L’appropriation des savoirs dans le Journal du voyage de Siam (1687) de l’abbé de Choisy

N°4 – Mars 2017
LASLAR, Université de Caen
L’appropriation des savoirs dans le Journal du voyage de Siam (1687) de l’abbé de Choisy

 

Le Journal du voyage de Siam1, publié en 1687, a été rédigé au cours du voyage de l'abbé de Choisy, dont l'occasion était une ambassade envoyée par Louis XIV au roi de Siam Phra Naraï. Choisy n'avait pas de fonction officielle, il était prévu qu'il resterait au Siam pour instruire le roi dans la religion chrétienne si celui-ci semblait en voie de se convertir. Il était aussi adjoint à l'ambassadeur M. de Chaumont, sans fonctions particulières. Il devait le remplacer si celui-ci venait à mourir au cours du voyage. Celui-ci était assez long pour justifier une telle précaution. En effet, le navire quitte Brest le 3 mars 1685 et arrive au Siam le 24 septembre. Il repart le 22 décembre et atteint Brest le 18 juin 1686 : il y eut 12 mois de voyage maritime pour moins de 3 mois de séjour.

Il ne s'agit donc pas d'un voyage d'exploration entrepris de lui-même par l'abbé, ni d'une mission scientifique - même si la science n'en est pas absente, on le verra -, mais d'une mission à la fois diplomatique et religieuse. Sur le bateau, outre l'ambassadeur et quelques officiers, il y a aussi deux mandarins qui retournent dans leur pays, et plusieurs missionnaires qui partent pour l'Extrême-Orient, notamment trois pères des Missions étrangères qui vont au Siam et six jésuites astronomes qui vont en Chine. François-Timoléon de Choisy, abbé de cour, a 41 ans. Il a eu une jeunesse frivole mais il s'est converti à la suite d'une grave maladie en 1683. Il est dans l'ardeur du néophyte, il a souhaité participer à ce voyage au Siam pour y porter la foi et y servir les intérêts de son pays. Il est en mer quand il évoque son rêve, le jour de Pâques : « Un roi se faire chrétien, un million d'âmes suivre son exemple : voilà peut-être ce que nous allons voir ; voilà au moins ce que nous allons tenter. Y eut-il jamais un plus beau dessein2 ? ».

Son Journal de voyage a une forme bien particulière : il est écrit journellement (ce qui n'est pas toujours le cas d'une écriture diariste), et surtout il est rédigé comme une lettre au meilleur ami de l'abbé de Choisy, l'abbé de Dangeau, qui est aussi son guide spirituel depuis sa conversion. Dès le départ, Choisy pose un contrat d'écriture et de lecture, à la fois, dirait-on, pour lui-même et pour son « destinataire » qui semble très présent à son esprit jusqu'au bout du voyage :

Je vous ai promis un journal de mon voyage, et je vais me mettre en état de vous tenir parole. J'écrirai tous les soirs ce que j'aurai vu, ce qui s'appelle vu. J'écrirai ce qu'on m'aura dit et marquerai le nom et les qualités de ceux qui m'auront dit quelque chose, afin que vous ayez plus ou moins d'égard à leur témoignage3.

Il s'en tient à ces principes, mais sans doute en raison de la quantité d'informations originales qu'il rapportait, il fait faire quelques copies dès son retour. Il prévoyait en particulier d'en offrir une au cardinal de Bouillon, qui était un ami d'enfance4. Comme toujours, les copies commencèrent à circuler. L'intérêt du public pour l'expédition était très vif, alors que plusieurs des compagnons de voyage de Choisy faisaient paraître leurs propres comptes rendus. Le libraire Mabre-Cramoisy, déjà éditeur des ouvrages pieux de Choisy, insista pour publier ce Journal dont il avait en main une copie non autorisée, et les choses allèrent vite puisque l'ouvrage parut environ un an après le retour. Il eut un succès considérable, bien plus que les récits de l'ambassadeur et des divers ecclésiastiques.

