Vanezia Pârlea, « Un Franc parmy les Arabes ». Parcours oriental et découverte de l’Autre chez le chevalier d’Arvieux

N°4 – Mars 2017
Université Paris Ouest Nanterre La Défense
Vanezia Pârlea, « Un Franc parmy les Arabes ». Parcours oriental et découverte de l’Autre chez le chevalier d’Arvieux

 

À la racine du livre de Vanezia Pârlea s'inscrit un double projet : faire découvrir les Mémoires de Laurent d'Arvieux (1635-1702) et discerner l'économie générale de la relation à « l'Autre » d'un homme qui passa une grande partie de sa vie au Proche-Orient et qui est resté célèbre pour sa description des Arabes du mont Carmel, « idyllique » et « étonnante pour l'époque » selon les propres termes de Sarga Moussa (« Le Bédouin, le voyageur et le philosophe », Dix-Huitième siècle, 1996, vol. 28/1, p. 146). Dans la lignée de Tzvetan Todorov, Vanezia Pârlea s'efforce de démonter les mécanismes d'une représentation du Proche-Orient, tout en appréciant la part de la description et du mythe ; empruntant aux philosophes de l'altérité (E. Lévinas, F. Affergan et F. Mies), elle s'emploie à décoder les systèmes que le texte met en scène pour figurer les jeux complexes de la relation. C'est enfin à Claude Lévi-Strauss qu'elle fait référence pour tenter de définir chez d'Arvieux un regard d'anthropologue avant la lettre.

Le livre propose une réflexion en trois parties. Un premier ensemble, « Voyages d'une vie, aventures d'une œuvre », présente successivement une courte biographie (p. 19-39) et le texte des Mémoires (p. 41-50). Ce court chapitre laisse entrevoir les questions complexes que pose le texte : le livre, publié en 1735 par Jean-Baptiste Labat, réaménage en fait les récits de Laurent d'Arvieux, connus auparavant par la version qu'en donne M. de la Roque (1717) et par le manuscrit Lebaudy, conservé à la bibliothèque de Versailles. Une seconde partie consacrée à « La construction de l'image de soi et de l'autre » s'ouvre sur un chapitre envisageant la curiosité caractéristique de l'ethos du voyageur (p. 61-81), mû par le désir de voir, de savoir et de s'extasier devant les villes et les hommes - et même institué par Vanezia Pârlea « créateur d'une sorte de "République des curieux" » (p. 81). Un vaste diptyque envisage ensuite le regard du voyageur construisant la « scène orientale » (p. 83-180), puis sur le même mode, la « scène occidentale » (p. 181-205). Partant de l'hypothèse que « l'une d[es] déterminations [d'Arvieux] est la catégorie de la théâtralité » (p. 84), l'auteur identifie le principe ludique comme fondateur de ce récit de voyage. « L'Autre » est donc défini avant tout comme spectaculaire, objet de plaisir esthétique, évoluant sur un « simple décor oriental inintelligible » (p. 102). Plusieurs analyses renforcent cette impression de transformation de l'espace lointain en scène imaginaire, dotée d'une véritable puissance d'illusion. Le motif de l'œil, ici sollicité dans ses multiples déclinaisons, est l'un des ressorts essentiels des récits de voyage dans l'Empire ottoman, comme l'ont montré Frank Lestringant et Alain Grosrichard pour des périodes différentes. À l'horizon de ces remarques sur un Orient qui reste emblématisé par les figures du sultan et des femmes, apparaît toujours la question d'une altérité problématique, fondée sur des relations de pouvoir. La curiosité alors devient « fantasme de pénétration transgressive » (p. 120) quand il s'agit de voir le sérail et ses habitant(e)s. Aux yeux de l'auteur, s'il y a nouveauté dans ces stratégies du regard, c'est en ce que le voyageur s'assure la complicité des autochtones dans sa quête scopique, en particulier lors du séjour chez les Arabes du mont Carmel. Vanezia Pârlea repère la modalité du « contre-regard » (p. 151), lorsque le voyageur devient le personnage perçu par un spectateur oriental, « l'Autre de l'Autre » (p. 154). Les jeux complexes de l'altérité se voient aussi évoqués au détour d'études sur l'incognito, le secret et le déguisement. Le chapitre consacré à la « scène occidentale » (p. 181-205) pose la question de l'identité d'un voyageur devenu étranger à force d'éloignement, et peut-être « étranger en profondeur », sujet à une « altération, une hybridation identitaire » (p. 185). La visite de Soliman Aga à la cour de Louis XIV en 1669, où d'Arvieux fera fonction d'interprète, met en évidence le personnage d'un homme tout à la fois « orientalisé » (p. 191) et conscient de son rôle de médiateur obligé à la neutralité dans l'échange, mais aussi capable de reprendre la main pour se faire l'auxiliaire du Roi de France, quand le débat prend un tour épineux. Vanezia Pârlea conclut à l'« impossible objectivité » (p. 205) du voyageur et à la construction d'une image de l'Autre en étroite dépendance avec le dynamisme particulier des situations relationnelles. Le dernier volet de l'étude, qui cherche à identifier les « éléments d'une anthropologie orientale » (p. 207), nous ramène à la description des peuples entrevus lors du voyage. Tout d'abord, l'auteur constate et déplore le déni d'altérité qui semble le lot des voyageurs au Proche-Orient, dans un monde qu'ils croient connaître mais qu'à coup sûr, ils ne comprennent pas. Une étude des stéréotypes en vogue conforte l'impression que le récit de voyage répand des idées toutes faites que vient cautionner l'expérience viatique. S'attachant plus spécifiquement à la figure du derviche, l'auteur discerne une évolution dans la perception du voyageur, qui ayant sacrifié dans un premier temps aux propos convenus, réhabilite le derviche au long des Mémoires, passant de l'exécration à l'admiration suivant un « véritable renversement axiologique » (p. 238). Le livre se referme sur l'épisode du séjour au mont Carmel (p. 239-272), où Laurent d'Arvieux passa quelque six mois. Sans aucun doute, c'est dans cette partie des Mémoires que l'auteur peut montrer le processus d'une appréhension progressive de l'étranger, d'abord stigmatisé, puis humanisé, avant que le voyageur lui-même ne subisse un processus d'« altération » (p. 247), signe d'une distance interculturelle en voie de réduction. Amené à considérer la société bédouine de l'intérieur, le voyageur, qui parle la langue arabe et porte le costume autochtone, s'intègre à cette société ; il reçoit de l'émir à la fois une promotion (il devient son « secrétaire ») et un nom arabe - « Dervich Nasser ». De l'observation continuée des autochtones, naîtra une description valorisante de la nation bédouine, qui met à mal les stéréotypes en vigueur sur un peuple tenu pour sauvage et placé au dernier rang dans la hiérarchie des peuples du Proche-Orient. Comme l'ont repéré naguère Hussein El-Mudarris et Olivier Salmon dans leur ouvrage sur Le Consulat de France à Alep, trouve ici naissance « le mythe du Bédouin bon sauvage » (expression citée, p. 268), qui permettra de « désislamiser » un type finalement évoqué sous les traits de « l'honnête homme Bédouin » (p. 270). Cette réhabilitation de l'Autre par d'Arvieux, « capable de relativiser ses propres certitudes culturelles » p. 272), permet à Vanezia Pârlea de conclure à la singularité de ce voyageur, dans l'horizon du Grand siècle.

