage-en-algerie-ed-veronique-magri-mourgues-et-voyages-en-egypte-ed-sarga-moussa

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