Patrick Binot et Jean Marcel (éd.), Siam d’hier, Thaïlande d’aujourd’hui. Par les textes en français du XVIIe siècle à nos jours

N°2 – Mars 2015
Patrick Binot et Jean Marcel (éd.), Siam d’hier, Thaïlande d’aujourd’hui. Par les textes en français du XVIIe siècle à nos jours

 

À quoi le Siam (aujourd'hui Thaïlande) doit-il d'être le seul pays du Sud-Est asiatique à n'avoir pas été colonisé par une puissance occidentale ? Le «pays du sourire» possédait pourtant des arguments susceptibles d'attirer l'attention des prédateurs, et le peu de goût et de talent des Siamois pour la pratique des armes ne les protégeait guère contre une agression militaire. Tapi au fond de son golfe profond, il était un peu à l'écart, il est vrai, des grandes routes maritimes ; mais il existait des voies d'accès continentales, bien connues des encombrants voisins birmans qui exerçaient leur tyrannie au moyen de raids destructeurs avant de se retirer sans avoir exercé d'occupation permanente. Jusqu'au XXe siècle encore, la présence toute proche de deux grands impérialismes coloniaux n'a pas eu raison de son indépendance. Trouvons-nous dans les relations des voyageurs une explication à cette singulière pérennité ?

Elles sont nombreuses, mais relativement tardives, n'apparaissant pas avant 1662, avec l'arrivée des missionnaires français, quand la Société des Missions étrangères de Paris envoie à Ayutthaya, la capitale, deux de ses prêtres, bien accueillis par la population comme par le roi Phra Naraï, alors en froid avec ses propres moines, bouddhistes. Les Européens étaient déjà présents au Siam, Hollandais et Anglais friands de concessions et de monopoles commerciaux. Naraï comprit très vite que les religieux français n'en voulaient qu'aux âmes, leur laissa espérer de faciles conversions et leur accorda des terrains pour bâtir églises et écoles.

Voyages et relations se succédèrent régulièrement jusqu'en 1673, quand la Société envoya au Siam un des siens porteur de messages du pape Clément IX et de Louis XIV pour Naraï, qui, en retour, envoya une ambassade en France puis - le vaisseau ayant fait naufrage - une seconde, qui arriva à Versailles en 1684, accompagnée d'un gros succès de curiosité. Mais - effet des intrigues du favori grec Constantin Phaulkon («Monsieur Constance») ou d'une traduction approximative -, le roi de France, croyant le prince et son peuple prêts à embrasser le christianisme, décida d'envoyer une ambassade au Siam, conduite par Alexandre de Chaumont, un marin, auquel était adjoint l'abbé de Choisy. En octobre 1685, elle était reçue par Naraï. Mais de conversion il n'était plus question. Les manigances de Phaulkon, qui n'avait soutenu la cause des Français que pour le profit de sa carrière, avaient développé contre eux un violent courant d'hostilité. Bientôt le favori fut mis à mort (1689) et les Français tombèrent en disgrâce. Seul Claude de Forbin, officier de marine, avait pressenti la fin calamiteuse de l'entreprise et dénoncé le jeu de Phaulkon. Il le paya de trois ans de captivité. De retour en France, après s'être évadé, il informa le roi du cours pris par les événements. Du Siam, il ne sera plus nouvelles à Versailles pour longtemps.

Sur cette aventure, il existe un dossier riche et homogène, qui méritait d'être constitué et offert aux lecteurs du XXIe siècle. Mais ceux-ci ont droit aussi d'être informés sur un pays qui est pour eux beaucoup plus qu'une destination touristique : un mode de vie et de pensée, une sagesse. Jean Marcel et Patrick Binot, l'un québécois et l'autre belge, s'y sont employés. Tous deux sont de très bons connaisseurs du royaume (ils y vivent et travaillent depuis plusieurs lustres) et de sa langue : Jean Marcel a traduit Ramakien sous le signe du singe (version thaï du Ramayana) et publié à Montréal des Lettres du Siam (L'Hexagone, 2002).

 

Une constante dans ces relations : la tolérance en matière de foi, le Siam ayant eu la malchance d'être «découvert» par une nation ardemment missionnaire, en un siècle où elle inclinait de plus en plus à l'intolérance. Mais une grande diversité de style et de perspectives. Ainsi l'abbé de Choisy ne se soucie guère de laisser une relation véridique ; mais il excelle dans l'art de conter une aventure, la sienne de préférence. Et aussi tant de sujets d'étonnement, comme la paresse et l'indolence des Siamois qui abandonnent toute l'activité économique aux Chinois. Et, pour l'exotisme, des morceaux de choix, comme la chasse à l'éléphant (Émile et Denise Jottrand). Le bétel fournit l'exemple d'un dossier bien complexe. Parfois le voyageur loue les «si belles dents» des Siamois, ailleurs il déplore « la manie des natifs, répandue dans toutes les classes sociales, de mastiquer le bétel, qui noircit les dents et tuméfie les lèvres» (p. 10). Sauf à Bangkok, l'usage s'en est maintenu dans le reste du pays. Mais rien là d'irréparable «puisqu'il se nettoie très bien», assurent Émile et Denise Jottrand (p. 165). La contradiction procède-t-elle du regard du visiteur ou de la complexité du sujet observé ?

Simon de La Loubère déplore l'absence de formation intellectuelle des Siamois qui leur fait ignorer «absolument toutes les parties de la philosophie». Mais insouciants, «ils ont le bonheur de naître philosophes». Contradictions des Siamois ou incertitudes du vocabulaire des visiteurs, qui confondent philosophie, abstraction et sagesse ? La religion bouddhiste n'est, pour Chaumont, qu'«grand ramas d'histoires fabuleuses» et les voyageurs s'y intéressent bien peu (p. 11).

