Un orientalisme réinventé : postures de Myriam Harry entre Europe, Afrique et Orient

Hors-série n°2, juin 2018
Université Grenoble-Alpes, CNRS, UMR Litt&Arts

Un orientalisme réinventé : postures de Myriam Harry entre Europe, Afrique et Orient

 

Dans son ouvrage sur ses Contemporains1 publié en 1918, Jules Lemaître dresse un intéressant portrait de Myriam Harry en nomade :

Avant d'écrire, ou en écrivant déjà, elle recommence à voyager, car elle est née nomade et bédouine. En somme, elle a vu Jérusalem, où elle a passé toute son enfance, la Syrie et un peu d'Arabie, l'Égypte, la moitié de l'Europe, les Indes et Ceylan, un peu de la Chine, trois fois l'Indochine, enfin la Tunisie. [...] C'est une païenne, mais qui a reçu d'abord une culture biblique et protestante. Il s'y est joint le romantisme français, et aussi l'impressionnisme et l'anarchisme [...]. Le cerveau de cette fille de Sion doit être le plus encombré des souks. Elle a au moins trois patries. Que va-t-il sortir de ce chaos d'idées, de sentiments, d'images, d'éducations et de ressouvenirs2 ?

La question mérite en effet d'être posée. Parmi les quelques femmes qui ont parcouru le Moyen-Orient au début du XXe siècle, Myriam Harry, auteure alors à succès et aujourd'hui méconnue, se distingue en effet par la qualité personnelle du lien qu'elle a tissé avec cette région, et que ses multiples récits de voyage en Orient rejouent constamment. La « petite fille de Jérusalem », comme elle se définit elle-même3, tient à placer l'Orient au cœur de sa production littéraire. Il s'agit surtout d'un Orient de culture arabe et de religion majoritairement musulmane, à l'image de la ville dans laquelle l'écrivaine a grandi. Mais cela ne va pas sans contradictions pour celle qui, après son émigration en 1884, semble s'être rapidement acculturée à l'Occident où elle s'est fait une place au sein du champ littéraire français, jusqu'à recevoir le premier prix Femina de l'Histoire4. La coprésence de ces deux univers culturels, que Myriam Harry ne cesse de mettre en scène tant dans sa vie que dans ses textes, fait d'elle un cas éminemment singulier dans la galerie des voyageuses du temps.

Après avoir consacré de nombreux ouvrages à son Moyen-Orient natal, Myriam Harry effectue, en 1935, sur l'invitation du Gouverneur général de Madagascar5, un voyage de découverte aux îles d'Afrique orientale - Zanzibar, Comores, Madagascar - ainsi qu'aux Mascareignes. Cinq ans plus tard, elle relate ce voyage dans le récit intitulé D'autres îles de volupté6. Si ce titre fait référence à l'un des tout premiers romans de l'écrivaine7, les deux textes ne présentent qu'un rapport lointain, car Myriam Harry s'est désormais tournée vers une écriture plus autobiographique. Ce récit de voyage où l'écrivaine découvre une région du monde qui lui était inconnue, mais qu'elle ne cesse de rapporter à ce qu'elle maîtrise déjà, manifeste de manière tout à fait singulière son ambivalence géoculturelle. Trois cultures se côtoient en effet dans ce texte : la culture swahilie, la culture européenne, l'Europe étant la puissance colonisatrice, et enfin la culture arabe, le Moyen-Orient ayant longtemps étendu son influence jusqu'aux côtes de l'Afrique orientale8. L'analyse des discours par lesquels Myriam Harry écrit la coexistence de ces cultures révèle les nombreuses contradictions d'une énonciation incertaine et multiple, qui met au jour non seulement la posture9 identitaire de l'écrivaine, mais aussi la façon dont elle tente de se situer dans le champ littéraire orientaliste.

