L’art de voyager de Gustave Flaubert. Les contradictions du voyageur

N°4 – Mars 2017
CELIS, Université Clermont Auvergne
L’art de voyager de Gustave Flaubert. Les contradictions du voyageur

 

« On sent vaguement qu'il a fait tous ces grands voyages un peu pour étonner les Rouennais. »
Edmond et Jules de Goncourt, Journal1, 16 mars 1860

Le XIXe siècle comme siècle de l'affirmation du tourisme ? Pourquoi pas, en effet, tant les conditions les plus favorables sont réunies alors pour aider à l'essor d'un comportement qui, certes, préexistait à l'époque, mais trouve dans les transformations politiques, sociales et techniques de l'époque de nouveaux atouts essentiels2. La révolution industrielle avec l'émergence de la bourgeoisie, classe sociale bientôt désireuse de loisirs, ou encore l'apparition de la notion de temps libre ; les progrès techniques avec le développement de nouvelles énergies ou celui du chemin de fer, bien entendu ; la vogue romantique et son héritage qui promeuvent la sensibilité au paysage et à la nature en parallèle de la peur sinon du rejet de la grande ville déjà dévoratrice d'espaces, tout est réuni pour contribuer à dynamiser la double notion de voyage et de tourisme. On rappellera que c'est Thomas Cook (1808-1892) qui organise en 1855, pour les touristes britanniques, le premier circuit à travers l'Europe, qui conduit alors de Bruxelles à Paris, en passant par Cologne, Heidelberg, Baden-Baden et Strasbourg ; qu'en 1869, il lance la première croisière sur le Nil, avant d'inventer, en 1847, le chèque-voyage...

Flaubert (1821-1880) ne saura se soustraire à la mode que connaît son époque, lui qui, pourtant, déteste tant les phénomènes de masse. Et de cette première contradiction en découleront beaucoup d'autres...

Il voyage, que ce soit pour son plaisir personnel ou pour le compte de la littérature, si on accorde crédit aux prétextes qu'il se cherche. Ses grandes expéditions le conduisent dans les Pyrénées et en Corse entre août et octobre 1840 - récompense offerte par ses parents pour son succès au baccalauréat - ; en Italie en 1845 alors qu'avec ses parents il accompagne sa sœur et son beau-frère dans un surprenant voyage de noces ; en Anjou, Bretagne et Normandie avec Maxime Du Camp entre mai et août 1847 ; en Orient (Égypte, Liban, Turquie...) avec le même Du Camp, et retour par la Grèce et l'Italie, entre le 29 octobre 1849 et juin 1851 ; ou encore, seul, en Afrique du Nord, entre le 12 avril et le 6 juin 1858. Nous ne dresserons pas ici la liste, longue au demeurant, de ses déplacements plus ponctuels, tant dans des villes thermales - Vichy, par exemple, ou Luchon, Bade peut-être -, qu'à Paris, où avec les années il se rend de plus en plus souvent, ou dans les pays limitrophes de la France : l'Angleterre, Londres en particulier, où réside l'une de ses maîtresses ; la Suisse pour un séjour de repos en montagne...

Flaubert voyage donc, incontestablement, et il convient de se méfier de l'image surfaite d'un ermite cloîtré dans la résidence familiale de Croisset, sur les bords de Seine, à quelques encablures de Rouen. Rien n'est plus opposé à la réalité d'un homme qui, certes, connaît ses périodes de réclusion, parfois absolue, mais les rompt aussi dans un tourbillon de mouvements. Et c'est lui qui clame avec entrain :

N'importe, c'est toujours un plaisir, même quand la campagne est laide, que de se promener à deux tout au travers, en marchant dans les herbes, en traversant les haies, en sautant les fossés, abattant des chardons avec votre bâton, arrachant avec vos mains les feuilles et les épis, allant au hasard comme l'idée vous pousse, comme les pieds vous portent, chantant, sifflant, causant, rêvant, sans oreille qui vous écoute, sans bruit de pas derrière vos pas, libres comme au désert3 !

Pourtant, et c'est une contradiction inattendue, Flaubert déclare détester les voyages. Il ne semble pas fait pour le mouvement physique, même pas pour la promenade, encore moins pour la découverte de l'Autre et de l'Ailleurs. Flaubert commente ainsi le danger qu'il y aurait pour lui à voyager :

Je deviens très vide et très stérile. Je le sens, cela me gagne comme une marée montante. Cela tient peut-être à ce que le corps remue4.

C'est Maxime Du Camp, son ami, écrivain fécond mais oublié aujourd'hui, grand compagnon de voyage de Flaubert, qui explicite cette position :

Gustave Flaubert n'avait rien de mon exaltation, il était calme et vivait en lui-même. Le mouvement, l'action lui étaient antipathiques. Il eût aimé à voyager, s'il eût pu, couché sur un divan et ne bougeant pas, voir les paysages, les ruines et les cités passer devant lui comme une toile de panorama qui se déroule mécaniquement5.

Vouloir « voyager couché sur un divan » : belle formule pour résumer la très contradictoire approche du voyage par Flaubert, qui ne cesse de prétendre à une existence différente de la sienne pour regretter aussitôt ce qu'il vient de rejeter.

L'insatisfaction ou le voyage comme attraction et rejet

Il convient d'abord de se demander pourquoi Flaubert voyage. Les raisons sont multiples mais la plus essentielle tient bien entendu au besoin de se distraire et de changer d'air.

Les premiers voyages, ceux d'un jeune homme un peu trop entouré peut-être, annoncent déjà les motivations des pérégrinations de l'homme mûr : échapper à l'environnement familial, rouennais et plus largement « bourgeois » pour reprendre la langue flaubertienne. En effet, dans une démarche pseudo-romantique, le voyage offre une opportunité de rupture, une sorte de révolution personnelle à bon marché. Sans rien remettre en cause des attaches les plus profondes qui l'unissent à son milieu, le voyageur peut obtenir ainsi une sorte de pause dans la relation qu'il entretient avec un entourage qui l'oppresse trop souvent. Voyager, c'est rompre non seulement avec un lieu mais aussi avec un temps ; c'est se projeter dans un passé plus ou moins historique, ou s'élancer dans un futur plus personnel. Flaubert n'a qu'une envie : rompre avec son quotidien et échapper au hic et nunc, trop bourgeoisement mesquin, trop éloigné des considérations esthétiques qui enchantent son imagination. Il chante ainsi son envie de voyage dans Par les champs et par les grèves :

Ah ! de l'air ! de l'air ! de l'espace encore ! Puisque nos âmes serrées étouffent et se meurent sur le bord de la fenêtre, puisque nos esprits captifs, comme l'ours dans sa fosse, tournent toujours sur eux-mêmes et se heurtent contre ses murs, donnez au moins à mes narines le parfum de tous les vents de la terre, laissez s'en aller mes yeux vers tous les horizons6.

