« S. » ou « M. » ? Voyage et auctorialité dans Histoire d’un voyage de six semaines (1817), de Mary Shelley et Percy Bysshe Shelley

N°3 - Mars 2016
CELIS, Université Clermont Auvergne
« S. » ou « M. » ? Voyage et auctorialité dans Histoire d’un voyage de six semaines (1817), de Mary Shelley et Percy Bysshe Shelley

History of a Six Weeks'aTour, the Shelleys'a1817 travel narrative, is composed of a diary - the eponymous «aHistory of a Six Weeks'aToura», which relates the young couple's elopement tour in 1814 -, four letters - the «aLetters from Genevaa», from their 1816 residence in Switzerland -, and Percy Shelley's poem «aMont Blanca». Signed with the initials «aS.a» and «aM.a», the several parts are clearly assigned to one author or the other, except for the unsigned «aMont Blanca» which the Preface to the work however ascribes to «aS.a». This conveys the impression that Percy Shelley's and Mary Shelley's voices are juxtaposed rather than fused in a truly collaborative type of writing, an impression which this essay tries to qualify by examining the question of authorship in History. After retracing its compositional process and comparing it with the original diary which the Shelleys began to keep after their elopement and on which the travelogue is partly based, I analyse the opening pages of the book, which depict the crossing of the Channel, and examine how the two voices are blended in this passage in particular.

 

Le 28 juillet 1814, Percy Bysshe Shelley, qui allait avoir vingt-deux ans le 4 août, alors marié et père d'un enfant, s'enfuit sur le Continent avec Mary Godwin, fille de Mary Wollstonecraft et de William Godwin, qui n'avait pas encore dix-sept ans. Le lendemain, ils commencèrent à tenir un journal écrit à quatre mains, plaçant ainsi l'écriture de leur vie commune, qui n'est autre à ce stade que l'écriture de leur voyage, sous le signe du partage. Accompagnés de Claire Clairmont, fille de la deuxième femme de Godwin, âgée elle aussi de seize ans, qui était censée leur servir d'interprète, ils traversèrent en six semaines la France, la Suisse, l'Allemagne et la Hollande avant de devoir regagner l'Angleterre faute de moyens financiers. Deux ans plus tard, en mai 1816, les mêmes protagonistes repartirent vers la Suisse ; ce voyage appartient à la mythologie littéraire puisqu'il donna lieu aux soirées de la villa Diodati, louée par Byron au bord du lac Léman, qui furent à l'origine de Frankenstein. Le court récit viatique que les Shelley1 tirèrent de leurs expériences, Histoire d'un voyage de six semaines2, fut rédigé au cours de l'été 1817 (août et septembre) à partir du journal commun tenu par les deux jeunes gens en 1814 et de lettres plus ou moins authentiques datant de 1816, avant d'être publié anonymement à l'automne 1817. Il se divise en trois parties. La première, signée «aM.a», consiste en un journal relatant le voyage éponyme. Ce journal est suivi par les quatre «aLettres de Genèvea», rédigées pendant le séjour de l'été 1816 ; elles incluent deux lettres signées «aM.a» et deux lettres signées «aS.a» qui évoquent une excursion de Percy Shelley et de Byron sur les pas de Rousseau dans le Valais (Lettre III) ainsi qu'une visite de Chamonix et de ses environs par Percy, Mary et Claire Clairmont (Lettre IV). L'œuvre se conclut par l'un des plus grands poèmes du romantisme anglais, «aMont Blanca», non signé mais attribué à «aS.a» dans la préface de l'œuvre. Celle-ci présente l'auteure de l'ensemble comme une jeune femme voyageant «aaccompagnée de son mari et de sa sœur3a», attribuant l'essentiel de l'auctorialité à Mary tout en conférant aux voyages relatés une aura de respectabilité qu'ils étaient loin de posséder. Cette préface, comme celle de Frankenstein, fut pourtant rédigée par Percy Shelley au nom de Mary, ce qui laisse déjà entrevoir que la question de l'auctorialité de l'œuvre risque de se révéler passablement plus compliquée que la présence d'initiales au bas des différentes parties ne le laisserait entendre par son attribution univoque de tel ou tel passage à l'un ou à l'autre. Après avoir évoqué les problèmes d'auctorialité que pose l'œuvre et analysé la manière dont Histoire repose sur une conception collaborative de l'écriture, je m'intéresserai plus particulièrement à la relation du trajet en bateau qui ouvre à la fois le journal des Shelley et Histoire, dans la mesure où cette traversée, qui permet au jeune couple de mettre la Manche entre eux et les Godwin, marque dans son écriture même le début de leur voyage et celui de leur vie commune.