Myriam Harry (Jérusalem, 1869 - Neuilly-sur-Seine, 1958)10

Écrivaine aujourd'hui plutôt oubliée, Myriam Harry, de son vrai nom Maria Rosetta Shapira, était pourtant très célèbre dans la première moitié du XXe siècle. Née à Jérusalem d'une mère allemande protestante, et d'un père élevé dans le ghetto juif de Kiev avant de se convertir au protestantisme, elle connaît très tôt les voyages. Son père, Guillaume Moses Shapira, qui tient un magasin de souvenirs à Jérusalem, se spécialise dans l'archéologie biblique et emmène parfois sa fille dans ses pérégrinations en Palestine, en Transjordanie, dans le Hedjaz ou au Yémen. Son suicide en 188411 conduit Myriam Harry, sa sœur et sa mère à s'installer en Allemagne. Après plusieurs années d'études en Allemagne au cours desquelles elle apprend entre autres le français, la jeune fille arrive à Paris où elle connaît rapidement ses premiers succès littéraires, sous le nom de plume qu'elle s'est choisi. Ce voyage vers l'Europe, premier long voyage de Myriam Harry, est en réalité un exil et un voyage « à l'envers » - du point de vue européen -, qu'elle raconte plus tard dans Siona chez les Barbares12. Le choix du terme « Barbares » dans ce titre révèle la volonté de l'écrivaine d'adopter une posture « oriento-centrée », qui constitue clairement le Moyen-Orient en terre d'attache. Mais il s'agit bien d'une posture construite en vue de séduire un lectorat français, car ce terme appartient au système de pensée européen13. Notons que Myriam Harry corrige ensuite ce titre pour le plus neutre Siona à Berlin. Ces hésitations illustrent la difficulté à trancher, dans le cas de Myriam Harry, entre un phénomène d'acculturation - de l'Orient vers l'Europe - ou au contraire d' « acculturation à rebours14 », tant elle a fait du Moyen-Orient le thème privilégié de sa production littéraire.

En France, Myriam Harry s'inscrit d'emblée dans le champ littéraire spécialisé dans l'exotisme et l'orientalisme : Pierre Loti l'appelle ainsi sa « sœur en bédouinerie15 », et le couple Delarue-Mardrus16 ou les frères Tharaud sont régulièrement invités dans sa maison de Neuilly-sur-Seine. Myriam Harry se plaît à cultiver cette posture, en prenant des cours d'arabe aux Langues Orientales - elle finit par le parler couramment -, mais aussi en revêtant avec plaisir des costumes d'inspiration orientale. Dans l'interview qu'il eut avec elle en mai 193217, Frédéric Lefèvre détaille la décoration de la maison de l'écrivaine, remplie d'objets rapportés de ses voyages au Moyen-Orient ; il note également l'emploi par l'écrivaine d'expressions fétiches telles que « Ma chance de Jérusalem » ou encore « Mon bonheur de Sion ». Enfin, peut-être afin d'incarner ce lien qui la rattache à l'Orient, Myriam Harry et son mari adoptent un jeune Syrien chrétien, Faouaz, rencontré au cours d'un séjour en Syrie en 1930, dont Frédéric Lefèvre note aussi la présence dans la maison de Neuilly18.

Myriam Harry prolonge cette posture orientale dans sa production littéraire. L'énumération de quelques titres suffit à attester de l'importance de l'Orient au cœur de son œuvre : La Vallée des Rois et des Reines : au pays de Toutankhamon (1925), La Jérusalem retrouvée et Terre d'Adonis. Au pays des Maronites et des Druzes (1930), Irak (1941), Damas, jardin de l'Islam (1948). Égypte, Palestine, Liban, Syrie, Iran, Irak : l'écrivaine s'intéresse particulièrement à ce « monde arabe » en plein bouleversement après 1914, où elle se rend à une dizaine de reprises pendant l'entre-deux-guerres. Parallèlement à ces récits de voyage, elle fait paraître en 1947 un essai sur le mystique persan Djalâl ad-Dîn Muhammad Rûmî19, qui révèle son intérêt pour la religion musulmane. Pour toutes ces raisons de bien diverses natures, Myriam Harry figure dans le récent Dictionnaire des orientalistes de langue française20.

Que « la petite fille de Jérusalem » ait adopté dans sa vie une posture orientale semble indéniable. Mais il convient d'étudier à présent l'ethos discursif qu'elle construit, en tant qu'écrivaine, dans ses récits de voyage. L'analyse textuelle de D'autres îles de volupté semble en effet complexifier l'orientalisme affiché de Myriam Harry et révèle les nombreuses contradictions identitaires de la narratrice.