Pourtant, la peur de rompre avec un environnement connu et familier assaille Flaubert. Avant de partir pour l'Orient, le désespoir s'empare de lui ; il n'hésite pas à évoquer sa tristesse, « après toute une soirée de sanglots et d'un déchirement comme aucune séparation encore ne [lui] en avait causé7 ». Du Camp, dont on a parfois discuté la qualité du témoignage, raconte l'état de son ami avant de s'embarquer :

Jamais je ne vis une telle prostration ; sa haute taille et sa force colossale la rendaient extraordinaire. À mes questions il ne répondait que par des gémissements : « jamais je ne reverrai mon pays ; ce voyage est trop long, ce voyage est trop lointain, c'est tenter la destinée ; quelle folie ! pourquoi partons-nous ? »8.

Ou bien encore :

Je ne réponds pas que Flaubert n'ait senti se réveiller ses regrets ; il resta longtemps debout contre le bastingage de bâbord, regardant les côtes de Provence, qui peu à peu disparaissaient sous les brumes de l'éloignement9.

 Flaubert ne programme jamais, ou très peu et bien mal, les voyages qu'il entreprend. Si l'on excepte peut-être son dernier voyage à Carthage, pour lequel il part seul, en effet, mais sur des terres où le passé vient encore dicter son itinéraire, Flaubert a toujours entrepris des voyages dont le tracé ne lui incombait pas. Il a toujours cheminé sur des itinéraires déjà empruntés, guidés même par d'autres. On n'imagine pas Flaubert penché sur des cartes, prenant en compte des durées de trajet pour rendre possible la découverte d'une liste préalablement établie de lieux impératifs à découvrir. Qui a organisé le grand voyage en Orient ? Et, avant celui-ci, le voyage en Bretagne ? Ne parlons pas du voyage avec le Dr Cloquet dans le sud de la France ou du voyage de noces de sa sœur ! Toutes les étapes intermédiaires et préparatoires qui transforment le voyage imaginaire en voyage imaginé sont laissées de côté par Flaubert. Un beau jour, il part emporté par quelqu'un d'autre, comme arraché à lui-même, presque enlevé à son monde... Mais peut-il s'agir encore d'un voyage désiré et projeté ?

C'est pourquoi, lorsque le voyage est devenu réalité et qu'il se trouve à mille lieues de Croisset, Flaubert, tout à coup, s'abandonne à une dangereuse nostalgie. Il confie à sa mère : « Tandis que mon corps va en avant, ma pensée remonte la carte et s'enfonce dans les jours passés10. » Désastreuse, cette nostalgie ravage alors les instants de bonheur qui pourraient s'offrir à lui. Du Camp le constate également :

Dès les premiers jours de notre arrivée au Caire, j'avais remarqué sa lassitude et son ennui ; ce voyage, dont le rêve avait été si longtemps choyé et dont la réalisation lui avait semblé impossible, ne le satisfaisait pas. [...] Les temples lui paraissaient toujours les mêmes, les paysages toujours semblables, les mosquées toujours pareilles. Je ne suis pas certain qu'en présence de l'île d'Éléphantine il n'ait regretté les prairies de Sotteville et qu'il n'ait pensé à la Seine en contemplant le Nil. À Philae, il s'installa au frais dans une des grandes salles du temple d'Isis pour lire Gerfaut, qu'il avait acheté au Caire11.

Et d'ajouter :

Devant les paysages africains, il rêvait à des paysages normands12.

Flaubert n'est jamais bien là où il se trouve. Ainsi son mal-être se vérifie-t-il jusqu'entre les étapes d'un même voyage, tant ses aspirations contradictoires ne cessent de se multiplier. Alors qu'il descend vers la Corse en passant par le sud-ouest de la France, lors de son premier périple, il confie :

J'étais triste quand j'ai quitté Bayonne et je l'étais encore en quittant Pau ; je pensais à l'Espagne, à ce seul après-midi où j'y fus, ce qui fait que Pau m'a semblé ennuyeux13.

Incapable de se satisfaire du lieu où il est arrivé, Flaubert rêve encore d'ailleurs. Au Nord, il rêve du Sud ; dans le Sud, il attend de rentrer au Nord14. Son refus du hic et nunc s'est enraciné en lui à tel point que le retour dans ses pénates ne lui permet pas de renouer avec la sérénité, bien au contraire. Ainsi, à peine revenu de son premier voyage dans le sud de la France, il écrit :

Oh ! je rêverai encore longtemps des forêts de pins où je me promenais il y a trois semaines, et de la Méditerranée qui était si bleue, si limpide, si éclairée de soleil il y a quinze jours ; je sens bien que cet hiver, quand la neige couvrira les toits et que le vent sifflera dans les serrures, je me surprendrai à errer dans les maquis de myrtes, le long du golfe de Liamone, ou à regarder la lune dans la baie d'Ajaccio15.

Après le départ, puis le voyage lui-même, c'est donc le terme du périple qui vient le perturber à son tour : « J'éprouve depuis six semaines des appétits féroces de voyage, justement parce que mon voyage finit16 », confie-t-il à son ami Bouilhet. Car, lui qui a passé son temps à attendre le retour, se rappelle aussi combien il avait désiré un peu plus tôt ce même voyage. Aussitôt rentré à Croisset, attablé à son bureau, prêt à écrire, il apparaît rongé par les regrets des semaines précédentes :

Son esprit était ailleurs ; où donc ? Sur le Nil, dans les défilés du Liban, sous les cyprès du champ des morts de Scutari. Il me disait : « Te souviens-tu ? » Il me parlait du reis de notre cange, de nos drogmans, des bazars de damas, de notre course à la mer Morte, du grand chapiteau ionique sur lequel nous nous étions assis au milieu des ruines de Sardes. Parfois il [...] imitait le bruit des avirons tombant dans l'eau et avait les larmes aux yeux. En Orient, il avait la nostalgie de la Normandie ; en Normandie, il avait la nostalgie de l'Orient. Pauvre grand homme, dont l'intelligence désirait toujours, regrettait toujours et ne jouissait jamais ! Je lui dis : « Tu t'es cependant bien ennuyé dans notre voyage. » Il me répondit : « Oui, mais je voudrais le recommencer. » Il a toujours vécu ainsi, tiraillé par le passé, attiré par l'avenir et ne pouvant se résoudre à accepter le présent17.