Les spécialistes de chacun des Shelley ont longtemps eu tendance à faire de l'un l'auteur principal de Histoire au détriment de l'autre, qui se voit ainsi réduit au mieux au rang de collaborateur mineur ou d'assistant. Malgré quelques réticences, E. B. Murray inclut ce récit viatique dans son édition des œuvres en prose de Percy Bysshe Shelley4, à l'exception bien sûr de «aMont Blanca», considérant l'essentiel du livre comme l'œuvre de Percy, à qui l'on devrait tout ce qu'il contient d'intéressant. Pour Murray, la contribution de Mary se limiterait à des passages «anationalistesa», «asentencieuxa» ou «adomestiquesa» : une belle description du lac des Quatre-Cantons sans équivalent dans le journal authentique tenu par les Shelley est ainsi automatiquement attribuée à Percy5. Dans l'autre camp, le journal correspondant au voyage de 1814 et les deux premières Lettres de Genève sont reproduites telles qu'elles furent publiées en 1817 et annotées par Jeanne Moskal dans le tome VIII des romans et œuvres choisies de Mary Shelley6, consacré aux récits de voyage, qui présente en outre Mary comme ayant été à l'initiative de l'ouvrage ; Histoire est d'autre part le plus souvent compté parmi les œuvres de Mary Shelley dans les bibliographies, notamment celles de W. H. Lyles et de Betty T. Bennett7. Les correspondances respectives des deux auteurs intègrent les Lettres de Genève qui leur sont attribuées, telles qu'elles apparaissent dans Histoire ou à quelques infimes modifications près8. Si ces tiraillements se justifient d'autant plus que les Shelley eux-mêmes émirent des déclarations contradictoires à propos de l'auctorialité de l'ouvrage, Percy le présentant comme l'œuvre avant tout de sa femme et Mary l'attribuant parfois à son mari et parfois à elle-même9, on peut néanmoins lire dans plusieurs affirmations la trace de conflits plus ou moins idéologiques, certains shelleyens cherchant à minimiser le rôle joué par Mary dans l'écriture de Percy, alors que des critiques, notamment féministes, souhaitent voir en Mary, longtemps tenue dans l'ombre de Percy, une auteure indépendante. Comme le résume Zoe Bolton,

Dans le cas de Histoire, on dirait que si le processus d'écriture collaborative des Shelley était reconnu, il serait à craindre que ne s'effondre le mythe de Percy Shelley en génie solitaire auteur de «aMont Blanca» et de Mary Shelley en créatrice autonome, auteure de Frankenstein10.