Quel savoir apporte ce Journal, et comment ce savoir est-il recherché et dispensé ? Pour apporter une réponse pertinente, il faut d'abord comprendre en quoi le voyage est pour Choisy un lieu d'acquisition de savoir. On analysera ensuite la façon dont il mène l'enquête et note les informations, et on tentera de faire voir ce que le style montre de son point de vue et de sa personnalité.

Curieux, dilettante, studieux ?

Au temps de Louis XIV, celui qui irait au loin bardé de connaissances, désireux de les vérifier et de les mettre à jour, serait considéré comme un pédant et rejeté comme tel. Le savant n'existe dans la société de cour qu'en tant qu'honnête homme, et le ton « galant » qui est à la mode exclut toute connaissance emmagasinée et surtout exhibée. L'abbé de Choisy, qui est un produit parfait de cette société, part pour le Siam avec une totale fraîcheur d'esprit. Sachant que le portugais est la langue de communication de toute l'Asie du sud-est, il a acheté un livre portugais pour progresser au cours du voyage dans cette langue, mais quand il l'ouvre, plus de dix jours après le départ, il s'aperçoit qu'il a acheté par mégarde une traduction espagnole.

Je vais à la rue Saint-Jacques chercher des livres portugais. On me présente Fernand Mendes Pinto [...]. J'en donne dix-huit livres, croyant apprendre le portugais en lisant un livre agréable. [...] Je l'apporte, je l'ouvre et le trouve traduit en espagnol. Voilà ce que c'est d'aller si vite5.

Au Siam, il lit sur place « le journal du voyage de M. d'Heliopolis à la Chine6 ». Quelques jours après, son journal laisse supposer un souvenir de lecture :

Je crois avoir lu dans quelque relation que le P. Alexandre de Rhodes, en quittant le Tonkin, prétendait y avoir laissé plus de cent mille chrétiens. Ils disent qu'il y en a présentement deux cent mille, et soixante mille en Cochinchine7.

Et à un autre endroit il avoue lire « quelques chapitres des Essais de morale » de Nicole8. L'érudition n'encombre donc, à l'entendre, ni l'esprit ni les bagages de l'abbé de Choisy. Ne nous y trompons pas pourtant, il n'est nullement inculte : il est même bien moins frivole qu'il ne paraît. Il a fait de bonnes études et il est avide d'informations et d'explications sur tout ce qu'il voit. Il est bien informé des intérêts diplomatiques et géopolitiques qu'il rencontre au cours du voyage. Il connaît particulièrement bien la situation des missions en Extrême-Orient9 et la domination hollandaise qu'il rêve de contribuer à entamer, si la France pouvait prendre pied au Siam, et sur laquelle il est d'autant plus curieux et avide de renseignements10.

Il apprend par l'expérience et par l'échange avec autrui : même l'interminable séjour sur le navire est l'occasion d'acquérir des connaissances. Ce sont en premier lieu des connaissances maritimes : à peine monté sur le bateau, il s'informe des techniques de la navigation et acquiert le vocabulaire ; au début, il note quelques définitions à l'usage de son correspondant supposé, prouvant ainsi qu'il vient de les apprendre ; après les premières semaines il est totalement maître de l'usage des mots et comprend les manœuvres. Il regarde les cartes, qui sont très imprécises à cette époque, les critique, et note la route maritime que les pilotes ne connaissent pas vraiment mieux que les passagers, comme il en fait la remarque : « Nous faisons bien ce voyage-ci à la française : il n'y a pas un homme sur le bord qui ait été du cap de Bonne-Espérance à Bantam11 ». Conscient qu'on navigue à l'aventure, il consigne ses observations pour le profit de ceux qui suivront.

Au début du voyage, Choisy annonce son intention d'améliorer ses connaissances sur la navigation, et aussi d'apprendre le portugais et l'astronomie :

Nous étudierons dès que nous serons guéris, car je suis malade comme les autres. Nous apprendrons le portugais, l'astronomie : il faut bien profiter de la compagnie de six pères qui vont être à la Chine autant de Verbiests. Nous parlerons marine, et sur tout cela je vous ferai des questions que nous résoudrons à Gournay12.