Contradictions

Ambivalence face à la condition féminine

Il ne semble pas que le statut de femme constitue pour Myriam Harry un point d'ancrage dans sa quête d'identité. Certes, l'écrivaine s'est toujours intéressée à la condition féminine au cours de ses voyages et a même réalisé une enquête sur le féminisme en Orient dans Les Derniers Harems, paru en 193321. Mais dès le début de ce texte, elle lançait un avertissement : « Déjà à Paris [...] je n'aimais pas beaucoup les féministes. Que serait-ce au Caire ?22 ». Si dans le premier chapitre de ce livre, Myriam Harry confesse un point de vue traditionnel depuis le romantisme européen23, c'est-à-dire l'idée que « la pauvre recluse jouit, derrière ses murs et ses voiles, d'une liberté juridique inconnue des femmes d'Europe et même d'Amérique24 », elle évolue au fil de ses conversations avec des interlocutrices diverses. Elle interroge en effet aussi bien des femmes traditionalistes qui tiennent aux institutions telles que le harem et le voile, que des féministes engagées, à l'image de l'Égyptienne Hoda Charaoui. Dans le dernier chapitre, intitulé « Sans conclure », elle semble finalement avoir perdu ses préjugés :

Partie pour vous confesser, n'avais-je pas la secrète intention de vous conseiller, de vous avertir, de vous retenir au bord de l'abîme de notre civilisation [...]. Mais vous m'avez désarmée par votre sincérité, par l'enthousiasme de vos illusions, la noblesse de votre but, et cette ardente soif de vivre, de souffrir, de vous déchirer, de vous brûler les ailes à nos chimères, mais de vivre, de vivre ! Je me suis tue, m'efforçant simplement de vous comprendre, de vous aimer, de vous admirer... D'ailleurs, que savons-nous ? Comment conseiller ? Comment s'arroger le droit de conclure25 ?

Comme l'a montré Élodie Gaden, Myriam Harry se saisit ici en tant que femme, occidentale et voyageuse, qui refuse de juger les Orientales, dans une éthique relativiste26.

Or il ne semble rien rester des leçons de ce reportage dans D'autres îles de volupté, où l'écrivaine tient sur les harems un discours ambivalent. Au cours de ce voyage, elle visite les ruines du harem du palais du Sultan à Zanzibar27, mais aussi deux harems « en activité », à Majunga28 et Nossi-Bé29, qui sont deux rencontres manquées. En effet, dans un cas la voyageuse se heurte à l'obstacle de la langue, qui l'empêche de converser directement avec les femmes du harem ; dans l'autre, elle est mal accueillie par celles-ci, qui ne l'invitent pas même à s'asseoir :

Accueil rébarbatif. À peine un Salam tombé du bout des lippes ; aucune invite de s'asseoir. Et il y règne une odeur si indéfinissable, amère, triste, suffocante, que je m'esquive dans une autre pièce ouverte sur la cour. [...] Pas réjouissants les gynécées des Anjouannais. On comprendrait presque le goût de ces messieurs. (p. 113)

La dernière remarque de cet extrait, qui fait référence à l'homosexualité apparemment fréquente chez les Anjouannais de Nossi-Bé, marque la désolidarisation de Myriam Harry du groupe des femmes, qu'elle rend responsables de leur sort. Quelques instants plus tard, elle comprend que cet accueil maussade était dû au fait que les femmes venaient tout juste de laver et de veiller un mort, mais il est trop tard : la rencontre n'aura pas eu lieu. Tout au long du récit, l'écrivaine semble préférer aux rencontres vivantes les illusions d'un passé fantasmé. Au cours de sa visite des ruines du harem du Sultan de Zanzibar, elle s'adonne ainsi à une rêverie dans la tradition orientaliste, faisant renaître sous sa plume de véritables vignettes exotiques à la Mille et Une Nuits :

Et, assise sur le rebord de la piscine aux nageantes prunelles bleues, j'évoque l'existence joyeuse de ces femmes - que nous sommes habituées à plaindre - ici, dans ce palais merveilleux et dans ces jardins de douceur où paons, gazelles, autruches, pintades et flamants roses se promenaient en liberté là, dans le parc où dès l'âge de cinq ans princes et princesses [...] prenaient des leçons d'équitation avec les eunuques, les garçons sur des chevaux, les filles sur des ânes blancs comme neige sellés de velours rose et harnachés d'argent. (p. 52)

Myriam Harry ne semble donc pas faire appel à la leçon qu'elle a tirée de son reportage sur le féminisme en Orient. Si elle manifeste à de nombreuses reprises sa sympathie pour les femmes et se montre toujours curieuse de leurs conditions de vie, et si elle est parfois consciente d'être une femme en voyage, D'autres îles de volupté ne s'apparente en aucun cas à un plaidoyer féministe ni même féminin. La voyageuse n'interroge jamais dans son texte son identité de femme. Elle s'empare de la question dans une visée qui semble uniquement esthétique, et se tient manifestement en retrait de tout engagement pour cette cause.