Ces débats auraient peut-être paru étranges aux principaux intéressés et demandent à être replacés dans le contexte historique du romantisme en Grande-Bretagne. Comme l'a démontré George Dekker dans The Fictions of Romantic Tourism: Radcliffe, Scott and Mary Shelley, le récit viatique à la période où parut Histoire repose sur une conception parfois partagée de l'écriture, et ce même si sa dimension collaborative n'apparaît pas toujours clairement grâce entre autres à une double signature11. Dekker consacre un chapitre à Mary Shelley, dans lequel il explique la conception du voyage et de l'écriture comme activités partagées pour les Shelley mais également pour Byron12. Plus généralement, la littérature romantique britannique abonde en exemples de collaborations littéraires, dont le plus célèbre est la publication conjointe des Lyrical Ballads par Wordsworth et Coleridge (1798 et 1800). Sans aller jusqu'à parler de collaboration, l'influence qu'exercèrent l'un sur l'autre Shelley et Byron fut en partie responsable de leur évolution poétique respective13. Que l'écriture soit pour Percy comme pour Mary une activité partagée, que la pensée et l'œuvre de chacun se nourrissent de discussions avec l'autre comme avec d'autres auteurs ainsi que de lectures d'autres œuvres, la biographie et la bibliographie des Shelley en apportent de nombreux exemples14. Bien sûr, dans le cas de Histoire en particulier, les deux collaborateurs ne sont pas sur un pied d'égalité, et ce pas seulement pour des questions genrées : à vingt-deux ans, Percy est déjà un poète publié et reconnu, admiré de Mary qui n'a alors, rappelons-le, que seize ans et qui, si elle se sait destinée à une carrière littéraire, n'a encore rien écrit de sérieux. Percy accordait beaucoup d'importance au rôle de mentor que tous deux lui attribuaient et encouragea vivement Mary à écrire, tout en lui faisant relire ses propres œuvres. C'est probablement lui qui eut l'idée de Histoire, dont il laissa à Mary le soin de reprendre les différents documents relatifs à leurs voyages pour la rédaction du manuscrit ; on peut émettre cette hypothèse pour deux raisons principales, la première étant que les deux feuillets existant du manuscrit sont tous deux de la main de Mary15, et la deuxième que les allusions au travail même d'écriture dans le journal proviennent toutes de Mary ou laissent entendre que c'est elle qui en était chargée. D'autre part, à la date de composition de l'œuvre, à la fin de l'été 1817, Percy était alors plongé dans Laon and Cythna et dans son Essay on Christianity alors que Mary avait terminé Frankenstein depuis mai et que le roman cherchait un éditeur (terminé avant Histoire, il ne sera finalement publié qu'après, en janvier 1818).

Une étude rapide du journal que les Shelley tinrent tout au long de leur voyage de 1814 met déjà en lumière une conception partagée de l'écriture, bien que les premières entrées, du 28 juillet au 11 août, soient toutes de la main de Percy, mis à part un passage bref mais néanmoins révélateur de l'entrée du 28 juillet (écrite en réalité le 29), où les deux voix s'enchaînent : «aMary était là. Shelley était aussi avec moi16a», rédigé respectivement par Percy et par Mary. Puis le 11 août est partagé entre les deux et Mary écrit seule l'entrée du 12. L'entrée du 13 est de nouveau écrite à deux mains, celle du 14 par Percy seul, puis Mary intervient seule du 15 au 17 et Percy du 18 au 20. Les entrées des 21, 22 et 23 sont rédigées par Mary, à l'exception d'une phrase de Percy le 23. L'entrée du 24 est écrite par Percy, celle du 25 par Mary, celle du 26 par Percy ; celles des 27 et 28 août sont de la main de Mary, celle du 29 est partagée. Du 30 août au 3 septembre, le journal est tenu par Percy, puis par Mary du 4 au 8, puis de nouveau par Percy le 9 et le 10 septembre. L'entrée du 11 septembre est partagée, et enfin celles des 12 et 13 septembre sont de la main de Mary. Le journal s'écrit donc selon deux modes : une alternance de voix juxtaposées, chacun écrivant successivement une ou plusieurs entrées, et une écriture davantage partagée, où tous deux participent à la rédaction de la même entrée, l'un complétant la relation proposée par l'autre. On va le voir, c'est sur ce deuxième mode que fut essentiellement conçu Histoire, tout en donnant l'impression de suivre le premier, en particulier par la signature des différentes parties. À la lecture du journal, on constate d'autre part que Mary s'affirme peu à peu comme co-auteure du journal après un commencement dominé par Percy17, évolution que prolonge le travail de reprise et de rédaction effectué pour Histoire.

