Écrire le voyage à deux

N°3 - Mars 2016
CELIS, Université Clermont Auvergne
Écrire le voyage à deux
Introduction

Pendant l'été 1794, la romancière Ann Radcliffe, accompagnée de son mari, fit un voyage en Hollande et en Allemagne dont elle tira un récit publié l'année suivante, signé de son seul nom. Dans la préface de l'œuvre, Radcliffe justifie l'emploi de pronoms de la première personne du pluriel en relatant les circonstances de ce voyage et en ajoutant que l'œuvre résulte de leurs observations à tous deux. Elle explique qu'elle aurait souhaité voir figurer le nom de son mari sur la page de titre, «si par cette manière de nous présenter devant le public [...], nous n'avions pas semblé nourrir le dessein d'attirer l'attention par une innovation extraordinaire [extraordinary novelty]1». Cette «innovation extraordinaire» peut concerner la double signature en elle-même, chose effectivement rare à une époque où, en outre, l'anonymat dominait encore en Grande-Bretagne, mais il est plus probable que pour Radcliffe, la désapprobation des lecteurs aurait été provoquée par une collaboration ouvertement affichée ; celle-ci viendrait en effet bousculer la conception très largement répandue de l'auteur au singulier, qui dépasse bien sûr le seul cadre du récit de voyage.

Si la littérature viatique française comporte au moins un exemple de voyage entrepris et relaté à deux avec le Voyage à Encausse de Chapelle et Bachaumont (1663), le domaine anglophone ne propose rien de comparable avant la période romantique. De manière générale, un survol des bibliographies consacrées au récit de voyage laisse apparaître un faible nombre d'œuvres attribuées à deux auteurs ; le plus souvent, si deux compagnons de voyage souhaitent laisser une trace écrite de leur expérience, celle-ci donne lieu à deux ouvrages séparés. L'expédition en Écosse effectuée en 1773 par Samuel Johnson et James Boswell fut ainsi suivie de la publication par Johnson de A Journey to the Western Islands of Scotland (1775) et de The Journal of a Tour to the Hebrides par Boswell en 1785, après la mort de Johnson. Une rapide comparaison des deux textes permet déjà d'aborder les problématiques que soulèvent plus directement les récits de voyage écrits à quatre mains : si Johnson se concentre sur les contrées qu'il visite, le récit de Boswell s'intéresse davantage à la figure du grand homme de lettres dont il publiera peu après (1791) une biographie restée célèbre. En d'autres termes, l'un relate le voyage tandis que l'autre décrit son ami, brossant ainsi un véritable «portrait de l'artiste en voyageur».

La confrontation de ces deux œuvres met en relief ces questions récurrentes dans l'étude du récit viatique que sont le regard porté par le sujet sur le lieu du voyage et la découverte de soi et de l'Autre, questions qui se posent avec encore plus d'acuité lorsque deux voyageurs réunissent leurs expériences dans un même texte. La présence d'un deuxième voyageur-écrivain peut ainsi constituer un enrichissement ou un obstacle dans l'appréhension des lieux explorés, une médiation, une complication ou une complexification des rapports avec les personnes rencontrées. Les regards se croisent, les voix s'entremêlent ou se juxtaposent alors que ces œuvres amènent à envisager le récit viatique comme montage de genres et de discours sous une autre perspective : avons-nous affaire à une écriture réellement collaborative, ou duelle, écriture à quatre mains sous le signe d'un «nous» plus ou moins fusionnel, ou bien devrait-on parler davantage d'écriture juxtaposée ou individuelle, alternant des parties distinctement écrites par le «je» de chacun ? Des nuances existent bien sûr entre ces deux pôles, graduant l'impression de fragmentation ou d'unité, d'homogénéité ou d'hétérogénéité qui est suscitée à la lecture et détermine au moins en partie la perception du voyage relaté, parfois en raison du mélange des genres littéraires privilégiés par l'un ou l'autre des collaborateurs - on verra ainsi souvent la poésie côtoyer la prose dans les œuvres évoquées dans ce dossier, comme c'était déjà le cas dans Le Voyage à Encausse.

Si le corpus des récits de voyages à deux reste mince, il n'est plus perçu comme produit d'une «innovation extraordinaire». Amis ou amants, mari et femme ou frère et sœur, les déclinaisons sont variées et certains noms prestigieux : Gustave Flaubert et Maxime Du Camp, Erika et Klaus Mann, Julio Cortázar et Carol Dunlop, ou encore J.M.G. et Jemia Le Clézio. Pour la seule Grande-Bretagne, Mary et Percy Bysshe Shelley, Wilkie Collins et Charles Dickens, W. H. Auden et Christopher Isherwood ou Louis MacNeice ont produit des ouvrages communs qui, dans certains cas, ont joué un rôle important dans la vie de leurs auteurs, dans l'ensemble de leur œuvre, voire dans les deux. En proposant quelques analyses portant, pour des raisons de cohérence, sur le seul domaine anglophone, nous aimerions ici tenter d'identifier certaines spécificités du récit viatique en duo et d'aborder la littérature du voyage sous un jour légèrement différent.

 

1 A Journey made in the Summer of 1794 through Holland and the Western Frontier of Germany, With a Return down the Rhine, Londres, 1795, p. v. Notre traduction.

Pour citer cet article



Référence électronique
Anne ROUHETTE, « Écrire le voyage à deux », Viatica [En ligne], Écrire le voyage à deux – Travel Writing in Partnership, mis en ligne le 03/02/2016, URL : http://viatica.univ-bpclermont.fr/ecrire-le-voyage-deux-travel-writing-partnership/dossier/ecrire-le-voyage-deux

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