L’apport d’un éditeur des Lumières à la littérature viatique de son temps : Jean-Frédéric Bernard et le Recueil de voyages au Nord

N°3 - Mars 2016
Institut d'Histoire de la Réformation, Université de Genève, Suisse
 L’apport d’un éditeur des Lumières à la littérature viatique de son temps : Jean-Frédéric Bernard et le Recueil de voyages au Nord

 

Très peu de noms d'imprimeurs ont été retenus par l'historiographie. Le domaine de l'histoire des idées, en particulier, paraît méconnaître la contribution cruciale des imprimeurs dans la création de la vision du monde moderne. Si les spécialistes de la littérature du XVIIe et du XVIIIe siècles n'ignorent pas qu'à cette époque ont existé d'importantes maisons d'édition, l'immense et complexe tableau du monde de l'imprimerie moderne reste cependant enveloppé dans une sorte de brouillard, épaissi par un certain manque d'intérêt de la part des chercheurs pour ces aspects matériels de l'histoire des idées. Perçus souvent à partir d'un point de vue trop contemporain comme des simples « artisans » ou « ouvriers » d'un processus intellectuel provoqué par les auteurs ou par les ouvrages, les imprimeurs se trouvent ainsi confinés par l'historiographie, pour ainsi dire, dans les coulisses de l'histoire culturelle. Modelé sur notre expérience, le paradigme de cette hiérarchie entre les aspects idéaux et matériels de la circulation des idées ne semble pas cependant correspondre à la réalité de cette époque, telle qu'elle est racontée par les documents dont nous disposons à propos de cet univers. Ces témoignages indiquent que plusieurs imprimeurs-éditeurs des XVIIe et XVIIIe siècles ont joué, consciemment, un rôle tout autre que marginal pour la formation de la sensibilité intellectuelle moderne1. À travers le choix des auteurs à imprimer ou réimprimer, à travers la promotion de certaines traductions et la production de certains ouvrages, et même à travers l'adoption de stratégies de publication particulières2, plusieurs d'entre eux ont en effet consciemment agi comme des véritables médiateurs et promoteurs de mouvements intellectuels.

Jean-Frédéric Bernard, libraire à Amsterdam

Issu d'une famille calviniste originaire de Velaux, en Provence, Jean-Frédéric Bernard (1683 ?-1744)3 fait partie de cette communauté d'imprimeurs huguenots installés aux Pays-Bas, dont l'importance et l'impact sur la société néerlandaise ont désormais été établis et dûment étudiés4. La famille de Jean-Frédéric Bernard s'était exilée aux Pays-Bas en 1686 - tout de suite après la Révocation de l'Édit de Nantes  - quand celui-ci n'avait que 3 ans5. Bien que destiné à des études de théologie, Bernard opta de bonne heure pour les professions du livre, en travaillant d'abord pour quelques années comme intermédiaire pour des libraires entre les Pays-Bas et la Suisse, avant d'installer son activité d'imprimeur et libraire à Amsterdam, dans le Kalverstraat, en 1711. Dans les premières années de son activité, il publia quelques pamphlets politiques et quelques livres au sujet principalement politique et moral (dont deux rédigés par lui-même) avant de se lancer, comme d'autres de ses collègues, dans la production d'un périodique, les Nouvelles Littéraires, en 17156. C'est en cette même année qu'il fait paraître, grâce peut-être à l'argent hérité de sa femme7, le texte que nous voulons présenter ici : le Recueil de voyages au Nord, un livre qui marqua un véritable détour dans la carrière professionnelle et intellectuelle de Bernard. Grâce à ce livre, qui anticipe d'autres grandes entreprises libraires couronnées par le succès commercial, comme les Cérémonies et coutumes religieuses de tous les peuples (1723) et les Superstitions anciennes et modernes (1736), Bernard continuera son activité jusqu'à sa mort, en 17448, en devenant un des plus célèbres et riches imprimeurs d'Amsterdam.

Le Recueil de voyages au Nord

Quand Jean-Frédéric Bernard publie pour la première fois, en 1715,  le Recueil de voyages au Nord, la littérature de voyage est en plein essor. « La lecture des voyages - écrira Lenglet-Dufresnoy en 1742 - surtout quand ils sont exacts et judicieux, plaît à tout le monde, on s'en sert ordinairement comme d'un amusement, mais les personnes habiles s'en servent pour la géographie, pour l'histoire et pour le commerce9 ». C'est pour assouvir la curiosité croissante de ce public hétérogène, composé à la fois de lecteurs à la recherche d'un simple amusement littéraire, et de spécialistes espérant trouver des connaissances nouvelles utiles aux sciences, que les éditeurs préparent de plus en plus d'extraits, d'abrégés et de recueils10. Ce dernier format, en particulier, s'avère intéressant sous plusieurs aspects, tant pour le public que pour les imprimeurs. D'abord parce que les recueils adaptent aux exigences du public des compilations parfois trop longues, trop difficiles ou inaccessibles à cause de la langue et offrent au lecteur un produit plus « riche » qu'un simple mémoire  mais ces mélanges permettent aussi aux imprimeurs de lancer des véritables « projets éditoriaux » susceptibles de s'enrichir au fil du temps de plusieurs volumes, composés avec des matériaux repérés successivement. Tel est le cas, comme nous le verrons, de ce Recueil de voyages au Nord - une collection qui comprend 10 volumes in-12°- et tel est aussi le cas du chef-d'œuvre en langue française de ce genre littéraire, l'Histoire générale des voyages éditée par l'Abbé Prévost, dont la dernière édition se compose de 20 volumes in-4°11.