L'étude du complexe processus de composition de l'œuvre, s'il reste encore mystérieux sur certains points (notamment sur l'origine des Lettres I et II, signées «aM.a»), révèle en effet que l'écriture en fut réellement collaborative, au sens où le texte est le résultat d'un travail en partie commun où se mêlent les voix des deux auteurs. Sans reprendre le détail d'analyses développées ailleurs18, je me contenterai ici de résumer l'essentiel. La première moitié de Histoire s'appuie sur le journal tenu par les Shelley en 1814, mais celui-ci est très embryonnaire et fut largement réécrit, complété et développé, très probablement par Mary pour les raisons évoquées dans le paragraphe précédent. Il reste peu de phrases d'origine dans la version publiée, à l'exception surtout de celles du début relatant la traversée, de la main de Percy, mais modifiées bien sûr, nous le verrons infra, de manière à substituer le «aJea» de Mary à celui de Percy. Une comparaison entre les deux textes montre de nombreuses différences, l'un rapportant des événements non mentionnés dans l'autre, et vice-versa, et ce surtout au début : ainsi la cascade de Saint-Denis, rapidement décrite dans Histoire, n'est pas mentionnée dans le journal, qui au contraire développe une visite au Louvre absente du texte publié. À partir du 18 août, Histoire suit plus fidèlement le journal, dont il reproduit verbatim certaines entrées, et en modifie considérablement d'autres dans la lettre mais non dans l'esprit. Quelques épisodes comme celui du bateau retourné sur le Rhin19 ne figurent pas dans le journal, d'autres sont rapportés par Claire Clairmont dans son propre journal20, ce qui fait de la jeune fille une troisième collaboratrice, non reconnue celle-là, à moins que ce ne soit à elle que Mary fait allusion lorsqu'elle mentionne les nombreuses conversations qui lui ont permis de ne rien oublier de son voyage21. Dans ces conditions, il serait plus exact de parler de «apseudo-journala» à propos de cette première partie22, dont la création revient largement à Mary sans toutefois qu'elle en soit l'unique auteure puisqu'elle reprend mot pour mot certains passages écrits par Percy, dont d'autres entrées servent par ailleurs de support au travail de réécriture. Les deux Lettres de Genève signées «aS.a» suivent plus fidèlement le texte des lettres authentiques envoyées par Percy Shelley à Thomas Love Peacock, avec cependant un certain nombre de modifications dont plusieurs sont dues de façon certaine à Mary.

Dans l'ensemble de l'œuvre, on remarque en effet une incorporation de phrases, voire de passages entiers écrits par l'un, dans une partie clairement attribuée à l'autre par une signature. Le plus souvent, c'est Mary qui intègre à «asesa» parties des passages écrits originellement par Percy, comme la description de la traversée inaugurale ou deux brefs extraits d'une lettre de Percy à Peacock23 intégrés à la Lettre I, signée «aM.a» ; dans la Lettre IV au contraire, Mary a légèrement transformé le texte écrit et signé par «aS.a»24. À cela s'ajoutent des répartitions différentes dans des textes du même auteur, provenant de Histoire ou d'autres sources : dans «aMont Blanca» par exemple, Percy Shelley fait nettement écho à plusieurs extraits de la Lettre IV, qu'il a signée, alors que certains paragraphes consacrés à la Hollande proviennent, sous une forme légèrement différente, non pas du journal, mais du deuxième des carnets sur lesquels Mary Shelley composa Frankenstein entre décembre 1816 et avril 181725. Des échanges se font entre les différentes parties de Histoire, quel qu'en soit l'auteur, de même qu'entre récit viatique et récit de fiction : certains extraits de la Lettre IV et de «aMont Blanca» ont ainsi exercé une influence nettement perceptible sur Frankenstein26. Il est donc par endroits très difficile voire impossible d'attribuer clairement le texte à l'un ou à l'autre alors que les sources se mêlent et que les voix s'entrecroisent, amenant à la conclusion qu'à l'exception de «aMont Blanca», œuvre du seul Percy, le reste de Histoire témoigne d'une réelle écriture collaborative, malgré l'impression de juxtaposition créée par les signatures.