 

Deux critères ont guidé les auteurs de l'anthologie : «le regard jeté sur le pays et ses habitants» et «ce que ce regard révèle chez ceux qui ont vu» (p. 12). Ils ont retenu des relations provenant de la francophonie occidentale (France, Belgique, Suisse et Québec), mais ont parfois fait entorse à leur règle en admettant des textes qui n'émanaient pas de voyageurs au Siam. Ainsi ont-ils introduit, avec à-propos, des pages de Voltaire et du chevalier de Jaucourt : l'un apporte un petit impromptu qui met en scène le musicien André Destouches, «une satire dans le plus pur style voltairien», l'autre, retenu en France par sa collaboration à l'Encyclopédie, a emprunté beaucoup à l'ouvrage très documenté du médecin allemand Engelbert Kaempfer, qui séjourna deux mois au Siam ; mais les pages «siamoises» de son History of Japan (Londres, 1692) ne pouvaient figurer ici. Observons seulement que, par cette double entorse à leur règle, nos deux auteurs meublent un peu une section «XVIIIe siècle» bien maigrelette, mais ils n'y pouvaient mais : après les intrigues de Phaulkon, les Français n'étaient plus en odeur de sainteté au royaume de Siam.

Les deux siècles suivants sont mieux représentés : pour le XIXe siècle, des voyageurs informés, attentifs, n'ayant nul scrupule à subir le charme du pays, mais dont le regard critique donne véridicité et intérêt à leurs pages. Pour le XXe siècle, quelques plumes de race : André Malraux, Paul Morand et Marguerite Yourcenar, même si la mort n'a pas permis à cette dernière de revoir son texte. Ne pas oublier Jean Marcel qui a retenu à juste titre quelques pages de ses passionnantes et passionnées Lettres de Siam (Montréal, L'Hexagone, 2002).

La plupart des textes retenus ne sont accessibles que dans les grandes bibliothèques. Aussi les deux auteurs ont-ils fait leur choix : peu de notes et de commentaires, mais une grande variété de textes ; au lecteur d'effectuer les confrontations et de découvrir les richesses contrastées du monde thaï.

Après Georges Chaudoir, militaire de carrière belge (1897 et 1930), ses compatriotes Émile et Denise Jottrand écrivent à deux mains (1898-1902) un journal qui livre une pertinente analyse de la progression par empiètements de la France, qui s'attire ainsi beaucoup d'hostilité.

Le Siam se trouve pris en tenailles par deux puissants impérialismes (anglais et français) et doit se laisser amputer son territoire par des traités inégaux. Le peu de goût des Siamois pour les activités militaires font d'eux des victimes tout indiquées. Comme en Chine, la présence de grandes puissances étrangères favorise la diplomatie de la canonnière face à des nations non-européennes souvent faibles et naïves. Émile et Denise Jotterand dédouanent peut-être un peu vite leur petit pays : les épisodes douloureux de la décolonisation du Congo belge ont jeté une lumière crue sur ce qu'avait été le peu d'empressement de la puissance coloniale à promouvoir en ce pays les élites locales.

1900 : un autre Belge, Charles Buls, conseiller du roi Rama V, dénonce les représailles disproportionnées (comme le font aussi les époux Jotterand). Charles Buls livre un clair exposé de la composition des classes sociales et de l'absence d'une classe bourgeoise «d'où sont toujours sorties, en Europe, les premières revendications démocratiques» (p. 188). Il a bien perçu la mutation en cours : pour accélérer sa modernisation, le Siam a dû faire appel à des jeunes gens formés à l'européenne, développant «une classe de fonctionnaires, intermédiaires entre les nobles et le peuple [...]. Toutes les fonctions publiques sont remplies par des Siamois : mais on a trouvé un moyen ingénieux de ménager l'amour propre national en plaçant auprès d'eux un conseiller (adviser) européen qui guide les administrateurs inexpérimentés, [...] surtout dans la justice où sur dix conseillers neuf sont belges» (p. 189), le dixième étant hollandais. Le «petit pays» des époux Jotterand a bien su placer les siens...

Mais cette transition souple, conforme au tempérament siamois, ne suffit pas à assurer l'avenir du pays, toujours menacé par l'avidité des puissances occidentales.

 

L'ensemble de ces textes fournit un panorama convaincant de la diversité du pays (le Siam devenu Thaïlande) et de la complexité des relations entre les Thaïs («les Hommes libres») et leurs visiteurs étrangers. Avec cette anthologie, les éditions Soukha proposent un livre de fabrication matérielle très soignée, comportant notamment deux livrets de seize illustrations chacun, couleurs et noir et blanc, toutes d'excellente facture.

Patrick Binot et Jean Marcel (éd.), Siam d'hier, Thaïlande d'aujourd'hui. Par les textes en français du XVIIe siècle à nos jours, Paris, Soukha, 2014, 352 p., ISBN 978-2-91912-266-0

Pour citer cet article



Référence électronique
Michel BIDEAUX, « Patrick Binot et Jean Marcel (éd.), Siam d’hier, Thaïlande d’aujourd’hui. Par les textes en français du XVIIe siècle à nos jours », Viatica [En ligne], L’Art des autres, mis en ligne le 18/02/2015, URL : http://viatica.univ-bpclermont.fr/l-art-des-autres/comptes-rendus/patrick-binot-et-jean-marcel-ed-siam-d-hier-thailande-d-aujourd-hui-par-les-textes-en-francais-du-xviie-siecle-nos-jours

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