L’Amérique n’existe pas

N°2 – Mars 2015
L’Amérique n’existe pas
Extraits d’un journal de voyage

La nuit américaine

22h 30. Descente vers Los Angeles.

L'avion va se poser dans une plantation d'arbres de Noël, une immense boîte à bijoux, un horizon de cinéma, une collection complète d'étoiles épinglées sur le sol. L'Amérique jette ses feux : sept cents kilomètres carrés de lumières scintillantes, des milliards d'ampoules, des millions de vies inconnues à cent watts, montées en têtes d'épingles. L'Amérique est une gigantesque facture d'électricité. Son grand show commence dans le ciel. Avant que l'avion touche le sol, me saute aux yeux ce rêve que je suis venu chercher. Los Angeles couchée joue au flipper dans la nuit noire.

Autour de la piste d'atterrissage, ce ne sont pourtant que des constructions basses, d'une architecture médiocre. Puis, dans les couloirs de l'aéroport, des aménagements vieillots et des peintures défraîchies. Je m'attendais à plus de luxe.

Le Président des États-Unis m'accueille en personne : dents blanches, large sourire poupin : Nice to meet you ! How are you ? Sa photographie rose : mon premier visage officiellement américain. Je ne me souviens pas d'avoir vu, en France, le portrait du chef de l'État ailleurs que dans les mairies et quelques bâtiments administratifs.

 

Longue file d'attente au contrôle des passeports. L'Amérique se mérite : après onze heures d'avion, il convient de vous montrer encore capable de patience. Keep the line, please. Chacun son tour : on ne triche pas, on ne se bouscule pas. Ce pays ne saurait tolérer l'étranger que vous êtes qu'à l'unique condition qu'il respecte scrupuleusement chacune de ses réglementations. Vous venez ici pour vos affaires ou vos loisirs : vous allez en profiter pour réapprendre la discipline.

Un impressionnant comité d'accueil, mêlant toutes les couleurs de peau, attend dans le hall de l'aérogare de la Cité des anges les passagers des vols internationaux. Une fois les formalités douanières accomplies et ses bagages récupérés, le nouveau venu remonte une espèce de tunnel pentu et émerge, comme d'une bouche de métro, au milieu de la salle d'attente noire de monde : la foule agglutinée contre la rambarde se tient penchée là comme sur un belvédère afin de considérer les visiteurs du ciel qui arrivent curieusement par en bas. La sortie a des allures de triomphe : vous avez franchi l'Atlantique, c'est l'Amérique qui vous reçoit. Des blacks, des Chinois, des blancs, des Indiens : l'humanité entière a l'air de vous attendre, mais elle ne vous regarde pas, ne vous voit pas; elle espère quelqu'un d'autre : un Sauveur, un Hollywoodien, une star ou un cousin.

Dans cette mêlée de silhouettes, je découvre un petit carton sur lequel est écrit mon nom : le Professeur C* est venu me chercher, barbe poivre et sel, jeans, chemise à carreaux, californien exactement tel que je me l'imaginais. Nous nous saluons poliment. La décontraction de cet homme sans âge est sympathique.

 

Vapeur lourde de kérosène : ma première bouffée d'air. L'Amérique a donc une odeur. Nuit tiède, lumière jaunâtre. Des chariots se croisent, des bagages s'empilent, des limousines stationnent, des autobus débarquent des groupes de voyageurs : ce sont les détails ordinaires de n'importe quelle gare, mais je bois avidement, comme un alcool nouveau, l'air électrique de la nuit américaine.

Le Professeur C* m'installe dans sa vieille Chevrolet Nova, de couleur caca d'oie, achetée au Texas. Quelques livres, quelques journaux épars sur la banquette arrière.

Premières avenues, premiers palmiers, première circulation sur la highway 405, en direction de Westwood. Six voies dans chaque sens. Longue glissade dans la nuit. Le trafic est fluide, souple même, étonnamment.

Nous parlons un peu de mon voyage, de l'organisation de mon séjour, des quelques cours que je donnerai à U.C.L.A. Le Professeur C* est d'origine suisse : il parle avec un curieux accent, mi californien, mi vaudois, à l'évidence heureux d'être ici et d'avoir échangé ses forêts de sapins, ses petits sentiers de montagne et ses tickets de téléphérique contre un permis de séjour illimité dans une immense salle de cinéma.