Ambivalence géoculturelle

Le cœur de son malaise concerne moins son genre que son appartenance culturelle. Le récit de ce voyage en Afrique de l'Est manifeste en effet l'obsession de Myriam Harry pour le Moyen-Orient. Dans D'autres îles de volupté se distinguent clairement deux traitements différents du monde africain et du monde arabe, qui cohabitent dans la région visitée, notamment à Zanzibar. Certes, à l'époque où l'écrivaine visite l'île, celle-ci est placée sous protectorat britannique, c'est-à-dire au carrefour de trois cultures ; mais Myriam Harry affiche sa préférence pour les musulmans venus du Moyen-Orient en cherchant de façon privilégiée les traces du sultanat d'Oman et en rejetant les populations noires.

Dès le deuxième chapitre du récit, Myriam Harry présente un panorama de la population zanzibarienne qui laisse transparaître ses préjugés :

Pourtant, dans cette cohue neutralisée, quelques beaux types arabes : Jéminites, Hedjaziens, Irakiens du golfe Persique, et les plus nobles et les plus orgueilleux, parce que compatriotes du sultan de Zanzibar, les Arabes de Mascat, à gros turban rouge et traînant manteau [...]. Il y a encore des Comoriens, musulmans de Madagascar, frêles de corps et polynésiens de visage, le Goanais catholique portugais couleur vanille [...]. Mais ce qu'il y a surtout et partout, c'est l'élément noir diabolique, bestial, nègres et des grands Lacs, de Somalie, de Mozambique, du Zoulouland, de la Cafrerie, tous ces troupeaux d'anciens esclaves, vieilles bancales, des soucoupes dans leurs oreilles lacérées, vieux transformés en pachydermes par l'éléphantiasis ou mouchetés de blanc comme des girafes par la syphilis [...] tous ces croisés et recroisés de captifs, passant par toute la gamme du nocturne, brossent un magnifique fond de sombres chatoiements à la blancheur fade des bazars. (p. 17)

L'écrivaine dresse ici une véritable hiérarchisation des peuples selon un ordre décroissant (du plus au moins « noble »), dans la plus pure tradition du discours raciste. La dernière phrase révèle l'attitude essentialiste de Myriam Harry qui ne considère les Noirs que comme des éléments du décor, dans une approche esthétique qui fixe les peuples en portraits caricaturaux. Les peuples africains apparaissent en négatif, afin de permettre un contraste flatteur pour les éléments que l'écrivaine veut mettre en avant, c'est-à-dire avant tout les hommes et femmes de confession musulmane.

Tout au long du texte, Myriam Harry privilégie la rencontre des populations musulmanes, au détriment des populations africaines, qu'elle rattache systématiquement à un culte païen présenté comme « diabolique ». Cette attitude est flagrante lorsque la voyageuse se trouve en présence à la fois de personnes noires et de personnes musulmanes - catégories qu'elle distingue de façon étanche, au détriment de la réalité. Dans le chapitre seize qui décrit l'escale à Majunga (Madagascar), Myriam Harry, comme elle aime à le faire, demande à visiter un harem de « nobles dames arabo-persanes » ; elle commence par les saluer en arabe, mais la conversation s'avère ensuite impossible car ces femmes ne parlent que le dialecte local. Arrive alors une femme noire, chargée de servir de truchement entre la voyageuse et les femmes du harem :

Nous en étions réduites à l'échange des regards lorsqu'en coup de vent, traversant le dortoir rose, arrive une jeune négresse, coiffée du casque colonial et habillée à la mode de Paris. Elle s'excuse en un français impeccable d'être en retard. Le harem l'avait priée de nous servir de drogman. Elle-même est catholique, bien entendu, mais ici tout le monde se fréquente avec amitié. Cependant, chargée de m'exprimer les sentiments des dames musulmanes, elle préfère me raconter sa propre vie. Elle s'appelle Mme Lemarquis, descend d'une grande famille très « vieille France » de Pondichéry, venue aux Indes du temps de Dupleix et des falbalas, a passé son bachot, sa licence en droit, collabore au Journal de la Femme, et rêve de fonder un cercle féministe à Majunga. Durant ces épanchements, les dames de la maison, résignées à l'oubli, nous regardent placidement, offrant des limonades et de petits cornets de bétel enveloppés d'une tendre feuille verte piquée d'un clou de girofle. Je voudrais pourtant leur témoigner ma sympathie. Mais la sirène appelle. [...] Du moins j'emporte plusieurs aunes de boutons de jasmin qu'enroulèrent à mon cou les dames des nobles familles musulmanes, venues, des siècles auparavant, du golfe Persique et de Chiraz... (p. 107-108)

