N°4 – Mars 2017

Longtemps tenus en marge de la littérature, les récits de voyage représentent, d'Hérodote jusqu'au romantisme au moins, et dans la très grande majorité des cas, d'indispensables instruments de connaissance et de savoir sur le monde : comme le rappelle Roland Le Huenen, « [q]uel que soit le type de la relation [de voyage] considérée, celle-ci se donne toujours pour le compte rendu d'une enquête, le résultat d'une découverte ».

Sommaire

Dossier

On attend du récit de voyage, au Moyen Âge (et bien après), qu'il témoigne des merveilles rencontrées. Des « Livres des merveilles », pour reprendre un des noms apocryphes du récit de Marco Polo, « tel est précisément l'horizon d'attente des Occidentaux lorsqu'il est question de mondes lointains ».

La mobilité des médiévaux nous étonne toujours. Tous ne quittent pas leur village, leur château ou leur contrée, mais les témoignages de la circulation des hommes au Moyen Âge sont nombreux. Les motifs de ces déplacements sont divers et le pèlerinage constitue l'un des principaux.

Raconter des voyages peut servir à transmettre bien d'autres savoirs qu'un simple récit viatique et des connaissances factuelles sur les lieux traversés. C'est le cas de l'Histoire de Portugal, contenant les entreprises, navigations, et gestes memorables des Portugallois, tant en la conqueste des Indes orientales par eux descouvertes, qu'és guerres d'Afrique et autres exploits, depuis l'an mil quatre cens nonante six, jusques à l'an mil cinq cens septante huit, sous Emmanuel premier, Jean troisiesme, et Sebastian premier du nom, publiée en 1581 par le pasteur genevois d'origine picarde Simon Goulart (1543-1628).

À la fin du XVIIe siècle, la Corée est quasiment une terra incognita pour les Européens. On imagine le choc qu'a pu représenter la publication du Journal de Hendrik Hamel (1630-1692), traduit en français en 1670, deux ans après sa première édition en néerlandais.

Le Journal du voyage de Siam, publié en 1687, a été rédigé au cours du voyage de l'abbé de Choisy, dont l'occasion était une ambassade envoyée par Louis XIV au roi de Siam Phra Naraï. Choisy n'avait pas de fonction officielle, il était prévu qu'il resterait au Siam pour instruire le roi dans la religion chrétienne si celui-ci semblait en voie de se convertir.

Claude Lévi-Strauss voyait dans le Voyage de Jean de Léry (1578) le « modèle d'une monographie d'ethnologue ». Malgré les différents relais d'information qui, au moment du voyage puis lors de la rédaction du texte, commençaient déjà à élaborer une véritable « vulgate » brésilienne, Léry aurait su toujours « s'émerveiller de choses inouïes » et « conserve[r] intacte sa capacité de voir ».

Est-ce par lassitude et désir de nouveauté ? Ou y verrons-nous la conséquence d'une massive redécouverte des antiquités nordiques et celtiques, sous l'impulsion des Monumens de la mythologie et de la poésie des Celtes (1756) de l'historien suisse Paul-Henri Mallet, prélude à la supercherie ossianique (1762) de l'Écossais James Macpherson ?

Varia

Pas de voyage de découverte sans accueil de l'imprévisible, de l'inouï, de l'improbable. Pour aller au large, la science ne suffit pas. Il faut aussi compter sur la méprise, le faux calcul, les mythes et les rêveries hallucinées. L'histoire du XVIe siècle fourmille d'anecdotes en la matière, parfois reprises et retraitées par la littérature.

Les transformations du voyage européen sous la Révolution et l'Empire peuvent être saisies à travers un état des lieux de la situation en Italie. Sans délaisser l'idée d'un bilan des travaux de ces dernières années sur les exilés comme Madame de Staël, sur les missions de savants français vers l'Italie et de leurs homologues italiens vers la France ou sur les formes prises par le voyage patriotique ou républicain, il nous revient d'évoquer quelques pistes d'un chantier qui a pour horizon l'Europe mais qui est en mesure de tirer parti d'un examen attentif de la situation des voyageurs français dans la péninsule.

Chez les voyageurs du XVIIIe siècle, l'idée du voyage était d'abord quelque chose que l'on voit, une image qui prenait forme à travers un processus cognitif complexe. À cet égard, la lecture des récits de voyage précédents et les savoirs acquis dans le pays d'origine représentaient un passage incontournable, un incipit à partir duquel on pouvait envisager les expériences viatiques futures.

Voyageur, savant, historien : telles sont les qualités qui valurent à Jean Potocki de figurer dans la plupart des dictionnaires biographiques européens du dix-neuvième siècle. Pas un mot, généralement, du Manuscrit trouvé à Saragosse, l'étonnant roman sur lequel repose aujourd'hui la notoriété de son auteur.

Si les travaux ayant trait aux « turqueries » littéraires, théâtrales et iconographiques n'ont de cesse de prendre de l'ampleur ces dernières années, l'attrait pour la Turquie / l'Empire ottoman et plus précisément pour Istanbul / Constantinople de la part d'artistes et d'écrivains-voyageurs n'est en aucun cas un phénomène nouveau.

