N°5 – Mars 2018

Pas de meilleur endroit que le Rendez-vous du Carnet de voyage de Clermont-Ferrand pour organiser une réflexion collective, d'ordre historique et typologique, sur un objet qui connaît actuellement une réelle fortune éditoriale et suscite l'engouement du grand public : avec 80 carnettistes exposant leurs réalisations, une librairie éphémère rassemblant des centaines de titres relevant du carnet de voyage ou de la littérature viatique en général, près de 20 000 visiteurs, cet événement, qui en était cette année à sa 18e édition, atteste de la popularité croissante du carnet de voyage.

Sommaire

Dossier

Les formes que prennent au Moyen Âge les textes que l'on peut qualifier de « récits de voyage » déroutent facilement le lecteur moderne, tant elles sont éloignées de ce que l'on trouve de nos jours sous cette appellation, qui constitue un genre littéraire à part entière, généralement rangé dans un rayon bien identifié des librairies.

Explorer le carnet de voyage depuis l'horizon des récits de voyage manuscrits à l'aube de la modernité relève du défi épistémologique. Mais, tout chercheur le sait, il y a dans sa démarche une part d'imprudence, d'avancée en eau trouble, de consentement à s'enfoncer dans des terræ incognitæ, larges espaces à défricher et à organiser en vue de comprendre des phénomènes de perception et de représentation du monde.

Réfléchir sur la notion de carnet de voyage dans une perspective de généalogie amène à interroger le manuscrit de voyage. Au XVIIe siècle, le « carnet » relève du négoce et des comptes, il est un « Petit livre où un Marchand tient un compte de tout ce qu'il doit, et où il marque le temps où il faut qu'il paye, afin de tenir de l'argent prêt » (Thomas Corneille, Le Dictionnaire des Arts et des Sciences, 1694).

En ouverture d'un article désormais classique sur le voyage naturaliste au XVIIIe siècle, Marie-Noëlle Bourguet met en évidence l'importance de la dimension matérielle des résultats du voyage : « journal de route, carte, dessin, herbier, collection de pierres, spécimens d'animaux et de plantes » sont autant d'objets « destinés à attester de la réalité [sic] du voyage accompli et à figurer les terres visitées [...]. Sans traces matérielles, le voyage s'efface. Presque, il n'existe pas. »

En 1869, Fromentin fait partie de la cohorte des officiels et des artistes français invités à l'inauguration du Canal de Suez. Pour cet homme dont la carrière de peintre et d'écrivain (d'écrivain surtout) a été très largement déterminée par ses trois séjours algériens (entre 1846 et 1853), c'est l'occasion de voir un autre Orient et d'en ramener de la matière pour son travail.

Depuis quand et pourquoi publie-t-on des carnets de voyage ? Au XXe siècle, en France, la réponse semble évidente : en raison de la notoriété de leur auteur, qui seule suscite l'intérêt des éditeurs pour des documents a priori non élaborés d'un point de vue littéraire, mais qui ont de la légitimité à être publiés, compte tenu de la personnalité de leur auteur.

Le fonds Nicolas Bouvier, conservé à la Bibliothèque de Genève, rassemble l'essentiel des papiers et des notes de l'écrivain, pièces pour la plupart manuscrites entrées par voie d'achat en 1997, du vivant de l'auteur qui tenait par ce geste à exprimer son attachement à la Bibliothèque et à sa ville. Ce premier versement d'archives a été complété par sa veuve, Éliane Bouvier, jusqu'en 2017.

Le texte qui suit est une transcription de la table ronde qui s'est tenue dans le cadre du Rendez-vous du carnet de voyage de Clermont-Ferrand et à l'issue du colloque organisé à l'initiative de Gilles Louÿs : « Le carnet de voyage. Permanence, transformations, légitimation » (17 et 18 novembre 2017). Cette manifestation, qui entendait aborder l'objet et la pratique du carnet de voyage sur la longue durée, devait logiquement s'ouvrir à des œuvres contemporaines qui usent de nouveaux médiums.

