Bénarès One-Ground zero

N°3 - Mars 2016
Bénarès One-Ground zero

 

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© PPC

13 JUIN

Hello sir ! Rickshaw ! Sir ! Very cheap ! My friend ?  Where are you from ?  Welcome to Varanasi !

Odeurs de pralines. Parfums sucrés de boulevards populaires. Mais nulle part ces amandes barbotant dans du sucre bouillant. Un homme s'accroupit face au mur, le port de tête altier, le dos droit à peine meurtri par le piétinement des vertèbres. Il a l'humilité des profonds recueillements quand il couvre son sexe de la main gauche. L'homme est en train de pisser avec cette grâce toute féminine pour ne pas s'éclabousser. Une mixtion pareille à un rite. Tout ce qui séjourne dans la vessie est impur. Le corps n'est-il pas un temple, ce lieu de passage qui permet aux hommes d'entrer en contact avec les Dieux : le front, la poitrine, les oreilles, les yeux, la pomme d'Adam, toutes les parties du corps qui nous font penser, sentir, entendre, voir, toucher, goûter Dieu avec ces sens dont on dit ailleurs qu'ils nous en détournent.

I can show you the town ! Old Kashi ! I ask no money ! If you are happy, I will be happy. God is good !

Si le corps est une image de Dieu, l'urine est appelée mordant en teinture et sert à fixer les colorants.

Good morning sir ! Please come in ! Menu ! Vegeterian ? No vegeterian ? MeNUUUUU VegeteriANNNNNNNN  !

Milan café. Un homme s'est éventré. Il s'est fendu les boyaux comme on rendait les oracles. Les serveurs se précipitent. C'est le garçon chef qui est arrivé le premier. Il a fait claquer son essuie-tout pour chasser tous les serveurs.

News are good !? Where you from ? oHHHHHHHHHH ! Comentalezvous ?

Chemise et pantalon sont impeccablement repassés jusqu'au pli du sourire à peine froissé par une peau vérolée assortie à une belle ceinture gaufrée, imitation croco. Le garçon chef se plante devant moi.

Thali very good ! Byriani wonderfull ! House Cook ! Best ! Spicy ? No spicy ? SiiiiiiiRRRR ??????????  !

Des centaines de riverains manifestent contre l'intervention policière qui leur interdit de nettoyer les abords d'un étang. Un travail salvateur en cet été torride précédant la mousson. Sauf que le bassin est un lieu d'ablutions et que pour nombre de dévots moins écologiques que religieux, ces déchets ne sont pas des ordures mais des offrandes qu'il faut brûler.

Byriani vegetables is verrrrrrrry  good very Good ! Byriani ?

Chaque ville son encre. À Dali, bourgade du Sud-ouest de la Chine connue pour ses pierres de rêve, marbres de Cangshan dont le polissage fait apparaître cours d'eau et montagnes, les haut-parleurs des petits camions verts des éboueurs informent de leur passage en musique. Ainsi un matin sur deux, les riverains sortent leurs poubelles au rythme de : La lettre à Élise ou de Happy birthday to you !

Siiiiiiiiiiiiiiir !? OK ? OK ?VegetabLE BYRIANNNNNNNNNNNNNNI ! No SpiCY !

Mais en Inde rien n'est vraiment ordinaire. Non rien... Les champs crématoires situés à la périphérie des villes en raison de leur impureté sont à Bénarès au cœur de la cité. Plus surprenant : Bhairava, l'avatar colérique du dieu Shiva, est devenu le premier magistrat de Bénarès, alors même qu'il avait décapité l'une des cinq têtes de Brahmâ, le grand Dieu de la trinité hindoue avec Vishnu et Shiva. Comment ce criminel et le brahmanicide est le crime le plus odieux dans l'hindouisme, a-t-il pu se changer en magistrat et le premier d'entre eux puisqu'il punit tous ceux qui portent atteinte à la sainteté de la cité ? Comment ?....

Chai ? Big or small SiiiiiiiRRRR ??????????  !

Par le simple fait d'entrer dans Bénarès. C'est ainsi que la transgression du sacré se mue en sacré de transgression... disent les sages ; ce que rappellent tous ces postes de police construits aux côtés des temples dédiés à l'avatar meurtrier.

Big ! BIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIiiig !

Non, rien mais rien n'est vraiment ordinaire à Bénarès. Prenez les préservatifs.

Ok !

Dans cette cité sainte d'un million trois cent mille habitants, plus de six cent mille préservatifs sont chaque jour distribués. Si Krishna fait encore des émules, - il posséda pas moins de seize mille bergères, enfantant 160 000 bambins -, les responsables du planning familial jugèrent bon de mener une enquête. Les résultats sont édifiants : un quart seulement des préservatifs est utilisé pour des rapports sexuels. Le reste est consacré à des usages plus insolites : bombe à eau pour les enfants, gourde portative pour les paysans partant aux champs ; gaines de protection anti poussière pour les canons des armes utilisées par policiers et militaires ou bien matière première fondue avec le goudron pour assouplir le revêtement des routes... Mais c'est en fait du côté des tisserandes qu'il faut chercher. Ce sont curieusement les plus grandes consommatrices de préservatifs.

SIIIIIIIIIIIIIIIIIr OK Sir ! Nothing else ?  Sir Sir ? Chai sir !

Elles ont découvert - le journal ne dit pas comment .... qu'en enveloppant les bobines des métiers à tisser avec des préservatifs - Bénarès en compte plus de 200 000 - ils donnent par frottements avec les fils d'or et d'argent, un lustre plus éclatant à ces saris en soie que toute jeune fille de bonne famille se doit de porter le jour de ses noces. Chacune sait en effet que la soie est moins conductrice d'impureté que le coton.