Le caractère fluide de l'auctorialité de l'œuvre se manifeste de façon exemplaire dans la préface, œuvre de Percy mais attribuée à Mary dans le texte même. Ainsi, quand Percy s'adresse à «a[c]eux qui passèrent comme eux leur jeunesse [...] à poursuivre, comme l'hirondelle, l'été inconstant de la joie et de la beauté qui orne ce monde visiblea», il reprend et travaille une image que Mary emploie dans la Lettre I (rédigée avant la préface), où la figure de l'oiseau vient là aussi évoquer l'enthousiasme de la jeunesse : «aje me sens heureuse comme un oiseau qui vient d'apprendre à voler, et me moque quelque peu de la branche où je me pose, du moment que je puis essayer les ailes que je me suis découvertes27.a» Cet exemple témoigne de la fusion des deux voix, qui fait écho dans l'œuvre à la large prédominance du pronom personnel de la première personne du pluriel sur celui de la première personne du singulier28. «aNousa» est omniprésent dans un récit qui n'offre jamais de relations discordantes sur le même lieu ou le même événement, et très peu de vision extérieure de l'un par l'autre, comme si l'union des voix répondait à celle des regards. Dans le dernier temps de mon analyse, je souhaiterais étudier de plus près la fluidité que j'évoquais plus haut en analysant le passage d'une voix à une autre, d'un texte à un autre et du voyage vécu au voyage écrit, dans le récit de la traversée qui ouvre Histoire comme le journal des Shelley.

La première entrée de ce journal, écrite par Percy, raconte la fuite des deux jeunes gens le 28 juillet 1814 (deux, car Claire est totalement absente de ce passage comme de sa version publiée). Elle s'ouvre par l'attente du jeune homme à quatre heures du matin devant le domicile des Godwin, et se poursuit par le récit détaillé de leur traversée de la Manche. Comme cette entrée est beaucoup trop longue pour être reproduite intégralement, je vais en résumer les éléments principaux29. C'est l'aube, Percy attend Mary, elle vient, ils partent en voiture (premier paragraphe) ; il fait chaud, Mary ne se sent pas bien, ils mettent douze heures pour rejoindre Douvres, où Mary se baigne pour se rafraîchir (deuxième paragraphe). Le départ est à la fois source d'excitation, de joie («apleasurea») et d'inquiétude, alors que le danger rôde («adangera») et que la crainte («aanxietya»), voire une certaine terreur («aterrora») envahit les jeunes gens, inquiétude également palpable avec l'évocation de la poursuite dont ils se savent menacés - de fait, Mary Jane Godwin ne tarda pas à les pourchasser et les rejoignit à Calais, surtout pour récupérer sa fille (ce en quoi elle échoua). Pressés de mettre la Manche entre eux et les Godwin, ils louent un petit bateau et la traversée proprement dite commence par le troisième paragraphe.

Cette traversée, qui débute à six heures du soir, se présente d'abord très bien ; elle doit être courte, la soirée est magnifique, les amants se sentent en sécurité («asafea»), ce qui est à comprendre à la fois en référence au contexte immédiat, la traversée elle-même ne leur causant aucune appréhension, et dans un sens plus large : ils sont à l'abri de leurs poursuivants. Le temps change bientôt avec l'arrivée de la nuit et l'apparition de la lune ; d'abord la houle se fait sentir, puis le vent devient violent («aviolenta» est répété) et contraire, l'embarcation est secouée, tonnerre et éclairs surviennent, les voici pris dans une tempête qui inquiète les marins. Le jeune couple est à bout de forces. La sécurité laisse place au danger alors qu'une rafale particulièrement violente frappe la voile. Pendant que Mary dort profondément, Percy se livre à quelques méditations sur la mort, qu'il ne semble pas craindre sans toutefois l'appeler de ses vœux : «aNous ne serions jamais séparés, mais dans la mort il se peut que nous ne sachions pas, que nous ne ressentions pas que nous sommes ensemble, comme nous le sommes maintenanta» («aWe should never be separated, but in death we might not know and feel our union as nowa»). Avec l'arrivée du matin, la tempête se calme et le bateau arrive enfin à Calais au lever du soleil, motif répété deux fois à deux lignes d'intervalle ; la deuxième fois, il s'agit de discours direct («aI said - Mary look. The sun rises over Francea», «aRegarde, Mary, dis-je : le soleil se lève sur la France) : la phrase prononcée par Percy vise probablement à tirer Mary de son sommeil et revêt une dimension symbolique, indiquant que les difficultés de la nuit ont été surmontées et qu'avec ce nouveau jour, marqué comme tel dans le journal (la date du vendredi 29 juillet apparaît juste au-dessus de la citation), une nouvelle vie s'annonce pour les deux amants, porteuse d'espoir («alife and hopea»), révélant ainsi toute l'importance de ce voyage pour le jeune couple qui a fui pour être ensemble. Ce moment crucial de la traversée scelle l'union des jeunes gens.