Si l'on ne compte pas les relations de voyages publiées en France entre la fin du XVIIe siècle et le début du XVIIIe siècle - dont la plupart sont consacrées à l'Afrique ou à l'Orient12 - un survol rapide des principales impressions relatives au voyage en langue française, révèle qu'une bonne partie de cette littérature a également été produite aux Pays-Bas. Les raisons sont à imputer, outre à la présence massive d'imprimeurs d'origine française, à l'essor extraordinaire, dans les Provinces-Unies, du commerce et de la navigation. Ainsi, dans les premières décennies du XVIIIe siècle on voit un nombre significatif d'imprimeurs néerlandais13, et d'Amsterdam en particulier, s'engager dans la production ou dans la traduction de livres appartenant à ce genre. À Amsterdam, la littérature de voyage attire l'intérêt d'imprimeurs renommés comme Pierre Humbert, Henri Du Sauzet ou encore Pierre Mortier14.

Le Recueil de voyages au Nord se démarquait cependant nettement de la plupart de textes sur les voyages disponibles en 1715. Ce recueil détournait en effet l'attention des pays méditerranéens - explorés dans de nombreux récits de voyages en Italie, en Espagne et au Portugal -, africains ou orientaux, pour la diriger vers l'« horizon naturel », pour ainsi dire, des Pays-Bas : les territoires du Nord. Depuis les temps des premières explorations à la recherche du passage du nord-est, route alternative pour le commerce avec l'Orient, les mers du Nord et leurs îles, parcourues désormais intensément par les expéditions russes et danoises, faisaient partie de l'expérience des compagnies commerciales néerlandaises. Et même si la question du passage du nord-est et de sa praticabilité avait fait l'objet d'un vif débat aux Pays-Bas au cours du XVIIe siècle15, parmi les relations de voyage publiées avant 1715 il n'y en avait que très peu16, surtout en langue française, consacrées aux territoires du nord.

Le choix d'un tel sujet, très demandé et peu traité, fut sans doute la clé du succès de l'ouvrage de Bernard. Si la fortune des recueils de voyage peut se mesurer par les multiples rééditions et le nombre de volumes composant une collection17, on peut en effet assurer que le Recueil de voyages au Nord fut un véritable succès éditorial. L'accueil montré par le public à l'ouvrage dut encourager Bernard à développer et métamorphoser un projet initial plutôt modeste, car à en juger par des éléments typographiques et par la cohérence du sujet, la première édition du Recueil de voyages au Nord ne comptait que trois volumes in-12° : le premier consacré à des relations sur l'Islande et le Groenland, le deuxième incluant des traductions sur le Spitzberg et sur la Nouvelle-Zemble, et le troisième, le plus « exotique », présentant entre autres des récits sur le Japon, sur la Tartarie Orientale et sur le Mississipi. Or, ces trois volumes, dédicacés au Czar de Russie18 Pierre le Grand, enrichis de cartes et d'illustrations représentant la flore, la faune et la population des lieux décrits, furent réimprimés par Bernard en 1716 et encore en 1717, tandis qu'une réimpression française circulait à Rouen, vendue par Machuel le jeune19. L'imprimeur ne perdit pas l'occasion d'exploiter le succès annoncé par ces réimpressions - succès témoigné d'ailleurs et relancé par des nombreuses (et souvent élogieuses) recensions dans la presse savante20 - et prépara un quatrième volume en 1718. Ensuite, en 1720, furent publiés un cinquième et un sixième volume ; trois autres furent édités dans les années suivants : le septième en 1725, puis le huitième et le neuvième en 172721. Pour le dixième et dernier tome, il faudra attendre dix ans encore mais entre-temps, en 1731, une nouvelle édition comportant quelques changements dans la composition et l'ordre des pièces, avait commencé à être imprimée. Le fait que les textes présentés dans les volumes « postiches » - à partir du quatrième - ne traitent souvent pas de territoires septentrionaux22, confirme l'idée que, en vertu de la popularité qu'il avait atteinte, le Recueil de voyages au Nord était désormais devenu une sorte d'étiquette recommandant une certaine marchandise éditoriale attrayante. Commencée donc en 1715, peu après l'établissement de son activité comme imprimeur, l'entreprise du Recueil de voyages au Nord se terminera en 1738, avec la sortie du dixième volume d'une collection qui aura accompagné Jean-Frédéric Bernard presque pendant l'intégralité de sa carrière.

Le recueil est constitué, comme on l'a dit, d'une série de pièces déjà publiées, composées en différentes langues par des auteurs très divers, ayant des buts et des ambitions variés. Ainsi, dans le premier tome (dans la première édition) on trouve par exemple des relations - de l'Islande et du Groenland - plus « littéraires », composées par Isaac de la Peyrere, (qui n'avait pas visité directement les lieux qu'il décrit) pour La Mothe le Vayer23, à côté d'un ensemble d'Additions aux Mémoires pour ceux qui vont à la pêche de la Baleine, manuel plutôt aride, contenant des indications entre autres sur l'équipement vestimentaire à prévoir pour ce genre de voyage et composé « par un homme qui a servi lui-même sur un Vaisseau allant à la Pêche en 169624 ». Si le texte de la Peyrere était déjà en français, le second tome du recueil contient la traduction de l'allemand des récits de Frédéric Martens sur un voyage au Spitzberg et au Groenland et aussi les traductions depuis l'anglais des journaux des capitaines Woods et Flawes. Le troisième volume, dont plusieurs pièces s'éloignent du thème principal, comprend des traductions depuis le hollandais de textes sur le Japon, et d'autres relations tirées de l'espagnol et de l'anglais : ici des récits de missionnaires côtoient les journaux de bord de navigateurs de profession.

Toutes ces traductions sont dues à plusieurs personnes dont nous ignorons l'identité, sauf celle de François-Michel Janiçon25, un journaliste huguenot installé à Utrecht, auteur de plusieurs autres traductions depuis l'anglais26, et celle du même Jean-Frédéric Bernard27. Celui-ci ne se serait pas borné à réunir les pièces qu'il a éditées dont il modifie, comme on l'a dit, la composition et l'ordre d'une édition à l'autre - preuve qu'il continue à travailler et à perfectionner son projet au fil du temps ; outre qu'il a traduit plusieurs récits, Bernard est également l'auteur de quatre pièces du recueil. Bien qu'ils ne contiennent aucun récit de voyage, ces textes, en dévoilant les compétences de l'imprimeur et les intentions qui ont inspiré la création du recueil, présentent un intérêt exceptionnel pour la compréhension de ce projet éditorial.