Byriani good ! Good ? Verrrry good Siir ?!

Le garçon est revenu avec un grand gobelet argenté qui sent bon la cannelle et une sous-tasse du même métal qu'il a placée non sous son verre mais juste à côté. La soucoupe ne sert pas à contenir le thé qui se renverse mais à refroidir celui qu'on y déverse.

Yes Sir ! Sir ! One more chai ?! ChaIIiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii !

L'eau, le feu, le froid après le chaud, tout n'est que transformation, le temps de passer d'une rive à l'autre, de la matière à l'énergie, du cadavre à la lumière, du sang au sperme, du froid à la chaleur, de la chaleur au froid, du feu à la fumée, d'une tasse à une sous-tasse, d'un préservatif à la soie, d'une bobine à une autre, du Dieu à son double, du double à son avatar...

Bill ? Sir ! Good Bye Sir ! See you tomorrow ! Thank you !

Shiva, le «Bénéfique», est appelé Rudra, le «Terrible», dans sa puissance destructrice mais aussi Parvati dans son émanation féminine. Parvati est douce et tendre mais devient Durgâ, déesse belliqueuse aux yeux rouges et à la peau sombre, armée de lance, de foudre, de hache, de massue ; une pieuvre dans son encre quand elle se met en colère.

Walk or sit in my rickshaw ?! Walking better Sir ?!

Les divinités sont d'étranges matières. Elles sont cruelles ou douces selon qu'elles ont été ou non honorées. Aussi ne peuvent-elles être tenues responsables des malheurs qui accablent les hommes. Si ceux-ci se brûlent, c'est qu'ils n'ont pas été suffisamment attentifs. Le tempérament d'un Dieu est aussi susceptible que la température d'un thé. L'un comme l'autre s'apaisent et n'apaisent qu'en prise avec un souffle.

You don't like rickshaw Siiiiir ?!

Mais alors pourquoi choisir des divinités aussi irritables ou des thés aussi brûlants ?

Why ?

Comment être sûr de leurs forces si elles se montrent faibles ? Comment un thé tiède pourrait-il témoigner d'une eau qui vient de bouillir ?

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© PPC

14 JUIN

Hello sir ! Rickshaw ! Sir ! Where are you from ? American ?

Une femme est assise, très droite, à l'arrière du rickshaw. Son bras serpente parmi les bourres de coprah du dossier éventré. Le pouls dévale une sente de peau noire ravinée de nerfs qui soudain se raidissent. Une main haute, agressive, ophidienne, deux bagues vertes au bout des doigts, s'élève dans le dos du cycliste qui démarre aussitôt.

Where are you going ?

L'air est lourd. La mousson, enfin, peut-être. Avec elle, l'eau, le mouvement, l'écoulement et ce flux qui emporte, libère, dégage les voies, les routes, les ornières, les égouts. C'est aussi ce même flux qui rejette et reflue et fait espérer à nouveau le flux qui va suivre.

Hello sir ! Rickshaw ! Sir

Entre deux cycles, chacun balaie et repousse dans le sillon des voitures, des rickshaws, des vaches et des passants, ses restes, ses déchets, ses rebuts, ses ordures : chutes de tissus, poils et cheveux pour les uns, papiers, cartons d'emballages, pelures de fruits, eaux stagnantes pour les autres, bris de tasses ocres en terre cuite pour tout un chacun. Les fleurs, elles, sont brûlées pour pouvoir s'élever vers les cieux.

Good morning sir !! MENU ! Vegeterian ? No vegeterian ? MenuuuuuuUUUUUUUuuuuuu !

Milan café. Des femmes ont réduit en cendres l'échoppe postée à l'entrée de leur village. Elles en avaient assez d'être insultées chaque matin en partant aux champs par des hommes à moitié saouls qui vendaient de l'alcool en toute impunité. Le propriétaire de l'échoppe a porté plainte. Les policiers ont demandé aux deux parties de tenir un panchayat, un conseil de village.

No Menu ? NoMenu ?????? Chai ! Big one ?! ChaiiiiiiiiiiiiiIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIiiiiiiiiii !

Des jeunes femmes ont manifesté contre les concours de beauté désormais interdits dans l'État de l'Uttar Pradesh. Elles étaient soigneusement serrées par la police.

Chai Sir !

D'ici 2050 plus de la moitié des Indiens seront des citadins. Mais l'analyse ne fait aucune distinction selon que l'on vivra entre quatre murs ou deux courants d'air.

Bill ? Yes Sir !  Biiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiilllll !

L'eau, l'air, le feu, les fleuves, les rues, les champs crématoires, le flux toujours le flux qui transforme la matière, solide, liquide, gazeuse, immatérielle... les morts se changent en ancêtres, les criminels en magistrats, les paysans en citadins, les Dieux en avatars quand ils descendent du ciel pour agir sur les vivants.

Rickshaw ! Sir ! Too hot today ! Sun no good for head !! Look my rickshaw ! RED ! Like a Ferrrarrrri ! Ferrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrarrrrrrrri !

Et les rickshaws.... en Ferrari.

OK ! Next time ! No rickshaw ! YOU ! No good for businesss sir !

Toujours cette idée de transformation qui soutient les cœurs ; idée d'autant plus forte que chaque homme, dès la naissance, est fixé dans sa caste. Mais contre qui protester ? Le destin d'un homme n'est-il pas la somme des actes accomplis lors de ses vies antérieures ? Et comment juger d'un présent sans tenir compte de son devenir ?

HelloOOOOOOOO!  First time in India ! Guest house ?

Regardez cet Indien, il ne lui faut pas grand chose pour basculer du profane au sacré : retirer ses sandales, fixer une image ; mettre ses pieds à la lisière des pas de ceux qu'on a fait avec les hommes.

