Donner à voir et à comprendre : transmission des savoirs et mutations de l’écriture dans le récit de voyage, du Moyen Âge au XIXe siècle

N°4 – Mars 2017
LIS, Université de Lorraine
Donner à voir et à comprendre : transmission des savoirs et mutations de l’écriture dans le récit de voyage, du Moyen Âge au XIXe siècle
Introduction

Longtemps tenus en marge de la littérature, les récits de voyage représentent, d'Hérodote jusqu'au romantisme au moins, et dans la très grande majorité des cas, d'indispensables instruments de connaissance et de savoir sur le monde : comme le rappelle Roland Le Huenen, « [q]uel que soit le type de la relation [de voyage] considérée, celle-ci se donne toujours pour le compte rendu d'une enquête, le résultat d'une découverte1 ». S'instaure alors, au sein de la relation viatique, un rapport très particulier entre le voyageur qui raconte son périple, le public auquel il s'adresse et le monde étranger qu'il est censé lui présenter. En se fondant sur les travaux que François Hartog et Andreas Wetzel ont consacrés à la question, on peut établir que le voyageur qui raconte son périple représente une sorte d'interface entre son lectorat (ou son auditoire), incarnation de l'univers domestique (« le monde où l'on raconte ») et le monde plus ou moins lointain qu'il a visité, incarnation d'un ailleurs à la fois inconnu et indicible (« le monde que l'on raconte2 »). Dans cette optique, le voyageur, qui « concrétise en sa personne cet ailleurs qu'il a vu et traversé3 », doit délivrer à propos de cet ailleurs une information supposée fiable à un public potentiellement assoiffé de la connaître - c'est le fameux appel adressé aux « étonnants voyageurs » dans « Le voyage » de Baudelaire : « Dites, qu'avez-vous vu ? »

Or, dans cette tâche, le voyageur - quand il se fait narrateur de son voyage ou, pour user d'un terme désormais consacré, relateur4 - se trouve confronté à une difficulté aussi évidente que protéiforme5. En premier lieu, il se trouve dans l'obligation de transposer en discours la réalité exotique, autrement dit de faire se rencontrer « un être-là des choses tout à la fois in-signifiant et susceptible de sens, et [...] un système de signes6 », et il constate vite que ce qu'il a vu est irréductible au langage, ce qui rend au premier abord impossible toute description, toute tentative pour faire voir. En second lieu, l'ordre de son récit est absolument hétérogène au désordre du monde qu'il cherche à décrire : il ne dispose pas, au contraire de l'auteur de fiction, du cadre imposé par la nécessité de l'intrigue ni de la palette de « formes déjà prêtes, immédiatement lisibles », que lui suggère la tradition ; or « [c]'est justement cette absence de forme arrangée qui met en péril la constitution7 » du récit viatique. En troisième lieu, le lexique à la disposition du relateur n'est pas forcément adapté pour décrire la réalité étrangère à laquelle il se trouve confronté : le là-bas qu'il présente à son public doit, pour être perceptible à celui-ci, trouver à s'exprimer en termes d'ici, partagés par les deux instances d'un discours dont l'ailleurs est essentiellement exclu ou, pour utiliser le vocabulaire des linguistes, délocuté. À la double difficulté du comment faire voir et du comment ordonner s'en adjoint donc une troisième : comment faire voir tel objet à qui ne l'a jamais vu ?

À ce donné initial s'ajoutent encore deux autres séries de difficultés, qui concernent plus précisément la relation établie par le narrateur du voyage avec son public. Tout d'abord, la réalité exotique se situant au-delà de la frontière du connu, ce qu'en dit le relateur est invérifiable par ses lecteurs (ou ses auditeurs), qui doivent donc lui faire confiance : il va du coup lui falloir mettre en place toute une gamme de procédures destinées à légitimer son discours. Ensuite, le relateur se trouve irrémédiablement partagé entre deux nécessités potentiellement contradictoires : celle de délivrer une information fiable à son lectorat ou son auditoire et celle de s'attirer la bienveillance, et donc l'intérêt, de celui-ci. La tentation peut être grande en effet de « romancer » son voyage... Pour mieux lui transmettre l'information tant attendue, celui qui narre son voyage ne saurait donc se défendre du désir d'intéresser, voire de séduire le public auquel il s'adresse et, partant, d'élaborer quelque peu l'écriture, et même parfois le contenu de son récit - quitte à exagérer ou à déformer la réalité exotique, malgré qu'il en ait, et à rompre du même coup le « pacte de confiance » qu'il a implicitement scellé avec ce même public.

