Custine et « la poétique des voyages » : l’épître dédicatoire à Miss Bowles dans L’Espagne sous Ferdinand VII (1838)

N°2 – Mars 2015
LIS, Université de Lorraine
Custine et « la poétique des voyages » : l’épître dédicatoire à Miss Bowles dans L’Espagne sous Ferdinand VII (1838)

 

Pourquoi et comment voyager au temps du romantisme ? Mais aussi - et surtout - pourquoi et comment raconter son voyage ? À une époque où les zones blanches commencent à disparaître des planisphères, où se déplacer devient, sinon plus facile, du moins plus commode que dans les siècles passés et où le genre viatique tend à abdiquer sa traditionnelle mission informative, peu d'auteurs semblent se poser véritablement ces questions cruciales... Certes, ils font assaut de préfaces où ils s'excusent presque d'avoir voyagé, en tout cas d'oser livrer au public le récit de leurs pérégrinations, mais, hormis quelques considérations éparpillées au fil de leurs ouvrages, ils ne vont pratiquement jamais jusqu'à s'interroger sur les raisons des voyages au XIXe siècle, le bien-fondé d'en rapporter des récits, pas plus que sur la manière de réussir à tirer le meilleur parti des uns et des autres.

Un seul peut-être parmi eux s'évertue à aborder le sujet pour en extraire la matière d'une réflexion approfondie : c'est Astolphe de Custine, qui ouvre par là le récit de son périple à travers la péninsule ibérique, intitulé L'Espagne sous Ferdinand VII (1838). On a un peu oublié de nos jours ce fils, au moins spirituel, de Chateaubriand : il convient donc de rappeler brièvement quelques éléments à son propos et de repréciser le statut du récit viatique à l'époque, pour mieux saisir les enjeux de la «poétique des voyages1» qu'il propose dans son épître dédicatoire «À Miss Bowles».

Rejeton d'illustres familles de l'aristocratie française, provençale du côté maternel, lorraine de l'autre, Astolphe de Custine (1790-1857) est une victime collatérale de la Révolution et de l'Empire, puisque son grand-père et son père montent successivement à l'échafaud sous la Terreur. Sa mère y échappe de justesse et, après une période brillante où son esprit et sa beauté la font triompher dans les salons - elle est même un temps la maîtresse de l'Enchanteur -, elle quitte la France avec sa progéniture pour la Suisse, l'Allemagne et l'Italie, afin de fuir les foudres du régime impérial : premiers contacts de l'enfant mélancolique et solitaire qu'est Astolphe avec le monde du voyage. Il le retrouvera par la suite en qualité de diplomate - il assiste au congrès de Vienne - et surtout lorsqu'à la suite d'une fâcheuse mésaventure survenue sur la route de Saint-Denis, la révélation de son homosexualité lui fermera les portes de la bonne société parisienne. Ses pas le conduiront alors successivement en Angleterre, en Espagne puis en Russie, d'où il rapportera, en sus de l'ouvrage déjà cité des Mémoires et voyages (1830) et La Russie en 1839 (1843), destinés à faire date dans l'histoire du genre viatique.

C'est en effet par le récit de ses pérégrinations à travers l'Europe, plus que par ses autres ouvrages, que Custine a laissé un nom dans l'histoire de la littérature et de la culture françaises du XIXe siècle. Celui que Balzac avait baptisé «le voyageur par excellence2» ne s'est pas contenté de laisser des tableaux, parfois au vitriol, des pays qu'il a traversés : il s'est aussi, avant Tocqueville, interrogé sur les modèles politiques qu'ils offraient et sur la manière d'en rendre compte avec le plus de rigueur possible, en un temps où le sens du voyage et de sa relation est en train de changer du tout au tout.

Chacun le sait : jusqu'à la fin du XIXe siècle au moins, le récit viatique représente un moyen indispensable pour instruire un lectorat souvent ignorant de la réalité située hors des frontières du pays qu'il habite - bien heureux quand il n'en est pas de même pour ce qui sort de son territoire immédiat... À ce titre, ce type d'ouvrage bien particulier se trouve pris entre deux contraintes opposées : celle du docere, qui mise sur le sérieux de l'information transmise, au risque d'ennuyer le lecteur, et celle du placere, qui vise à satisfaire le besoin de distraction et d'évasion que ce dernier peut manifester, au risque de déformer la réalité sous le prétexte de l'amuser.