Jean-Frédéric Bernard auteur

Des quatre pièces du recueil dont Bernard est l'auteur, seulement une est resté inchangée de la première à la dernière version du premier tome du Recueil de voyages au Nord, le Discours préliminaire. Les autres textes de l'imprimeur ont été insérés ou changés au fil des éditions et des réimpressions, la Dissertation sur la manière de voyager utilement28 et l'Avertissement n'ayant été introduits qu'en 1718 et 1738 respectivement et les Instructions pour voyager utilement ayant été modifiées à deux reprises - dans la réimpression de 1716 (où elles changent aussi leur nom en Essai d'instructions pour voyager utilement) et dans la nouvelle édition de 1731.

« Les livres de voyages ont moins besoin de préfaces que les autres : une Carte sufit pour faire conoitre la situation & l'étendue des Païs [...] : les autres particularitez qu'il récueille, au sujet des Religions, des mœurs, des coutumes, du commerce &c. n'exigent ni introduction ni commentaire29 » ; voilà pourquoi Bernard préfère  utiliser le Discours Préliminaire pour accompagner le lecteur dans l'histoire des explorations maritimes et dans l'univers des relations de voyage. La vision du voyage comme une expérience exigeant la maîtrise de plusieurs compétences - que Bernard manifeste aussi dans les Instructions - justifie le choix d'un recueil si hétérogène, dont les pièces peuvent s'intégrer les unes les autres ou se corriger mutuellement.

Rien n'est plus utile au Public que des Voiages exacts & judicieux, mais rien n'est pourtant plus difficile que ces Voiages, si l'on fait attention aux qualités necessaires, pour être habile Voiageur. Il faut même avouër de bonne foi, qu'il est presque impossible qu'un seul homme ait toutes les lumieres que demande la science de Voiager, telles que sont l'Histoire Naturelle, l'Astronomie, la Geographie, l'Hydrographie, la Morale, le Commerce, &c. Ainsi tous les Voiageurs n'aiant pas été capables de faire les mêmes recherches & s'étant uniquement appliqués dans leurs Courses à ce qui se trouvoit  ou le plus à leur goût, ou le plus à leur portée ; il a falu se contenter de leurs Relations telles qu'ils les ont données.

Ainsi  « Il a falu suppléer à l'incapacité d'un Voiageur par les Recherches d'un autre. C'est apparemment ce qui a engagé Ramusio, De Brys, Hackluit, Purchas, De Laet, Thevenot30, &c. qui ont voiagé eux-mêmes, ou lû exactement les Relations de differens Voiageurs, à nous donner des Recueils considerables & fort utiles au fond, quelque imparfaits que soient ces Voiages en détail31 ». Dans ces lignes, Bernard explique les avantages de l'édition d'un ensemble de textes plutôt que d'un récit isolé et définit en même temps le sillon où il aspire à insérer son ouvrage, celui d'une tradition prestigieuse de recueils de voyages composée par des « classiques », depuis Ramusio et même avant lui32.

Le but général de ce Discours Préliminaire est de montrer l'importance des voyages et des expéditions maritimes à la fois pour le progrès de l'humanité, des nations et du commerce, mais aussi, à un niveau microscopique, pour le développement de l'individu. La plupart du Discours est occupée par ce qu'on aurait appelé à l'époque une « histoire universelle des voyages », c'est-à-dire un aperçu historique des principales explorations géographiques réalisées à partir de la découverte des Canaries - rythmée en marge par une chronologie. L'auteur porte ensuite son attention sur l'histoire des explorations vers le Nord, en particulier sur des expéditions néerlandaises, anglaises et danoises, dont il propose aussi une chronologie détaillée33, marquée par les échecs et les tragédies, qui ne vont pas sans évoquer le débat contemporain sur le passage du nord-est.

« Après tout ce que l'on a dit [...] je ne pense pas qu'il soit fort necessaire de produire bien des raisons pour prouver l'utilité des Voiages par Mer ou par Terre. On doit à des Voiageurs exacts mille belles Observations sur les Vens, sur les Longitudes & les Latitudes [...] : enfin sur toute l'Histoire Naturelle. » Et que dire des avantages pour le commerce dans l'Amérique et l'Orient et des bénéfices ainsi engrangés par les nations européennes ? Mais les arguments sur l'utilité du voyage dépassent les avantages pour la géographie et le commerce ; en effet Bernard souligne aussi, ce qui est davantage intéressant pour illustrer sa conception du voyage, l'apport que cette expérience a pour la conscience individuelle : « On peut assurer encore, que l'esprit se forme & s'aggrandit par les Voiages. Quand on ne sort pas de chez soi, on se fait des idées presque toûjours absurdes [...]. On n'aime alors que les coutumes de son païs, on adopte tous les préjugés de ses compatriotes [...]. L'Etude a beau former un homme : S'il ne Voiage au moins une fois en sa Vie, son esprit serait toûjours contraint & borné34. »

Le concept sur lequel Bernard insiste le plus dans son Discours est celui d'utilité - des voyages et des récits - qui paraît déjà dans le sous-titre de l'ouvrage : « Recueil [...] contenant divers mémoires tres utiles au Commerce & à la Navigation ». L'utilité donc, et non pas l'amusement - comme dans le cas d'autres publications du même genre35 - étant l'objectif de cette entreprise éditoriale, ce recueil ne devra pas seulement être original et traiter une matière peu explorée, mais il devra aussi offrir des indications pratiques. Les descriptions contenues dans cet ouvrage visent donc en même temps à assouvir la curiosité du lecteur et à lui fournir des indications dont il pourrait se servir dans des circonstances réelles. Mais, outre cela, l'éditeur met au service du public son expérience en matière de récits de voyage en rédigeant un mémoire signalant ce que le voyageur doit faire ou observer, afin que son voyage « soit utile » : il s'agit des Instructions pour voyager utilement.