15 JUIN

Rickshaw ! Sir ! Sir ! Sir ! No guide ! Did you see burning ghât  ?

Des racines courent sur le sol, tordues, tendues, desquamées, maculées à leur base de pigments ocre. On dirait les hardes d'un vieux sage englouti. On m'explique qu'un ascète a fait ici vœu de silence pendant vingt et un ans et puis qu'un matin, par un beau ciel blanc, il s'est muré dans le silence en stoppant lui-même les battements de son cœur.

Good morning Sir ! MENUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUU !

Milan cafe. Des villageois manifestent contre une usine d'embouteillage de Coca-Cola située dans les environs de Bénarès. L'usine, dénoncent-ils, rejettent des boues avec des taux extrêmement élevés de plomb, de cadmium et de chrome, qui polluent les sols et les nappes phréatiques dans un rayon de trois kilomètres. Ils soutiennent que le DDT, un pesticide interdit dans la plupart des pays, est ici utilisé pour stériliser les bouteilles. Des tests ont confirmé sa présence dans des proportions trente fois supérieures aux taux autorisés en Occident. Les villageois demandent au comité de contrôle de la pollution de l'Uttar Pradesh d'ouvrir une enquête. Ils veulent interdire à l'entreprise de revendre ses boues toxiques sous forme d'engrais aux fermiers environnants. Les autorités ont convoqué un panchayat.

OK ! Big chai ?! ChaiIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII !

Un homme s'est jeté dans un puits. En remontant le corps, les policiers ont découvert le cadavre d'une femme qui avait disparu quelques jours auparavant. La femme avait des pierres dans les poches et une paire de ciseaux dans le ventre. L'homme, une feuille dans sa poche sur laquelle son crime était peut-être confessé.

Chai Sir !! No Menu Sure ?

Feuille, pierres, ciseaux, puits m'évoquent ce jeu d'écolier où deux adversaires s'affrontent en faisant surgir simultanément la main que chacun cache dans son dos. Index et médius écartés contre poing fermé : les ciseaux se brisent contre la pierre ; poing fermé contre paume ouverte, la feuille enveloppe la pierre ; paume ouverte contre index et médius écartés, la feuille se fait mettre en pièce par la paire de ciseaux. Pendant longtemps, les joueurs ont refusé d'ajouter ce quatrième élément symbolisé par un poing ouvert : le puits. Il fallut l'intervention de la Fédération internationale du «Pierre-Feuille-Ciseaux» pour que le puits fît son entrée.

Vegetable Thali ?

La chose eût été plus délicate en Inde. Car la création d'un puits nécessite bien souvent l'appui d'une vache et d'une grenouille. La première pour en faire le tour ; la seconde pour y être jetée vivante. Ne surtout pas faire l'inverse. C'est ainsi qu'on purifie un puits avant de montrer que son eau est potable.

Thali very good ! Byriani wonderfull ! Oh Yeaaaaaa you know !

Malgré l'apparition de ce nouveau symbole, ni le nom du jeu, ni le nombre de ses syllabes ne se sont étoffé. On dit toujours : «chi, fou, mi» en Français, «Schnick, Schnack, Schnuck» en Allemand, «Jan, ken, pon» en japonais.

No menu ?! Are you sure sir ? Or may be ! .... Yeaaa ! Chapatis very good !!!?  

Je ne connais pas d'équivalent en hindi. Mais le puits est un lieu très prisé pour se débarrasser de l'épouse qui n'enfante que des filles.

Sir ! Loooooooooooooooook ! Chapatiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii !

Le garçon chef, jambes écartées, taille ceinturée avec un poing sur les hanches, est campé devant moi. Il ramène son torchon à la saignée du coude. Un rideau d'alcôve s'ouvre sur des formes dodues et bronzées. Deux beignets se lovent sur un plateau couleur argent.

Bill ! Thank you sir ! Cheap price to Godowlia ! Yes burning ghat !

Une mauvaise mort est toujours en Inde une mort violente, soudaine, imprévue. Une mort qui rompt, brise, casse, coupe, sectionne le flux normal de la vie. Il n'y a jamais de bouquets de tiges coupées seulement des guirlandes de fleurs nouées les unes aux autres puis jetées au cou des vivants, des mourants, des vaches et des divinités. Il n'y a pas non plus de coutures, seulement des tissus d'une seule pièce pour envelopper, draper, emmailloter vivants et mourants.

Manikarnika ? Dead bodies !

Coutures et drapé, deux civilisations s'observent. Mortels d'un côté, caractère immortel de la mort en l'homme de l'autre.

No money ! But if you are happy... Hashish ! Bakchich ! Bakchich ! Hé Babuuuuuu !

Une Jeep file à vive allure, un cadavre sanglé sur le toit, face contre ciel entre des rondins de bois et deux jerricans qui pissent l'essence. Elle klaxonne. Cyclistes et passants pressent un pas nonchalant sur le côté de la chaussée. Une ambulance suit avec une discrétion d'encens. Les vivants sont moins secourables que les morts.

16 JUIN

Very good change ! Sir ! Sir !  Change money ! Euro ! dollar ! Rickschaw ! Sir ! Hello !  Rickshaw ? Rickshaw ? Sir  ! Sir !

Les femmes balaient élégamment mises, chevilles et poignets bijoutés. Balayer est une pratique sociale qui devient un privilège en début de matinée : vous possédez une échoppe ; un sortilège aux heures les plus chaudes : les autres vous possèdent.

Good price ! Very speed !  Sir Look ! Look !

Milan café. Le pandit Ashok Dwivedi exige que des mesures urgentes soient prises pour maintenir le Gange à un niveau élevé. C'est en effet le seul moyen pour Mother Ganga d'éloigner toutes pollutions de Bénarès.