L'histoire du récit de voyage à l'âge classique pourrait se résumer par une oscillation permanente entre ces deux pôles, susceptibles à tout moment de se transformer en écueils. À la fin du XVIIe siècle, lorsque les romans-fleuves héroïco-galants commencent à lasser le public, celui-ci se tourne avec empressement vers les relations viatiques, les péripéties passionnantes qu'elles racontent, les pays étranges qu'elles décrivent3. Au cours de la première moitié du XVIIIe siècle, l'esprit des Lumières en pleine émergence réclame au contraire un inventaire systématique du monde dans sa richesse et sa complexité : il a pour ce faire besoin de récits de voyages fiables, rapportant des informations exactes, en mesure d'être intégrées à la taxinomie de l'univers et, pour cette raison, d'être soumises au crible de la critique ; or, depuis Hérodote, on se méfie des voyageurs et de leurs mensonges potentiels, et la méfiance à l'égard de leurs relations ne peut dans ce contexte que s'accroître4. À la fin des Lumières, on pense avoir enfin mis au point un modèle de récit de voyage «sérieux», qu'il rende compte d'expéditions diplomatiques et militaires, scientifiques et commerciales, telles celles de Bougainville, Cook ou La Pérouse, ou qu'il se présente sous la forme d'une enquête systématique menée par un individu sur un territoire déterminé, comme le Voyage en Égypte et en Syrie de Volney (1787). Mais cette forme nouvelle encourt le reproche de manquer de pittoresque et d'uniformiser les pays décrits, bref de ne pas satisfaire la curiosité ni la soif de divertissement du public5...

La question se complique encore dans les toutes premières années du XIXe siècle, où les écrivains s'emparent de ce «genre Voyage» qui est encore loin d'être littéraire. Texte technique, le plus souvent rédigé par des spécialistes qui peuvent être des hommes de lettres, mais qui sont souvent loin d'être des artistes, la relation viatique n'est guère pratiquée par les écrivains de métier, sinon sous la forme du divertissement - le «voyage amusant» ou «littéraire» tel que l'abordent Chapelle et Bachaumont, Racine ou La Fontaine - ou de notes à usage personnel - Montaigne, Montesquieu ni Diderot ne les publieront jamais de leur vivant, au grand dam de Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre6.

On connaît les raisons variées qui poussent les écrivains à s'intéresser au «genre Voyage» : le public des années qui suivent la Révolution manifeste toujours du goût pour l'inconnu et l'exotique, mais il s'est diversifié, et il convient de lui parler autrement de pays déjà connus et explorés7. L'intérêt de l'époque pour les spectacles de la nature, associé à la mise en valeur de la relation du moi au monde, va offrir à l'homme de l'art, à la fois sensible et habile, l'occasion de présenter au public ses «impressions de voyages», son sens de la «chose vue» : comme le note Custine, c'est un «voyage individuel8» qui commence à prendre forme en ce XIXe siècle débutant.

