Pierre Marson (éd.), « Depuis la Sûre jusqu’au Nil ». Les auteurs luxembourgeois et le monde musulman. Une anthologie

N°2 – Mars 2015
Université Paris Ouest Nanterre La Défense
Pierre Marson (éd.), « Depuis la Sûre jusqu’au Nil ». Les auteurs luxembourgeois et le monde musulman. Une anthologie

 

Depuis l'époque romantique, le voyage en Orient occupe une place importante dans la littérature française. Les récits laissés par les grands écrivains mais aussi certains écrits dus à des voyageurs moins célèbres sont aujourd'hui accessibles grâce à une série d'anthologies, centrées soit sur une zone géographique, soit sur une période historique1. Concernant l'ensemble des pays musulmans d'Afrique, d'Asie et d'Europe, celle éditée par Pierre Marson présente la particularité de rassembler exclusivement des textes écrits par des auteurs luxembourgeois. Que ce recueil atteigne plus de quatre cents pages surprendra sans doute maints lecteurs, non seulement parce que le volume semble disproportionné par rapport à la taille du Grand-duché (voire par rapport au degré de notoriété de sa littérature), mais aussi parce que, contrairement à la France, ce pays, indépendant depuis 1839 seulement, n'a jamais entretenu de relations particulières avec l'Égypte, le Maghreb et les autres régions évoquées. Si Pierre Marson a réussi à rassembler autant de textes couvrant une période allant de la fin du XVIIIe siècle jusqu'aux années 19602, c'est d'abord parce qu'il a choisi de publier à la fois des récits de voyage, des articles journalistiques, des extraits de traités scientifiques, un extrait de roman et des poèmes. Par ailleurs, comme dans le Dictionnaire des auteurs luxembourgeois3, l'adjectif « luxembourgeois » désigne tous les écrivains et publicistes ayant entretenu des liens avec le Luxembourg, en l'occurrence même ceux qui, lors de leur voyage en Orient, n'avaient pas ou plus la nationalité luxembourgeoise. Cette définition très large permet par exemple à Pierre Marson d'inclure dans son anthologie plusieurs textes de l'indianiste et archéologue Joseph Hackin et de son épouse Ria, tous deux originaires du Luxembourg mais naturalisés français, ainsi que des écrits et dessins d'Henri-Joseph Redouté, né dans l'ancien Duché de Luxembourg (à Saint-Hubert).

Comme le souligne Pierre Marson, c'est souvent dans le cadre d'une mission effectuée pour le compte d'un des grands pays voisins que les voyageurs luxembourgeois sont partis en Orient : Henri-Joseph Redouté faisait partie de la Commission scientifique de l'expédition égyptienne de Bonaparte (1798-1801) ; Nicolas Bové travaillait au Jardin des plantes à Paris au moment où il a été envoyé comme expert étranger au Caire (1829-1832) ; le poète et écrivain Edmond Dune a découvert le Maghreb dans le cadre de son engagement dans la Légion étrangère (1938-1943) ; Henri Schliep, né de parents germano-luxembourgeois, s'est rendu en Asie en tant que soldat de l'armée coloniale néerlandaise et y a fait plusieurs séjours professionnels par la suite... Si l'on considère par ailleurs que beaucoup de ces auteurs ont été formés à l'étranger (Hackin et le botaniste Guillaume Capus à Paris par exemple) et que bon nombre de leurs textes ont été publiés ailleurs qu'au Luxembourg, on est tenté de se demander ce que peut apporter leur rapprochement au sein d'une anthologie. Surtout, on s'interroge, avec Pierre Marson, sur la possibilité de définir un orientalisme luxembourgeois, c'est-à-dire une manière particulière de penser et d'évoquer l'Orient. Cette question semble d'autant plus épineuse que la littérature luxembourgeoise n'est pas liée à l'emploi d'une langue particulière et qu'elle comporte trois volets majeurs, la littérature d'expression française, la littérature d'expression allemande et la littérature d'expression luxembourgeoise, un dialecte mosellan promu au rang de langue nationale en 1984 mais employé en tant que langue littéraire depuis les années 1820. Vivant au quotidien dans une situation de triglossie, les écrivains luxembourgeois choisissent en effet, en fonction de leurs affinités personnelles, la langue dans laquelle ils souhaitent s'exprimer, c'est-à-dire en général l'une des trois langues officielles (le français, l'allemand ou le luxembourgeois), d'ailleurs toutes représentées, à des degrés divers, au sein de cette anthologie.