Ces projets n'ont apparemment pas été prémédités. Ils semblent naître de la rencontre de la « compagnie de six pères » dont il cherche à tirer parti. Il ne tarde pas à raconter qu'il apprend les langues, le portugais et le siamois, avec les missionnaires.

Je vous écrirai dans quinze jours en portugais, et si vous me fâchez, en siamois. Nos missionnaires l'apprennent ; pour moi je ne l'apprendrai qu'en cas que je demeure à Siam, et ce ne sera pas une affaire. Ils disent que la langue est assez aisée13.

J'ai commencé d'aujourd'hui à prendre plaisir au siamois. Je connais fort bien toutes mes lettres. J'épelle à merveilles : en une heure je déchiffrerai deux lignes et y mettrai tous les tons. [...] Dans huit jours on me donnera des thèmes, et s'il plaît à Dieu, en arrivant au Siam j'entendrai une partie de ce qu'on me dira. L'usage fera le reste14.

Très vite ses intérêts s'élargissent en lien avec ce que peuvent lui apporter ses compagnons de voyage. Le navire, avec le désœuvrement, l'isolement et la relative monotonie, est propice aux acquisitions. La vie sur l'Oiseau - c'est le nom du vaisseau - ressemble à celle d'une petite académie :

J'explique du portugais avec le P. Visdelou ; M. Basset m'apprend ce que c'est que les ordres sacrés ; je regarde dans la lune avec le père de Fontaney ; je parle du pilotage avec notre enseigne Chamoreau qui en sait beaucoup ; et tout cela en passant, sans empressement, en se promenant. Et quand je veux me faire bien aise, je fais venir M. Manuel, l'un de nos missionnaires, qui a la voix fort belle, et qui sait la musique comme Lully. [...] J'entretiens souvent M. V[achet]. Il m'instruit peu à peu de tout ce qu'il faut que je sache, et j'espère en arrivant à Siam connaître grossièrement les personnages avec qui nous aurons à traiter15.

On a l'impression en le lisant que l'abbé de Choisy a su créer autour de lui sur le vaisseau une ambiance d'échange savant influencée par les manières du bon monde, avec des discussions parfois très sérieuses mais toujours sur un mode convivial et détendu.

La présence des jésuites est une aubaine dont il profite, en particulier sur l'astronomie qui est leur point fort : grâce à leur compétence en astronomie et en mathématiques, les jésuites jouissaient d'une grande considération en Chine. On y envoyait donc les meilleurs astronomes, et ceux avec qui Choisy voyage peuvent aisément lui dispenser leur savoir : « Je ne sais pas encore trop bien ce que c'est que la hauteur, mais le père de Fontaney m'a promis de me l'apprendre en quatre jours, et je la prendrai de mon chef16 » ; « J'ai pris ce soir une bonne leçon d'étoiles17 » ; « Le père de Fontaney continue à expliquer la sphère. Il nous a montré ce matin bien clairement pourquoi on trouvait si aisément la latitude, et si impossiblement la longitude18 ». Il travaille aussi la géométrie, comme il l'avoue à son « correspondant » en s'excusant presque de sa boulimie de savoir :

J'apprends Euclide, j'ai un compas, je fais des rhomboïdes et force trapèzes. [...] Je vois bien, je sens ce que vous m'allez dire : vous m'allez renvoyer au proverbe Qui trop embrasse mal étreint19.

Le retour est moins studieux que l'aller ; Choisy rédige et transcrit un certain nombre de notices à partir d'informations qu'il a collectées au Siam, mais l'apprentissage des langues n'a plus d'utilité, et surtout les jésuites astronomes sont restés en Asie20. Le seul apprentissage que l'abbé de Choisy mentionne alors est celui de la prédication : il a été ordonné prêtre au Siam, il commence à prêcher sur le bateau et le Journal se fait l'écho de ses réflexions sur le ton à adopter, la façon d'utiliser ou non ses notes, les risques de l'improvisation. D'un bout à l'autre du voyage, Choisy apparaît comme un esprit actif et curieux, qui ne cesse d'acquérir des méthodes et des savoirs, le plus souvent sans avoir en vue leur future transmission à des lecteurs.