On peut suivre sans difficulté Du Camp puisque, mieux qu'aucun autre document, la correspondance de Flaubert le montre en éternel insatisfait. Il n'y cache rien de son mal-être persistant, ni même de sa difficulté à s'analyser et se comprendre. Comment peut-il rêver en permanence de ce qu'il n'a pas ? Comment peut-il se prendre sans cesse à espérer les voyages les plus exotiques alors même qu'il redoute le moindre déplacement ? Il l'avoue dans les propos qui suivent :

J'ai connu comme un autre, les aspirations désordonnées de voyages lointains. J'ai voulu une mer bleue, un caïque avec ses caikdjis, une tente au désert, j'ai passé des jours entiers au coin de mon feu à faire la chasse au tigre, et j'entendais le bruit des bambous que cassaient les pieds de mon éléphant qui hennissait de terreur en flairant les bêtes féroces18.

En imagination, Flaubert est disposé à tous les périples. Au moment de passer à l'action, il se cabre et ne trouve plus en lui la motivation nécessaire.

Le mouvement flaubertien n'est jamais un acte positif, entrepris pour lui-même. Il n'est que réaction à une situation donnée, réponse à un état avec lequel il s'agit de rompre. Flaubert ne voyage pas pour découvrir un ailleurs mais pour quitter Rouen. Il part à la découverte de civilisations antiques d'abord pour échapper à un présent qui le révulse. D'ailleurs, il ne s'intéresse guère à l'autochtone qu'il ne rencontre la plupart du temps que pour mieux s'éloigner de ses propres concitoyens. Le voyage flaubertien constitue l'expression la meilleure d'un triple rejet : rejet de son monde, de son temps et de ses contemporains. Flaubert hait son époque et le voyage constitue à ses yeux un efficace remède à ses colères et ses dégoûts qui vont jusqu'à la nausée et l'envie de vomir. Le voyage est plus qu'une escapade, c'est une échappatoire.

Avec Flaubert, voyager, c'est afficher son altérité, sa misanthropie aussi, sa singularité en tout cas. La correspondance est émaillée de violentes déclamations contre son pays - Rouen et, au-delà, la France tout entière - au profit de contrées plus ou moins exotiques :

Je suis emmerdé d'être retourné dans un foutu pays où l'on ne voit pas plus de soleil dans l'air que de diamants au cul des pourceaux. [...] Ah ! que je voudrais vivre en Espagne, en Italie ou même en Provence19 !

Ou bien :

Je hais l'Europe, la France, mon pays, ma succulente patrie que j'enverrais volontiers à tous les diables, maintenant que j'ai entrebâillé la porte des champs. Je crois que j'ai été transplanté par les vents dans ce pays de boue, et que je suis né ailleurs, car j'ai toujours eu comme des souvenirs ou des instincts de rivages embaumés, des mers bleues20.

Or, s'il se sent « né ailleurs », tantôt Viking, tantôt homme du bassin méditerranéen, son besoin d'affirmer haut et fort une rupture insolente ne suffit pas à lui donner le goût du voyage : il déclenche le partir, il ne rend pas agréable le tour. Sans surprise, Flaubert confesse, alors qu'il se trouve en Égypte, à Philae :

Je ne bouge de l'île et je m'y ennuie. Qu'est-ce donc, ô mon Dieu, que cette lassitude permanente que je traîne avec moi ! Elle m'a suivi en voyage ! je l'ai rapportée au foyer21 !

Dès lors, le voyage conçu d'abord comme l'expression corporelle et matérielle d'un rejet, essentiel dans l'existence de l'écrivain, devient à son tour un voyage rejeté. Sujet puis objet de rejet, le voyage est malmené par le tourniquet de la pensée flaubertienne. À Rouen, Flaubert déteste Rouen ; en voyage, il hait le voyage. « Impossible Flaubert », « infernal compagnon de route », a dû penser bien souvent l'ami Du Camp !

Voyager pour écrire

Que reste-t-il encore à la disposition de Flaubert pour sauver l'idée même de voyage si jamais l'envie lui en venait ? Rien, sinon la littérature. En effet, si quelques moments heureux lui semblent accordés en voyage, c'est qu'ils sont liés le plus souvent à une expérience réelle de création littéraire, inscrite au cœur même de la démarche viatique et alors même que l'écrivain n'a publié aucun de ses récits de voyage.

Le voyage, dans une tentation fétichiste, offre d'abord un moyen de se rapprocher de l'alter ego, c'est-à-dire de l'écrivain admiré et peut-être pris pour modèle. Avec Du Camp, la visite du château de Combourg devient un moment inoubliable. Se frotter au souvenir de Chateaubriand, qui n'est d'ailleurs pas encore mort, relève de ces moments fondateurs qui aident à construire une identité d'artiste en même temps qu'ils favorisent l'idéalisation de la figure d'écrivain. En l'occurrence, Chateaubriand incarne le romantisme pour la génération des deux amis et il n'y a rien d'étonnant à ce que Flaubert se montre à Du Camp les larmes aux yeux devant Combourg, résolu à parler toute la nuit du grand homme22. Il en était allé de même à propos de Voltaire, deux ans plus tôt, au moment de visiter le village de Ferney et de ressusciter le souvenir du philosophe. Devant un serviteur qui lui fait la visite, Flaubert s'interroge : « Je regardais cet homme avec avidité pour voir si Voltaire n'y avait pas laissé quelque chose que je pusse ramasser23 ! » Flaubert est de cette trempe : la force de ses rejets n'a d'égale que la violence de ses exaltations.

Passons maintenant à une deuxième expérience, encore plus littéraire, celle d'un voyageur capable de s'enthousiasmer à la moindre occasion de création. Le voyage, si désiré et pourtant tellement honni puisqu'il arrache au cadre protecteur et confortable de la demeure familiale, prend tout son intérêt lorsqu'il se fait moteur de l'inspiration littéraire. Un épisode, raconté par le même Du Camp, est resté fameux ; il situe pour Flaubert la trouvaille même du nom de l'héroïne de son roman éponyme sur les rivages du Nil :

Aux confins de la Nubie inférieure, sur le sommet de Djebel-Aboucir, qui domine la seconde cataracte, pendant que nous regardions le Nil se battre contre les épis de rochers en granit noir, il jeta un cri : « J'ai trouvé ! Eurêka ! Eurêka ! je l'appellerai Emma Bovary » ; et plusieurs fois il répéta, il dégusta le nom de Bovary en prononçant l'o très bref24.