Le long de l'autoroute, toujours les mêmes constructions basses, sans charme, sans perspectives. Partout, de la banlieue, mais totalement dépourvue des fantaisies pavillonnaires qui font le charme de Bois-Colombes ou Bécon-les-bruyères. De la banlieue aux toits plats, aux jardinets presque identiques. Fonctionnelle, sans aucun pittoresque. Rien ne ravit l'œil ou l'étonne, sinon le gigantisme des panneaux publicitaires. Seuls, au loin, les gratte-ciel de Downtown me rappellent aux anciens clichés d'une Amérique prométhéenne, avide de puissance et de prouesses. Par ici, rien qui vaille a priori un détour. Mon espérance candide n'est pourtant pas déçue : sans que je sache très bien pourquoi, la conviction s'impose que cette banalité même a un sens. Elle sonne juste. Elle fait corps. Quelque part, elle doit être justifiée. Un curieux sentiment d'espace et d'ouverture l'accompagne et l'absout. Cette absence de composition ne contraint le regard à se poser sur rien : il laisse l'œil et la conscience libres. C'est là ma première découverte. Aucun des films que j'avais vus au cinéma ne m'avait procuré une pareille sensation : il faut avoir posé le pied sur le territoire américain pour que sa superficie devienne enfin réalité.

Sea, sex and sun

J'ai rarement vu autant de peaux bronzées, de poitrines arrogantes, de décolletés profonds, de chutes de reins parfaites. L'érotisme s'avère pourtant curieusement absent. Devant ces créatures rebondies, aux jambes galbées comme des missiles, je n'éprouve aucune espèce de trouble : juste un appétit enfantin, comme devant la vitrine d'un marchand de bonbons ou d'un pâtissier.

Le spectacle est agréable, trop parfait peut-être. On serait tenté de sortir un mètre de sa poche et de noter sur un carnet des mensurations canoniques. On voudrait prendre des photos et constituer un album de starlettes dignes de rivaliser avec celles que les adolescents découpent dans les journaux. Le coup d'œil esthétique ne laisse guère de place au désir, comme si ces corps s'étaient à tout jamais détachés de l'émoi. Il valent pour eux-mêmes, pour eux seuls, c'est une évidence. La belle apparence triomphe. Ces jeunes filles livrées au soleil sont dépourvues d'obscurité. Leurs formes idéales ne m'évoquent pas même des statues grecques, plutôt des réclames pour de l'ambre solaire ou des baskets. Ce sont des publicités pour des couches-culottes qui auraient grandi, avec cet air joufflu et propre, cet œil clair d'enfant bien nourri qu'ont les babies sur les boîtes de savon ou de lait en poudre. Décidément, je comprends mal ce qu'est le désir pour un Californien.

Pas de regards en coin. Pas de minauderies. La beauté s'affiche mine de rien : elle est une donnée naturelle. Le soleil appose son label sur l'épaule sucrée des naïades : qualité supérieure, normes américaines. Ici, on ne drague pas. L'apparence physique n'est pas objet de soin en vue d'une quelconque séduction, mais selon une perspective narcissique où chacun jouit de l'image qu'il constitue : elle assure son inclusion dans une collectivité partageant la même éclatante santé. Ces jolies filles s'offrent au regard avec ostentation, mais je les imagine gauches et paresseuses ou trop pratiques pendant l'amour. Sans doute, dans le plaisir, gardent-elles leur walkman, leur culotte, leur sac à dos et leur chewing-gum.

 

L'amour prend un coup de vieux. Il n'est pas au goût du jour. C'est encore un résidu hors d'âge de l'ancienne Europe. Une de ces poussiéreuses bouteilles de Cognac ou de Bordeaux qu'on ouvre pour se faire plaisir, un jour d'irrationnel et de nostalgie, entre deux whisky-coca.

Hormis quelques hippies résiduels aux cheveux blancs, je ne retrouve nulle part les échos des grands appels messianiques à l'amour, le poing refermé sur une fleur mystique, dont s'enchantait Edgar Morin en 1969 dans son Journal de Californie. Le « puritanisme fanatique » a pris le dessus : le culte du corps poussé jusqu'à la privation semble orienter chaque existence dans le sens de son parfait accomplissement biologique.

Est-il possible d'aimer une femme dans ce pays aussi avide de puissance que de romances en technicolor et de musiques sucrées ? Subsiste-t-il une place pour la passion ? De quelle espèce, à quelle adresse ? L'Amérique porte un cache-cœur couleur cerise dissimulant mal ses prothèses. Je voudrais bien savoir pourquoi il m'aura fallu attendre toute une semaine pour découvrir enfin deux amoureux s'étreignant longuement sur une plage. En un mois de télévision, souvent regardée très tard, aucune des vingt chaînes réglementaires à ma disposition ne m'aura laissé entrevoir la courbe d'un sein nu. Le puritanisme n'explique pas tout. Crainte de l'autre ? Peur de l'ombre ? Excès de rationalité et de pragmatisme ? Je ne connais pas assez ce pays pour répondre. Il m'aura manqué une histoire d'amour, tendre ou brutale. Ce défaut même est significatif : autrui est ici la réalité la plus inaccessible et la plus mystérieuse. On vous reçoit, on vous sourit, mais on ne dérange pas ses sentiments pour vous. Pas d'aventure qui ne prenne l'allure d'un contrat aux termes clairement définis : "It's good for me, it's good for you". Baiser est une hygiène, une fonction naturelle.