Ce « manuel », censé orienter le lecteur dans son exploration, renvoie à une vision du voyage conçu comme l'occasion d'un progrès collectif dans la connaissance, géographique ou ethnographique. Il s'agit de transformer le voyage en une occasion d'observation « objective » de certains éléments particuliers offrant des réponses à des questions ouvertes, afin que cette expérience devienne « utile » non seulement au voyageur, mais à la communauté scientifique au sens large. La rédaction de ces Instructions est sans doute emblématique d'un esprit progressiste, mais aussi d'un projet conscient de la part de l'éditeur, qui tient à insérer son ouvrage dans une catégorie bien définie de littérature de voyage. Bernard n'est en effet ni le premier, ni le seul à compiler des « instructions de voyage » : ce genre de manuels, « conçus pour orienter, guider et diriger l'activité du voyageur, afin que l'expérience soit, pour lui-même comme pour la collectivité à laquelle il appartient, la plus utile possible » avait en effet commencé à paraître vers la fin du XVIe siècle36.

Les Instructions présentes dans le Recueil de voyages au Nord se situent précisément dans le sillon de ce genre de textes, et ne sont pas d'ailleurs entièrement originales, se présentant comme une collection d'observations puisées dans d'autres « manuels pour les voyageurs » ; la toute première partie des Instructions, en particulier, s'avère une traduction littéraire de l'écrit de Boyle, envers lequel Bernard reconnaît ouvertement sa dette37, General Heads for the natural History of a Country great or small drawn out for the use of travellers and navigators. Pour le reste, ces instructions se composent d'informations « curieuses », dont le lecteur pourrait se servir ou qu'il pourra au moins vérifier, tirées d'un nombre considérable d'auteurs (entre autres Linschooten, Hooke, Feuillée et Chardin). Bernard essaie de mettre ordre dans un ensemble chaotique et débordant de consignes en passant en revue une région géographique après l'autre, et en signalant au fur et à mesure les observations à faire en matière de physique, de végétation, de faune, mais aussi de ce qu'on appellerait aujourd'hui ethnologie. La quantité d'informations qu'il demande aux voyageurs, et la culture qui sous-tend ces questionnements montre, plus encore que le Discours préliminaire, que Bernard a une connaissance capillaire de la matière qu'il présente au public38 et une vision presque globale de la bibliographie de voyage disponible de son temps ; son catalogue de libraire reflète d'ailleurs une collection de relations de voyage des plus complètes39.

Si Bernard puise ses Instructions pour les voyageurs dans une panoplie d'autres textes, il est néanmoins singulier et emblématique des ambitions scientifiques de son recueil qu'il ait pris l'initiative de composer cette liste d'observations « très-essentielles, que la Philosophie, les Mathematiques & la Physique ont interêt d'éclaircir ; & qui doivent bien moins être examinées pour contenter la curiosité de l'esprit humain, que pour contribuer à l'utilité publique40 ». Si le texte n'est pas en lui-même « exceptionnel », il est en effet tout de même rare qu'il soit composé par un éditeur-imprimeur, car ce genre de manuels étaient généralement composés par les voyageurs-mêmes, les naturalistes, ou encore les institutions scientifiques. Bien que simple éditeur, Bernard se montre ainsi extrêmement conscient du rôle de promoteur et de médiateur qu'il est appelé à revêtir au sein de la communauté intellectuelle et scientifique grâce à ses publications. Il se propose d'ailleurs de développer ultérieurement ces Instructions, en lançant ce qu'on pourrait appeler un « appel à communications » : « On a crû pouvoir mettre à la tête du premier Tome quelques Instructions [...]. Si elles paroissent mediocrement bonnes, & si le Public veut bien ne les pas rebouter comme inutiles : on aura soin de les continuer dans le même plan, & de les rendre meilleures avec le tems & le secours des Memoires que les habiles gens voudront bien communiquer au Libraire41. » Ces dernières lignes suggèrent encore qu'en 1715 Bernard conçoit son entreprise éditoriale comme ouverte et in fieri (étant susceptible d'améliorations et développements) - ce qui est confirmé par l'existence d'un projet d'ajouter à cette collection un Recueil des voyages au Sud42.

Bernard tiendra sa promesse concernant ces Instructions, en ajoutant une Dissertation sur la manière de voyager utilement43, mais aussi en leur apportant des modifications visant à donner plus d'ordre à une énumération débordante. L'éditeur manifestera plus tard une certaine insatisfaction pour sa première version des instructions où « de si belles choses avaient été recueillies précipitamment, à l'aide, de ce premier feu qui éblouït. La compilation étoit si brute & si informa [sic] qu'une lecture tranquile & un examen de sens froid m'y firent apercevoir sans beaucoup d'effort beaucoup de desordre & un verbiage insupportable44. » Les corrections introduites en 1716 - qui ne satisferont pas pleinement Bernard45 - apportent de l'ordre et de la systématicité dans le texte des Instructions en regroupant en paragraphes, après le discours général repris de Boyle, les observations concernant chaque pays, en commençant par les Recherches à faire dans les Etats occupez par les Mahometans pour continuer avec les Observations à faire en Egypte, en Chine et ainsi de suite.