Ce passage confirme la position ambiguë de Myriam Harry vis-à-vis du féminisme, puisqu'elle éprouve au mieux de l'indifférence et au pire du mépris pour cette Mme Lemarquis, véritable féministe engagée. Cette attitude est d'autant plus révélatrice que la scène se déroule dans un harem : il y a donc confrontation entre des femmes traditionalistes et une femme émancipée, et Myriam Harry semble encore une fois préférer les premières.

En outre, l'écrivaine reprend ici le topos du drogman qui fait obstacle à la rencontre réelle des populations locales30, et ce passage trahit la préférence de Myriam Harry pour les populations musulmanes, au détriment des Noirs qui sont relégués à l'indifférence. Si l'écrivaine délègue exceptionnellement31 la parole à une « indigène » - dont le statut est d'autant plus problématique que cette Mme Lemarquis ne se présente pas du tout comme malgache, mais bien plutôt comme française -, c'est pour aussitôt dénigrer la locutrice et la réduire à néant. Cela est permis par l'emploi du discours indirect libre32, qui brouille l'énonciation : on ne sait par exemple si la mise en mention de l'expression « vieille France » marque une distance du personnage lui-même ou de l'auteure, qui se moquerait de l'emploi de cette expression par quelqu'un à qui elle dénigre manifestement toute francité. Le discours rapporté ne sert ici qu'à exhiber le mépris de Myriam Harry pour cette femme, comme le révèle l'insertion de modalisateurs tels que le verbe « préférer » (« elle préfère me raconter sa propre vie ») et le nom « épanchements » qui vient ressaisir a posteriori le discours du personnage pour le qualifier péjorativement. De même, le portrait de Mme Lemarquis se révèle rétrospectivement ironique. Les détails que donne l'auteure sur le fait que son interlocutrice est « coiffée du casque colonial et habillée à la mode de Paris », ou sur sa religion catholique et son éducation française servent à détruire toute idée d'égalité entre la voyageuse et Mme Lemarquis. Myriam Harry balaie cette prétention sans même la considérer en se désintéressant tout à fait de sa drogman pour focaliser son attention sur les femmes du harem. Par un effet de parallélisme, la fin du passage reprend l'un des éléments du discours de Mme Lemarquis (sur la généalogie de sa famille) mais en l'appliquant cette fois aux femmes du harem. Il se crée un effet de surimposition qui fonctionne aussi comme l'effacement des populations noires dans le récit, au profit des populations musulmanes.

Parallèlement, Myriam Harry exhibe tout au long du texte sa « qualité » orientale : l'écrivaine signale toujours, discrètement, qu'elle parle arabe et maîtrise les coutumes islamiques, et le récit est émaillé de références culturelles et intertextuelles à l'Orient biblique. Sa prétention à cette connaissance rend d'autant plus saillantes ses éventuelles erreurs d'interprétation, qui attestent de sa volonté de forcer le lien qui la rattache à l'Orient33.

À cet égard, le texte présente une page essentielle et unique dans la production de Myriam Harry, où celle-ci semble reconnue dans son identité orientale. Il s'agit d'une scène de rencontre, à Mayotte, entre la voyageuse et de jeunes musulmanes :