Good morning sir ! Chai ! Big one ?! Chaiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii !

Une jeune femme s'arrête rayonnante dans un sari lumineux. Elle prend un broc d'eau sur une table et se met à boire en gardant le pot à distance de ses lèvres. On n'abouche pas une source.

Pleaaaaase ! SiiiiiiiiiiiRRRRR !

Tout ce qui permet le passage d'un état à un autre est douteux : la bouche, l'anus, le sexe, la levure et ses pouvoirs fermentatifs, les intouchables qui transforment la peau en cuir, le linge sale en linge propre, le cadavre en cendres, les organes intestinaux, (pas de levain dans une hostie, plus d'intestin chez une sainte), les corbeaux, les champs crématoires, les fleuves en crue, peut-être aussi les passages à niveau ?

I bring you the menu ! Sir !

Dans sa préface du Dieu des Petits Riens, Arundhati Roy prévient ses lecteurs : «Ceci est une œuvre de fiction. Tous les personnages sont imaginaires. La situation des fleuves, des passages à niveau, des églises et des crématoriums n'est pas exacte.» Précautions religieuses ou sensibilité littéraire ? Proust répond : «Certains ciels sont si chargés de menaces qu'ils ne peuvent annoncer que quelque acte terrible et solennel comme un départ en chemin de fer ou l'érection de la Croix ».

Menu ! Siiiiiiiir ?! MenUUUUUUUUUUUUUUU !

Imaginons que l'appareil digestif d'un organisme vivant engendre un calcul, une fixation de sels minéraux par exemple autour d'une touffe de poils. Cette concrétion pierreuse fera l'objet de toutes les convoitises sous cet étrange nom de bézoard - étymologie à rapprocher peut-être de ce vieux mot perse : bazahr qui signifie : «préserve du poison». Le Bézoard sera aussitôt exhibé dans une chasse dorée, parfois réduit en poudre pour ses vertus médicinales. Puisqu'il a franchi avec succès le passage du règne animal et corruptible au monde minéral et incorruptible. «La digestion des impuretés renouvelle inépuisablement notre pureté», soufflait Jankélévitch.

Thali very good !! Yeaaaaaaaaaaaaaaaa !

Regardez le Gange : quand il est en crue, on dit que Mother Ganga a ses menstrues, qu'elle purifie ses rives en dissolvant les impuretés des hommes qui la redoutent et la respectent pour les mêmes raisons. Quant au garçon chef qui me sert un grand verre d'eau, il vient d'essuyer le fond de mon gobelet avec un torchon d'une crasse au pouvoir incroyablement lustrant.

Byriani also  wonderfull !

Le flux, toujours le flux. Tout ce qui stagne est suspect : les corps, l'eau, l'air, le sang, les rétentions d'humeurs, les corps au fond d'un puits, les pucelles vénéneuses, les chiffres ronds : 10, 20, 100... 1000... un milliard... Paradoxe : si la rétention du sang menstruel est aussi impure que son effusion, comment transformer de façon positive cette perte involontaire du sang des règles ?

Pleaaaaase ! SiiiiiiiiiiiRRRRR ! Byriani so wonderfull Yeaaaaaaaaaaaaaaaa !

Les saintes, répondent les hagiographes, - nouvelles règles en tête ? - se mettent à saigner par les parties hautes : le nez, la bouche, les oreilles non par les parties basses. Le sang des règles se mue ainsi en un sang viril, masculin. Il cesse de fuir comme une eau froide et sans vie pour s'élever en un sang chaud, actif, bouillonnant, pimpant et grimpant, pareil au feu dévoreur d'impuretés. La vierge venimeuse devient cette pucelle d'Orléans, aux allures hommasses, front bandé, bras levé. Elle ne perd plus en vain son sang mais le verse enfin pour d'autres. Une plaie aussi salvatrice qu'une saignée, qu'un coup de lance porté au flanc d'un mourant, qu'une pointe incandescente piquant un panaris, qu'une verge déflorant une vierge qui ne serait ni sainte ni guerrière, seulement bourrée d'humeurs délétères.

You go ? No Menu Bill ?! Biiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiill !

Oui, tout ce qui stagne est mauvais. Il n'y a pas de tombe dans l'hindouisme et même sur les bouteilles en plastique, il est écrit : «Crush the bottle after use».

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17 JUIN

Rickshaw ! Where are you going ?! Excouse me, excouse ! can you GUive me some roupies !

Ah t'es français ! Ca tombe bien ! J'en ai plein le dos de parler anglais ! En plus je parle comme une patate ! J'ai l'impression de faire des manières alors que je suis fauchée comme les blettes ! On m'a piqué mon passeport ! J'uis en Inde depuis un an ! J'ai juste besoin d'un peu de fric ! Les flics sont pourris jusqu'à l'os, ils m'ont tout pris ! Alors je bosse en mendiant ; mais p'tain que c'est dur ! La concurence...! Les Dieux, les vaches, les singes, les mendiants... T'aurais pas quelques pièces ? Ouai, je sais, j'suis blanche ! Les toutous ils me fuient, et les Indiens pigent rien !

Hellooooooo ! Guest house !