L'exposé des connaissances

Il y a pourtant un devoir de transmission. Choisy résout la question sans même la poser : écrivant pour son ami intime l'abbé de Dangeau, il expose les informations qu'il a obtenues mais raconte surtout comment il les a obtenues, et c'est ce qui rend intéressant de confronter son mode d'exposé avec ses méthodes d'apprentissage. Les principes sont exactement les mêmes : l'observation, l'expérience vécue et partagée, l'enquête auprès de tous les interlocuteurs possibles.

L'observation est constante. Choisy décrit très exactement ce qu'il voit. Lors de l'escale au Cap, où un commissaire général hollandais est de passage, il indique son nom, ses titres, ses prérogatives. Il va le visiter, et raconte l'entrevue21. Au Siam il décrit les cortèges, entrées, réceptions, il relève soigneusement tous les honneurs qu'on leur fait. Il décrit la ville d'Ayuthia22, raconte une fête en l'honneur du nouveau roi de Portugal23, puis une sortie en compagnie du roi, une visite au séminaire local24, un cortège funèbre25... Il s'étend sur les éléphants26, sur les illuminations pour le début de l'année siamoise27, et raconte dans le détail toutes les entrevues avec le roi Phra Naraï. Son compte rendu journalier entraîne son lecteur à ses côtés dans toutes ses promenades. Il fait quelquefois partager sa surprise mais reste objectif : c'est le cas lorsque leur groupe a l'occasion de contempler une cérémonie funèbre très colorée, pleine de danses et de musiques. « Cela était fort singulier », écrit-il en tête de la description, alors que le P. Bouvet, dans sa relation, évoque « des danses burlesques et des farces ridicules » et plaint « l'aveuglement déplorable de ce pauvre peuple28 ».

L'observation ne peut suffire, et l'abbé de Choisy enquête auprès de divers interlocuteurs pour étendre ses connaissances. Par exemple, lors de l'escale de Batavia, il écrit :

Enfin j'ai déterré l'abbé de D[angeau] de Batavie. Il m'a instruit à fond : je n'ai cessé de questionner pendant deux heures, et j'espère que vous serez content. Mais il faut, s'il vous plaît, que vous attendiez que nous soyons partis d'ici. Je chercherai toujours de nouvelles connaissances. [...] J'ai ramassé de bonnes choses pour l'abbé Baudrand : des royaumes, des villes, des forteresses dont il n'a jamais ouï parler. Il sera bien aise29.

Cet interlocuteur un peu mystérieux (on se demande en quoi il représente à Batavia le modèle de l'abbé de Dangeau : par sa culture, son savoir ?) lui a apporté de nombreuses informations sur la présence hollandaise et sur « le gouvernement général des Hollandais dans les Indes », qu'il consigne deux jours plus tard sur plusieurs pages. Au Siam, Choisy, en tant qu'assistant de l'ambassadeur, a accès à un personnage haut placé et officieux, le grec Constantin Phaulkon - que les Français appellent « Constance » -, favori du roi, avec qui la communication est facile - il parle portugais et Choisy lui répond en italien - et qui, n'ayant aucun titre, n'est pas prisonnier des étiquettes. Il obtient de lui beaucoup d'informations sur la famille royale et l'histoire récente du royaume. Sur la reine-princesse par exemple : « M. Constance, ministre qui est à tous moments dans le palais, ne l'a jamais vue. Voici ce qu'il m'en a conté ». Et une page plus loin, après les explications sur le statut et le mode de vie de la princesse, il conclut : « J'ai été ce soir trois heures avec M. Constance : on ne s'ennuie point avec lui30 ». Lorsque le départ approche, Choisy - peut-être pour compenser la déception que représente l'impossibilité de convertir le roi - met les bouchées doubles pour obtenir des informations, et lorsqu'il a trouvé un informateur, il en cherche un autre pour recouper et préciser ce qu'il a appris :

Je viens de faire le marchand. J'ai entretenu un Chinois sur le commerce et sur le prix des marchandises de la Chine, pour savoir ce qu'elles se vendent à Pékin, à Nankin et à Canton, afin de voir le gain que font les Siamois dans leur commerce.