L'ailleurs aurait donc ses vertus dès lors que, selon une étrange mécanique, le voyageur parviendrait à s'extraire de ce qui l'entoure. Alors l'esprit de l'artiste manifesterait une rare fécondité... À plusieurs reprises, pendant leur voyage en Orient, Du Camp campe son ami en train de s'abandonner à de nouvelles idées de romans et de se laisser aller, presque, à la construction de plans nouveaux. Deux exemples suffiront à montrer Flaubert pareillement occupé :

Il conçut l'idée de faire un roman dont la scène se passerait sur les territoires à opium et dont les principaux personnages seraient des Français, des Italiens et des Grecs mentant à qui mieux mieux et se dupant les uns les autres. Il disait : « Ce sera le Roman comique en Orient » ; il ne l'a jamais ébauché25.

Puis, en Grèce, sur le long chemin du retour, alors qu'ils passent en un lieu resté célèbre pour son histoire :

« Pourquoi ces Spartiates ont-ils été des héros ? C'étaient trois cents bourgeois, trois cents gardes nationaux qui avaient quitté leurs boutiques [...]. Quel beau récit on pourrait faire ! » L'envie d'écrire le combat des Thermopyles le tourmenta toujours, et s'il eût vécu, c'est probablement ce qu'il eût entrepris après avoir terminé Bouvard et Pécuchet26.

Bien sûr, ces anecdotes ne valent que par la confiance qu'on accorde au récit de Maxime Du Camp, et l'on sait combien de doutes ont été émis à ce propos. Il n'y a là, cependant, aucune médisance mais un témoignage à la fois vraisemblable et convaincant. Seule la littérature peut rattacher le voyageur à un monde familier qui lui semble désormais trop lointain, trop désespérément précieux pour ne pas lui manquer avec cruauté.

Une troisième et dernière occurrence du rapport entre voyage et création littéraire est à chercher enfin dans les réminiscences personnelles du voyageur. En pleine Égypte, Flaubert se souvient alors de ses propres textes, ceux qu'il écrivait avant de partir, quand il rêvait de voyage et s'occupait de littérature, en l'occurrence de sa première Tentation de saint Antoine, condamnée par Du Camp et Bouilhet. Et le voilà, au risque de passer pour victime d'hallucination ou même fou aux yeux de son compagnon, qui se lance dans des autocitations ! Du Camp raconte :

Lorsque nous arrivâmes devant le Sphinx que les Bédouins ont surnommé Abou el'Houl, le père de l'épouvante, Flaubert arrêta son cheval et s'écria : « J'ai vu le sphinx qui s'enfuyait du côté de la Lybie ; il galopait comme un chacal ! » puis il ajouta : « C'est une phrase de saint Antoine. »27.

Étonnant Flaubert, pour qui, sans conteste, la littérature est partout présente durant un voyage censé pourtant l'éloigner de ses plumes et ses manuscrits. De fait, c'est elle, tout au contraire, qui vient sauver une expérience qui ne mérite plus guère d'être vécue.

Depuis longtemps, en effet, Flaubert ne regarde plus les paysages que pour les recomposer. Peut-être n'est-il guère enclin à une admiration gratuite qui ne débouche pas sur une expérience littéraire ou, pour le moins, onirique. Et d'expliquer :

Partout, jusqu'à Toulon, j'ai été obsédé, surtout quand j'y repense, par les souvenirs de mon premier voyage ; la distance qui les sépare s'efface, ils se posent toujours en parallèle et se mettent au même niveau, si bien que déjà ils me semblent presque à même éloignement. Au bout d'un certain temps, les ombres et les lumières se mêlent, tout prend même teinte, comme dans les vieux tableaux ; les jours tristes se colorent des jours gais, les jours heureux s'alanguissent un peu de la mélancolie des autres28.

Il crée à partir de ce qu'il voit à peine, il trie dans ce qui lui est proposé, et jette beaucoup, pour mieux configurer son œuvre à venir. Il en va ainsi des indigènes croisés au fil de ses pérégrinations, lorsqu'il voyage en Corse :

On retrouve en Corse beaucoup de choses antiques : caractère, couleur, profils de têtes. On pense aux vieux bergers du Latium en voyant ces hommes vêtus de grosses étoffes rousses [...]29.

Tel autre berger lui semble un « véritable pâtre antique » tandis qu'il se dit « frappé par la physionomie antique du Corse » et qu'un jeune homme est décrit « bouche mince et fine, barbe noire et frisée comme dans les camées de César, menton carré : un profil de médaille romaine30. »

Se manifeste là la même obsession, permanente et définitivement enracinée : s'échapper du hic et nunc, où qu'il se trouve31, alors même que ses réalités géographiques et temporelles ne renvoient plus à Croisset, Rouen ou la France en général mais bien, successivement, à chacun des lieux traversés, à chacun des instants passés ailleurs. Le voyage n'a rien changé au malaise existentiel de celui qui part pour devenir autre. Le voyage n'empêche pas de faire l'expérience cruelle de la permanence de son être dans une mélancolie typiquement romantique, dans une insatisfaction d'enfant gâté, dans une philosophie de la vanité de toute chose.

Sans cesse, Flaubert s'absente des lieux où il se trouve. Il se retire en lui-même. Il construit des mondes qui n'existent pas à partir de ceux qui vont lui rester définitivement étrangers. Et il explique, avec une lucidité désarmante :

Car j'ai cette manie de bâtir de suite des livres sur les figures que je rencontre. Une invincible curiosité me fait me demander, malgré moi, quelle peut être la vie du passant que je croise. Je voudrais savoir son métier, son pays, son nom, ce qui l'occupe à cette heure, ce qu'il regrette, ce qu'il espère, amours oubliés, rêves d'à présent, tout, jusqu'à la bordure de ses gilets de flanelle et la mine qu'il a quand il se purge32.

Flaubert n'en finit plus d'inventer des contrées nouvelles et de ressusciter des époques disparues. Il peuple l'ailleurs et l'autrefois à son goût. Ainsi, alors même qu'il n'a jamais mis encore les pieds en Afrique, il écrit :

La patrie est pour moi le pays que j'aime, c'est-à-dire celui que je rêve, celui où je me trouve bien. Je suis autant chinois que français et je ne me réjouis nullement de nos victoires sur les Arabes parce que je m'attriste à leurs revers. J'aime ce peuple âpre, persistant, vivace, dernier type des sociétés primitives et qui, aux haltes de midi, couché à l'ombre, sous le ventre de ses chamelles, raille en fumant son chibouk notre brave civilisation qui en frémit de rage33.