Ils pigent pas qu'on peut être pauvre sans être indien. Quand ils voient une européenne qui mendie. Ils pensent aussitôt qu'elle fait le tapin ! Pas de problème pour être hébergée ! J'ai été recueillie par un brahmane ; vachement cool au départ ! Le lendemain il commençait à me mater grave ! Deux jours ensuite il me courait après dans toute la baraque. Je vivais plus que dans la cuisine avec toutes les bonnes femmes ! J'essayai de récurer les casseroles pour éviter qu'il se frotte à moi ! T'imagines, moi qui déteste faire la boniche ! Après ça été le tour des deux fils. Ils voulaient me sauter à tour de rôle ! T'as vu ma gueule. Et la couleur de mes gambettes ? J'uis quand même pas Marilyne Monroe ! J'en ai des heures de vol ! Comme je refusais, ils m'ont fait nettoyer leurs chiottes. Ils me donnaient même plus à bouffer !  Les femmes, elles disaient rien mais sympa m'aidaient en douce. Alors je me suis barrée la nuit comme une voleuse. C'est pas parce qu'on mendie qu'on est une salope ! Merde ! Regarde mon sari c'est quand même pas un cache touffe ! Je me suis barrée de la Moselle... alors tu sais...  La Moselle ? Tu connais ?  Non ?! Veinard ! Moi j'uis née là-bas ! Ça m'est tombé dessus dès la naissance. Dès que ma mère a poussé, j'savais que j'avais aucune chance de m'en sortir ! Depuis ça me colle à la peau comme une caste ! Bitche ! Fénétrange ! Grostenquin ! Boucheporn ! Puttelange-aux-Lacs ! Y a même un trou qui s'appelle Bouzonville ! T'en crois pas tes oreilles ! Même les Indiens l'ont évité ! Et pourtant les vaches ils en connaissent un rayon ! Après on te parle des images d'Épinal ! Ouaaaaaaaaaaaai mon UUUUUUUU ! Imagine un Bouchepornois au bras d'une bouzonvilloise ! c'est pas joisse !

Bakchichs ! Bakchichs !

P'tain ! Qu'ils sont chiants ! Dans mon bled ils disaient rien ! T'as pas idée du coin pourri que c'est ! Et puis dégage ! Les Lorrains, ils sont comme les brahmanes ! Moins vicieux mais plus cons ! Tu vois, même si j'en bave, je suis quand même mieux ici que dans mon trou. Ici c'est vrai, c'est dur ! Mais là-bas c'était la petite mort au quotiden ! Truc mesquin sans destin ! Genre Pimprenelle et Nicolas avec la poignée de sable dans les yeux. Pierre et couronne. Tu vois le truc ! Et puis le ciel comme la gueule des gens ! Et ce fond de l'œil ! Gris ! Un vase de cimetière ! Tout est gris ! Et pas de fumée ni de mousson pour ventiler tout ça ! Hop ! Faire pousser un peu de chienlit ! d'amides ! de solidarité !  Riennnnn ! Zob ! Rien. D'ailleurs à chaque fois que je reviens en France, j'ai l'impression que tout le monde fait la gueule ! Pas toi ? P'tain que c'est dur ! Rien que d'y penser, ça me fout déjà à néant !

Where are you from ? Do you play cricket ?

Ils font chier avec leurs questions à la con ! Du matin au soir avec leur p'tain d'anglais ! «What's your name ? Where are you from ? What are you doing ? Do you like Varanasi ? You are alone ? Get married ? How many children ? Do you like football, base ball, polo, cricket ? Tout y passe ! Franchement j'ai une gueule à jouer au cricket ? Je hais les Anglais ! Ils avaient besoin de leur apprendre toutes ces conneries ? En plus si tu leur dis que t'es français. Ils te lâchent plus. «Frrrrrrrrrrance Ohhhhhhhhh Zidane ! Do you like Zidane ? Best ! » Remarque, j'ai rien contre Zidane ! Je le trouve même plutôt sympa. Mais après dix heures de taule, Zizou à peine débarqué de l'avion ça te fout les glandes !

Français oh lalalalala ! Zidane ! Deux neuves !!!! oulalalala ! Moi vu Deu....neuve

T'imagines pas ! Ils ont tous une petite copine qui les attend en France ! Ils ont tous accompagné Deneuve dans les boutiques de soie ! Si tu les écoutes, la mère Catherine, elle s'en est tapée des mecs ici ! Faire tout ce chemin pour entendre ces conneries. On dit que les voyages ouvrent l'esprit. Mon UUUUUUUUUUUUU ! Ouai ! Vraiment ! Vive le métissage ! Fraternisons la connerie ! L'autre fois j'ai failli prendre une balle de base ball dans la gueule ! J'ai été sauvée par un macchab qui passait là entre la balle et moi ! Un sâdhu m'est tombé dessus. Il m'a tout de suite expliqué que le macchab était un ancien joueur et que l'un de mes ancêtres était ... Bref, je lui ai dit : Stoppe tout ! ça ébouillante !

Oh lalalalala ! Deux nevvvvvvvvvvvvvvvvvv !

P'tain de zob ! Ils vont pas nous lâcher ! Remarque, ce qui est bien avec les Indiens, c'est qu'ils se foutent des réponses ! Ils te posent des questions seulement pour te mater les seins avec leurs yeux ronds en bougeant la tête, genre bilboquet les yeux sur mes pointes. Gauche, droite, rien ne leur échappe, ils se rincent l'œil sous tous les angles ! Il faut dire qu'ils sont à la bonne école ! Brahmâ ! Quatre directions ! Un œil par bosse ! Ouai, c'est ça ! Un jour on m'a même demandé si j'aimais Mother Ganga. Le mec me fixait les seins en faisant semblant d'observer la bouteille d'eau à moitié vide que j'avais sur les bras. J'uis pas là pour arroser les plantes, le lui ai dis ? Et tu sais ce qu'i m'a répondu le con ? DOMMMMage pour mon lingua !

Hellooooo ! Where are you from ?

Va te faire voir ! Tu sens la vache cuite !

Get married ?

Pas avec toi en tous cas !

Of french ? Beautifull country !