Nombreuses sont toutefois les difficultés qui se présentent à ces nouveaux venus dans l'écriture viatique : le récit de voyage est un fourre-tout qui les désespère presque tous9. Faut-il informer ou intéresser ? Que faire de la tradition «sérieuse» qui a marqué la fin du siècle précédent et dont les tenants les regardent d'un œil soupçonneux ? On sait comment Chateaubriand parvient à tirer son épingle du jeu dans la préface de son Itinéraire de Paris à Jérusalem (1811) : conscient qu'un «genre» existe déjà, mais qu'il faut impérativement proposer quelque chose de neuf, il entame ce que Jean-Claude Berchet appelle une «parade dépréciative10» en feignant de dénigrer le caractère insuffisamment scientifique de son ouvrage11 pour mieux en exhiber la profonde originalité artistique12. Pourtant, l'Enchanteur paraît se livrer quelques lignes plus loin à une véritable palinodie en mettant en scène ses «devoirs d'écrivain» et même d'«historien» respectueux du public et de l'«exactitude» des informations qu'il lui rapporte13. Chateaubriand serait-il un autre Volney, qui faisait du récit de voyage un genre apparenté à l'histoire plus qu'au roman14 ? En aucun cas : chacun sait que René a menti sur une partie de son itinéraire15, et il revendique à plusieurs reprises le caractère poétique de certaines de ses descriptions16. Ces contradictions apparentes témoignent simplement du fait que le statut du voyage et de celui qui l'écrit ont changé : l'«historien» Chateaubriand n'a rien à voir avec Volney, et la fidélité qu'il revendique s'adresse à lui-même et à ses impressions. Les pays qu'il visite sont fameux, et il est à ses yeux moins important de donner à leur propos des informations déjà connues que de se faire le «témoin» de leur décadence. Il est en outre conscient que la représentation du monde est affaire de choix et de transposition, tout comme la fiction narrative, qu'il a déjà pratiquée17 : il n'est pas la dupe du présupposé de transparence sur lequel le genre viatique s'était jadis fondé en raison. Il renonce donc à la vérité générale d'un impossible discours sur le monde pour offrir au public l'authenticité - la «sincérité18» - de ses impressions.

Comment Custine, «poéticien» des voyages dans la douzaine de pages qui ouvrent son Espagne sous Ferdinand VII, se situe-t-il par rapport aux préceptes suggérés, près de trente ans auparavant, par celui qu'il admire comme un maître dans un ouvrage qu'il considère comme une façon de modèle en la matière19 ? Si la présentation de ses idées peut sembler désordonnée et contradictoire20, on peut tenter de restituer la pensée complexe et volontiers dialectique de celui qui tente, le premier et sans doute le seul en son temps, de théoriser ce genre nouveau qu'est le récit de voyage d'écrivain et d'en résoudre les difficultés. Il délaisse en effet le «voyage exclusivement scientifique [...] dont le but est spécial» au profit des «simples relations de courses entreprises par les esprits curieux comme le [s]ien21», mais pas plus que Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand ou plus tard Flaubert, il «ne [s]e dissimule [...] les difficultés du genre22», «ce genre de narrations si vagues23».

Ce qui prime à ses yeux, comme à ceux de ses contemporains Jean-Jacques Ampère ou Théophile Gautier, c'est la connaissance directe de l'étranger :

Il y a plusieurs moyens d'acquérir des notions justes sur un pays, mais le plus sûr c'est de le parcourir soi-même. Une course, quelque rapide qu'elle soit, en apprendra toujours davantage aux esprits qui ont des yeux, que la lecture d'une foule de livres anciens et modernes. Chercher à connaître les lieux et les hommes sans les aller voir, c'est lire les poètes dans des traductions24.

Mais s'il considère la part informative du voyage comme importante, il ne la juge pas non plus essentielle :

Sans bannir des voyages l'érudition de cabinet, ni la réflexion, je voudrais que la partie active et réelle de l'ouvrage fût toujours respectée comme l'esquisse l'est du peintre. Ce sont ces premiers linéaments tracés sur les genoux que tout voyageur doit conserver au lecteur pour se faire pardonner l'orgueil d'imprimer. [...] Revenu chez lui, l'écrivain complète sa narration en y ajoutant ce qui se trouve ailleurs, mais dispersé et ignoré de la plupart des lecteurs : néanmoins il doit éviter les longues recherches scientifiques ; les discussions approfondies appartiennent à d'autres genres d'ouvrages25.

L'information doit en effet passer par d'autres canaux que l'érudition traditionnelle dans un genre qui reste avant tout narratif26 : l'intérêt primordial du récit viatique est de cerner «les traits caractéristiques des choses par les impressions qu'[...]en reçoit» le visiteur27, et «c'est le rapport des objets avec l'âme du voyageur qui rend le voyage vivant et visible28». Custine place donc l'individu au cœur de la narration : «[...] ce qu'un homme a fait, ce qu'il a vu et senti n'est qu'à lui, lui seul peut l'exprimer29 !» Il se situe bien en cela dans la lignée de certains de ses prédécesseurs, à la toute fin des Lumières, qui voyaient dans le récit viatique une forme de synthèse entre une expérience cognitive et une expérience d'ordre à la fois existentiel et esthétique centrée sur la personne même du voyageur30.