Je viens d'entretenir un mandarin chinois fort habile, qui m'a appris beaucoup de choses curieuses.

M. Constance est venu avec nous. J'ai profité de l'occasion, et lui ai fait force questions. Il m'a confirmé tout ce que le mandarin chinois m'avait dit de son pays, et surtout que l'empereur de la Chine paie tribut aux Tartares occidentaux. Il y a deux ans qu'un ambassadeur de Siam vit à Pékin les ambassadeurs tartares qui venaient quérir ce tribut ; et si je lui avais parlé de cela à Louvo, il m'aurait donné le journal de l'ambassadeur31.

On voit bien sur cet exemple l'enquête contradictoire, la recherche de preuves. L'esprit critique se manifeste. De ces entrevues, Choisy tire la matière d'un certain nombre de petits « mémoires » qu'il rédige dans les jours suivant le départ, après avoir encore vérifié auprès des trois ambassadeurs siamois présents sur le bateau du retour la véracité de ce qu'il a compris et retenu : « Je ne vous dirai rien qu'après avoir consulté sur chaque pays au moins deux ou trois personnes d'esprit, témoins oculaires des choses32 ». C'est ainsi qu'il donne une description de la civilisation, puis de la religion siamoises, relativement bien informée et surtout plus respectueuse et ouverte que celles qu'on trouve dans les relations de ses compagnons de voyage. Seule son ignorance des cultures orientales l'empêche de comprendre plus à fond le sens de ce qu'il apprend : c'est là que son manque de lecture le limite.

L'ethos du voyageur

L'abbé de Choisy est très présent dans son Journal. Non seulement, comme on l'a vu dans les citations qui précèdent, il se met en scène constamment dans son enquête ou dans ses observations, mais en outre il commente, plaisante, et, suivant une règle du genre épistolaire, ne cesse d'interpeller son « correspondant » et d'entretenir le lien avec lui, ce qui est surprenant puisqu'il écrit son journal comme une lettre prête à partir et qu'il maintient cette fiction quotidiennement pendant plus de quinze mois. Choisy installe donc dans le Journal un personnage de scripteur extrêmement présent et actif.

Il se montre presque constamment gai et plaisant. Le vocabulaire de la marine récemment acquis lui permet par exemple d'amusantes transpositions :

Que vous êtes aise de parler marine ! Il faut bien s'y accoutumer. Je dis à mon valet de chambre : « Amarrez mon collet »33.

Comme [les chevaux] ont presque tous la bouche forte et que nos gentilshommes sont bons matelots et mauvais écuyers, quelques-uns ont pensé être démâtés, et ils allaient souvent à la bouline34.

Il commente de façon cocasse l'éventuelle concurrence entre Français et Perses pour convertir le roi de Siam à leur religion :

[Un missionnaire lui annonce qu'un ambassadeur de Perse arrive] Mais ce qui est assez plaisant, il dit que cet ambassadeur vient proposer au roi de se faire mahométan. Si cela est, je suis d'avis que nous nous battions en champ clos35.

Il joue en tous sens du snobisme et du parisianisme : il mime avec humour un style de salon totalement déplacé dans l'univers sauvage des environs du Cap, lorsqu'il évoque « des lions de mauvaise humeur et des éléphants sauvages fort impertinents36 » ; ailleurs il se moque du parisianisme qu'un Asiatique lui renvoie en miroir, lorsqu'il rapporte son passage chez le libraire local de Batavie : « J'ai été chez le seul libraire de Batavie chercher des livres du pays. Il n'en fait pas de cas, mais à toute force il voulait me vendre le Mercure Galant37 ». Dans le même temps, les références françaises restent courantes et semblent lui venir spontanément, comme ici où il décrit une fête animée par les danses des marins, sur le bateau peu après le départ : « [...] on voyait descendre comme la foudre cinq ou six Pécours qui dansaient d'aussi bonne grâce que Lestang. Vous voyez que je me souviens encore des noms de ces messieurs-là38 ». Les noms qu'il évoque sont ceux des deux danseurs les plus célèbres du royaume. Il joue donc sans cesse du rapprochement, du rappel des références familières, pour mieux signifier le lointain et le différent.