Ouai c'est bon allez hop ! Non jamais je pensais que ce serait aussi dur de gagner sa vie. Au bout d'un moment j'ai compris qu'il fallait que je tape ceux qui étaient dans la même merde que moi ! Juste un peu moins pour qu'ils me donnent un peu plus ! Eux ils savent à quel point c'est dur de gagner une roup, ils te donnent toujours un petit truc, te jugent jamais. Je me souviens d'un bouquin, ça commençait à peu près comme ça : «chaque fois que tu te prépares à déblatérer sur quelqu'un, souviens-toi qu'en venant sur terre tout le monde n'a pas eu droit aux mêmes avantages que toi.» Ouai je pense souvent à cette phrase ! même si je réfléchis aux avantages que j'ai pu récup ! Fitzgerald, Gatsby le magnifique. L'un des rares bouquins que j'ai lus jusqu'au bout ! Mais au moins ça me profite !

Excuse me ! Excuse me ! Excuse me ! Water ? Burning ghat ! Guide ? Euro change money ?!

Du coup je tape tous ceux qui font la manche ! Ce sont les moins radins, les sâdhu, pas tous, sont généralement cool, ceux qui ont un trident ont souvent un truc dément à fumer. Quant aux toutous, ils sont toujours fauchés sauf de certitudes ; et souvent plus au retour qu'à l'aller. T'entends : C'est trop pauvre, c'est dégueu, t'as vu la couleur de la flotte et puis tous ces macchab ! Il faut dire que quand ils se déplacent en colonne derrière leur drapeau, ils voient pas grand-chose ! Ils me demandent toujours comment je fais pour tenir ici. Quand je leur dis que ça me pose moins de problème que de rester en France, ils me prennent pour une allumée du chichon, une tige de chanvre sur deux pattes ! Ouaiii un jour on m'a sorti ça ! C'est vrai, j'uis pas épaisse et je fume comme un sapeur ! Encore heureux ! C'est de salubrité publique ! Une forme de lucidité je dis toujours ! Faut être pourri pour se sentir à l'aise dans ce monde. Regarde la merde dans laquelle on vit. Je me méfie toujours de ceux qui fument pas ! Ils sont pas humains ! Dire qu'au retour je pourrais même plus fumer dans les cafés en France, ça me fait drôle, les gens seront alors obligés de parler tout le temps ! Ça sera l'enfer, heureusement qu'on peut encore picoler ! Fumer, c'est pourtant le truc le plus pacifique pour tuer le temps ! Cette fumée qui sort de toi comme un p'tit matin froid ! Regarde ! Même les dieux !  Pas fou Shiva ! Avec tous ses macchab ils se roulent des pétards du soir au matin. D'ailleurs Gainsbar l'a bien dit. Dieu est un fumeur de havanes ! Au fait, t'aurais pas quelques clops ? Byzance, un p'tit pét ?

Excuse me ! Excuse me !

Nooooooooooooooo.....thing ! Bah tant pis. En France, j'sais pas comment les gens tiennent ! D'ailleurs y tiennent pas ! Ils se bourrent la gueUUUUUUU d'antidépresseurs du soir au matin ou alors ils vont au cinoche baffrer du pop-corn ! La gueu.., les yeux, tout est bourré, ça évite de respirer ! Tu me diras les psychotropes ça tient les gens à carreaux ! Fumette et médoc ! La démocratie, ça tient plus à grand-chose ! Citoyen ahhhhhhhhh ! mon UUUUUUU ! Avant les églises étaient prises en charge par l'État. Et puis hop, fermé pour cause d'inventaire. Aujourd'hui c'est la sécu et les baptêmes républicains ! Ouaiiiii on en tient une couche ! Un touriste un jour m'a branché sur les castes. Il disait du genre avec des phrases à la con sorties de ces guides franchouillards tapés entre quatre mur : ségrégation, discrimination, etc. Je lui ai dis, tu crois que c'est différent en France ? Les chanteurs sont fils de chanteurs, les acteurs fils d'acteur, les musiciens fils de musicien, les sénateurs fils de sénateur, les pauvres, fils de pauvres ! Héritée, méritée, y a finalement que la connerie qu'est démocrate ! Tu sais ce qu'il faisait le thon ? Notaire le con ! Non t'y crois pas ! Comme ton père je lui ai dis ! Il est devenu aussi rouge qu'un jambon ! Non je te dis les gens n'ont peur de rien. Le pire de tout, ce sont ceux qui s'imaginent plus indiens que les Indiens. Ils ont toute la panoplie : collier, bracelet, sac en toile, les pieds nus jusqu'aux panaris, 100 % bio ! Et puis les longs saris déguEUUU, les foulards, le front frappé du point vermillon ! Boum ! Patatrac, le troisième œil entre deux yeux ! Celui qui voit tout et qu'on pose avec le grand doigt de la main droite... comme un doigt d'honneur ! J'ai vu une nana se faire enfiler tous les soirs par un guru comme toi et moi ! Elle l'avait son troisième œil ! Ça la transportait me disait-elle ! Résultat : hépatite et rapatriée sanitaire ! J'ai dû l'accompagner à l'aéroport. Celle-là remarque elle était sympa, elle m'a même filé sa cartouche de clop pour me remercier ! Y en a qui ont même les trois traits de Vishnu sur le front ; aussi fiers que des jeunes de la cité avec leurs bandes d'Adidas ; Ouaiiiiiii bandes de Ons ! et qui dégoulinent dans les yeux ; cuits par la chaleur, tu les vois ! Ils pleurent tout le temps, grimés comme après une pluche d'oignons. Il faut les voir déguster leur thé, assis en tailleur sous le parasol au-dessus du Gange ; et puis la tronche qu'ils font quand le sâdhu fait tinter son petit seau argenté ; badaboum ! Le toutou rattrapé par son statut d'Européen et qui doit banquer cash pour ces trous d'évasion ; bah c'est de bonne guerre. Ailleurs, ils paient bien la redevance sans moufter ! Ils ont perdu leurs capacités d'indignation : Ouai t'as vu moi aussi je manie les concepts ! Mais bon t'as vu le nombre d'associations caritatives ? Et en plus pour des dons déductibles des impôts. T'imagine ! T'offres une prothèse... parce qu'elle est déductible de tes impôts ! Merde ! Si c'est ça la générosité ! Je préfère envoyer chier tout le monde !