Le livre de Vanezia Pârlea donne donc à découvrir un voyageur curieux qui joue de la scène viatique comme du lieu où mettre en évidence les stratégies de la représentation de l'Autre et de soi. D'Arvieux, ici valorisé comme médiateur entre des cultures, n'est certes pas un inconnu de la critique. On aurait aimé voir présentées ou à défaut signalées deux éditions partielles antérieures des Mémoires : celle d'Antoine Abdelnour (Beyrouth, L. Khater, 1982) et celle de Jacques de Maussion de Favières (Paris, Kimé, 1994). Les articles signés par Mary Hossain, Francis Assaf et Elizabeth Sirriyeh, l'évocation plus littéraire de Régine Goutalier (Le Chevalier d'Arvieux. Laurent le Magnifique, 1990) et l'étude plus ancienne de Warren Hamilton Lewis (Levantine Adventurer: The Travels and missions of the Chevalier d'Arvieux, 1962) fournissaient jusqu'ici une documentation intéressante, mais n'envisageaient pas les problématiques de la représentation de la relation interculturelle à laquelle se consacre l'ouvrage de Vanezia Pârlea qui, à cet égard, apporte du neuf. Toutefois, une telle interrogation, quand elle prend pour objet une relation de voyage, ne peut faire l'économie du statut du corpus envisagé. Sur ce point, la curiosité du lecteur reste presque intacte.

Dans le cas d'Arvieux en effet, le statut même du texte publié en 1735 par le Père Jean-Baptiste Labat - édition sur laquelle s'appuie l'étude de Vanezia Pârlea - pose question. Labat, on le sait, est féru de récits de Voyages ; il connaît tous les ressorts du genre. Il a rendu compte de ses séjours aux Antilles dans le Nouveau voyage aux isles de l'Amérique (1716-1726) ; il a raconté ses pérégrinations en Europe dans les Voyages en Espagne et en Italie (1731). Il a traduit et publié la Relation historique de l'Éthiopie occidentale du Père Cavazzi (1732) et les Voyages du Chevalier des Marchais en Guinée. La publication des Voyages d'Arvieux en 1735 s'inscrit donc dans la dynamique d'une œuvre plus large, qui s'apparente assez à la pulsion de la collection. L'Orient d'Arvieux constituait la dernière pièce d'un puzzle à prétention extensive. Dans l'esprit du Père Labat en effet, les récits de voyageurs augmentent, au fil du temps et par ajouts successifs, la connaissance du monde. Mais il use des textes qu'il publie avec une certaine liberté. Vanezia Pârlea, procédant à quelques comparaisons entre les Mémoires et le manuscrit Lebaudy, note à ce sujet que le Père Labat procède à une « héroïsation » du voyageur et à « une sorte d'"exotisation" de l'Autre, doublée d'une "orientalisation" renforcée » (p. 47). La plume de Labat opérerait donc des effets de surenchère, et peut-être de distorsion.