La Préface du Traducteur de 1718, dont le titre deviendra en 1731 Dissertation pour voyager utilement, donne au discours une tournure particulière, se concentrant presque exclusivement sur les avantages pour ainsi dire moraux, intellectuels et culturels issus de l'expérience du voyage. Déjà la nouvelle introduction des Instructions annonce la flexion du discours vers cette dimension, plus anthropologique : « J'ay remarqué - écrit Bernard - que la Connaissance de l'Histoire Naturelle & de la correspondance que les Peuples ont entre eux par le commerce, &c. est une chose absolument necessaire à ceux qui voyagent46. » Pour cela il est indispensable que les récits de voyages décrivent de manière véritable et détaillée les populations qui habitent les territoires concernés, leurs habitudes, leurs coutumes, leurs pratiques religieuses et sociales. D'une relation bien faite et exacte on peut tirer les mêmes connaissances que nous donne l'étude de l'histoire sur « les passions des hommes, leur conduite & tous les motifs qui les font agir [...] on doit aprendre à connoitre dans celle là les mœurs des gens [...] les effets de leurs vices & de leurs vertus » : « Il y a donc encore plus à aprendre dans les Voyages que dans l'histoire47. » Ici, Bernard souligne l'importance des relations de voyages sur la perception du monde et notamment pour la correction des préjugés qui empêchent un regard impartial sur les autres : voilà donc que ce recueil « très utile au commerce et à la navigation » s'avère aussi utile à l'accord et au respect entre les différentes cultures. Bernard invite les lecteurs à avoir un regard critique envers les auteurs des relations et à se méfier de la partialité des interprétations que des idéologies de nature politique ou religieuse peuvent déformer. Les voyageurs, auxquels Bernard s'adresse comme aux futurs auteurs de relations, sans se laisser entraîner par ces préjugés devront au contraire essayer d'avoir un regard objectif sur les cultures qu'ils rencontrent et chercher à  les comprendre, plutôt qu'à les juger, en enquêtant sur les origines de leurs mœurs et de leurs coutumes.

Dans le passage des Instructions, texte assemblé à partir de plusieurs sources, à cette Dissertation, entièrement originale, on peut saisir une conception du voyage comme un outil pour le progrès, outre que pour la géographie et les sciences naturelles, pour la connaissance de l'homme et, par conséquent, pour l'évolution intellectuelle de l'individu qui s'ouvre à cette expérience. Cette vision devient encore plus claire dans les lignes de l'Avertissement inséré dans le dernier tome de la collection ; dans ce texte, Bernard fait une apologie de son travail de « copiste » dans l'assemblage de ce Recueil, et s'excuse aussi auprès du public pour avoir « franchi quelques fois les bornes de sa profession » et avoir osé s'« ériger en Auteur48 ». S'il l'a fait, c'est parce qu'il était important d'expliquer en quoi et comment l'expérience du voyage peut être utile, mais aussi parce qu'« il fallait montrer » que les voyages donnent à l'esprit « plus d'étendue ».

Les Voiages nous montrent [...] que les hommes les plus sauvages ont conservé quelque idée d'un Etre Créateur ; qu'ils n'ignorent point absolument le bien & le mal, ni les bornes qui separent le vice de la vertu, qu'ils connoissent & sentent les reproches de la conscience ; qu'ils ont quelque espece de culte Religieux [...]. Si de ceux-ci nous passons à des Peuples plus policés, le même esprit de reflexion nous apprendra infailliblement à suporter les coutumes & les manieres diferentes de celles de notre Païs, nous ferons moins de faux jugemens sur le culte Religieux, qu'ils rendent à Dieu [...]. Les Voiages nous aprennent enfin que l'homme est le même dans tous les Païs, comme l'Histoire nous dit qu'il a été le même dans tous les Siecles49

Le projet de Jean-Frédéric Bernard de promotion de la tolérance religieuse et de découverte « scientifique » des autres cultures sera couronné par la publication des Cérémonies et coutumes religieuses de tous les peuples (1723), qu'on pourrait définir aujourd'hui comme un essai de religion comparée, lequel eut un impact majeur sur les contemporains au point d'être défini par la critique comme « le livre qui a changé l'Europe50 ». À propos de la genèse de ce texte on a justement insisté sur l'influence exercée par la pensée radicale anglaise et néerlandaise sur Bernard et sur son principal collaborateur pour cette entreprise, le très célèbre graveur Bernard Picart51. Cet ouvrage peut toutefois être considéré aussi comme l'étape majeure d'un parcours intellectuel et éditorial qui commence par la publication de ce Recueil du voyage au Nord, ouvrage sur lequel Bernard a constamment travaillé et médité pendant plus de vingt ans.

Il est désormais bien connu que la littérature de voyage a eu un rôle déterminant sur l'évolution des idées à l'époque des Lumières52; Jean-Frédéric Bernard exhibe une conscience ferme non seulement sur l'utilité des voyages mais aussi sur leur pouvoir de modifier la manière de percevoir l'altérité et donc de changer notre attitude philosophique. Par son activité d'éditeur-imprimeur Bernard, en avance sur son temps, a ainsi agi comme un véritable promoteur de certaines valeurs culturelles propres aux Lumières ; bien des années après sa première publication, les plus grands protagonistes de ce tournant décisif de l'époque moderne ne manqueront pas d'ajouter à leurs bibliothèques et, surtout à leur bagage intellectuel, le Recueil de voyages au Nord53

 


1 C'est ce que remarquent aussi Lynn Hunt, Margaret C. Jacob et Wijnand Mijnhardt, en considérant l'apport de l'imprimerie néerlandaise dans la publication des textes des Lumières : « We might well ask if there would have been a French Enlightenment in print without the Dutch publishers » (The Book that changed Europe, Harvard University Press, Cambridge, Massachusetts, 2010, p. 88).

2 Comme par exemple le choix de publier sous un faux nom ou avec une fausse indication de lieu, ce qui pouvait favoriser la diffusion d'un ouvrage dans un certain environnement. L'indication de lieu « Cologne », par exemple, enclave catholique en Allemagne, a été souvent utilisée par des imprimeurs réformés pour favoriser l'introduction de leurs ouvrages en France. Voir par exemple Georges Bonnant, Le Livre genevois sous l'ancien régime, Genève, Droz, 1999.

3 Si en général l'historiographie n'a retenu, comme nous l'avons dit, que quelques rares noms de la constellation des éditeurs-imprimeurs de l'époque, la figure de cet imprimeur huguenot a été récemment redécouverte par les chercheurs en raison notamment de son rôle d'éditeur d'un livre à grand succès à l'âge des Lumières, les Cérémonies et coutumes religieuses de tous les peuples (1723). Voir Lynn Hunt, Margaret C. Jacob et Wijnand Mijnhardt, The book that changed Europe, op. cit.