Muriel Augry, qui a réédité le récit de voyage de Louise Colet, Les Pays lumineux, a raison de constater que

 [l]'Orient visité au XIXe siècle est une projection de nos désirs, de nos fantasmes d'Occidentaux. Il comble nos manques, assouvit nos frustrations. Les artistes, les écrivains ont une vision préétablie des pays situés sur le pourtour de la Méditerranée orientale. Aussi, lorsque la réalité ne correspond pas au modèle envisagé, créent-ils une image personnelle, qui répond à leurs attentes et les conforte dans leurs exigences34.

Cela étant, une telle attitude, avec Flaubert, ne se vérifie pas qu'au sujet de l'Orient : elle confond et corrompt toutes les réalités spatio-temporelles. Ainsi la littérature brise-t-elle l'expérience viatique qui n'a plus de sens qu'à nourrir la création artistique. Fondamentalement artiste, Flaubert passe outre les réalités de ses voyages au moyen d'un imaginaire et d'une esthétique omnipotents. Le voyage n'est décidément plus qu'un moyen... Flaubert l'avoue : le temps de voir et de voyager n'est rien s'il ne suscite le livre à venir. Amer, il peut le regretter :

Autrefois, quand vous vous transportiez d'un lieu à un autre, soit en voiture ou en bateau, vous aviez le temps de voir quelque chose et d'avoir des aventures ; un voyage de Paris à Rouen pouvait vous fournir un livre35.

Et, tout entier à l'espoir de savoir rompre avec son temps, il se promet conséquemment, au retour de Carthage, en 1858, d'entreprendre Salammbô :

Que toutes les énergies de la nature que j'ai aspirées me pénètrent et qu'elles s'exhalent dans mon livre. À moi, puissances de l'émotion plastique ! résurrection du passé, à moi ! à moi ! Il faut faire, à travers le Beau, vivant et vrai quand même. Pitié pour ma volonté, Dieu des âmes ! donne-moi la force - et l'Espoir36 !...

Le récit viatique impossible

Flaubert est un touriste difficile, le plus souvent mécontent37, qui visite sans rien regarder, ou presque. Plutôt que de goûter à l'exotisme, il se comporte en voyageur contradictoire qui refuse de se satisfaire de son environnement. Comment une telle expérience du voyage pourrait-elle donner lieu à un récit viatique en bonne et due forme ?

Très tôt, le jeune écrivain a mis en garde son futur lecteur. Dans Par les champs et les grèves, resté inédit de son vivant, et écrit avec Du Camp, il a annoncé :

 [...] il n'y a rien de si fatigant que de faire une perpétuelle description de son voyage et d'annoter les plus minces impressions que l'on ressent ; à force de tout rendre et de tout exprimer, il ne reste plus rien en vous ; chaque sentiment qu'on traduit s'affaiblit dans notre cœur, et dédoublant ainsi chaque image, les couleurs primitives s'en altèrent sur la toile qui les a reçues38.

Ailleurs, à la toute fin des notes de son dernier grand voyage à Carthage, il confie :

Voilà trois jours passés à peu près exclusivement à dormir. Mon voyage est considérablement reculé, oublié ; tout est confus dans ma tête, je suis comme si je sortais d'un bal masqué de deux mois. Vais-je travailler ? vais-je m'ennuyer39 ?

En tout cas, il n'est pas question de rédiger un récit de voyage, encore moins de le publier. Il le dit et le répète volontiers à qui veut l'entendre : « [...] il n'y a rien d'intéressant à te narrer sur notre voyage40. » Et pourtant il consigne ce qu'il voit, avec méticulosité, comme s'il voulait se débarrasser du réel sur la feuille blanche pour mieux le reconstruire dans son esprit, par la puissance de l'imagination.

Les écrits relatifs à son voyage en Orient ou ceux qui retracent son périple en Afrique du Nord ressemblent davantage à des notes, souvent les plus objectives possibles, donc froides, purement descriptives. Une sorte d'écriture blanche avant l'heure. Il y a loin de ses premiers textes et de son récit du voyage dans les Pyrénées et jusqu'en Corse ou même de Par les champs et par les grèves. L'écriture viatique de Flaubert a changé. Elle s'est en quelque sorte contredite quand l'auteur a décidé de disparaître de son texte. Son expérience d'une écriture viatique interdite de publication a annoncé en quelque sorte, en tout cas illustré quasiment la première, sa future théorie de l'impersonnalité41.

Il n'y a rien d'étonnant, donc, à ce que Jean Bruneau, dans Les Débuts littéraires de Flaubert, se soit justement interrogé sur la nature exacte de l'écriture viatique du premier Flaubert :

Le premier récit de voyage de Flaubert se présente donc comme à la fois artistique, historique, pittoresque, poétique et personnel. On pourrait même dire « littéraire », car plus d'une fois Flaubert évoque les grands écrivains latins et français [...]42.

Il aboutit ainsi au type de voyage le plus commun à l'époque romantique, c'est-à-dire aux Impressions de voyage43.

L'écriture de Flaubert, en effet, mélange les genres : ses textes sont à la fois un récit d'aventures, un guide historique qui fait la part belle aux annotations artistiques et aux commentaires esthétiques mais aussi une sorte de voyage pittoresque. Comme si Flaubert cherchait la nature exacte de l'écriture qui peut être la sienne... Nonobstant, il s'est d'abord inscrit dans la fidélité à un choix que Chateaubriand avait commenté lui-même en son temps :

Dans un ouvrage du genre de cet Itinéraire, j'ai dû souvent passer des réflexions les plus graves aux récits les plus familiers : tantôt m'abandonnant à mes rêveries sur les ruines de la Grèce, tantôt revenant aux soins du voyageur, mon style a suivi nécessairement le mouvement de ma pensée et de ma fortune. Tous les lecteurs ne s'attacheront donc pas aux mêmes endroits : les uns ne chercheront que mes sentiments ; les autres n'aimeront que mes aventures ; ceux-ci me sauront gré des détails positifs que j'ai donnés sur beaucoup d'objets ; ceux-là s'ennuieront de la critique des arts, de l'étude des monuments, des digressions historiques. Au reste, c'est l'homme, beaucoup plus que l'auteur que l'on verra partout ; je parle éternellement de moi [...]44.

Le jeune Flaubert produit de même un texte mêlé et subit l'influence de ce qui s'est écrit tout au long de la période romantique, et que Jean Bruneau définit de la sorte :

Avant l'invention de la machine à vapeur, les voyages étaient lents et coûteux ; les rares voyageurs publiaient à leur retour de gros livres où ils s'efforçaient de donner à leurs lecteurs une information complète sur les pays qu'ils avaient traversés. Ils abordaient tous les sujets, géographie, sciences naturelles, histoire, politique, religion, littérature, beaux-arts, et leurs œuvres prenaient place dans les bibliothèques de tous les gens cultivés45.