Varia

Existe-t-il un récit de voyage romantique que l'histoire de la littérature devrait consacrer comme tel ? Il est désormais permis d'en douter, et ce pour deux raisons. D'une part, parce que d'excellentes études sur le voyage et sur le romantisme ont souligné à quel point nombre de récits de voyage de la fin des dix-huitième et dix-neuvième siècles, loin d'être romantiques, s'inscrivent plutôt dans la lignée des ouvrages des Lumières qui visaient surtout à apporter aux lecteurs des informations pratiques sur le monde. D'autre part, parce que de telles études font appel à diverses sources publiées et manuscrites sans réellement prendre le soin de distinguer, au sein de cet ensemble, les récits de voyages faisant au moins la longueur d'une nouvelle et publiés de leur vivant par des auteurs romantiques

Au cours de la première moitié du XIXe siècle, de nombreux artistes européens voyagèrent en Amérique Latine. Johann Moritz Rugendas, Léon Pallière ou Auguste Borget par exemple, figurent parmi ces peintres qui quittèrent leur pays natal et le confort de leur atelier pour s'aventurer sur des terres inconnues et dessiner autant que possible tout ce qu'ils découvraient, nous transmettant un important témoignage de ce à quoi ressemblait l'Amérique latine au XIXe siècle.

Cet article propose une étude comparative des textes de Marcel Dieulafoy, L'Art Antique de la Perse : Achéménides, Parthes, Sassanides et de Jane Dieulafoy La Perse, la Chaldée et la Susiane, ayant tous deux pour sujet leur voyage en Perse en 1881-1882 et, plus particulièrement, les fouilles archéologiques menées sur place.

Longtemps avant de devenir la célèbre romancière que l'on connaît, Edith Wharton effectua pendant sa jeunesse une croisière méditerranéenne. Au moment du départ, en 1888, la jeune femme était âgée de vingt-cinq ans seulement. L'épisode resta longtemps assez anecdotique dans sa biographie jusqu'à ce que, à l'orée des années 1990, le manuscrit de ce voyage maritime soit exhumé, un peu par hasard, à la bibliothèque municipale d'Hyères où il se trouvait probablement depuis la mort de l'écrivaine en 1937.

Cet article a pour but de retracer la généalogie d'un « personnage » très courant de la relation de voyage des écrivains français en Algérie à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle, la danseuse ou prostituée issue de l'ethnie dite des Ouled-Naïl.

Les « lieux communs » sont des formes d'énoncés de nos jours fortement décriées. À travers eux, se trouve stigmatisée la réceptivité du locuteur moyen aux représentations dominantes, répandues dans la société par le bouche-à-oreille mais surtout par les médias de masse [...].

Art de voyager

Qu'est-ce que voyager ? Une manière de se déplacer ? d'appréhender le monde ? Une entreprise de connaissance, qu'il faut mener avec sérieux ? Un art de vivre, qu'il faut envisager avec l'œil d'un philosophe ?

Le XVIe siècle voit éclater peu à peu les frontières de l'ancien monde. Quelles que soient les préventions de l'Église romaine à leur égard, les travaux de Copernic, Kepler et Galilée imposent lentement dans les esprits le système héliocentrique.

Comptes rendus

La section « Voyages » des Œuvres complètes de Théophile Gautier, coordonnée par Alain Guyot et Sarga Moussa, s'est enrichie en 2016 d'un volume consacré aux relations que l'infatigable voyageur a ramenées de ses expéditions en Algérie et en Égypte.

« Et in Arcadia ego... » : ce titre subtilement énigmatique serait trompeur, s'il n'était suivi d'un sous-titre indiquant, sans ambiguïté aucune, l'objet de ce remarquable essai - les voyages et séjours de femmes en Italie entre 1770 et 1870 - et permettant de pressentir les enjeux de l'ouvrage, à savoir la conquête d'un territoire, l'Italie, et d'une posture, celle du voyageur [...].

Ce volume est consacré au voyage d'artiste, particulièrement au XXe siècle. Il a pour but d'interroger les diverses perspectives et enjeux de la mobilité de l'artiste à partir de corpus de nature artistique variée (vidéo, photo, peinture, dessin, carnet de voyage, etc.) et en mobilisant des approches interdisciplinaires (histoire, anthropologie, témoignage, etc.).

Présenté curieusement comme une « anthologie » de 7 articles (p. 6 et 4e de couverture), ce volume, précédé par une introduction de Florence D'Souza, qui l'a coordonné, explore la thématique de l'inconnu à l'intérieur d'une très vaste chronologie (1630-1880) [...].

Écritures de voyage

La rubrique « Écritures de voyage » accueille pour cette livraison trois Carnets qui ont été commentés lors de la table ronde dont la transcription figure dans le dossier de ce numéro.