In fine donc, qui parle dans les Mémoires ? Qui dit : « je » ? La question ne semble pouvoir être éludée quand il s'agit d'envisager la « rencontre de l'Autre ». Est-ce Laurent d'Arvieux, ou ce « Chevalier » apparaissant au seuil des Mémoires, doté d'un titre qui participe surtout au processus d'héroïsation et infléchit la question d'une perception de « l'Autre » ? Les Voyages de Labat-d'Arvieux présentent le critère de la cohérence, dans la mesure où un homme de plume les a repris et réaménagés, et c'est ce qui justifie le choix de Vanezia Pârlea. Mais la question - délicate s'il en est - du sujet écrivant reste entière. Ce « Franc parmy les Arabes » est-il avant tout une créature de papier, en partie modelée par Labat ? Fallait-il alors privilégier pour l'étude le manuscrit Lebaudy, plus proche de l'expérience viatique ? En se fondant sur un article de Mary Hossein (1997), Vanezia Pârlea constate des ajouts et « une tendance à abréger certains passages » (p. 44) qu'on pourra vérifier en plusieurs lieux où le manuscrit est cité (voir pour exemple, les pages 69, 194 ou encore 221-222 et 225). Certes, le manuscrit Lebaudy présente des faiblesses : il ne s'agit pas d'un autographe ; il est par ailleurs incomplet, si l'on en croit Hussein El-Mudarris et Olivier Salmon (op. cit. supra, p. 29-46 et p. 182 sq.), qui restituent la complexité du problème dans les pages très informées qu'ils consacrent à « l'authenticité des Mémoires » (op. cit. supra, p. 39 sq.). Leur édition de la préface du récit, figurant dans le manuscrit Lebaudy (p. 39-42) et tout bonnement oubliée par J.-B. Labat, éclaire certains aspects de la génétique des Mémoires et pourra aider à établir le statut de ce texte. Le lecteur curieux regrette que l'ouvrage de Vanezia Pârlea n'ait pas présenté, même d'une manière synthétique, le manuscrit et les Mémoires reconstruits par le dominicain Jean-Baptiste Labat qui modèle son écriture sur des modèles en vigueur au XVIIIe siècle et infléchit peut-être la représentation.

Le texte des Mémoires est un objet de choix pour expIorer des situations de rencontre et des représentations de l'altérité - le livre que nous avons en main l'atteste amplement. La figure du Chevalier d'Arvieux étranger curieux, aventurier et polyglotte (il est rédacteur d'un dictionnaire latin-turc), interprète, reste fascinante à bien des égards et rappelle d'autres figures d'étrangers faisant l'expérience de l'acculturation, sur les routes de l'Orient ou sur les sentiers du Nouveau monde - comment ne pas songer au type du « coureur des bois » ? Sans doute fut-il aussi un grand lecteur, car bien des pages des Mémoires convoquent des souvenirs littéraires. Un grand forgeur de stéréotypes, le franciscain Jean Boucher, dans son Bouquet sacré des plus belles fleurs de la Terre sainte, dessinait la hiérarchie des peuples orientaux dans les termes exacts qui seront repris par d'Arvieux. Dans les aventures de l'œil ressurgit l'ombre de Nicolay, rêvant de faire entrer la sultane dans son livre.

L'édition critique des Mémoires qu'on espère aura à cœur de restituer l'horizon épistémologique du texte de Labat - s'il faut rester en cohérence avec le choix du texte édité en 1735. S'il fait le pari de confronter le manuscrit Lebaudy et le texte de Labat, ce lourd travail ouvrira sans aucun doute de nouvelles pistes pour creuser encore, avec la genèse du récit viatique, l'étrange Laurent d'Arvieux, « Franc parmy les Arabes » et énigme littéraire.

 

Vanezia Pârlea, « Un Franc parmy les Arabes ». Parcours oriental et découverte de l'Autre chez le chevalier d'Arvieux, Grenoble, ELLUG, 2015, 298 p. - ISBN 978-2-844310-309-4.

Pour citer cet article



Référence électronique
Marie-Christine GOMEZ-GÉRAUD, « Vanezia Pârlea, « Un Franc parmy les Arabes ». Parcours oriental et découverte de l’Autre chez le chevalier d’Arvieux », Viatica [En ligne], Donner à voir et à comprendre, mis en ligne le 27/01/2017, URL : http://viatica.univ-bpclermont.fr/donner-voir-et-comprendre/comptes-rendus/vanezia-parlea-un-franc-parmy-les-arabes-parcours-oriental-et-decouverte-de-l-autre-chez-le-chevalier-d-arvieux

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