Dans la rue, pour moins d'un dollar, vous pouvez dénicher dans des distributeurs installés à même le trottoir des journaux classés X où pullulent les numéros de téléphone des salons de massage et des call-girls. L'Amérique invisible est là, à portée de main entre deux feux rouges, empilée dans une large boîte de fer et de plexiglas. Entre Hollywood et Sunset, le soir, vous trouvez quelques filles à vendre, et sur Santa Monica des garçons. Je n'ai guère approché ces lieux où, passé huit heures, l'insécurité devient menaçante, et où ne viendrait à personne l'idée d'aller flâner. Pas de quartier chaud où stationnent des cars de touristes : le sexe est dispersé, quasiment invisible. À chacun son réseau et son carnet d'adresses.

 

Les hommes vont dans des endroits bizarres où des filles sublimes auxquelles ils ne touchent pas dansent à demi nues entre leurs genoux. Elles font, pour commencer, quelques pas sur la piste, ôtent leur robe avec langueur sur un air de musique, puis circulent de table en table en s'arrêtant chaque fois qu'un client brandit un billet. Une minute de paradis coûte un dollar.

"Hollywood Tropicana" : un soir, je suis entré là, sans honte, prendre note du désir et de la beauté, sous la lumière rose clignotante, parmi les rires gras et les odeurs de bière. J'ai vu des Mexicains et des Japonais aux bras croisés, fascinés par un soutien-gorge qui leur frôlait le bout du nez. Je me suis étonné du visage curieusement apaisé de ceux que baignait un instant la chevelure parfumée d'une femme ressemblant à leur rêve. J'en ai vu pour qui voulaient payer leurs amis, mais qui semblaient pris de panique et éconduisaient cette offrande. Un cow-boy malabar de 150 kilos essuya ses lunettes après avoir pleuré de bonheur.

Alors, de nouveau, j'ai cru comprendre l'Amérique : la primauté du spectacle sur le désir, de la micro-communauté occasionnelle sur l'individu, et le pouvoir étrangement fédérateur du dollar. Je me trompe sans doute, mais il me semble qu'en Europe les choses en iraient autrement : chacun voudrait la fille pour lui seul et accepterait mal que la gesticulation érotique se réduise à une danse furtive sans le moindre attouchement. Il paierait pour une passe ou un strip tease, mais ne saurait se satisfaire de ce curieux supplice esthétique où ni son sexe ni son "moi" ne trouvent leur compte.

J'ai aimé cet endroit bizarre, et que le camionneur pût s'y offrir à moindre frais une minute de cette beauté synthétique comme on n'en voit que dans les films. Je l'ai aimé pour les visages que j'y ai vus, calmes et curieusement apaisés. Sans doute en existe-t-il d'autres, d'une espèce plus brutale... De bonne grâce, je me suis laissé berner par un savant jeu de miroirs. L'Amérique a de beaux seins, que les pauvres peuvent regarder, mais auxquels ils ne toucheront pas.

L'Amérique n'existe pas

Quand elle traverse l'Atlantique, l'Amérique se caricature. Telle qu'en elle-même, quoi qu'on en dise, elle ne s'exporte pas. Sortie de son espace, elle vire définitivement au cliché. Elle était une manière de réponse urgente et mobile à l'irrésistible vertige de l'espace, et voici qu'elle contresigne en Europe l'épuisement du passé et de sa mémoire.

Partout où il y a du vide, l'Amérique se jette et l'occupe. D'abord d'Est en Ouest, en se ruant à travers son propre territoire, ensuite en intervenant dans le monde, enfin en disséminant partout ses boîtes de Coca, ses paquets de Marlboro et ses Mac-Do. L'Amérique n'existe pas : elle se précipite vers tous les endroits où elle pourrait être. Elle occupe le terrain. Elle s'invente à mesure, sortant sans cesse de soi. Elle ne se referme sur elle-même que dans les moments difficiles de son histoire, lorsqu'il lui faut ressaisir le sens de ce mouvement qui brûle l'une après l'autre chacune de ses frontières.