Le même schéma se répète bien sûr dans la version publiée, mais tout le contexte dans lequel eut lieu cette traversée, exposé dans le premier paragraphe, est ignoré pour des raisons compréhensibles ; rappelons que la préface indique à tort que l'auteure de Histoire (Mary) est accompagnée de son mari (le mariage n'eut lieu qu'en décembre 1817) et de sa sœur (Mary n'avait en fait aucun lien de parenté avec Claire), manière de rendre un peu plus respectable un événement qui avait causé un certain scandale - Harriet Shelley, épouse délaissée par le poète, avait par exemple fait répandre la rumeur selon laquelle Godwin aurait vendu les deux jeunes filles à Percy30. Les raisons pour lesquelles le trio souhaite vivement traverser la Manche «aaussi rapidement que possible31a» ne sont ainsi pas exposées, l'inquiétude et la crainte de la poursuite ont disparu. La scénographie développée juste avant dans la préface présente les voyageurs comme trois jeunes gens inexpérimentés mais enthousiastes, qui traversent le Continent au gré de leurs envies, sans ligne directrice, passant bien sûr sous silence les circonstances réelles de leur fuite. D'autres éléments sont aussi dissimulés, comme l'explication de la faiblesse et de la maladie de Mary, tout juste enceinte ; si le jeune couple n'était très probablement pas au courant de cette grossesse au moment de la rédaction du journal, Mary le savait au moins rétrospectivement en reprenant ce journal pour publication trois ans plus tard. Le déroulement de la traversée reprend fidèlement le passage correspondant dans le journal, comme en témoigne le grand nombre de phrases ou d'expressions identiques ou presque, par exemple : «aWe were proceeding slowly against the wind, when suddenly a thunder-squall struck the sail, and the waves rushed into the boata», «aNous avancions lentement contre le vent, quand soudain un gros grain heurta la voile, et les vagues s'engouffrèrent dans le bateau32a», qui apparaît dans les deux textes.

Quelques différences dans la relation de cette traversée méritent cependant d'être relevées. Tout d'abord, aucune mention n'est faite de Percy ni de ses réflexions. Ensuite, le sommeil de Mary n'est pas continu, puisqu'elle écrit se réveiller pour poser une question, détail qui ne figurait pas dans le récit initial et permet de mettre en lumière la voix de la jeune femme et non plus les pensées du jeune homme. Au silence de Mary dans le premier texte répond ici une prise de parole, qui, aussi limitée soit-elle, correspond évidemment à la différence majeure entre les deux textes, c'est-à-dire le changement de relateur. Les phrases sont souvent les mêmes, mais le «aIa» / «aJea» a changé, alors qu'à la prise de parole dans l'événement s'ajoute la prise de plume de Mary, qui s'affirme comme auteure avec l'appui entier de Percy et avec les mots de Percy : «aMary was refreshed by a sea-bath » devient logiquement «aI was refreshed by a sea-batha» («aJe [me] rafraîchi[s] en prenant un bain de mer33a»). On peut lire dans cette perspective la toute fin de l'extrait, où la jeune femme se réveille d'elle-même et voit le soleil se lever, «aJe m'éveillai [...] et vis le soleil se lever, large, rouge et sans nuages34a», sans avoir besoin qu'on le lui montre («aMary looka», disait le journal), précisant même une absence de nuages omise dans la description de Percy. Le symbolisme de l'aurore demeure mais avec une charge différente : alors qu'elle se levait sur les débuts de la vie commune du jeune couple dans le journal, elle vient dans Histoire clore ce passage inaugural et marquer le début du récit viatique qui va suivre.