Le salut islamique les a mises en confiance et quand je déchiffre encore sur un des pagnes, encadrant une mosquée des caractères arabes, ce sont des murmures d'admiration, des cris d'enthousiasme étonné. Une cafira34, une cafira qui lit les textes sacrés ! Les harems se vident. De partout les femmes accourent pour regarder une cafira, liseuse d'arabesques, que « le bateau d'or » a apportée à « l'île de la Lune » et que « le bateau d'or » emportera, Allah sait vers quel destin.
- Et la fatihah35 - sur elle la prière ! - la sais-tu réciter ? me demande la grande savante du lieu.
- Je prononce les premières syllabes du premier chapitre [...]. Et aussitôt toutes ces échappées du gynécée, toutes ces femmes d'origines les plus diverses et les plus mystérieuses, aux peaux de toutes les couleurs, depuis le cuivre pâle et la terre cuite jusqu'au terne caoutchouc noir des Mozambiquaises - si recherchées pour leurs danses lascives et leurs diableries - toutes jeunes ou vieilles, religieusement serrées autour de mon kimbani36, récitent, plus ou moins déformées par la prononciation, les belles strophes cadencées que la magie du désert arabe inspira à un divin chamelier, les douces paroles de la Bible islamique « ouvreuses du Paradis ».
Amine ! Amine ! répètent les hommes, restés respectueusement en dehors de la palissade. (p. 82-83)

Ce passage est remarquable dans toute l'œuvre de Myriam Harry car pour la première fois, celle-ci semble adoubée par une assemblée de femmes musulmanes qui la reconnaissent comme leur « sœur islamique » pour reprendre une expression utilisée par l'auteure dans Les Derniers Harems37. Cet instant de communion est le seul moment du récit où la voyageuse nuance quelque peu son préjugé sur la couleur de la peau : toutes les femmes ici se réunissent au sein d'une même religion qui les fédère. Cette scène apparaît comme une projection fantasmatique de l'écrivaine qui construit ainsi sa mythologie personnelle à l'intérieur de son texte, en se décrivant à la troisième personne. Mais la posture de cafira revendiquée ici ne va pas sans poser problème à son tour, car il s'agit d'une position à la fois intérieure et extérieure à l'Islam : en effet, tout en étant reconnue par ces femmes musulmanes, la voyageuse reste également, en même temps, en retrait de cette communauté dont elle ne partage pas la foi.

Cette scène essentielle dessine donc les contours d'une posture identitaire éminemment problématique. Afin de l'expliciter, il convient désormais d'analyser la relation de Myriam Harry à la culture occidentale qu'elle semble avoir adoptée dès son arrivée en France.

L'européocentrisme de Myriam Harry en question

À l'instar de la plupart des écrivains voyageurs de la période, Myriam Harry se désolidarise du groupe formé par les touristes occidentaux. Lors d'une cérémonie sakalave38 organisée dans la région de Diego-Suarez à Madagascar, elle observe avec mépris les Européens venus assister au spectacle folklorique, qu'elle réduit à leurs accessoires (« une vingtaine d'Européens à casques blancs, à kodaks noirs »). Alors que ceux-ci quittent les lieux, lassés d'attendre le début de la cérémonie, elle cherche de son côté à se singulariser : « Mais je m'entête à rester. J'ai mon idée. Dès que tous ces Européens et leurs kodaks seront partis, je me glisserai parmi les Sakalaves » (p. 120). Il ne faut toutefois pas interpréter cette critique des touristes, topos de la littérature de voyage, comme une remise en cause des valeurs occidentales. Tout au long de son voyage, Myriam Harry fréquente l'élite coloniale française. C'est même sur l'invitation du gouverneur de Madagascar Léon Cayla, à qui le récit est dédié, que Myriam Harry et son mari ont entrepris le voyage en Afrique orientale. Toute sa vie, l'écrivaine a par ailleurs soutenu le colonialisme, en étant notamment membre du jury du prix de littérature coloniale créé en 1924 et en participant à un ouvrage de propagande coloniale française39. Mais sa position envers le colonialisme est plus ambiguë dans D'autres îles de volupté. Son acquiescement au discours colonialiste ne semble pas suffire chez elle à asseoir un point de vue européocentré ; au contraire, et c'est le paradoxe, cela renforce son lien avec le monde arabe.