Du Camp aimerait poursuivre dans cette voie quand Flaubert, de son côté, rechigne bientôt et renonce à jamais rien publier de ses textes viatiques.

Ses hésitations ont entretemps conduit l'écrivain à faire la part belle à la narration de ses aventures sexuelles et, dans ses notes de voyage, l'écrivain se montre à la fois provocateur et libre, sensuel et ouvert à bien des pratiques. À la manière des lettres adressées alors à Bouilhet, ses notes du Voyage en Orient, par exemple, révèlent toute l'importance du corps en voyage. C'est ce que, très justement, Sarga Moussa explique dans un article récent :

Enfin, avec Flaubert, c'est tout le corps, y compris dans sa dimension érotique, qui entre en jeu, dans ce que l'on pourrait appeler un matérialisme viatique, - corps tout à la fois exhibé auprès de quelques happy few et masqué pour le plus grand nombre des lecteurs contemporains, puisque ni les notes ni la correspondance flaubertiennes ne furent publiées au XIXe siècle46.

En outre, il convient de rappeler, par-delà les thématiques développées et la nature même des contenus, que le style littéraire de Flaubert, quand il ne se limite pas à des notes sur un mode un peu télégraphique, est tout entier construit sur des rapports antithétiques, des parallélismes aussi, des effets de contraste qui rendent volontiers un lieu dans ses oppositions, sinon ses contradictions. Le regard profondément contradictoire de Flaubert colore donc tout ce sur quoi il porte. On se limitera à donner un exemple, qui renvoie au regard synthétique jeté par le voyageur Flaubert sur la France, au cours de son périple en Bretagne. Sa description insiste étonnamment, en effet, sur des rapprochements symétriques, se construit selon des constructions syntaxiques qui privilégient un jeu de juxtapositions où les mots sont bientôt rendus comme antonymes les uns des autres, notamment par l'emploi répété de la préposition « sans » :

Le vent est tiède sans volupté, le soleil doux sans ardeur ; tout le paysage enfin joli, varié dans sa monotonie, léger, gracieux, mais d'une beauté qui caresse sans captiver, qui charme sans séduire et qui, en un mot, a plus de bon sens que de grandeur et plus d'esprit que de poésie : c'est la France47.

On le voit bien : de tels jeux stylistiques valorisent le paradoxe, ils introduisent des effets de nuance à n'en plus finir, au risque de diluer la réalité du territoire décrit comme pour mieux montrer que le voyage ne suffit à saisir ni l'identité des hommes ni l'essence des lieux. Et la chute du tableau, comme dans un apologue, s'impose avec une brutalité qui dit encore que la vérité ne naît que de l'opposition.

Quoi qu'il en soit, le récit viatique, aux potentialités si riches et si complexes, se trouve bientôt réduit chez le même Flaubert au rang de simple distraction. Il ne publiera jamais la moindre de ses notes, il a dû se le promettre. Les Goncourt peuvent alors raconter, sans trahir un secret :

Nous avons demandé à Flaubert de nous lire un peu de ses notes de voyage. Il commence ; et à mesure qu'il nous déroule ses fatigues, ses marches forcées, ses dix-huit heures de cheval, les journées sans eau, les nuits dévorées d'insectes, les duretés incessantes de la vie, plus dures encore que le péril journalier, une vérole effroyable brochant sur le tout et une dysenterie terrible à la suite du mercure, je me demande s'il n'y a pas eu vanité et pose dans ce voyage choisi, et fait et parachevé pour en rapporter les récits et l'orgueil aux populations rouennaises.
Ses notes, faites avec l'art d'un habile peintre et qui ressemblent à de colorées esquisses, manquent, il faut le dire, malgré leur incroyable conscience, application et volonté de rendu, de ce je ne sais quoi, qui est l'âme des choses et qu'un peintre, Fromentin, a si bien perçu dans son Sahara.
[...] Et comme nous lui demandons ce qu'il appelle le beau : « C'est ce par quoi je suis vaguement exalté ! »48.

Avec dédain, distance tout au moins, Flaubert sait qu'il n'est pas fait pour ce genre d'écriture. À Taine, il a confié : « Seulement, le genre voyage est par soi-même une chose presque impossible49. » Depuis longtemps, il a envisagé avec peine ce que seront ses futures œuvres au point de s'interroger avec scepticisme :

Restant confiné dans ma chambre, il ne me reste qu'un parti, c'est d'écrire. Mais quoi écrire50 ?

Bien des années plus tard, son ancienne maîtresse, Louise Colet, ne dira rien d'autre. En tête de ses Paysages lumineux, elle annonce à son tour :

En route ! maintenant, lecteurs, suivez-moi comme des compagnons bienveillants, et puissent mes récits vous distraire des soucis que tout homme porte en soi. En les écrivant, je cherche moi-même l'oubli51.

Est-ce une posture d'écrivain ? Peut-être, tant l'on sait que les postures de Flaubert sont nombreuses, si contradictoire qu'il est et désireux de ne se dévoiler à personne.

Avec le temps, et à observer les productions de ses contemporains, de Du Camp à Gautier, et tant d'autres, Flaubert s'en est convaincu : la littérature reste ailleurs. Pour lui, l'œuvre littéraire ne se niche pas dans l'écriture viatique. Il se moque même de son ami Du Camp qui raconte ses voyages les uns après les autres ; c'est tout au plus, à ses yeux, un art mineur. Certes, raconter son voyage est à la mode au XIXe siècle et les relations se multiplient. Flaubert veut n'y voir qu'une vague entreprise commerciale - on vend des guides - ou une stricte affaire personnelle, intime : le récit viatique relève de l'écriture testimoniale, exclusivement. Et puis il n'est pas si simple d'écrire son récit de voyage... Philippe Antoine, dans son « Introduction » à un collectif, Sur les pas de Flaubert, a raison de noter :

Il faut toutefois prendre en compte l'échec radical, orchestré dans bien des relations, qui consiste à éprouver l'impossible coïncidence des mots et des choses. Le discours viatique manquerait toujours le réel, parce qu'il lui est consubstantiellement hétérogène : le texte, la langue et le langage ont leurs propres logiques et fonctionnements qui bloquent la saisie effective du référent. [...] D'une certaine manière, les écrivains mettent en scène ces ratages en se réfugiant dans l'imaginaire ou dans leur bibliothèque52.