Hellooooooooooooooooooooooooo ! Where are you from ? French ! Oh la lalalalalala !

Tu vois, j'uis conne mais je me fais pas d'illusions ! Juste ce qu'il faut ! Pas énorme ! Question de survie entre naïveté et lucidité. Ici je râle tout le temps mais quand je retourne en France, pétage de plombs dès l'atterrissage ! J'ai qu'une envie, c'est de me barrer illico. Le métro, la gueule, les gens, la couleur des plantes, les pub à la con ! T'as pas vu dans le métro ? Même Shiva recrute ! Le ménage côté zen ! Leader français du repassage à domicile ! Heureusement que les hindous n'en savent rien ! Shiva, roi du passage en Inde, roi du repassage en France ! On a les voyages qu'on mérite ! Ignorance crasse ! On leur fait tellement bouffer de la merde ! T'as vu les jeux télévisés ? Faut être vraiment con pour ne pas savoir répondre ! Mais au moins audience jambon beurre ! Pas de frustration ! Connerie, fraternité ! Du coup avec toutes ces conneries tout le monde se trouve intelligent ! et pense tout comprendre ailleurs ! Et voilà les cons qui voyagent pour fuir les cons qui restent ! Et les cons de partir ensemble mais de se chercher aussitôt pour pouvoir s'éviter !

Hello ! Are you married ?

ZOOOOOOOOOOOOOOb ! J'ai une gueule à me marier !!! Qu'ils sont casse couille ! Non tu vois, j'uis pas un puits de science mais ça m'abîme grave de rester en France ! Ici les questions sont connes ! Mais tu peux répondre connement à la connerie ! Ce qui sauve l'échange ! Et on se marre ! Mais en France il faut répondre avec sérieux à la connerie ! Autrement les gens se rendent compte que tu te fous de leur gueule ! Et alors c'est le bordel ! Patatrac ! Vingt ans de vie qui dégringolent ! Après on dit que je glande parce que je mendie des clopes et des oranges ! Mieux vaut crever de tuberculose que de déprime ! On est moins seul.

Haschich ? Very Good hashich ! Me little factory ! Hand made ! Wonderfull ! Silk ! Postcards !

Te gêne pas ! Fais comme chez toi ! T'as vu comme il matait grave celui-là ! C'est vraiment des obsédés de la tige ! Non mais p'tain ! Attends ! Les Brahmanes, c'est pire que tout ! Ils te disent en agitant leur ficelle : «N'ai pas peur je te toucherais pas, je suis Brahmane !» Ouai mon Uuuuuuuu ! Je lui ai répondu ! T'es peut-être né deux fois mais moi j'suis pas né de la dernière pluie ! Tu sens la pointe de leur regard dès le dos tourné ! je peux quand même pas marcher comme les crabes puis me cacher sous une pierre ! Ça les exciterait encore ! P'tain. Excuse-moi, j'ai la haine ! Je demande juste qu'on me foute la paix ! Et puis j'ai même plus de tunes pour m'acheter des clopes et des oranges ! Des oranges, tu sais que la vitamine C c'est la seule chose que ton corps n'arrive pas à produire ! Alors t'imagines quand tu viens de Moselle ! J'espère qu'on se reverra, ça m'a fait du bien de discuter ! Les gens généralement ils s'enfuient grave ! Toi t'es resté ! Pourquoi t'es resté d'ailleurs ? Qu'est-ce tu glandes ici ? Tu te promènes toujours avec le journal du coin et un calepin ? T'es pas du genre conge paye ; plutôt à cafter des trucs de journaleux ? à taper du noir sur fond blanc ?

18 JUIN

Hello sir ! Change money ! dollar ! French ! Good ! Euro better !

Les hindous surveillent leurs Dieux comme nous nos plantes. Ils les arrosent en les éclaboussant comme pour les éveiller. Ils savent que leurs racines ne sont pas au fond d'un pot mais au fond d'eux-mêmes.

Hello sir ! Yea !!!!!!!!  This is Lord Shiva ! Lord Shiva ! Master of Banares ! and that Yoni !

Face à moi, le signe, linga en sanscrit ; une pierre noire, ronde à son extrémité, carrée à sa base, frottée de santal, lustrée d'eau sacrée, de lait, de beurre clarifié, couronnée comme un prépuce par les guirlandes de fleurs parfumées ; roses et lauriers roses talquées de poudre blanche et rouge.

I can explain you ! No money ! Yes Sir ! Lord Shiva ! Look : Very powerful ! Yeeeeeeeeeeeeeeeees !

La pierre donc, placée sous un pot d'eau perforé, goutte en permanence sur un disque évidé où foisonne sous une litière de fleurs bouclées aussi luxuriante qu'une toison pubienne, la matrice imprimée, imprimante dans ses moindres replis et senteurs odorantes.

Lord Shiva ! linga ! Yes ! Linga ! Symbol of Lord Shiva ! Yes ! Sir Sir ! Guest house ?!

La pierre coule et s'écoule du sommet à sa racine ; souvent flanquée d'une sculpture de taureau. Association d'idées. Nandi est la monture de Shiva. Le Dieu unicorne est aussi membré qu'un bovin. Nandi est Shiva. Vigueur sexuelle et virilité fécondante se confondent. Le taureau est lié à l'ascension printanière, au cycle végétal des renaissances.