 « Lorsqu'on arrive à Rome, on apporte une Rome à soi, une Rome rêvée, tellement anoblie par l'imagination que la Rome vraie est le pire des désenchantements. »

Proposé en exergue, le jugement porté par Zola à propos de la Ville éternelle est déterminant à plus d'un titre

Art de voyager

Qu'est-ce que voyager ? Une manière de se déplacer ? d'appréhender le monde ? Une entreprise de connaissance, qu'il faut mener avec sérieux ? Un art de vivre, qu'il faut envisager avec l'œil d'un philosophe ?

Le XIXe siècle comme siècle de l'affirmation du tourisme ? Pourquoi pas, en effet, tant les conditions les plus favorables sont réunies alors pour aider à l'essor d'un comportement qui, certes, préexistait à l'époque, mais trouve dans les transformations politiques, sociales et techniques de l'époque de nouveaux atouts essentiels.

Comptes rendus

À la racine du livre de Vanezia Pârlea s'inscrit un double projet : faire découvrir les Mémoires de Laurent d'Arvieux (1635-1702) et discerner l'économie générale de la relation à « l'Autre » d'un homme qui passa une grande partie de sa vie au Proche-Orient et qui est resté célèbre pour sa description des Arabes du mont Carmel, « idyllique » et « étonnante pour l'époque » selon les propres termes de Sarga Moussa.

Cet ouvrage, publié dans la collection « la librairie des cultures » du Comité des Travaux Historiques et Scientifiques, en 2014, présente une anthologie de textes rédigés entre  1560 à 1627, qui documentent les premiers contacts avec les Amérindiens, sur les côtes guyanaises. Il complète l'édition, dans la même collection, de l'ouvrage de Francis Dupuy Les Arpenteurs des confins. Explorateurs de l'intérieur de la Guyane (1720-1860) (2012), qui relate l'étape ultérieure de l'exploration et de la colonisation de l'intérieur de la Guyane.

Professeur de littérature britannique à l'université d'Aix-Marseille, auteur de nombreux travaux sur la littérature du XVIIIe siècle et en particulier sur le récit de voyage, fondateur de la Société d'étude de la littérature du voyage du monde anglophone (SELVA), Jean Viviès est l'auteur, entre autres, de Le Récit de voyage en Angleterre au XVIIIe siècle. De l'inventaire à l'invention (Toulouse, PU Mirail, 1999), traduit en anglais en 2002.

Il est heureux que la collection Imago Mundi accueille le dernier volume de Roland Le Huenen : Le Récit de voyage au prisme de la littérature. Le livre propose un voyage au long cours dans la pensée d'un chercheur qu'on considère à bon droit comme l'un des pionniers de la critique viatique contemporaine.

Innes M. Keighren, Charles W. J. Withers and Bill Bell in Travels into Print. Exploration, Writing and Publishing with John Murray, 1773-1859, working with the John Murray Archive (JMA - held at the National Library of Scotland), address a range of issues related to the publication of exploration narratives from 1773 (with the first such book to be published by the house of John Murray) to 1859 (when more individualised forms of travel began to take shape, opposed to, the authors argue, previously large-scale, officially-sanctioned voyages of discovery).

Helen MacEwan, écrivaine et traductrice anglaise résidant en Belgique, consacre ici un court ouvrage au séjour à Bruxelles des deux plus célèbres sœurs Brontë, Charlotte et Emily. Son ouvrage ne relève donc pas tout à fait de la littérature de voyage mais plutôt de la littérature de résidence.

Daniel Lançon, dont on connaît la somme consacrée à L'Égypte littéraire de 1776 à 1882 (Paris, Geuthner, 2007), nous convie dans cet ouvrage à un parcours au sein de cette littérature qui a eu l'Égypte pour scène et pour objet. De Volney à Simone de Beauvoir, le lecteur va suivre la trace de voyageurs ou résidents qui sont entrés en contact avec un pays qui est « pour l'histoire littéraire française et francophone un Orient proche ».

Peut-on faire un livre d'une thèse de doctorat ? C'est le défi relevé par les éditions Champion qui ont publié en 2015 la version dite « remaniée » de la thèse soutenue par Halia Koo en février 2008 à l'université de Toronto, et lui offrent ainsi l'accès à un lectorat nettement plus large que celui qui est usuellement promis à la littérature grise.

Écritures de voyage

Dans le bus qui me ramène au village, chargée de ma selle neuve, j'observe une très vieille femme. Elle regarde avec un grand sourire les tapis et les morceaux de soie que j'ai achetés pour mes chevaux. Les Tibétains sont d'une grande coquetterie, hommes et femmes, et ils ont un sens certain de la couleur. Les bleus, les ocre, les rouge vif resplendissent, morceaux de soie volant au vent, se mêlant aux crins des chevaux, faisant resplendir les tuniques ou les maisons