David Van Reybrouck, Congo. Une histoire

N°3 - Mars 2016
CSLF, Université Paris Ouest Nanterre La Défense
David Van Reybrouck, Congo. Une histoire

 

L'auteur, né en 1971, est un romancier et dramaturge belge d'expression néerlandophone et a été jusqu'en 2007, année où il quitte l'Université catholique de Louvain, un universitaire réputé pour ses travaux sur l'archéologie et l'histoire de la culture. Son livre sur le Congo a été primé en Belgique, traduit en plusieurs langues et a obtenu en France le prix Médicis de l'essai en 2012. L'ouvrage retrace en 15 chapitres et 711 pages l'histoire d'un pays aussi vaste que l'Europe occidentale, en partant de la période immédiatement précoloniale (1870-1885, avec les deux grands périples d'exploration et de reconnaissance cartographique de Stanley), puis coloniale, pour aborder la période agitée de l'indépendance dans les années 1960, marquée en particulier par 4 personnages récurrents dans l'histoire politique du Congo (Kasavubu, Lumumba, Tshombé, Mobutu), puis la longue séquence du mobutisme triomphant dans le Congo rebaptisé Zaïre, pour enchaîner ensuite avec la période de la grande guerre interafricaine déclenchée par le génocide des Tutsis au Rwanda à la fin des années 1990 jusqu'aux années 2010, où l'on voit les forces dites « rebelles » s'enkyster dans la région du Kivu et la permanence d'un état de guerre inséparable d'une économie faite de brigandage et d'échanges mondialisés.

C'est donc un livre d'histoire, et d'une histoire monumentale, puisque l'introduction de l'ouvrage (27 pages) prend soin de reconstituer également la longue période d'émergence de ce pays gigantesque sur une période de 90 000 ans, depuis le paléolithique jusqu'au XIXe siècle, un pays qui est d'ailleurs moins un pays qu'un quasi-continent au cœur de l'Afrique centrale, dont les frontières le relient à 9 pays différents, et qui rassemble sur ses 2 345 000 km2 une population de près de 70 millions d'habitants, où sont présentes, outre le français, 4 langues dites nationales (lingala, kikongo, tshiluba, swahili) et plus de 250 langues ethniques distinctes. Un index de 25 pages et une bibliographie de 25 pages également (soit plus de 650 références documentaires) témoignent de l'envergure du livre et de sa très grande  rigueur sur le plan historiographique.

Mais ce livre d'histoire a aussi la particularité d'être né entre deux voyages, un soir de novembre 2003, dans un café de Bruxelles, où l'auteur, revenu de plusieurs séjours en Afrique du sud décida de partir en République démocratique du Congo, sans savoir qu'il s'agissait du premier d'une série de dix voyages qui ont, véritablement, façonné l'écriture du livre, puisque celui-ci présente également les caractéristiques d'un authentique récit de voyage. L'auteur alterne en effet ses reconstitutions historiques du Congo avec ses carnets d'enquête durant de nombreuses années, qui l'ont vu sillonner le territoire du Congo à la recherche de témoignages et de sources documentaires locales, aussi bien dans la région du Bas Congo et du Bandundu à l'ouest que dans celle des grands lacs à l'est (le Kivu), dans l'Équateur au nord et la Province orientale au nord-est, le Kasaï et le Maniema au centre, le Katanga au sud. À Matadi, Kinshasa, Kikwit, Mbandaka, Bunia, Mbuji-Mai, Lubumbashi, Likasi, Kananga, Kisangani, Goma, Bukavu et beaucoup d'autres lieux encore, partout, le livre garde les traces d'un très long et très vaste périple dans ce pays-continent, ce qui fait que ce livre d'histoire n'en est pas moins, tout à la fois, un récit de reporter, une relation de voyageur et une réflexion de portée anthropologique alternant analyses historiques, choses vues, transcription d'interviews, croisant les sources et les confrontant sans relâche, qu'il s'agisse des témoignages d'acteurs du Congo belge, d'observateurs étrangers, ou du point de vue des Congolais eux-mêmes, et ceci sur plusieurs générations.