L'ouvrage est divisé en sept chapitres précédés chacun d'une brève introduction, rédigée en allemand4. Le premier chapitre comporte des textes sur l'Égypte, qui constitue, avec la Palestine, la région la plus décrite par les auteurs luxembourgeois. Suit alors une section consacrée au Maghreb, évoqué essentiellement par des voyageurs entretenant des liens plus ou moins directs avec l'entreprise coloniale française. Les quatre chapitres suivants concernent respectivement la Palestine, visitée pour des raisons touristiques et religieuses, la Turquie, sur laquelle on trouve à la fois des témoignages datant de l'époque ottomane et des textes postérieurs à 1923, l'Asie centrale (le Caucase et l'Afghanistan notamment) et enfin des régions situées aux frontières du monde musulman (l'Asie du Sud-Est, l'Afrique subsaharienne et le sud de l'Europe). La structure interne de chaque chapitre est chronologique, ce qui permet au lecteur de prendre conscience à la fois de l'évolution politique et sociale des pays décrits et de la mentalité des voyageurs, elle aussi soumise à d'importantes variations historiques. Le dernier chapitre contient des poèmes ayant comme thème le monde musulman ainsi qu'un extrait du premier roman luxembourgeois écrit en français (1855). On notera qu'il n'existe pas de roman « oriental » à proprement parler dans la littérature luxembourgeoise ; en revanche, des allusions au monde musulman apparaissent dès les premiers textes de la littérature d'expression luxembourgeoise.

C'est à ces allusions parfois très ponctuelles que Pierre Marson s'intéresse au début de son introduction. Dans les premiers textes de la littérature d'expression luxembourgeoise, l'Orient symbolise l'appel du large, le monde inconnu, surtout par opposition au caractère exigu du Grand-duché. Le titre même de l'anthologie, Vun der Sauer bis bei den Nil, citation en luxembourgeois empruntée à l'un de ces textes, résume à lui seul l'opposition récurrente entre la proximité rassurante et l'éloignement dans l'espace et dans le temps : la Sûre (« d'Sauer ») est une petite rivière évoquée dans l'hymne national... On comprend dès lors que dans les textes luxembourgeois du début du XIXe siècle le topos oriental apparaisse dans deux registres fondamentalement opposés. Chez certains écrivains, l'Orient cristallise toutes les angoisses et inquiétudes d'une société fortement marquée par le catholicisme et devient ainsi la contrée étrangère, étrange et ennemie par excellence. Pour d'autres, il constitue un véritable écran sur lequel viennent se projeter des nostalgies et des désirs inassouvis. Les connotations négatives sont particulièrement fréquentes dans les textes ayant trait aux croisades et surtout à Godefroi de Bouillon, qui a pu jouer un rôle de héros national dans la mesure où le comté de Bouillon faisait partie de l'ancien duché du Luxembourg. Le philhellénisme de certains écrivains a également contribué à une vision très sombre de l'Orient. Pierre Marson souligne toutefois qu'en évoquant les souffrances des Grecs, beaucoup de ces écrivains visaient moins le despotisme oriental que la situation politique dans laquelle ils vivaient eux-mêmes, reprenant ainsi le schéma des Lettres persanes de Montesquieu.

Pour ce qui est des représentations mélioratives, Pierre Marson soulève trois associations récurrentes. L'Orient est d'abord perçu comme l'univers fantastique et féerique des Mille et une nuits. Il est par ailleurs souvent lié à l'érotisme et il apparaît enfin comme le berceau d'une certaine forme de sagesse, voire d'une spiritualité qui n'aurait pas d'équivalent en Occident. Il va sans dire que cette vision idéalisée de l'Orient repose en grande partie sur des lectures et en particulier sur la réception des Contes des mille et une nuits, ainsi que sur celle du poète persan Hafis, dont l'un des auteurs luxembourgeois les plus connus, Michel Rodange, a pris connaissance grâce à Goethe et August von Platen : Il lui rend hommage dans ses recueils Die Sprüche des Hafis, Hafis in Neutralien et Philosophische Plaudereien des Hafis (1870).