4 Plusieurs études ont traité ce sujet ; signalons en particulier l'excellent et détaillé travail de David Van der Linden, Experiencing Exile: Huguenot Refugees in the Dutch Republic, 1680-1700, Farnham, Ashgate, 2015 et le volume édité par Christiane Berkvens-Stevelinck, Hans Bots, Paul Hoftijzer et Otto S. Lankhorst, Le Magasin de l'Univers : The Dutch Republic as the Centre of the European Book Trade, Leiden, Brill, 1992.

5 Sur la biographie de Jean-Frédéric Bernard on peut consulter The Book that changed Europe, op. cit., en particulier chap. IV, p. 89-111 et aussi Jean Sgard (dir.), Dictionnaire des journalistes, Oxford, Voltaire Foundation, 1999, vol. I, p. 80-81.

6 Outre ce périodique Bernard a fondé aussi la Bibliothèque française ou histoire littéraire de la France, qu'il a publiée de 1723 à 1729 (périodique continué ensuite par Henri du Sauzet).

7 Les registres de l'église Wallonne d'Amsterdam témoignent qu'il épousa en mars 1714 une riche française, Jeanne Chartier, dont il eut une fille (qui épousa le grand imprimeur Marc-Michel Rey) et qui mourut en 1715. Voir The Book that changed Europe, op. cit. p. 96.

8 Il existe des livres imprimés après 1744 et crédités à Jean-Frédéric Bernard ; ces impressions doivent être considérées comme portant une fausse indication d'imprimeur.

9Nicolas Dufresnoy-Lenglet, Méthode pour étudier la géographie, 1742, cité par Numa Broc, « Voyages et géographie au XVIIIe siècle », Revue d'histoire des sciences et de leurs applications, 1969, t. 22, n° 2, p. 137-154 (p. 137).

10 Voir Ibid.

11 Paris, Didot, 1746-1801.

12 Voici quelques exemples d'impressions ou réimpressions françaises de relations de voyage publiées entre la fin du XVIIe et le début du XVIIIe siècle : Samuel Collins, Relation curieuse de Russie, Paris, Barbin, 1679 ; Phérotée de la Croix, Relation universelle de l'Afrique ancienne et moderne, Lyon, Amaulry, 1688 ; Jean de Thévenot, Voyages de Mr. de Thevenot tant en Europe qu'en Asie & en Afrique, Paris, Angot, 1689 (réimpression) ; Joseph Pitton de Tournefort, Relation d'un voyage au Levant, Lyon, Anisson, 1717 ; Jean-Baptiste Labat, Nouvelle relation de l'Afrique occidentale, Paris, Pierre-François Giffart, 1728 ; Robert Challe, Journal d'un voyage fait aux Indes orientales, Rouen, Machuel, 1721.

13 Le Short Title Catalogue Netherlands répertorie outre une cinquantaine de livres de voyages publiés aux Pays-Bas entre 1700 et 1715.

14Comme on peut le vérifier dans le Short Title Catalogue Netherlands. Sur la famille d'imprimeurs Mortier on peut consulter le travail de doctorat de Marco van Egmond, Covens & Mortier: productie, organisatie en ontwikkeling van een commercieel-kartografisch uitgevershuis in Amsterdam (1685-1866), Université de Utrecht, 2005 ; sur Du Sauzet voir l'étude de Edwin van Meerkerk, « Henri du Sauzet (1687-1754) in de wereld van de uitgeverij en boekhandel in de Republiek », Achter de schermen van het boekenbedrijf, Amsterdam / Utrecht 2001 (Etudes de l'Instituut Pierre Bayle, n° 31).

15 Voir Johan Fredrik Gebhard, Het leven van Mr. Nicolaas Cornelisz Witsen, Utrecht, Leeflang, 1881, t. II, p. 442-448.

16 Avec l'exception significative des 15 volumes attribués à Constantin de Renneville, Recueil des voyages qui ont servi à l'établissement et aux progrès de la Compagnie des Indes Orientales, Amsterdam, Étienne Roger, 1705.

17 On peut mentionner comme exemples de ces collections les éditions portant des noms similaires, comme les divers « voyages autour du monde » imprimés à Amsterdam par la veuve de Paul Marret. Il s'agit notamment de : Voyage autour du monde : commencé en 1708 & fini en 1711, par le Capitaine Woodes Rogers (Amsterdam, veuve Marret, 1716) et des deux livres de William Dampier, Nouveau voyage autour du monde (Amsterdam, Marret, 1711) et Suite du voyage autour du monde (Amsterdam, Marret, 1711). 

18 Voir « Épitre », dans Recueil de voyages au Nord, t. I, 1715. La dédicace à Pierre le Grand porta quelqu'un à croire que le Recueil avait été commissionné par le Czar. Cela est démenti formellement par Henri Du Sauzet (proche de Bernard) dans un article paru dans la Bibliothèque Française de 1737 ; en répondant à une citation de Des Landes qui affirmait que c'était le Czar qui avait fait imprimer le Recueil de voyages au Nord, Du Sauzet réplique : « Ce fut si peu le Czar Pierre I qui fit imprimer ce Recueil, que le Libraire J.F. Bernard qui en dédia le premier Volume à ce Prince, y perdit la peine de sa Dédicace & les frais des exemplaires dont il lui fit présent. Ce puissant Monarque ignoroit le précepte du Seigneur, qu'il est plus heureux de donner que de recevoir », Bibliothèque Française, t. XXV, 1737, p. 103.

19 Cette réimpression (d'après le Journal des Savants), qui nous paraît plutôt une contrefaçon, représente aussi un indice important du succès de l'ouvrage. Le libraire Jean-Baptiste Machuel le jeune de Rouen était spécialisé dans le commerce de livres de voyage. Outre le Recueil de voyages au Nord, qui paraît en 1716, on trouve chez lui le Recueil des voyages qui ont servi à l'etablissement et aux progrez de la Compagnie des Indes Orientales (voir note 16), le Nouveau voyage autour du monde de Dampier, ainsi que la Suite du voyage autour du monde (voir note 17).