L'originalité de l'ouvrage tient en effet au parti pris de confronter systématiquement les données de l'historiographie concernant le Congo aux témoignages d'innombrables  témoins de cette histoire, petits ou grands. Plus de 130 personnes interviewées interviennent dans le récit et apportent leur contrepoint de réalité vécue aux constats documentés par les historiens : expatriés (Belges, Italiens, Grecs, Allemands, Américains, Français, ...), Congolais de toutes les régions du pays et d'ethnies diverses, de tous les milieux, notables (universitaires, médecins, ingénieurs, notaires, avocats...), politiques (gouverneurs de régions, ministres ou anciens ministres, parlementaires, bourgmestres), mais aussi et surtout des hommes et des femmes de toutes les conditions : « enfants-soldats » du Kivu, musiciens, paysans, mineurs, pêcheurs, braconniers, chauffeurs de taxi, journalistes, militaires, vendeurs ambulants, Maï-Maï, membres des milices interahamwe, femmes témoignant de leurs campagnes de protestations auprès des politiques locaux... Tous apportent, via les transcriptions de l'auteur, leur voix à la grande rumeur collective qu'est l'Histoire, dans une variété considérable de points de vue, d'autant plus que ces témoignages relèvent de Congolais appartenant à trois et même quatre générations successives, puisque certains ont vécu toute l'histoire du Congo entre les deux guerres, voire, pour les très rares survivants de la période précoloniale rencontrés par l'auteur, la première arrivée des blancs, et ont vu se construire le Congo belge de Léopold II, et ce jusqu'à l'indépendance et au-delà.  

C'est le cas d'Étienne Nkasi, un très vieil homme interviewé en 2008, né en 1882, une date incroyablement reculée, mais que les recoupements et vérifications de l'auteur rendent, selon lui, totalement plausible, qui avait donc 126 ans lors des interviews, et qui livre ainsi le témoignage exceptionnel d'un homme, né à l'époque de Stanley, juste avant la conférence de Berlin où les grandes puissances européennes se partagèrent l'Afrique, qui « non seulement se souvenait du colonialisme, mais avait aussi connu l'époque précoloniale » (p. 23), un homme qui « devait être la personne la plus âgée du monde », mais qui en plus avait réussi cet exploit au Congo, comptant à lui seul « trois fois l'espérance de vie moyenne du pays » (p. 24). L'auteur s'appuie également sur le témoignage d'un autre homme qui est non moins que Nkasi une archive vivante de l'histoire congolaise, Disasi Makulo, né entre 1870 et 1872, mort en 1941, et qui avait dicté le récit de sa vie à son fils, lequel le fit publier à Kinshasa et Kisangani dans les années 1980, durant les années agitées du mobutisme et du Congo devenu Zaïre. La vie de cet homme constitue à elle seule plusieurs chapitres de l'histoire du Congo et est en même temps un vrai roman : il est très jeune capturé par les razzieurs d'esclaves afro-arabes venus de Zanzibar via la Tanzanie et le Kenya, puis, après avoir été racheté par Stanley en personne, il devient boy au service du Britannique Anthony Swinburne, un des aventuriers de la génération de Stanley utilisé un temps par le roi Léopold II (p. 83), et fera partie des premiers Congolais emmenés en Angleterre par Stanley. Il sera ensuite au service du baptiste britannique George Grenfell, un des premiers missionnaires arrivés au Congo en 1879 (p. 89). Par la suite, le même Disasi fondera un des tout premiers postes missionnaires noirs du Congo (p. 91), témoignant ainsi de la participation des Congolais à l'évangélisation du pays - ce qui est une donnée méconnue de l'histoire coloniale. Son histoire est également révélatrice des tout premiers mouvements interethniques de population du Congo, puisque, à la suite de ses nombreuses tribulations, il sera amené à épouser une jeune femme qui vivait à 800 km de son lieu de naissance (p. 91), un fait absolument exceptionnel à l'époque, et qui permet de comprendre que, plus encore que l'évangélisation en tant que telle (d'ailleurs nullement incompatible avec la persistance des croyances animistes), ce sont ces nouveaux liens interindividuels qu'elle entraînait qui ont contribué à disloquer les antiques identités collectives en détachant les gens de leur village et en mettant en avant la cellule familiale comme alternative au lien tribal (p. 91).

Il résulte de ces témoignages multiples un effet de relief saisissant, le procédé permettant de réinscrire en profondeur des faits ou des événements connus des spécialistes de l'histoire coloniale, en les ancrant au plus profond dans la mentalité des protagonistes et en aboutissant ainsi à un étonnant « dialogue » entre paroles « noires » et paroles « blanches », un dialogue que, précisément, la politique coloniale belge avait tout fait pour rendre impossible en raison d'une sorte d'apartheid certes jamais officiellement établi, ni même formulé, mais dont l'existence implicite n'en produisait pas moins des ravages ; et c'est précisément un des très grands intérêts de l'ouvrage que de parvenir rétrospectivement à cette confrontation de mentalités. Le témoignage que livre un jeune ingénieur agronome belge, Vladimir Drachoussoff, dans son journal de guerre Jours de brousse : Congo 1940-1945 (Bruxelles, 1983), publié sous son pseudonyme de Vladi Souchard longtemps après la période coloniale, est à ce titre un document exceptionnel, en raison de la rare lucidité, prémonitoire, de son auteur, et qui montre que les acteurs de l'époque ne partageaient pas tous les mêmes illusions quant à l'avenir du colonialisme belge.