À la différence de la vieille Europe qui gère tant bien que mal les éclats perdus du passé et qui se considère avec mélancolie en songeant qu'elle fut naguère une belle femme dont s'est lentement flétri le visage, l'Amérique ne saurait subsister si elle cessait de jeter ses feux et n'était plus que la vague mémoire d'une splendeur oubliée. Qu'elle perde au plan politique ou économique une part de sa puissance, et voici qu'elle s'en invente une autre. Car elle n'est en définitive rien d'autre que cette aptitude à la mobilité et à l'adaptation. Rien d'autre peut-être que l'homme tel qu'en son milieu il s'inscrit. L'homme tel qu'il voudrait faire sa vie et ne concéder à personne le soin d'en décider pour lui. L'homme pressé d'arriver à soi par le seul chemin de sa finitude, embarqué avec d'autres désireux du même but. Un Américain est un type qui fait face à de l'immensité.

On s'en va faire fortune en Amérique, on y va pour tenter sa chance et affronter le sort. On y va mesurer ses forces, voir ce dont on s'avère capable. On n'y attend pas de salut, pas d'autre secours que pratique. La vie est une tâche urgente, qui ne peut se remettre au lendemain. Si l'on n'en fait pas quelque chose, ce bien aura été usé pour rien, gâché et perdu pour toujours. L'éternité n'est pas le bien des hommes, ils n'y peuvent que perdre leur temps. Soyons concrets, entraidons-nous, faisons commerce. L'horizon n'est pas dans les cieux, mais droit devant nous. Le Seigneur aime ceux qui travaillent : il ne saurait nous en vouloir de prendre soin de notre vie. Prions et chantons ses louanges, c'est notre frère, pas notre dieu : une semaine lui a suffi pour créer le monde, il ne nous en faut pas davantage pour le construire.

 

Me voici donc réduit, comme quiconque, à l'état d'homme invisible. Je ne suis plus celui que l'on connaît, un organisme pourvu d'attaches. Seulement un des très rares passants traversant Wilshire avenue vers midi. Anywhere out of the world. Baudelaire serait satisfait : je m'habille avec soin, sachant que nul ne peut me voir. Là même où personne ne l'observe, le dandy postmoderne californien pousse à son paroxysme le soin d'une élégance et d'une existence pour rien. Il affecte, à ses propres yeux, un tempérament de star : pose et désinvolture savamment calculées. Vivant à l'aise et détaché face à un invisible objectif, comme une vedette depuis longtemps habituée à la traque incessante des paparazzi, il convertit en apparence ce que l'Amérique lui offre en étendue. Avec son pouvoir, sa culture, son impérialisme, ses superproductions, qu'est-elle d'autre qu'une grande surface dans laquelle le monde entier rêve de venir pousser ses caddies au long de travées regorgeantes ?

Je m'en tiendrai désormais à cette idée commode et absurde : l'Amérique n'existe pas. Ce n'est pas un pays, mais un espace. Ce n'est pas un état, mais un mode de coexistence. Et pourtant, elle roule les épaules, elle se montre et se regarde, étonnée, fière et surprise d'être là ; ce regard même est tout son être. Plutôt qu'un cauchemar ou un rêve, l'Amérique est une hallucination.

Photo_Maulpoix.jpg
Jean-Michel Maulpoix, Slovaquie, été 2003 - Photo L. H. (Droits réservés)

Jean-Michel Maulpoix, L'Amérique n'existe pas. Journal de voyage [eBook], texte et photographies de l'auteur, « Le Nouveau Recueil, éditions numériques », 5 juin 2014, ISBN 979-10-9397-600-6

Autres extraits disponibles ici : « L'Amérique n'existe pas (extraits) », E-rea [En ligne], vol. 7, no 2, 2010, http://erea.revues.org/1005 (mis en ligne le 24 mars 2010, consulté le 2 février 2015)

 

Jean-Michel Maulpoix, ancien élève de l'École normale supérieure de Saint-Cloud, agrégé de Lettres modernes et auteur d'une thèse de doctorat d'État sur « la notion de lyrisme », enseigne la poésie moderne et contemporaine à l'Université Sorbonne Nouvelle - Paris 3. Écrivain et universitaire, il est l'auteur d'ouvrages poétiques, parmi lesquels Une histoire de bleu, L'Écrivain imaginaire, Domaine public et Pas sur la neige, publiés au Mercure de France. Il a également fait paraître des études critiques sur Henri Michaux, Jacques Réda, René Char, Rainer Maria Rilke et Paul Celan, ainsi que des essais généraux de poétique (entre autres : La Poésie malgré tout, La Poésie comme l'amour et Du lyrisme. Son écriture, où dialoguent sans cesse prose et poésie, se réclame volontiers d'un « lyrisme critique ». Jean-Michel Maulpoix dirige également la revue numérique de littérature et de critique Le Nouveau Recueil.

Pour citer cet article



Référence électronique
Jean-Michel MAULPOIX, « L’Amérique n’existe pas », Viatica [En ligne], L’Art des autres, mis en ligne le 18/02/2015, URL : http://viatica.univ-bpclermont.fr/l-art-des-autres/ecritures-de-voyage/l-amerique-n-existe-pas

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