Au moment où il raconte ses pérégrinations, ce dernier doit néanmoins naviguer entre deux écueils : la confusion et le mensonge. Pour Custine en effet, un récit de voyage ne doit pas se présenter comme un «livre», autrement dit comme un «système d'idées31» : il doit être au contraire conçu comme un «recueil d'aventures sans préparations, et de sensations non motivées32». Reprenant ici à Chateaubriand l'image du peintre33, il propose «un genre nouveau, un voyage où l'intérêt naisse de la peinture des choses, comme il naît de celle des caractères dans le drame ou le roman34». Ce qui compte, c'est la sincérité, fût-elle remplie de contradictions35, et la spontanéité des impressions : celui qui raconte son voyage doit en conséquence «donner l'idée la plus lumineuse, la plus vivante, et, par conséquent, la plus exacte possible, de ce qui caractérise un peuple et une contrée36». On voit que Custine a de l'exactitude une idée plus proche de celle qu'en avait Chateaubriand que de la notion diffusée par les hommes du XVIIIe siècle : «[...] le recueil exact des faits et des caractères, c'est-à-dire le journal du voyage doit devenir l'unique thème du voyageur [...]37

Cela dit, «[i]l ne suffit pas de ne dire que ce qui est, il faut voir le côté intéressant des choses», et si la sincérité est nécessaire au récit viatique, elle n'est pas suffisante : celui qui se contente de rester fidèle à ses impressions et au «journal du voyage» risque de se livrer au «décousu de la vérité» et à la confusion38. Comment, dès lors, «échapper au désordre, comment, en courant de surprise en surprise, éviterez-vous l'inconvénient de changer de point de vue à chaque pas, et d'entraîner les lecteurs dans vos propres incertitudes» ? La réponse de Custine aux écrivains voyageurs à venir est sans ambages : «Par une pensée dominante, par une idée qu'à votre insu, malgré vous, vous appliquerez à tout», qui représente une sorte de fil directeur en mesure de relier les différents éléments du voyage «à travers le chaos [des] impressions les plus contradictoires39». Comme Chateaubriand le suggérait déjà en son temps, il faudra procéder à des choix. Mais il existe pour celui qui narre son voyage un risque au moins aussi grand que celui de la confusion : celui de nuire à la spontanéité, à la «naïveté» du récit et des impressions du voyageur, de tomber dès lors dans l'esprit de système et de se heurter finalement au second écueil qui guette la relation viatique : le mensonge40. Le «voyageur écrivain» se trouve donc périlleusement placé entre Charybde et Scylla :

[...] ou il risque de se noyer dans un vague qui ternit tout, ou il se perd dans le mensonge qui tue tout : point d'intérêt sans vérité, mais point de style c'est-à-dire, point de vie sans ordre41.

Pour Custine, les solutions pour se tirer de ce piège fâcheux sont au nombre de quatre. La première consiste à ne jamais négliger les faits, fussent-ils «puérils en apparence» : ils «font naître par leur liaison des réflexions qui mènent le lecteur plus loin que ne le conduiraient les méditations d'un écrivain profond». En voyage, il faut «chercher les détails et fuir les résumés42». Il s'agit en second lieu d'arriver à rendre le «décousu de la vérité» par «un style flexible», assurer un idéal de «variété sans confusion43» : «[...] pour ne pas perdre cette vie fugitive du voyage, il faut la décrire en courant44.» Le voyageur écrivain doit ensuite s'abstenir à tout prix de faire sentir son métier à son lecteur, en se montrant à lui «le moins auteur des écrivains», la règle d'or de l'époque étant d'«avoir plus d'art afin d'en montrer moins45». Custine l'invite ainsi explicitement à mettre en place une forme de «rhétorique du naturel46», une spontanéité savamment concertée, qui ne laisse pas voir la manière dont elle s'écrit. Comme le souligne Francine-Dominique Liechtenhan, le ton du bon récit de voyage doit «ressemble[r] à une improvisation, fluide comme le cours d'une conversation entre amis où les sujets, les pensées, les anecdotes se bousculent. Il n'est plus question d'instruire le lecteur ; le voyageur ne veut que transmettre ses sensations et ses sentiments survenus pendant la découverte d'un univers inconnu47».