Cette image ambivalente de l'Orient domine aussi les récits de voyage. Bien que le Grand-duché n'ait pas eu de colonies, beaucoup de voyageurs luxembourgeois adhéraient aux principes de la pensée coloniale et en particulier à l'idée d'une supériorité constitutive des Occidentaux. Dans les récits de certains catholiques pratiquants et dans les publications des missionnaires, ce sentiment de supériorité concerne essentiellement la foi et il s'exprime entre autres par la reprise de motifs déjà présents dans les textes sur les Croisades. Il semblerait toutefois que les critiques les plus virulentes à l'égard de l'islam et des musulmans soient dues à des laïcs, les hommes d'Église se montrant bien plus nuancés. D'autres développements reposent sur des arguments pseudo-scientifiques tels que l'influence du climat, qui expliquerait la prétendue infériorité de la civilisation orientale ; on les trouve surtout dans les textes des voyageurs laïcs et libéraux. Le colonialisme ne constitue toutefois pas la seule grille de lecture. Pierre Marson souligne que pour beaucoup de voyageurs la rencontre avec l'Orient avait avant tout une fonction compensatoire, comme en témoignent les références récurrentes au caractère pittoresque des villes visitées, au luxe mais aussi à la spiritualité orientale.

Dans la quatrième section de son introduction, consacrée à l'« orientalisme luxembourgeois », Pierre Marson insiste d'abord sur la similarité frappante entre les textes de fiction et les récits de voyage en ce qui concerne la présentation de certains aspects de l'Orient - un phénomène qu'il explique par la culture des écrivains et des voyageurs. Dans leurs récits, on trouve ainsi des références explicites aux grands représentants de l'orientalisme européen : Pierre Loti, Gustave Flaubert, Multatuli, Karl May, Rudyard Kipling... Les arts plastiques et la musique, notamment L'Africaine de Meyerbeer, ont exercé aussi une certaine influence sur leur perception des contrées orientales. L'originalité de l'orientalisme luxembourgeois résiderait ainsi avant tout dans le fait que plusieurs sources d'inspiration s'y rencontrent. Les écrivains d'expression allemande sont surtout marqués par l'image classique et académique de l'Orient léguée par Goethe, tandis que ceux optant pour le français se montrent plus portés sur l'actualité en raison du rapport direct qu'ils entretenaient, dans bien des cas, avec la puissance coloniale qu'était la France.

Pierre Marson relit ensuite les textes des écrivains luxembourgeois au regard des thèses d'Edward Said en montrant, exemples à l'appui, que dans certains récits ou passages l'évocation du pittoresque oriental implique une prise de possession symbolique de l'autre, le récit de voyage devenant un adjuvant de l'idéologie impérialiste. La plupart des textes seraient toutefois nettement plus différenciés et témoigneraient même d'une volonté sincère de compréhension, voire d'une forme d'empathie. Pour mieux décrire cet effort de compréhension, Pierre Marson se réfère aux Noten und Abhandlungen zu besserem Verständniβ des West-östlichen Divans de Goethe, publiés de manière posthume en 1888. Selon ce texte capital pour l'orientalisme allemand, tout rapprochement véritable entre l'Orient et l'Occident repose d'abord sur l'acceptation des particularités de chacun, ensuite sur la capacité de voir dans chaque civilisation sa part universelle. C'est précisément ce type d'approche que l'on distingue par exemple dans les Lettres d'Orient de Maurice Letellier. Rédigées en cours de voyage, elles témoignent en effet de l'évolution de leur auteur, d'abord marqué par des stéréotypes, ensuite transformé par le contact avec l'autre. Pour ce qui est des textes et développements proposant une vision exclusivement négative et dévalorisante de l'Orient, Pierre Marson les a exclus d'emblée, sans doute pour éviter de les immortaliser au sein de son anthologie, qui, de ce fait, est plus proche de l'idéal goethéen que ne le serait l'ensemble des écrits susceptibles d'y être intégrés. 