Ses récits de promenades, de visites, de conversations, comportent de fréquentes anecdotes souvent drôles. Cette gaîté est une caractéristique de l'esprit galant : il faut fuir la morosité, toujours entretenir une ambiance souriante. On peut de même rattacher à l'esprit de la bonne société la modestie dont le narrateur fait constamment preuve. Lui-même reconnaît avec humour l'utilité stratégique de cette attitude :

Pour moi, je tâte un peu de tout, et si je ne deviens pas savant, ce qui n'est pas possible puisque je ne le suis pas devenu à votre école, j'aurai au moins une légère teinture de beaucoup de choses [...] souvent quand je ne dis mot, on croit que je ne veux pas parler, au lieu que la bonne raison de mon silence est une ignorance profonde qu'il est bon de cacher aux yeux des mortels39.

Il a aussi l'admiration facile. En général, notre diariste manifeste beaucoup d'indulgence pour ceux dont il parle, et même sa moquerie est inoffensive et ne touche que les défauts superficiels. Une fois seulement, on peut soupçonner une pointe de discrète jalousie à l'égard des astronomes jésuites, très bien reçus au Cap par les Hollandais :

[Les jésuites] montrent aux Hollandais les satellites de Jupiter, les anses de Saturne, la Voie Lactée. Ils ont de petits microscopes où l'on voit de si jolies figures. Enfin je crois que s'ils voulaient demeurer ici, on leur bâtirait une maison. C'est une bonne chose par tout pays que l'esprit40.

Lorsqu'il évoque le tout-puissant favori Constance ou le roi Phra Naraï, l'admiration qu'il déclare se ressent des habitudes courtisanes françaises :

Je ne finis point sur le chapitre de M. Constance. Avec tout l'esprit du monde et la pénétration, il est prudent ; rien ne l'embarrasse. Il écoute cent hommes et répond cent requêtes [sic] en une demi-heure ; décisif, va au fait, coupe court avec les gens qui n'ont que du verbiage ; également capable dans les matières de politique et dans les bagatelles ; bon négociateur, bon architecte. Je crois que si M. de Louvois le connaissait, il l'aimerait passionnément41.

[Le roi] nous a souhaité un heureux voyage, le tout avec un visage riant qui gagne les cœurs. Pour moi, j'ai ressenti je ne sais quoi en le quittant. Dieu veuille que nous nous revoyions en paradis ! le pauvre prince parle toujours de Dieu, et par ses vertus morales semble mériter que ce Dieu de miséricorde achève de l'éclairer42.

On croit lire le portrait d'un grand ministre à Versailles - l'allusion à Louvois semble inévitable - et celui de Louis XIV ; le regard de Choisy est celui d'un homme de cour. Le ton sur lequel il évoque son désir pieux d'une conversion du roi Phra Naraï montre cependant une autre facette du personnage, celle du croyant. Les réflexions sur sa foi, sur sa volonté de s'engager dans les ordres, courent tout au long du Journal. Elles sont très pudiques et modestes, mais elles prouvent que le voyage au Siam se double d'un itinéraire de conversion personnelle.

 

Sa curiosité toujours en éveil et le sens de la communication acquis dans la société mondaine ouvrent l'abbé de Choisy à la civilisation d'Extrême-Orient, objet de son intérêt depuis quelques années, et qu'il rencontre enfin, non sans quelques surprises. Il n'a aucun mépris pour cette humanité si différente, il ne cesse de tenter d'analyser et de comprendre. Les seuls points fixes sont en lien avec le sens de sa mission : ce sont l'esprit missionnaire et le souci de maintenir universellement l'honneur de son roi. Il reste ainsi très accessible au lecteur d'aujourd'hui.