Il faut enfin laisser au lecteur la possibilité de se faire une idée juste de la contrée visitée en le faisant entrer dans la composition même du récit viatique : à lui de réunir les impressions reçues de l'écrivain de voyage. Il y a quelque chose de très moderne dans l'importance ici accordée à l'imagination du lecteur pour compléter les tableaux offerts par le voyageur :

[...] c'est par l'effet pittoresque de ses tableaux qu[e ce dernier] doit provoquer dans l'esprit du lecteur un travail analogue à la révolution que la vue des lieux opère en lui-même48.

À travers cette «poétique des voyages», Custine se place donc au cœur de la réflexion menée par les hommes de lettres de son temps au sujet du voyage et de son écriture, réflexion qui reste le plus souvent implicite chez la plupart d'entre eux. Art de voyager en une époque où le monde n'est presque plus à découvrir, sauf sous le rapport de l'individu qui le contemple, l'épître dédicatoire «À Miss Bowles» est aussi et surtout un art de raconter son voyage lorsque celui-ci n'a plus de mobile spécifique - diplomatique, militaire, commercial, religieux ou scientifique -, comme ce fut presque toujours le cas précédemment. Et même si, aux dires de certains, L'Espagne sous Ferdinand VII fut un échec49, on ne peut nier à son auteur la volonté d'avoir tenté de trouver une issue au conflit aussi traditionnel qu'insoluble entre docere et placere au sein du genre viatique : en révélant quelques-uns de ses secrets de fabrication les plus intéressants, il contribue à légitimer l'entrée du récit viatique «en littérature50». Il est donc important de redécouvrir, près de deux cents après, cet auteur un peu trop sous-estimé.

 


1 Astolphe de Custine, L'Espagne sous Ferdinand VII, Paris, Ladvocat, 1838, 4 vol. ; ici, t. I, p. 90.

2 Dans une lettre à Custine datée d'août 1838 (voir Honoré de Balzac, Correspondance, textes réunis, classés et annotés par Roger Pierrot, t. III, Paris, Garnier frères, 1964, p. 424-426).

3 «Nostre nation a changé de goust pour les lectures et au lieu des romans qui sont tombés avec la Calprenède, les voyages sont venus en crédit et tiennent le haut bout dans la cour et dans la ville» (Jean Chapelain, lettre du 15 décembre 1663 à Carrel de Sainte-Garde, dans Lettres, publiées par Philippe Tamizey de Larroque, Paris, Imprimerie nationale, t. II, 1883, p. 340-341). Voir Jacques Chupeau, «Les récits de voyage aux lisières du roman», Revue d'histoire littéraire de la France, no 3-4, mai-août 1977, p. 536-553.

4 Voir en particulier Percy G. Adams, Travelers and Travel Liars (1660-1800), Berkeley - Los Angeles, University of California Press, 1962.

5 Dans son Voyage à l'île de France (1773), Bernardin de Saint-Pierre critique les descriptions «arides» des pays visités par les voyageurs de la fin du XVIIIe siècle : les récits incolores qui tentent d'en rendre compte lui donnent le sentiment que «l'Indoustan ressemble à l'Europe» (Henri Bernardin de Saint-Pierre, Voyage à l'île de France. Un officier du roi à l'île Maurice (1768-1770), introduction et notes d'Yves Bénot, Paris, François Maspero, «La Découverte», 1983, p. 254). Custine s'en prendra de la même manière à Volney : «Ce que je reproche surtout à celui-ci, c'est son dédain systématique pour les faits ; de là vient la sécheresse de ses narrations. [...] Il y a loin de [l'Itinéraire de Chateaubriand] aux maigres et savants traités de Volney, dont le succès m'étonne. Ce littérateur avait une telle peur de peindre son voyage, qu'au bout de quelques pages de descriptions, pour ainsi dire involontaires et où son talent qui est grand se fait jour malgré son système qui est petit, on ne trouve plus dans le livre que des dissertations et des aperçus plus ou moins fins, mais privés de vie. Il discute, il dissèque, il compare, il compile, rarement il raconte, presque jamais il ne parle aux yeux !» (Astolphe de Custine, L'Espagne sous Ferdinand VII, op. cit., t. I, p. 92 et 94).