Yes Siiiiiiiiiiiiiiiir ! Guest house ! Verrrrry modern !

Les fidèles se signent et touchent les testicules du bovin, aussi patinées que des passeports à force de courir de main en main. Nandi a les bourses pleines de semence que les pèlerins réhydratent sans cesse pareilles à des soupes lyophilisées pour faire gonfler le grain, la vie, elle qui ne s'exprime des plantes aux hommes, qu'en se dressant, face au soleil, face au Levant.

Hé ! Sir what's your name ?  Sir ! Jack ? ! Like Chirac ! I know him and deux gaulles ! Guest house ?!

Les rites agraires ont partout tracé leurs sillons : les estampes érotiques ont pour nom : shunga «images de printemps» au Japon.

Yeaaaaaaaaaaaa ! Verrrrry modern ! Have a look ! Beautifull rooms !

La sécheresse c'est la mort. Les hommes le savent, les femmes aussi. Signe de fertilité à venir, la jeune mariée tchétchène puise l'eau à la source avant de prendre possession de son nouveau foyer. En Nouvelle-Guinée, les veuves portent le deuil en s'enduisant de boue le corps tout entier. Et quand une Japonaise perd son premier nouveau-né, elle prénomme l'enfant qui suit «Junichirô» ; «Jun» signifiant : «humecter la terre pour la rendre fertile ». C'est ainsi que fut appelé l'écrivain Tanizaki, second enfant de la famille mais aîné des cinq frères et sœurs qui allaient suivre et survivre.

Hot water ! Have a look ! Sir ! Verrrrry modern ! Yes Sir ! Hot water ! Just have a look ! Running water ! Loooooook !

La sécheresse c'est la mort. Les femmes le savent, les hommes aussi. Dès qu'une femme Baruya (Nouvelle-Guinée) tombe enceinte, son compagnon lui fait constamment l'amour afin d'arroser le fœtus pour le faire pousser plus vite. Le célèbre Jardin Sec du Ryoanji de Kyoto se compose exclusivement de pierres et de sables. Qu'y a-t-il de plus sec que ces deux matériaux ? Pas sûr. Jeté dans les yeux, le sable fait couler des larmes ; il imite aussi le moutonnement des vagues sous les coups de râteaux des moines jardiniers.

No Room ?! May be Ganga ! Good smoke ! Ganga ?!

Comment les Dieux agraires survivent-ils à l'homme urbain possédant l'eau courante ?

Verrrrrrrrry good ! Very cheap !

Par ses cendres. Bénarès est aussi appelé : Mahasmasana : «le Grand crématoire».

Good morning sir !

Milan café. Guantanamo, Cuba. Les interrogatoires se durcissent. Les terroristes suspectés d'avoir participé aux attentats du 11 septembre sont menacés d'avoir leur figure barbouillée par le sang des règles de leur geôlière. Pour Mohammed Al-Qahtani, le 20e pirate de l'air des attaques du 11 septembre et considéré comme le détenu le plus important de Guantanamo, des photos de femmes dévêtues ont été accrochées à son cou. Sa tête et sa barbe ont été rasées et une interrogatrice s'allonge chaque jour sur lui «pour envahir son espace par un élément féminin».

Vegetable Byriani ! OK sir ! Spicy ?! No spicy ? Spicy ! Yeaaaaaaaa ! good You like India food verrrrry good !

Et chaque musulman connaît le hadith de Fâtimah Bint Abû Hubaysh : le Prophète a dit et Dieu est le plus savant: «S'il s'agit du sang menstruel, alors il est reconnaissable par son aspect noirâtre.»

Philippe Pataud Célérier :  www.philippepataudcélérier.com

Journaliste et écrivain (dernière parution, ouvrage collectif : L'Asie, Gallimard, 2011), Philippe Pataud Célérier s'intéresse à la question des minorités ethniques et des peuples autochtones. En particulier le peuple papou suite à un premier séjour d'un an en Papouasie Occidentale dans le cadre d'un récit de voyage multimédia (anthropologie multimédia, EHESS). Depuis 1996, il dénonce, entre autres pour Le Monde Diplomatique, ce génocide au ralenti auquel sont confrontés les peuples papous colonisés par l'Indonésie depuis les années 1960. Dernier article : «Les Papous minoritaires en Papouasie», Le Monde Diplomatique, février 2015.  

Le site de Philippe Pataud Célérier comporte également de nombreux articles sur l'art contemporain comme clef de lecture des sociétés contemporaines essentiellement asiatiques. Un projet d'exposition est en cours avec le dessinateur chinois Li Kunwu et la Fondation d'entreprise Michelin sur cette voie ferrée qui permit de désenclaver le sud de la Chine.

Différents extraits de romans, récits documentaires et récits de voyage sont aussi accessibles sur le site. L'un porte sur Shanghai, l'autre sur Bénarès. Un journal de voyage chez les Papous est en préparation.

On trouvera ici quelques bonnes feuilles de Bénarès One-Ground zero, extraites des premières séquences du texte (p. 8 à 27 du tapuscrit). La revue Viatica remercie chaleureusement Philippe Pataud Célérier de l'autoriser à publier ces extraits.

Pour citer cet article



Référence électronique
Philippe PATAUD CÉLÉRIER, « Bénarès One-Ground zero », Viatica [En ligne], Écrire le voyage à deux – Travel Writing in Partnership, mis en ligne le 15/02/2016, URL : http://viatica.univ-bpclermont.fr/ecrire-le-voyage-deux-travel-writing-partnership/ecritures-de-voyage/benares-one-ground-zero

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