L'examen du texte du Journal montre que l'abbé de Choisy, en s'impliquant dans sa démarche, adopte une position très moderne. Acquérir le savoir non par les livres mais par l'observation et par l'enquête (on pourrait presque dire l'interview), le transmettre en retraçant les démarches faites et les étapes de l'acquisition, le tout en mettant en avant des traits de personnalité qui font que le lecteur se place à ses côtés, c'est, en toute rigueur, faire la tâche de ce qu'on nommerait aujourd'hui un grand reporter. Les aspects plaisants, les saillies d'esprit, la posture modeste qu'il adopte et qui entraîne un humour quasi permanent, ne relèvent pas d'un placere qui viendrait rendre agréable le docere : dans le cadre de l'esthétique galante alors dominante, ils font partie intégrante du message. Cela aussi rapproche l'abbé de Choisy de la pratique du reportage journalistique. Le seul point qui l'en écarte - essentiel sur le plan générique et par ses conséquences sur la longueur de l'ouvrage - est la structure à la fois diariste et épistolaire du livre.


1 Journal du voyage de Siam fait en 1685 et 1686 par M.L.D.C., Paris, Mabre-Cramoisy, 1687. Mes citations renvoient sous le titre abrégé Journal à l'édition critique récente : François-Timoléon de Choisy, Journal du voyage de Siam,  Dirk Van der Cruysse (éd.), Paris, Fayard, 1995.

2 Journal, 22 avril 1685, p. 74.

3 Journal, 3 mars 1685, p. 39. On pourrait bien évidemment soupçonner Choisy d'avoir tout rédigé après coup ou d'avoir beaucoup corrigé. C'est en réalité très peu probable, pour des raisons externes (les dates) et internes (Choisy ne se considère pas comme un « auteur »). Je renvoie là-dessus à l'introduction de Dirk Van der Cruysse.

4 Choisy l'avait accompagné à Rome comme conclaviste en 1676, lors de l'élection d'Innocent XI. Le cardinal, lorsque Choisy revient, est en disgrâce depuis peu.

5 Journal, 15 mars 1685, p. 52. Fernão Mendes Pinto (1510-1583), après avoir parcouru toute l'Asie pendant vingt ans, rédigea sur ses vieux jours le récit de ses voyages, la Peregrinação, qui parut en 1614. Ses aventures, jugées d'abord invraisemblables, étaient de plus en plus considérées comme authentiques à la fin du XVIIe siècle.

6 Journal, 21 octobre 1685, p. 214. L'évêque in partibus d'Heliopolis se nommait François Pallu. Il était vicaire apostolique pour le Tonkin et quelques provinces de Chine. Il était mort en 1684.

7 Journal, 28 octobre 1685, p. 221. L'ouvrage du P. de Rhodes fut publié à Lyon en 1652.

8 Journal, 19 juillet 1685, p. 129.

9 Voir ses réflexions sur les nouvelles apprises à Batavie, le 19 puis le 22 août 1685 (Journal, p. 152-153 et 156-158).

10 Sur l'organisation de la Compagnie hollandaise, il rédige une notice au départ du Cap, d'après les renseignements qu'il a pu rassembler : voir Journal, 26 août 1685, p. 162-167.

11 Journal, 3 août 1685, p. 140.

12 Journal, 5 mars 1685, p. 43. Le P. Verbiest (1623-1688) est devenu directeur du bureau d'astronomie de l'empereur de Chine Kangxi (1654-1722), après avoir prouvé sa supériorité en matière de calendrier sur les astronomes chinois. Or le calendrier joue un rôle essentiel dans les rites impériaux. Le prieuré de Gournay-sur-Marne est un « bénéfice » de l'abbé de Dangeau. Choisy y a passé l'été de 1684 en compagnie de son ami et en garde un excellent souvenir.

13 Journal, 28 avril 1685, p. 78.

14 Journal, 18 juin 1685, p. 111.

15 Journal, 24 mars 1685, p. 59. Le P. Visdelou, le P. de Fontaney, le P. Basset, font partie du groupe de jésuites. Bénigne Vachet, missionnaire des Missions étrangères, avait déjà séjourné au Siam et accompagnait les deux mandarins envoyés du roi Phra Naraï, au retour comme à l'aller.