Cette anthologie a d'abord le mérite de rendre accessibles aux chercheurs mais aussi au grand public des textes très peu connus. À l'exception de celui de Joseph Hackin, conservateur en chef du musée Guimet pendant l'entre-deux-guerres, les noms des voyageurs ne disent sans doute rien à la plupart des lecteurs. Et si les Luxembourgeois retrouvent certains grands représentants de leur littérature nationale (Michel Lentz, Edmond de La Fontaine, Edmond Dune, Paul Palgen, Nikolaus Welter...), ils découvrent aussi des auteurs méconnus (Florian Peiffer, Jéhan Steichen...). L'introduction présente de manière claire les enjeux majeurs de la littérature de voyage et de l'évocation de l'Orient. On remarquera d'ailleurs que Pierre Marson y fait appel à des théoriciens et spécialistes germanophones, francophones et anglophones, dont les ouvrages sont regroupés au sein d'une bibliographie très soignée. Celle-ci est précédée de notices bio-bibliographiques concernant les auteurs. Les notes (rédigées en allemand pour les textes allemands et luxembourgeois, en français pour les textes français) éclairent remarquablement les textes.

Bien que l'on retrouve, au fil des pages, un grand nombre d'éléments également présents dans les récits des voyageurs français ou allemands de la même époque, le volume se caractérise par une grande originalité, entre autres parce qu'il y est question de régions moins systématiquement représentées dans des anthologies de ce type. On pense en particulier au récit du journaliste communiste Jéhan Steichen relatant un voyage en Azerbaïdjan (alors annexé par l'Union soviétique) ou aux textes du géologue Michel Lucius, qui a vécu la Révolution russe et le début de la première guerre mondiale au Caucase - des événements qui lui ont inspiré de passionnantes digressions sur le destin des civilisations. Quant à l'évocation de l'Afghanistan et des Bouddhas géants de Bamiyan, elle touche sans doute plus les lecteurs modernes que les contemporains des époux Hackin. Destinée avant tout à un public luxembourgeois relativement peu familiarisé avec la littérature de voyage, cette anthologie mérite ainsi d'être connue au-delà des frontières du Grand-duché : elle constitue un apport non négligeable à l'étude de l'orientalisme européen.

 


1 Voir entre autres les anthologies publiées aux éditions Robert Laffont : Le Voyage en Orient. Anthologie des voyageurs français dans le Levant au XIXe siècle, Jean-Claude Berchet (éd.), 1985 ; Le Voyage en Égypte. Anthologie de voyageurs européens de Bonaparte à l'occupation anglaise, Sarga Moussa (éd.), 2004 ; Le Voyage en Algérie. Anthologie de voyageurs français dans l'Algérie coloniale (1830-1930), Franck Laurent (éd.), 2008.

2 La plupart des textes datent toutefois de la deuxième moitié du XIXe et du début du XXe siècle.

3 Pour la version française de ce dictionnaire édité par le Centre national de littérature, voir http://www.dictionnaire-auteurs.lu.

4 Conservateur au Centre national de littérature du Luxembourg, Pierre Marson est germaniste de formation.

Pierre Marson (éd.), « Vun der Sauer bis bei den Nil ». Luxemburger Autoren und die islamische Welt. Eine Anthologie, Differdange (Luxembourg), Phi - Centre national de littérature, 2011, 438 p., ISBN 978-2-91990-322-1

Pour citer cet article



Référence électronique
Marie-Christine GOMEZ-GÉRAUD, « Pierre Marson (éd.), « Depuis la Sûre jusqu’au Nil ». Les auteurs luxembourgeois et le monde musulman. Une anthologie », Viatica [En ligne], , mis en ligne le 18/02/2015, URL : http://viatica.univ-bpclermont.fr/l-art-des-autres/comptes-rendus/pierre-marson-ed-depuis-la-sure-jusqu-au-nil-les-auteurs-luxembourgeois-et-le-monde-musulman-une-anthologie

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