Ultime élément : dans cette optique de transmission d'un savoir sur le monde, la dimension littéraire, loin d'être exclue du dispositif viatique, n'occupe pas la première place, et les procédés d'écriture qui sont mis en œuvre relèvent beaucoup moins d'une visée esthétique ou ornementale que cognitive8. Mais pour peu que cette dimension devienne prééminente, les enjeux et les positions en la matière se voient considérablement bouleversés...

Comment l'écriture viatique parvient-elle, sinon à résoudre, du moins à maintenir en tension ces différentes exigences, souvent inconciliables au premier regard ? C'est ce que le présent dossier souhaiterait examiner à la lumière d'une mise en perspective chronologique, depuis le Moyen Âge jusqu'au XIXe siècle : celle-ci pourrait apporter bien des réponses et, dans le même mouvement, corriger bien des clichés en la matière. Si les positions des relateurs à l'égard des connaissances que transmettent leurs récits de voyage varient en effet incontestablement en fonction des époques, il ne faudrait pas schématiser ni caricaturer ces positions.

On peut être ainsi tenté de réduire le Moyen Âge à une époque où, comme pendant l'Antiquité, le voyageur est chargé d'aller vérifier dans le monde ce qui est présent dans les livres, quitte à en rapporter quelques « merveilles » : les études ici proposées abordent la question sous un jour infiniment plus complexe. Qu'il s'agisse de cartographie (Damien de Carné) ou de pèlerinages (Sylvie Bazin-Tachella et Capucine Herbert), l'expérience vécue dont témoignent les récits vient souvent infirmer les savoirs collectifs précédemment accumulés, même si les négociations entre ces derniers et les nouveautés transmises par les voyageurs se révèlent parfois difficiles.

Les grandes découvertes réalisées sous la Renaissance poursuivent dans cette voie de manière décisive, en mettant effectivement un terme à la vision de l'univers léguée par les anciens : celui-ci n'est plus perçu comme un cosmos clos et ordonné, toujours/déjà connu, mais comme un terrain d'explorations et de conquêtes pratiquement infinies. En analysant les commentaires de récits d'expéditions portugaises par un traducteur protestant, Cécile Huchard montre bien les enjeux, souvent moraux, liés à cette perception nouvelle du monde : la connaissance des terres et des peuples inconnus masque souvent des entreprises de nature nettement impérialiste, et qui ne sont pas toujours menées à bon escient...

Ce que Gusdorf a nommé la « révolution galiléenne9 » va introduire une rupture encore plus décisive : le voyage et son récit participent à la vaste entreprise de quadrillage méthodique du réel qui se met alors en place et qui vise à observer avec rigueur une réalité entièrement nouvelle, en vue de démêler avec soin la complexité des objets qui la composent. Dans ces conditions, une grande partie des voyages à l'âge classique deviennent peu à peu des instruments destinés à collecter de manière fiable et à mettre en ordre les données éparpillées sur la surface du globe, en vue de reconstruire l'unité de celui-ci sous la forme d'un rigoureux « système de la nature ». Faut-il croire pour autant que les relateurs se désintéressent de l'intérêt de leur lectorat, en un moment où les récits de voyage viennent parfois pallier les essoufflements des genres romanesques ? Le travail qu'Alain Génetiot conduit au sujet d'un marin hollandais naufragé sur les côtes d'un pays alors totalement inconnu, la Corée, fait ainsi ressortir des différences notables entre l'exigence de probité que manifeste le rapport du marin à ses employeurs - la Compagnie néerlandaise des Indes orientales - et le souci du sensationnel à l'œuvre dans les versions ou traductions postérieures, destinées à allécher le public sur un sujet absolument neuf. Francine Wild présente pour sa part l'abbé de Choisy voyageant au Siam comme un pur produit de la sociabilité classique, toujours désireux de s'informer et d'instruire avec précision son lecteur au sujet d'une réalité indiscutablement exotique, mais en choisissant pour cela des procédures de séduction à même de transmettre les connaissances avec efficacité. Quant à l'étonnante figure de savant voyageur que Nathalie Vuillemin nous donne à voir à travers Joseph de Jussieu, elle pousse dans ses ultimes retranchements la logique du « voyage scientifique » tel que l'envisage le siècle des Lumières : soucieux de fournir au public l'information la plus exacte sur le monde dans lequel il effectue un séjour prolongé, le médecin-botaniste entend mettre les méthodes d'investigation importées d'Europe à l'épreuve du terrain américain, au profit de la construction d'un savoir nouveau, élaboré in situ, mais pas forcément réexportable vers la métropole - ce qui le conduit, du moins en apparence, à abandonner son projet de description des plantes du Pérou.