6 Voir en particulier Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Amsterdam, Marc-Michel Rey, 1755, p. 236 ; Bernardin de Saint-Pierre, Voyage à l'île de France..., op. cit., p. 251.

7 On se rappelle le succès des compilations de récits viatiques tout au long du XVIIIe siècle : l'Histoire des voyages de l'abbé Prévost en est l'ouvrage le plus emblématique (15 vol., 1746-1759).

8 Astolphe de Custine, op. cit., t. I, p. 93.

9 «Il faut des connaissances universelles, de l'ordre dans le plan, de la chaleur dans le style, de la sincérité et il faut parler de tout. Si quelque sujet est omis, l'ouvrage est imparfait ; si tout est dit, on est diffus, et l'intérêt cesse» (Bernardin de Saint-Pierre, op. cit., p. 252). Voir aussi Flaubert affirmant à Louise Colet que, lorsque l'on raconte son voyage, il faut «faire un tout d'une foule de choses disparates» (lettre du 3 avril 1852).

10 Jean-Claude Berchet, «La préface des récits de voyage au XIXe siècle», dans Écrire le voyage, György Tverdota, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 1994, p. 10.

11 Dans la préface à la première édition de son Itinéraire, Chateaubriand présente son ouvrage comme un simple recueil de notes non «destiné à voir le jour», offert au public «à regret et comme malgré [s]oi», non «comme un Voyage», mais «comme des Mémoires d'une année de [s]a vie», affirmant qu'il se refuse à marcher dans les pas des voyageurs véritables : «[...] je n'ai point la prétention d'avoir connu des peuples chez lesquels je n'ai fait que passer. Un moment suffit au peintre de paysage pour crayonner un arbre, prendre une vue, dessiner une ruine ; mais les années entières sont trop courtes pour étudier les mœurs des hommes, et pour approfondir les sciences et les arts» (François-René de Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem, préface de la première édition, dans Œuvres romanesques et voyages, texte établi, présenté et annoté par Maurice Regard, Paris, Gallimard «Bibliothèque de la Pléiade», 1969, t. II, p. 701).

12 Voir l'opposition esquissée dans l'extrait cité à la note précédente entre voyage savant et voyage d'artiste, entre l'information érudite et l'impression vive et spontanée.

13 «[...] j'ai scrupuleusement rempli mes devoirs d'écrivain. [...] Un voyageur est une espèce d'historien : son devoir est de raconter fidèlement ce qu'il a vu ou ce qu'il a entendu dire ; il ne doit rien inventer, mais aussi il ne doit rien omettre ; et, quelles que soient ses opinions particulières, elles ne doivent jamais l'aveugler au point de taire ou de dénaturer la vérité» (François-René de Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem, préface de la première édition, dans Œuvres romanesques, op. cit., t. II, p. 701-702). Voir aussi la préface de l'Itinéraire pour les œuvres complètes, ibid., p. 695.

14 «[...] j'ai pensé que le genre des voyages appartenait à l'histoire et non au roman» (Constantin-François de Chassebœuf Volney, Voyage en Égypte et en Syrie [1787], Jean Gaulmier (éd.), La Haye, Mouton, 1959, p. 23).

15 Voir par exemple Michel de Jaeghere, Le Menteur magnifique. Chateaubriand en Grèce, Paris, Les Belles Lettres, 2006.

16 «C'est [...] la Bible et l'Évangile à la main que l'on doit parcourir la Terre Sainte. [...] Que dirait-on d'un homme qui, parcourant la Grèce et l'Italie, ne s'occuperait qu'à contredire Homère et Virgile ?» (François-René de Chateaubriand, op. cit., p. 1031) ; «Malheur à qui ne verrait pas la nature avec les yeux de Fénelon et d'Homère !» (ibid., p. 775).

17 Aux yeux de Lamartine, «voyager, c'est traduire» (Voyage en Orient, dans Œuvres complètes, Paris, C. Gosselin, Furne et Cie, 1847, t. VI, p. 136).