Jean Bruneau, d'ailleurs, ne disait rien d'autre, il y a maintenant plus de cinquante ans, quand il constatait déjà :

Le Voyage aux Pyrénées et en Corse est aussi un « Voyage en Orient », un voyage imaginaire, où, devant les choses vues, Flaubert rêvait à celles qu'il espérait voir un jour53.

Flaubert n'en finit jamais de se contredire, surtout en consacrant un temps aussi long à l'écriture de ses notes ou ses récits de voyage alors qu'il sait ne jamais devoir rien en faire, sinon puiser dans cette expérience scripturale la preuve ultime qu'il ne sert plus à rien de voyager quand on est définitivement devenu écrivain... Et c'est pourtant le même Flaubert qui confiait à un ami : « Voyager doit être un travail sérieux54. »

Conclusion55

Qui est le voyageur Flaubert, au terme de toutes ses contradictions ? Il continue de ne savoir qu'en penser. Au retour de son grand périple en Orient, il écrit :

De toutes les débauches possibles, le voyage est la plus grande que je sache ; c'est celle qu'on a inventée quand on a été fatigué des autres. Je la crois plus pernicieuse à la tranquillité de l'esprit et à la bourse que ne peut l'être celle du vin, ou du jeu. On s'embête parfois, c'est vrai, mais on jouit démesurément aussi56.

Tout au long de sa vie et de ses périples, le voyage a été l'occasion d'une quête du moi qui ne s'est jamais déroulée comme prévu. En effet, Flaubert avait conçu l'idée de partir comme une ouverture, persuadé que c'est en échappant à son entourage qu'il pouvait accéder à lui-même, que c'est en s'affranchissant de présences trop fortes et trop permanentes qu'il pouvait atteindre à l'introspection attendue et considérée comme nécessaire pour advenir - en tant qu'homme et en tant qu'écrivain. Or, la première étape dans la connaissance de soi est atteinte, de manière surprenante, à la suite de l'inquiétude ressentie par celui qui entame un nouvel épisode de son existence et ignore tout de ses aptitudes à le vivre.

Le voyage n'est plus à considérer comme une rencontre avec soi : il est une lente et patiente construction du moi. Là où l'on supposait un plaisir - se rencontrer enfin - que l'on croyait d'une nature plutôt douce - une révélation - le voyageur Flaubert, avant même de s'élancer, comprend qu'il part aux devants du néant. La destination décidée par l'Autre renvoie à un vide puisque le voyageur ignore tout de qui il sera, enfin, au moment d'arriver ou plutôt de rentrer. Si le voyage n'est pas l'occasion de rencontrer l'Autre dans son étrangeté radicale, alors il est plus inquiétant encore puisqu'il n'assure de rien en matière de découverte du moi.

Avant même d'être entamé, le voyage pose d'innombrables questions : se découvrir, est-ce se fuir ? Partir ailleurs, et loin, est-ce s'enfoncer au plus profond de son intimité ? Et puis comment s'évader au bout du monde sans rompre avec une identité constituée de tout ce qui sera laissé derrière soi ? Parce que la rupture désirée se transforme en déchirure non assumée, parce que les paysages exotiques ne suffisent pas à briser un ennui viscéralement inscrit en soi, parce que l'entourage fui est aussi celui dont on a besoin pour exister notamment quand on s'affirme en opposition aux autres, le voyage flaubertien retient davantage qu'il n'aide à s'échapper.

Du Camp est parti en Orient pour répondre à une mission, Flaubert n'en a rien fait. Il se moque au contraire de toute visée utilitaire puisqu'il ne s'intéresse guère à ce qu'il verra. C'est pourquoi il n'existe pas de préparatifs de voyage qui soient des moments de rencontre anticipée avec l'Autre et l'Ailleurs. Flaubert ne part pas à la découverte des indigènes, pas plus qu'il ne s'apprête vraiment à visiter des lieux pour les comprendre de l'intérieur. Son objectif est ailleurs et vraisemblablement inaccessible. Le seul voyage possible, réussi, n'eût-il pas été celui sans destination, qui ne mène nulle part, juste à soi ? Mais pour atteindre quel moi ?

Celui qui, voyageant, conserve de soi la même estime qu'il avait dans son cabinet en se regardant tous les jours dans sa glace, est un bien grand homme ou un bien robuste imbécile. Je ne sais pourquoi, mais je deviens très humble57.

 

1 Jules et Edmond de Goncourt, Journal : mémoires de la vie littéraire, Robert Ricatte (éd.), Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 3 tomes, t. 1, p. 545.

2 Sylvain Venayre, Panorama du voyage (1780-1920), Mots, figures, pratiques, Paris, Les Belles Lettres, 2012.

3 Gustave Flaubert, Par les champs et les grèves [posth. 1886], dans Œuvres complètes II (1845-1851), Claudine Gothot-Mersch (éd.), Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2013, p. 99.

4 Gustave Flaubert, lettre à Louis Bouilhet, 2 juin 1850, dans Correspondance, Jean Bruneau (éd.), Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. 1, 1980, p. 637.

5 Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires [1882-1883], Paris, Aubier, 1994, p. 314.

6 Gustave Flaubert, Par les champs et par les grèves, op. cit., p. 99.

7 Gustave Flaubert, Voyage en Orient [posth. 1910], dans Œuvres complètes II, op. cit., p. 595.

8 Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires, op. cit., p. 294.

9 Ibid., p. 295.

10 Gustave Flaubert, lettre à sa mère, 23 novembre 1849, dans Correspondance, op. cit., t. 1, p. 535.

11 Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires, op. cit., p. 314.

12 Ibid., p. 314. D'ailleurs, il raconte lui-même, alors qu'il se trouve en Égypte : « Sais-tu ce qu'il y avait de suspendu aux murs de la chambre où nous avons couché ? une gravure représentant une vue de Quillebeuf, et une autre une vue de l'abbaye de Graville ! Cela m'a fait bien rêver. », Gustave Flaubert, lettre à Louis Bouilhet, 13 mars 1850, dans Correspondance, op. cit., t. 1, p. 603.

13 Gustave Flaubert, Pyrénées-Corse [posth. 1910], dans Œuvres complètes I, Œuvres de jeunesse, Claudine Gothot-Mersch et Guy Sagnes (dir.), Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2001, p. 664.

14 Un peu égoïste mais terriblement seule, et en mal de son fils chéri, la mère de Flaubert peut bien écrire à Du Camp pour précipiter le retour d'Orient des deux amis : « Je meurs d'inquiétude à l'idée que Gustave va aller au-delà de l'Euphrate et que je resterai des mois à attendre de ses nouvelles. La Perse m'effraye ; qu'est-ce que cela peut vous faire d'être en Perse ou en Italie ? » (Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires, op. cit., p. 329).