20 Voir par exemple Nouvelles de la République des Lettres, t. LVI, Amsterdam, David Mortier, 1720, art. IX, p. 132-143 ; Journal des savants, Paris, Pierre Witte, 1716, t. I, p. 278 et 1718, t. II, p. 302 ; Bibliothèque ancienne et moderne, Amsterdam, chez David Mortier, art. 4, t. IV, 1715, p. 450-453 ; Nouvelles littéraires, t. II, La Haye, Du Sauzet, 1715, p. 267-270.

21 Il est assez difficile de cerner le nombre et le moment exact des réimpressions des différents volumes qui composent la collection. À titre indicatif (cela suggère la présence de plusieurs rééditions des différents volumes), nous avons repéré par exemple une réimpression du sixième volume de 1729, une du neuvième de 1737.

22 Il serait trop long de rapporter ici la liste des relations contenues dans six derniers volumes du recueil. Leur description complète est donnée par Bernard au début du tome X (1738) dans la Table des relations qui suit l'Avertissement (pages non numérotées).

23 Relations publiées originairement en 1663 (Paris, Billaine).

24 Recueil de voyages au Nord, t. I (1716), p. 189.

25 Voir La France protestante ou vies des protestants français, Paris, Cherbuliez, 1846-1858, t. II, p. 207.

26 En particulier la Bibliothèque des Dames (Amsterdam, 1719) et Passe-partout de l'Église romaine (Londres, Stephens (probablement fausses indications), 1726).

27 Bernard est sans doute l'auteur de la traduction (jugée « fort bonne » par Chauffepié, Nouveau dictionnaire historique et critique, Amsterdam, Changuion, Mortier, Wetstein, et al., 1753, vol. 3, p. 47) de la relation d'Eberard Isbrand contenue dans le huitième volume du Recueil de voyages au Nord.

28 Anciennement Préface du traducteur du quatrième tome (1716), la Dissertation pour voyager utilement se trouve après les Instructions pour voyager utilement dans la nouvelle édition de 1731.

29 Jean-Frédéric Bernard, « Préface du traducteur », Recueil de voyages au Nord, t. VIII, 1727, p. 1 non numérotée.

30 Italique dans le texte.

31 Jean-Frédéric Bernard, « Discours préliminaire », Recueil de voyages au Nord, t. I, 1715, p. I-II.

32 Le livre de Ramusio, Delle navigationi et viaggi (dont la publication commença en 1550) comprenant 57 relations de voyages et explorations depuis l'Antiquité est considéré comme le premier traité de géographie de l'époque moderne (sur le recueil de Ramusio et son travail d'éditeur on peut consulter Fabio Romanini, « Se fussero più ordinate, e meglio scritte... » : Giovanni Battista Ramusio correttore ed editore delle "Navigationi et viaggi", Roma, Viella, 2007). Les recueils des autres auteurs cités par Bernard ont également marqué l'histoire de la littérature de voyage ; Richard Hackluyt en publiant Principall Navigations (première édition 1589 - contenant 217 relations), et Jean Théodore de Bry avec l'édition de Peregrinationes  (sur le travail de ces deux éditeurs et aussi de Ramusio, on peut consulter la thèse de doctorat de Michiel Van Groesen, The De Bry collection of voyages (1590-1634) : editorial strategy and the representations of the overseas world, Faculty og Humanities, Amsterdam University, 2007 et son livre Representations of the Overseas World in the De Bry Collection of Voyages, 1590-1634, Leiden, Brill, 2008). Également connus, mais moins populaires, étaient les livres édités par Jean de Laet, Histoire du nouveau Monde (paru d'abord en néerlandais en 1628), et par Melchisédech Thévenot, Relations de divers voyages curieux (sorti d'abord en 1663 et consacré aux voyages de Jean Thévenot ; sur ce livre on peut voir Nicholas Dew, « Reading travels in the culture of curiosity: Thévenot's collection of voyages », Journal of Early Modern History, n° 10, 2006, p. 39-59). Enfin, le recueil de Samuel Purchas, Hakluytus posthumus (sorti la première fois en 1625 et dont une partie fut reproduite par Malchisédech Thévenot dans son recueil), composé par des relations des voyages d'expéditions anglaises au début du XVIIe siècle, était également bien connu par les spécialistes de la littérature de voyage (sur l'édition de ce recueil on peut voir Loren E. Pennington, « Hakluytus Posthumus: Samuel Purchas and the Promotion of English Overseas Expansion », Emporia State Research Studies, XIV, 3, 1966, p. 5-39).

33 Jean-Frédéric Bernard, « Discours préliminaire », Recueil de voyages au Nord, t. I, 1715, p. XIX.

34 Ibid., p. XXXIX-XL.

35 Dans un article paru dans la Bibliothèque Française (périodique publié par le même imprimeur : voir note 6) de 1724 (art. IV, p. 50-51) Bernard défend son ouvrage des critiques contre le style et l'originalité de certaines pièces du recueil en laissant entendre qu'il circule des faux récits de voyages produits pour amuser le public. Il déclare en effet, quant aux relations composant son recueil, que « du moins peut-on assurer qu'elles sont instructives & n'ont pas été fabriquées pour en imposer au Public, comme la Relation du Voiage d'Italie & du Levant par le S. Dumont ; celle du Voiage d'un certain Drâle de Grand-Pierre en Afrique et en Amerique [...]. On peut ajoûtre à ces Relations supposées & remplies de faussetez le Voiage de Macé [...]  Il devrait y avoir des peines civiles contre les Auteurs qui fabriquent de tels ouvrages. »

36 Ces textes se multiplieront, tout en se métamorphosant, à travers le temps jusqu'à la fin du XIXe siècle, comme le montrent les études rassemblées par Silvia Collini et Antonella Vannoni ; voir Silvia Collini et Antonella Vannoni (éds), Les Instructions scientifiques pour les voyageurs, Paris, L'Harmattan, 2005.