18 François-René de Chateaubriand, op. cit., p. 702.

19 «L'itinéraire de M. de Chateaubriand peut [...] servir de modèle aux voyageurs qui veulent être érudits et exacts sans devenir arides» (Astolphe de Custine, op. cit., t. I, p. 94).

20 C'est même, aux yeux de Francine-Dominique Liechtenhan, l'un des éléments de «son esthétique particulière» (Astolphe de Custine, voyageur et philosophe, Paris, Honoré Champion, 1990, p. 73).

21 Astolphe de Custine, op. cit., t. I, p. 91.

22 Ibid., p. 87.

23 Ibid., p. 83.

24 Ibid., p. 84.

25 Ibid., p. 94-95.

26 «Tout voyage est une épopée familière» (ibid., p. 95).

27 Ibid., p. 93.

28 Ibid., p. 92.

29 Ibid., p. 93.

30 C'est le cas, entre autres, de Bernardin de Saint-Pierre, d'Horace-Bénédict de Saussure et de Louis Ramond de Carbonnières. Voir à ce propos Alain Guyot, «De l'exploration du monde à la découverte de soi : le Voyage à l'île de France de Bernardin de Saint-Pierre et le projet de sa réédition», dans Le Bonheur de la littérature. Variations critiques pour Béatrice Didier, Christine Montalbetti et Jacques Neefs (dir.), Paris, PUF, 2005, p. 303-309 ; Claude Reichler, La Découverte des Alpes et la question du paysage, Chêne-Bourg, Georg, 2002, p. 55 et suiv. ; Serge Briffaud, «Écrire la science. Ramond de Carbonnières et les Pyrénées», dans Une Cordée originale. Histoire des relations entre science et montagne, Jean-Claude Pont et Jan Lacki (dir.), Chêne-Bourg, Georg, 2000, p. 344-354.

31 Astolphe de Custine, «Introduction», op. cit., t. I, p. 65.

32 Ibid., p. 84.

33 Ibid., p. 83.

34 Ibid., p. 93.

35 Ibid., «Introduction», p. 73-74.

36 Ibid., p. 83.

37 Ibid., p. 93.

38 Ibid., p. 84-85.

39 Ibid., p. 85-86.

40 «Rien ne nuit davantage à la fidélité du simple voyageur dont l'esprit doit être un miroir parlant. Or, le miroir ne choisit pas» (ibid., p. 86).

41 Ibid., p. 86-87.

42 Ibid., p. 91-92.

43 Ibid., p. 84. Voir aussi Chateaubriand : «[...] mon style a suivi nécessairement le mouvement de ma pensée et de ma fortune» (op. cit., p. 702).

44 Astolphe de Custine, op. cit., t. I, p. 93.

45 Ibid., p. 83 et 85.

46 Voir Michel Crouzet, «Le voyage stendhalien et la rhétorique du naturel», dans Le Journal de voyage et Stendhal, Victor Del Litto et Emanuele Kanceff (dir.), Genève, Slatkine, 1986, p. 147-180.

47 Francine-Dominique Liechtenhan, Astolphe de Custine, voyageur et philosophe, op. cit., p. 75-76. Voir Custine lui-même, qui présente son ouvrage comme «un recueil de conversations intimes» («Introduction», op. cit., t. I, p. 66).

48 Comme Custine le conseille à l'un de ses correspondants, «employez votre esprit à rectifier l'œuvre du mien, vous aurez la vraie vérité» (op. cit., t. II, p. 256).

49 Voir Julien-Frédéric Tarn, Le Marquis de Custine ou les Malheurs de l'exactitude, Paris, Fayard, 1985.

50 Voir Roland Le Huenen, «Le récit de voyage : l'entrée en littérature», Études littéraires, vol. 20, no 1, printemps-été 1987, p. 45-61.

Pour citer cet article



Référence électronique
Alain GUYOT, « Custine et « la poétique des voyages » : l’épître dédicatoire à Miss Bowles dans L’Espagne sous Ferdinand VII (1838) », Viatica [En ligne], L’Art des autres, mis en ligne le 26/02/2015, URL : http://viatica.univ-bpclermont.fr/l-art-des-autres/art-de-voyager/custine-et-la-poetique-des-voyages-l-epitre-dedicatoire-miss-bowles-dans-l-espagne-sous-ferdinand-vii-1838

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