15 Gustave Flaubert, Pyrénées-Corse, op. cit., p. 704.

16 Gustave Flaubert, lettre à Louis Bouilhet, 19 décembre 1850, dans Correspondance, op. cit., t. 1, p. 725.

17 Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires, op. cit., p. 354.

18 Gustave Flaubert, lettre à Louise Colet, 10 octobre 1846, dans Correspondance, op. cit., t. 1, p. 383.

19 Gustave Flaubert, lettre à Ernest Chevalier, 14 novembre 1840, dans Correspondance, op. cit., t. 1, p. 75.

20 Ibid.

21 Gustave Flaubert, Voyage en Orient, op. cit., p. 693.

22 Voir Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires, op. cit., p. 255.

23 Gustave Flaubert, Voyage en Italie [posth. 1910], dans Œuvres complètes I, Œuvres de jeunesse, Claudine Gothot-Mersch et Guy Sagnes (dir.), Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2001, p. 1120.

24 Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires, op. cit., p. 314.

25 Ibid., p. 331.

26 Ibid., p. 344.

27 Ibid., p. 311.

28 Gustave Flaubert, Voyage en Italie, op. cit., p. 1089-1090.

29 Gustave Flaubert, Pyrénées-Corse, op. cit., p. 698.

30 Ibid.

31 Il existe certes des contre-exemples : Flaubert aime à se montrer en pacha fumant le narguilé ou encore en apprenti chasseur en pleine action... Il faudrait se demander ce qui relève de la posture dans de telles vignettes.

32 Gustave Flaubert, Voyage en Orient, op. cit., p. 603.

33 Gustave Flaubert, lettre à Louise Colet, 13 août 1846, dans Correspondance, op. cit., t. 1, p. 326.

34 Muriel Augry, « Postface » à Louise Colet, Les Pays lumineux, Paris, Cosmopole, 2001, p. 322.

35 Gustave Flaubert, Par les champs et les grèves, op. cit., p. 5.

36 Gustave Flaubert, Voyage en Algérie et en Tunisie [posth. 1910], dans Œuvres complètes III (1851-1862), Claudine Gothot-Mersch (éd.), Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2013, p. 881.

37 Il confie par exemple : « On ne devient pas gai en voyage. Je ne sais pas si la vue des ruines inspire de grandes pensées. Mais je me demande d'où vient le dégoût profond que j'ai maintenant à l'idée de me remuer pour faire parler de moi. » (Gustave Flaubert, lettre à Louis Bouilhet, 2 juin 1850, dans Correspondance, op. cit., t. 1, p. 627).

38 Gustave Flaubert, Pyrénées-Corse, op. cit., p. 669.

39 Gustave Flaubert, Voyage en Algérie et Tunisie, op. cit., p. 881.

40 Gustave Flaubert, lettre à Louis Bouilhet, 27 juin 1850, dans Correspondance, op. cit., t. 1, p. 643.

41 Dans le récit de voyage, l'impersonnalité qui se confond avec l'ambition « de tout raconter » provoque d'ailleurs les premières difficultés d'écrire, confesse Flaubert dans une lettre à Louise Colet : 3 avril 1852, t. 2, p. 65.

42 Jean Bruneau, Les Débuts littéraires de Gustave Flaubert : 1831-1845, Paris, Armand Colin, 1962, p. 304.

43 Ibid., p. 294.

44 François-René de Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem, « Préface de la première édition », dans Œuvres complètes VIII. IX. X, Ph. Antoine et H. Rossi (éds), Paris, Champion, 2011, p. 138-139.

45 Jean Bruneau, Les Débuts littéraires de Gustave Flaubert, op. cit., p. 287.

46 Sarga Moussa, « La nuit orientale », dans Sur les pas de Flaubert. Approches sensibles du paysage, Philippe Antoine (dir.), Amsterdam-New York, Rodopi, « CRIN », 2014, p. 109-110.

47 Gustave Flaubert, Par les champs et par les grèves, op. cit., p. 21-22.

48 Jules et Edmond de Goncourt, « 2 novembre 1863 », dans Journal. Mémoires de la vie littéraire, Robert Ricatte (éd.), Robert Laffont, « Bouquins », 1989, t. 1, p. 1025.

49 Lettre à Hippolyte Taine, 20 ? novembre 1866, t. 3, p. 561. Il reconnaît par la suite avoir « là-dessus [sur les voyages] des idées très arrêtées, pour en avoir écrit un [lui]-même. »

50 Gustave Flaubert, Pyrénées-Corse, op. cit., p. 669.

51 Louise Colet, « Avant-propos », Les Pays lumineux, op. cit., p. 4.

52 Philippe Antoine, « Introduction » à Sur les pas de Flaubert, op. cit., p. 8. L'auteur reprend ici la thèse avancée par Chritine Montalbetti dans Le Voyage, le monde et la bibliothèque Paris, PUF, « Écriture », 1997.

53 Jean Bruneau, Les Débuts littéraires de Gustave Flaubert, op. cit., p. 299.

54 Gustave Flaubert, lettre à Alfred Le Poittevin, 1er mai 1845, dans Correspondance, op. cit., t. 1, p. 226.

55 C'est le Flaubert voyageur qui écrit le premier : « Il est plus large et plus juste, je crois, de ne pas conclure » (Gustave Flaubert, Voyage en Italie, op. cit., p. 1101). Cette crainte de la conclusion ne quittera jamais Flaubert...

56 Gustave Flaubert, lettre à Ernest Chevalier, 9 avril 1851, dans Correspondance, op. cit., t. 1, p. 775-776.

57 Gustave Flaubert, lettre à Louis Bouilhet, 14 novembre 1850, dans Correspondance, op. cit., t. 1, p. 709. Propos bien réfléchi qui ne l'empêchera pourtant pas d'écrire exactement le contraire à sa mère quelques semaines plus tard : Tel je suis parti et tel je reviendrai » (lettre à sa mère, 15 décembre 1850, ibid., t. 1, p. 719).

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Pour citer cet article



Référence électronique
Thierry POYET, « L’art de voyager de Gustave Flaubert. Les contradictions du voyageur », Viatica [En ligne], , mis en ligne le 16/01/2017, URL : http://viatica.univ-bpclermont.fr/donner-voir-et-comprendre/art-de-voyager/l-art-de-voyager-de-gustave-flaubert-les-contradictions-du-voyageur

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