37 Dans leur introduction de leur ouvrage Les instructions scientifiques pour les voyageurs (op. cit.), Silvia Collini et Antonella Vannoni définissent les Instructions pour voyager utilement de Bernard comme un plagiat du manuel de Boyle. Elles disent de cet essai que Bernard le « composa en puisant sans vergogne dans l'ouvrage de Boyle » (p. 21) et qu'il ne reconnaîtra celui-ci comme source de ses Instructions que dans l'édition de 1731. Ce jugement sur Bernard (comme plagiaire) nous paraît exagéré et fondé sur une affirmation inexacte, puisque l'on lit clairement dans le titre de la pièce dans la première édition du texte (1715) : « Instructions pour voyager utilement tirées des écrits du chevalier Boile [sic], des transactions philosophique de la société roiale d'Angleterre, & de quelques autres bons auteurs » (Recueil de voyages au Nord, 1715, I, p. 1). La lecture de l'Avertissement au lecteur présent dans le dixième tome du Recueil (1738) montre au contraire il y a peu d'auteurs aussi modestes et disposés à reconnaître la dette envers leurs sources que Jean-Frédéric Bernard.

38 Voici une liste (non exhaustive) de quelques-uns des livres que Bernard paraît avoir utilisés comme sources pour composer ses Instructions ; outre le manuel de Boyle, General Heads for the natural History of a Country great or small drawn out for the use of travellers and navigator (publié la première fois dans Philosophical Transactions en 1666), l' Abrégé portatif du Dictionnaire géographique de La Martinière ; la Nouvelle Relation En forme de Journal, D'un Voyage Fait en Égypte de Vansleb (Paris, Estienne Michallet, 1677) ; Les voyages de Jean Struys, en Moscovie, en Tartarie, en Perse, aux Indes, (Amsterdam, veuve Meurs, 1681) ; Feuillée, Relation d'un voyage à la mer du sud (nous n'avons pas identifié l'édition) ; Isaac Commelinus, Recueil des voyages qui ont servi a l'établissement et aux progrès de la Compagnie des Indes orientales  (Amsterdam, Etienne Roger, 1706) ; William Dampier, Voyage autour du monde (Amsterdam, veuve Marret, 1711) ; Jean-Baptiste Tavernier, Les six voyages de Jean-Baptiste Tavernier (Paris, Barbin et Clouzier, 1676) ; Lionel Wafer, Les voyages de Lionel Waffer (Paris, Sellier, 1706).

39 Voir « Catalogue des livres de voiage qui se trouvent chez JEAN FREDERIC BERNARD Libraire à Amsterdam », dans Recueil de voyages au Nord, 1718, t. IV, p. 246 et sqq.

40 Jean-Frédéric Bernard, « Avertissement », dans  Recueil de voyages au Nord, 1738, t. X, non numérotée.

41 Jean-Frédéric Bernard, « Discours préliminaire » dans Recueil de voyages au Nord, 1715, t. I, p. XLIII.

42 Ce projet, qui n'aboutira pas, est signalé par Henri du Sauzet dans sa recension du Recueil dans les Nouvelles Littéraires de 1715, où il écrit : « [...] le public reçevra sans doute avec plaisir la suite que le Libraire en promet. Il nous fait aussi esperer un recueil de Voyages au Sud, & il prie les personnes éclairées de vouloir bien lui communiquer leurs lumieres, & lui fournir quelques bons Mémoires », p. 270.

43 Préface du Traducteur dans le tome IV (1718).

44 Jean-Frédéric Bernard,  « Avertissement », dans Recueil de voyages au Nord, t. X, 1738, non numérotée.

45 Qui, à la fin du passage précédemment cité conclut : « Je corrigeai tout cela, ou du moins je crus l'avoir corrigé dans une seconde Edition. Mais quelles corrections n'y faudroit il pas encore pour mériter à ces Dissertations la bien-veillance du Public ! »

46Jean-Frédéric Bernard, « Essai d'instructions pour voyager utilement », Recueil de voyages au Nord, t. I, 1716, p. 185.

47  Jean-Frédéric Bernard, « Dissertation sur la manière de voyager utilement », Recueil de voyages au Nord, t. I, 1731, p. CXLVI-CXLVII.

48 Jean-Frédéric Bernard, « Avertissement », dans Recueil de voyages au Nord, t. X, 1738, non numérotée.

49 Idem.

50 Voir note 1.

51 Voir The Book that changed Europe, op. cit., p. 1-21.

52 Voir en particulier Michèle Duchet, Anthropologie et histoire au siècle des Lumières, Paris, Albin Michel, 1995. Cette idée est développée aussi dans la thèse (inédite) d'Elizabeth M. Sheets, Jean-Frédéric Bernard, précurseur du mouvement philosophique du XVIIIe siècle (Columbia University, 1934, microfilm).

53 Michèle Duchet, ibid., a analysé les catalogues (réels ou reconstitués) des bibliothèques de certains parmi les auteurs les plus importants des Lumières, notamment Voltaire, Rousseau, Buffon, Diderot, Raynal, Helvétius, Turgot, D'Holbach et De Brosses. Outre la présence massive des récits de voyage, la chercheuse a constaté la présence constante du Recueil de voyages au Nord et qualifié d'« essentiel » le rôle joué par Jean-Frédéric Bernard comme éditeur.

Pour citer cet article



Référence électronique
Elena MUCENI, «  L’apport d’un éditeur des Lumières à la littérature viatique de son temps : Jean-Frédéric Bernard et le Recueil de voyages au Nord », Viatica [En ligne], Écrire le voyage à deux – Travel Writing in Partnership, mis en ligne le 24/02/2016, URL : http://viatica.univ-bpclermont.fr/ecrire-le-voyage-deux-travel-writing-partnership/varia/l-apport-d-un-editeur-des-lumieres-la-litterature-viatique-de-son-temps-jean-frederic-bernard-et-le-recueil-de-voyages-au-nord

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