Ce livre est donc à l'image de son objet : multiple, contrasté, foisonnant. D'un point de vue méthodologique, il est à la fois didactique et savant, authentique et populaire, écrit au carrefour de plusieurs disciplines, n'hésitant pas à recourir aussi aux techniques narratives du reportage pour mieux mettre en lumière une réalité humaine extraordinairement complexe, parfois attachante, souvent tragique. L'auteur, qui s'interroge dans son introduction sur les limites et les objets de l'Histoire, explique à la fin de son livre qu'il tenait absolument à faire entendre, non moins que les sources écrites traditionnelles de l'histoire, les sources orales, les contributions des hommes et des femmes qui ont vécu cette longue histoire du Congo colonial et postcolonial, de façon à faire entendre des points de vue rarement pris en compte dans ce genre d'entreprise. Ces témoignages sont, dit-il, « le cœur palpitant » de son  livre. Il se réfère lui-même au courant historiographique de « l'histoire d'en bas » (« history from below1 ») pour caractériser son projet d'écrire une histoire « à l'aide d'interviews de personnes dont le point de vue ne s'exprime pas », une histoire qu'il présente comme « une combinaison d'histoire orale et d'étude de la culture matérielle » (p. 606). On pourrait également le rattacher au courant de « l'histoire connectée » (« connected history », défendue par l'universitaire indien Sanjay Subrahmanyam), tant, s'agissant d'un objet d'étude tel que le Congo colonial, aussi fortement investi par les historiens belges héritiers des énormes ressources documentaires laissées par les autorités coloniales, la méthode suivie aboutit à faire  éclater la fausse cohérence produite par l'unicité des sources et le caractère ethnocentré des points de vue, et à produire une compréhension qui relève pleinement d'une « histoire globale ».

Par cette méthode, mais également par son implication personnelle, en tant que voyageur et collecteur de témoignages, qui font de son récit une histoire véritablement incarnée2, l'auteur parvient à mettre sous les yeux du lecteur, avec beaucoup d'intensité et une grande clarté de vue tous les aspects de la vie des Congolais sur cette  longue période, qu'il s'agisse de vie quotidienne, de culture, de religion, d'échanges interethniques, de commerce, d'éducation, de politique, de santé, de démographie, etc.

L'ouvrage fourmille par ailleurs de constats méconnus. Citons pêle-mêle :

- l'importance qu'ont eue les récits des explorateurs en Afrique centrale sur le désir de colonie du jeune roi Léopold II (p. 57), qui montre que les impressions transmises par la littérature de voyage de l'époque ont eu un impact sur l'affect des Européens, un impact qui reste probablement encore à évaluer ;

- le rôle fondamental du protestantisme et de l'Armée du Salut dans l'apparition du « kibanguisme », ce mouvement religieux à l'origine des premières prises de conscience d'une identité congolaise spécifique ;

- le rôle constant de la musique et en particulier de la rumba dans la politique congolaise, depuis « Indépendance cha-cha » en 1960 jusqu'aux « duels » des groupes musicaux des années 2000 dupliquant les rivalités politiques ainsi que la concurrence féroce à laquelle se livraient leurs sponsors, les distributeurs locaux de bière ; le chapitre 13, « La bière et la prière », est de ce point de vue une étonnante immersion dans le Congo populaire de ces années-là, où concurrence musicale, politique et religieuse se font écho et se nourrissent les unes des autres ;

- le sens éminemment politique de la tendance créée par ceux qu'on avait appelés les « sapeurs » dans les années 1990, équivalent congolais de la critique radicale portée par le courant des « punks » des années 1980 en Europe (p. 417) ;

- la vraie réussite, méconnue, à mettre à l'actif des missionnaires belges : le football, à la fois projet pédagogique et passion populaire, qui trouve sa consécration avec le gigantesque stade de 80 000 places édifié à Kinshasa par un missionnaire jésuite belge, Raphaël de la Kéthulle (p. 193), et qui accueillit le match de boxe historique entre Mohammed Ali et George Foreman ;