16 Journal, 18 mars 1685, p. 53.

17 Journal, 31 mars 1685, p. 64.

18 Journal, 26 mai 1685, p. 94.

19 Journal, 19 juillet 1685, p. 129.

20 Les six jésuites astronomes, qui doivent voyager par leurs propres moyens à partir du Siam, n'atteindront la Chine qu'en 1688. Leur séjour marque sans doute le sommet de l'influence jésuite en Chine : Kangxi proclame en leur faveur un édit de tolérance religieuse en 1692.

21 Journal, 5 juin 1685, p. 101. Choisy visite le commissaire général au nom de l'ambassadeur, qui ne peut aller le voir lui-même pour des raisons d'étiquette.

22 Journal, 27 octobre 1685, p. 220.

23 Journal, 1er novembre 1685, p. 229-230.

24 La sortie en compagnie du roi a lieu le 4 novembre (Journal, p. 231), la visite au séminaire catholique établi par les missionnaires le lendemain 5 novembre (Journal, p. 232).

25 Journal, 15 novembre 1685, p. 244.

26 Il peut observer le dressage d'un éléphant sauvage capturé (Journal, p. 253-256), assiste au combat d'un tigre contre trois éléphants (p. 258-259), participe à une chasse aux éléphants (p. 277).

27 Journal, 27 novembre 1685, p. 260-261.

28 Journal, p. 244. La phrase du P. Bouvet est citée en note par Dirk Van der Cruysse. Le P. Joachim Bouvet (1656-1730) est l'un des membres les plus marquants du groupe des jésuites. Il donne, avec le P. Gerbillon, des leçons de mathématiques à l'empereur de Chine de 1689 à 1691, et à son retour en 1697 publie le Portrait historique de l'empereur de la Chine, traduit (notamment par Newton) en différentes langues et plusieurs fois réédité.

29 Journal, 24 août 1685, p. 159 et 160. L'abbé Baudrand est un géographe connu. L'expression citée trois lignes plus bas est en tête de la notice annoncée, le 26 août, p. 162-167.

30 Journal, 30 octobre 1685, p. 225 et 226.

31 Journal, respectivement 6 décembre 1685, p. 272 ; 9 décembre, p. 274 ; 16 décembre, p. 281. Les « Tartares occidentaux », d'après D. Van der Cruysse, désignent la Mongolie extérieure. Louvo (ou Lvo, ou Lavo, aujourd'hui Lopburi) était la capitale secondaire du roi Phra Naraï. Reçus d'abord à Ayuthia, les Français suivent ensuite le roi à Louvo, où ils séjournent du 17 novembre au 12 décembre.

32 Journal, 18 janvier 1686, p. 299-300. C'est surtout au début du voyage de retour que Choisy s'entretient avec les trois ambassadeurs : « J'ai promis de leur apprendre tous les jours six mots français, et ils me paieront en traits d'histoire orientale » (24 décembre 1685, p. 288).

33 Journal, 7 mars 1685, p. 44.

34 Journal, 24 novembre 1685, p. 257. La bouline est une corde attachée au milieu du côté d'une voile, permettant de la mettre en position oblique pour prendre le vent quand on ne l'a pas en poupe. « On dit aller à la bouline quand on est porté d'un vent de biais qui semble contraire à la route » (Dictionnaire de Furetière).

35 Journal, 23 octobre 1685, p. 217.

36 Journal, 1er juin 1685, p. 97.

37 Journal, 20 août 1685, p. 155.

38 Journal, 12 mars 1685, p. 48.

39 Journal, 5 mai 1685, p. 84.

40 Journal, 3 juin 1685, p. 100.

41 Journal, 30 novembre 1685, p. 266-267.

42 Journal, 12 décembre 1685, p. 278-279.

 

Pour citer cet article



Référence électronique
Francine WILD, « L’appropriation des savoirs dans le Journal du voyage de Siam (1687) de l’abbé de Choisy », Viatica [En ligne], , mis en ligne le 05/01/2017, URL : http://viatica.univ-bpclermont.fr/donner-voir-et-comprendre/dossier/l-appropriation-des-savoirs-dans-le-journal-du-voyage-de-siam-1687-de-l-abbe-de-choisy

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