À la vie succède l'écriture, ou plus exactement, les deux se mêlent ici d'une manière inextricable. On assiste ici non seulement à l'éclosion de Mary comme écrivain, mais aussi à une véritable écriture collaborative d'un couple dont la rencontre se manifeste autant sur le voyage vécu que dans l'écriture de celui-ci car, on l'aura compris, Histoire relate un voyage sentimental. Comme l'explique Zoe Bolton, «ails [les Shelley] commencent à écrire ensemble parce qu'ils ont entrepris un voyage qui leur permet d'être ensemble. Les raisons de leur voyage se reflètent dans le processus créateur du texte35a». Mais ces raisons n'apparaissent pas dans l'ouvrage publié, sinon de manière allusive, par le biais d'un détail révélateur : la dernière entrée de la Lettre IV, qui est une lettre-journal, est en effet datée du 28 juillet (1816), ce qui ne correspond pas à la date figurant sur la lettre authentique envoyée à Peacock sur laquelle s'appuie ici le texte36. Par ce retour à son point de départ temporel, l'œuvre dans son ensemble décrit une boucle davantage chronologique que géographique qui la ramène à ce 28 juillet 1814 où les amants s'enfuirent. Histoire s'organise ainsi à partir d'un principe d'ordre fondamentalement privé, voire intime : l'œuvre propose indirectement le récit de l'union de deux voyageurs, et de deux auteurs.

 

1 Par convenance, c'est ainsi que seront désignés tout au long de cet article Percy Shelley et Mary Wollstonecraft Godwin Shelley, bien qu'ils ne se soient mariés qu'en décembre 1816, soit après les deux voyages relatés dans leur ouvrage. Dans la mesure où on les connaît sous le même patronyme, les prénoms des deux auteurs seront employés pour les différencier. De même, le nom «aClaire Clairmonta» sera utilisé en référence à celle qui était «aJane Clairmonta» à l'été 1814 et «aClarea» deux ans plus tard, puisque c'est ainsi qu'elle est connue aujourd'hui.

2 Le titre complet de leur récit est Histoire d'un voyage de six semaines à travers une partie de la France, de la Suisse, de l'Allemagne et de la Hollande, avec des Lettres décrivant une excursion en bateau sur le lac Léman, ainsi que les glaciers de Chamouni, qui sera dorénavant abrégé en Histoire.

3 Mary Shelley et Percy Bysshe Shelley, Histoire d'un voyage de six semaines (1817), édition critique et traduction d'Anne Rouhette, Presses universitaires de Provence, Aix-en-Provence, «aTextuellesa», 2015, p. 51.

4 The Prose Works of Percy Bysshe Shelley, Vol. I, Oxford, Clarendon Press, 1993.

5 Ibid., p. 430.

6 The Novels and Selected Works of Mary Shelley. Vol. VIII. Travel Writing, Londres, Pickering and Chatto, 1996.

7 W. H. Lyles, Mary Shelley: An Annotated Bibliography, New York, Garland Publishing, 1975 ; Betty T. Bennett (éd.), The Letters of Mary Wollstonecraft Shelley, 3 vols, Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 1980.

8 Betty T. Bennett (Letters..., op. cit., p. 19) suggère que les deux Lettres signées «aM.a» dans Histoire s'appuieraient sur des lettres authentiques envoyées par Mary Shelley à sa demi-sœur Fanny Imlay, ce qui est probable mais n'a pas été prouvé.

9 Voir Mary Shelley et Percy Bysshe Shelley, Histoire..., op. cit., p. 20.

10 Zoe Bolton, «aCollaborative Authorship and Shared Travel in History of a Six Weeks'aToura» dans Mary Shelley: Her Circle and her Contemporaries, L. Adam Mekler et Lucy Morrison (dir.), Newcastle-Upon-Tyne, Cambridge Scholars Publishing, 2010, p. 7-8 (notre traduction).

11 Amy Culley rejoint ces analyses en étudiant en particulier la dimension collaborative de l'écriture viatique chez Helen Maria Williams dans British Women's Life Writing, 1760-1840: Friendship, Community, and Collaboration, New York, Palgrave Macmillan, 2014 (p. 159-172).

12 George Dekker, The Fictions of Romantic Tourism: Radcliffe, Scott, and Mary Shelley, Stanford, Stanford University Press, 2005. Voir en particulier le chapitre VII, «aMary Shelley and the Fictions of Companionable Tourisma», p. 200-220.