- la contribution méconnue du Congo à la Première Guerre mondiale (les douilles en laiton des obus britanniques et américains constituées à 75 % de cuivre katangais [p. 157]) ainsi qu'aux premières bombes atomiques larguées par les États-Unis sur le Japon, fabriquées à partir de l'uranium katangais (p. 212) ;

- la prospérité économique insolente du premier Congo qui sort de l'indépendance (le zaïre valant encore 2 dollars en 1975, ce qu'on oublie souvent au vu du désastre économique sans fin qui a suivi ces années-là, avec un zaïre valant 0,03 dollar en 1983 (p. 407) ;

- la nouvelle importance géostratégique du Congo, et en particulier du Kivu et du Katanga, en raison de sa richesse en « terres rares » : tout téléphone portable devant un peu de sa fabrication au coltan du Congo, un des deux endroits sur la planète où il est produit avec l'Australie (p. 489) ;

- le rôle sous-évalué de l'explosion du phénomène des téléphones portables au Congo, en raison de l'inexistence ou de la vétusté des réseaux traditionnels de communication, ce qui fait dire à l'auteur que « La téléphonie mobile est pour l'Afrique ce que l'imprimerie a été pour l'Europe » (p. 509) ;

- à propos des « enfants soldats », dont le phénomène est généralement décrit pas la presse internationale comme un fait de rapine, d'enlèvements d'enfants contraints à tuer contre leur volonté, l'auteur mentionne le fait que la guerre est aussi porteuse de sens pour les jeunes du Kivu, elle est aussi un impératif moral, un devoir de vengeance (p. 493), une donnée qui n'a jamais été vraiment signalée comme telle dans la presse ;

- la responsabilité de la France mitterrandienne  dans l'exportation de la violence génocidaire sur le territoire même du Congo, suite à la victoire militaire des Tutsis de la diaspora emmenés par Kagamé, est ici évoquée de manière aucunement polémique, mais sur le mode d'un constat qui relève de l'évidence (p. 508).

Bien d'autres éléments d'information pourraient être mentionnés, tant ce livre est riche de données et de détails, avec des analyses nourries qui invitent à reconsidérer autrement des faits parfois amplifiés par la presse internationale. Par exemple, l'affirmation bien connue selon laquelle le tribalisme, responsable de conflits et massacres culminant avec le génocide des Tutsis (un génocide qui ne s'est pas limité au territoire seul du Rwanda voisin) serait non pas endémique au Congo, mais une création monstrueuse de la colonisation belge, reçoit ici une argumentation nourrie et remarquablement documentée, loin des faux-procès ou insinuations polémiques. Sans nier le fait même, incontestablement endémique, des conflits à caractère ethnique, spécialement le conflit entre Hutus et Tutsis, qui ont empiré et se sont exprimés de manière tragique à la fin des années 1990, l'auteur montre néanmoins qu'ils n'étaient nullement fatals, nullement prégnants non plus, dans un pays et une zone géographique tout entière où les mélanges de population étaient de règle, de même que l'imbrication des échanges et des intérêts économiques interrégionaux. Le chapitre 3 consacré aux premières années du régime colonial (« Les Belges nous ont délivrés ») contient de ce point de vue une analyse qui démonte le mécanisme de fabrication des stéréotypes coloniaux, et montre comment ces constructions racialisantes ont puissamment joué sur les mentalités de l'époque, tant celle des colonisés que celle des colonisateurs (l'éternel combat des « Nilotes » contre les « Bantous » [p. 470] sempiternellement évoqué par les Belges). Se sont imposés ainsi, peu à peu, toute une série de clichés contribuant à essentialiser des identités ethniques qui, en tant que telles, n'existaient pas, ou en tout cas pas sous la forme simplifiée et définitive que leur ont données les autorités coloniales, à grands renforts de contributions « scientifiques » de la part d'experts de toutes sortes. De ce point de vue, l'ouvrage contribue à une réévaluation critique des travaux, à la fois considérables et méconnus, issus de la colonisation, et notamment de la gigantesque entreprise de collecte ethnographique (11 volumes publiés par les autorités coloniales belges) se présentant comme une « encyclopédie des races noires » (p. 131). Un tel investissement scientifique du Congo et de ses populations (pour lequel, non moins que les ethnographes, les médecins furent à l'ouvrage : ce qu'il est convenu d'appeler la « médecine tropicale » est en effet à porter au crédit exclusif de la colonisation, et l'ouvrage apporte là des données extrêmement riches par lesquelles on mesure comment la médecine en général et la médecine tropicale en particulier a été utilisée comme un outil d'administration du Congo) fait dire à l'auteur que « le Congo devint un casier d'imprimerie », mais aussi, symétriquement, qu'en surinvestissant l'extraordinaire mosaïque ethnique du Congo, les autorités coloniales contribuèrent puissamment à ce que « le tribalisme [sorte] de la lampe » (p. 132).