Au fur et à mesure que les limites du monde connu reculent, que les connaissances se spécialisent, que les publics se diversifient et que d'autres voyageurs (écrivains et artistes) prennent en main le genre viatique, au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, la question du savoir qu'il est censé véhiculer se pose en termes beaucoup plus conflictuels. Que dire de neuf à propos d'un monde déjà passablement arpenté ? Quel savoir transmettre à son propos au moment où les disciplines censées en rendre compte éclatent dans les directions les plus différentes ? Quelle forme donner à cette transmission pour intéresser les nouveaux lecteurs de récits de voyages, avides de connaissances, mais qu'il faut attirer en leur parlant autrement ? Comment les écrivains et artistes voyageurs du XIXe siècle parviennent-ils à concilier la mission traditionnellement informative du récit viatique avec la revendication d'une vision esthétique et subjective du monde ? En nous entraînant vers l'Islande par l'entremise des récits offerts par deux voyageurs du Nouveau Monde, Marie Mossé nous donne à voir les chemins inédits qu'ils empruntent pour transmettre les savoirs qu'ils ont acquis sur ce pays jeune, encore mal connu, mais que la littérature a vite fait de transformer en une véritable « machine à rêves ».

L'avènement du tourisme de masse et l'arrivée des nouvelles technologies contribueront à leur tour à modifier la donne, dès la deuxième moitié du XIXe siècle : il faudra consacrer un prochain dossier aux connaissances nouvelles que l'on peut rapporter du monde parcouru à partir du moment où ces connaissances ne prennent plus guère la forme que d'une « mosaïque de savoirs », pour reprendre l'expression de Nicolas Bouvier, et que le public auquel s'adresse le voyageur peut regarder sur un écran ou même visiter les lieux dont on lui parle. Il faudra aussi s'interroger sur les blogs de voyage réalisés et diffusés sur internet : sont-ils encore une source de savoir sur le monde, ou ne constituent-ils plus que la reproduction à l'infini des mêmes connaissances ? Mais cela est une autre histoire de savoir, de transmission et d'écriture...

 

1 Roland Le Huenen, « Du voyage et du littéraire », Texte, no 12, Toronto, 1993, p. 114

2 François Hartog, Le Miroir d'Hérodote, Paris, Gallimard, 1980, p. 237.

3 Andreas Wetzel, Partir sans partir. Le récit de voyage littéraire au XIXe siècle, Toronto, Paratexte, 1992, p. 14-15.

4 François Moureau, Le Théâtre des voyages : une scénographie de l'Âge classique, Paris, PUPS, 2005, p. 12 et 18.

5 Christine Montalbetti, Le Voyage, le monde et la bibliothèque, Paris, PUF, 1997, p. 11 sqq.

6 Roland Le Huenen, « Le discours du découvreur », L'Esprit créateur, no 303, Minneapolis, 1990, p. 30.

7 Christine Montalbetti, Le Voyage, le monde et la bibliothèque, op. cit., p. 44-45.

8 Voir, entre autres, Wendelin A. Guentner, Esquisses littéraires : rhétorique du spontané et récit de voyage au XIXe siècle, St-Genouph, Nizet, 1997, p. 39 sqq.

9 Voir Georges Gusdorf, La Révolution galiléenne, Paris, Payot, 1969.

Pour citer cet article



Référence électronique
Alain GUYOT, « Donner à voir et à comprendre : transmission des savoirs et mutations de l’écriture dans le récit de voyage, du Moyen Âge au XIXe siècle », Viatica [En ligne], , mis en ligne le 04/01/2017, URL : http://viatica.univ-bpclermont.fr/donner-voir-et-comprendre/dossier/donner-voir-et-comprendre-transmission-des-savoirs-et-mutations-de-l-ecriture-dans-le-recit-de-voyage-du-moyen-age-au-xixe-siecle

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