13 Voir en particulier Charles E. Robinson, Shelley and Byron: The Snake and Eagle Wreathed in Flight, Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 1976.

14 On pense bien sûr tout particulièrement au travail de Percy Shelley sur Frankenstein mis en évidence par Charles E. Robinson dans Frankenstein, or The Modern Prometheus: The Original Two-Volume Novel of 1816-1817 from the Boldleian Library Manuscripts, Oxford, Bodleian Library, University of Oxford, 2008.

15 Ils sont visibles à cette adresse : http://shelleysghost.bodleian.ox.ac.uk/history-of-a-six-weeks-tour (en anglais).

16 Mary Shelley, The Journals of Mary Shelley, 1814-1844, vol. I, Paula R. Feldman et Diana Scott-Kilvert (éds.), 2 vols, Oxford, Clarendon Press, 1987, p. 7 (notre traduction, ici et plus loin).

17 Dans les années qui suivirent, ce journal sera rédigé presque exclusivement par la jeune femme.

18 Voir Zoe Bolton, «aCollaborative Authorship...a», art. cit., p. 8-15, et Mary Shelley et Percy Bysshe Shelley, Histoire..., op. cit., p. 19-26.

19 Mary Shelley et Percy Bysshe Shelley, Histoire..., op. cit., p. 74.

20 Ibid., n. 4 p. 67 ; n. 5 p. 68 ; n. 2 p. 73, etc.

21 Ibid., p. 55.

22 Voir Angela D. Jones «aLying Near the Truth: Mary Shelley Performs the Privatea», dans Iconoclastic Departures: Mary Shelley after Frankenstein, Syndy M. Conger, Frederick S. Frank, et Gregory O'Dea (dir.), Teaneck, NJ, Fairleigh Dickinson University Press, 1994, p. 25.

23 Voir Mary Shelley et Percy Bysshe Shelley, Histoire..., op. cit., n. 5 p. 84 et n. 8 p. 85. Pour d'autres exemples, voir n. 14 p. 63 ; n. 17 p. 65 ; n. 19, p. 66 ; n. 2 et 3 p. 67, etc.

24 Ibid., p. 105.

25 Ibid., n. 5 p. 78, et Zoe Bolton, «aCollaborative Authorship...a», art. cit., p. 10-11.

26 Voir Mary Shelley et Percy Bysshe Shelley, Histoire..., op. cit., n. 19, p. 19 et n. 23, p. 111.

27 Mary Shelley et Percy Bysshe Shelley, Histoire..., op. cit., p. 51 et p. 86 respectivement.

28 «aJea» et «amea» (aussi sous leur forme élidée bien sûr) apparaissent 137 fois dans l'œuvre contre 581 «anousa», ce qui représente une différence du simple au quadruple environ.

29 On en trouvera le texte complet dans Mary Shelley, Journals..., op. cit., p. 6-7. Certains termes ou expressions sont donnés en anglais quand cela a semblé pertinent.

30 Voir Emily W. Sunstein, Mary Shelley, Romance and Reality, Boston, Little, Brown and Company, 1989, p. 88.

31 Mary Shelley et Percy Bysshe Shelley, Histoire..., op. cit., p. 55.

32 Ibid.

33 Ibid.

34 Ibid.

35 «aCollaborative Authorship...a», art.cit., p. 16.

36 Voir Mary Shelley et Percy Bysshe Shelley, Histoire..., op. cit., p. 18-19.

Pour citer cet article



Référence électronique
Anne ROUHETTE, « « S. » ou « M. » ? Voyage et auctorialité dans Histoire d’un voyage de six semaines (1817), de Mary Shelley et Percy Bysshe Shelley », Viatica [En ligne], Écrire le voyage à deux – Travel Writing in Partnership, mis en ligne le 03/02/2016, URL : http://viatica.univ-bpclermont.fr/ecrire-le-voyage-deux-travel-writing-partnership/dossier/s-ou-m-voyage-et-auctorialite-dans-histoire-d-un-voyage-de-six-semaines-1817-de-mary-shelley-et-percy-bysshe-shelley

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