L'analyse que fait l'auteur des aspects nouveaux que prennent aujourd'hui les conflits dits ethniques est elle-même à  noter : il montre, au prix d'une analyse très documentée, appuyée sur des voyages fréquents et des enquêtes sur place, parfois risquées, l'imbrication entre la haine ethnique et les rivalités exacerbées par la mondialisation (« la haine ethnique ressemblait à s'y méprendre à la concurrence commerciale » [p. 491]), ce qui l'amène à un renversement paradoxal : « le revers de la mondialisation était la tribalisation » (p. 492). La persistance de l'état de guerre dans l'est du pays jusqu'à aujourd'hui encore, une guerre déclenchée à la fin des années 1990 entre le Congo et ses voisins (Rwanda et Ouganda principalement), fait l'objet d'une analyse particulièrement éclairante, qui met en relation les protagonistes locaux (parmi lesquels les nombreux éléments armés de la région du Kivu) et les flux de marchandises liés à la mondialisation, ce qui aboutit au constat de la guerre comme une « alternative économique intéressante », plus rentable que les opportunités d'activités économiques classiques. Et là encore, les témoignages hallucinants recueillis par l'auteur, auprès d'individus armés profitant de ce brigandage organisé, apportent leur poids de crédibilité à ce constat monstrueux de la guerre conçue comme un « business » comme un autre. Les scènes de massacres, de tortures, de viols, de mutilations, de dépeçages macabres rapportées avec indifférence par leurs auteurs, qu'il s'agisse de trafic d'ivoire, d'or, de diamants ou, à présent, des « terres rares », sont absolument insoutenables. De témoignage en témoignage surgit une impression de régression cauchemardesque, et le rapprochement que fait l'auteur avec « la violence oppressante » de Au cœur des ténèbres (p. 485) paraît même faible : on croit avoir atteint, dans ce qu'on lit, le sommet de l'horreur, et puis les témoignages suivants montrent qu'il n'en est rien... Quand l'horreur s'installe et devient le ressort habituel des comportements, elle devient sans limites, comme normale, une sorte de loi du monde. Comme le raconte à l'auteur un certain Muhindu, « Un soldat est comme un chien. Quand on ouvre la grille, il fait des ravages. [...] Quand on vous donne l'autorisation de tuer, qu'est-ce qu'un viol peut bien faire ? » (p. 493).

De ce point de vue, le diagnostic que fait l'auteur, sur la violence qui ravage la région de l'Ituri dans les années 2000, a de quoi interpeller : loin de s'expliquer par un quelconque atavisme des populations, elle serait selon lui la conséquence logique « du manque de terres dans une économie de guerre au service de la mondialisation » et « annonciatrice, en ce sens, de ce qui attend une planète surpeuplée. Le Congo n'est pas en retard sur l'Histoire, mais en avance » (p. 506). Cette prévision, qui fait froid dans le dos, témoigne qu'un grand livre, sur  un grand pays, est fait aussi d'émotions, non moins que de données.

 

 

1 Un courant identifié aussi sous le terme d'histoire populaire, illustré en France par Lucien Febvre, aux États-Unis par Howard Zinn et au Royaume-Uni par Edward Palmer Thompson.

2 Parmi ces témoignages, l'auteur cite celui de son père, Dirk Van Reybrouck, ingénieur arrivé en 1962 dans l'éphémère État du Katanga dirigé par Moïse Tshombé et soutenu en sous-main par les Belges, et qui assista à Jadotville (actuelle Likasi) aux « bavures » des forces indiennes de l'ONU chargées de mettre fin par la force à la sécession du Katanga.

David VAN REYBROUCK, Congo. Une histoire (Congo. Een geschiedenis, De Bezige Bij. Amsterdam, 2010), Actes Sud, 2012, traduit du néerlandais (Belgique) par Isabelle Rosselin - ISBN 978-2-330-01369-1

Pour citer cet article



Référence électronique
Gilles LOUŸS, « David Van Reybrouck, Congo. Une histoire », Viatica [En ligne], Écrire le voyage à deux – Travel Writing in Partnership, mis en ligne le 20/01/2016, URL : http://viatica.univ-bpclermont.fr/ecrire-le-voyage-deux-travel-writing-partnership/comptes-rendus/david-van-reybrouck-congo-une-histoire

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