Le chapitre dix, intitulé « La cachette des négriers », où Myriam Harry relate sa visite à un ancien marché d'esclaves clandestin à Zanzibar, est particulièrement révélateur à cet égard. Dans une cachette souterraine, les esclaves étaient parqués, serrés à étouffer, en attendant d'être revendus à d'autres négriers à destination de la péninsule arabique. Le récit de cette histoire par son chauffeur musulman, nommé Derviche, éveille chez l'écrivaine un rare élan de sympathie pour les esclaves : « Les malheureux ! dis-je en frissonnant, et cela parce que les négriers voulaient gagner quelques roupies ! » (p. 66). Mais Derviche, à qui Myriam Harry délègue longuement la parole, corrige aussitôt ce mouvement. Il convient de noter que c'est son discours qui clôt le chapitre :

Oh ! Il ne faut pas plaindre les cafirs. Ils n'étaient pas dignes de pitié. Ils étaient plus bêtes et méchants que les animaux. On les attirait avec une poignée de sucre en poudre, en leur disant que c'était du sable de l'île de Zanzibar et avec des perles de verre qu'ils croyaient mûrir sur les bananiers d'ici. Et puis pourquoi ne pas vendre ces mécréants à de bons croyants ? Eux-mêmes se vendaient bien entre eux, les fils leurs parents et les parents leurs enfants quand ils ne les mangeaient pas. Et Derviche crache devant lui avec le dégoût légitime de tout véritable croyant pour un « cafir ». (p. 67)

L'acquiescement à l'esclavage et le mépris pour les populations africaines opèrent ici comme lien entre Myriam Harry et les musulmans. Le discours éthique est ainsi encore une fois basculé du côté de l'Islam, référent constant de l'écrivaine. Mais au-delà de cet accord de points de vue, ce passage est particulièrement problématique car il ne précède que de quelques pages celui où Myriam Harry se met en scène comme une cafira, c'est-à-dire comme l'égale des esclaves sur lesquels le chauffeur musulman peut « légitimement » cracher. L'écrivaine se met ainsi à nouveau dans une posture intenable, entre acceptation et rejet de la part de la communauté musulmane. Ce rejet est d'autant plus significatif que Myriam Harry avait précisément choisi ce chauffeur pour sa religion musulmane :

Derviche, mon chauffeur attitré est de pure race arabe comme le Sultan lui-même. Je l'ai choisi parmi les chauffeurs souélis40 [...] pour le comique incompatible entre son nom et son métier - derviche signifie moine41 - pour son salut islamique, [...] ses manières de grand seigneur et parce que le bouchon de son radiateur s'entoure d'un collier de perles bleues [...] éloigneuses de djinns. (p. 40)

Il semble se jouer là quelque chose de l'ordre de l'adoption manquée, et Myriam Harry pourrait s'offenser de voir cet homme qu'elle a voulu s'attacher rejeter les cafirs, dont elle fait partie. Pourtant, rien dans le texte ne vient dire cette déception ; à aucun moment l'écrivaine ne revient sur son statut de cafira ni sur la manière dont elle l'investit. Cette absence de réaction au discours de l'autre pose de manière aiguë la question de l'implication personnelle de l'auteure dans son texte, qui oscille entre empathie et neutralité, voire indifférence.

Un « orientalisme intérieur » ?

Les romans autobiographiques de Myriam Harry42 montrent la volonté de l'écrivaine de reconstruire son itinéraire personnel par l'écriture. Dans ses récits de voyage également, Myriam Harry fait véritablement travail d'auteure, en écrivant et réécrivant ses textes parfois à plusieurs années d'intervalle. Ainsi, son voyage en Palestine lui inspire tout d'abord le reportage Amants de Sion (1923), mais aussi le court texte intitulé Nuit de Jérusalem (1928), et le plus long La Jérusalem retrouvée (1930). Entre le premier reportage et le dernier récit de voyage, Myriam Harry choisit comme stratégie de réécriture de porter davantage l'accent sur son histoire personnelle. Le premier ouvrage s'inscrit pleinement dans le genre du reportage, l'écrivaine y déroulant un fil thématique, celui du sionisme, et restant dans le corps du texte relativement discrète, sans rappeler sa propre relation aux lieux décrits. Mais il n'en va pas de même dans La Jérusalem retrouvée, dont le titre exprime à lui seul la volonté de se réapproprier cette cité dans une reconstruction littéraire de son identité. Ce troisième texte présente un nombre important de traits autobiographiques, « la petite fille de Jérusalem » s'efforçant de relier chaque lieu à la mémoire de son enfance, comme l'indique l'incipit :

Jaffa, pour la plupart des Parisiens, est synonyme d'orange, de belles oranges à la peau épaisse, granuleuse, aromatique et que l'on épluche en rêvant au soleil. Aux familiers du Louvre, Jaffa rappelle le tableau de Gros, « Bonaparte visitant les pestiférés ». Les amis de l'Évangile se souviennent de la veuve Tabitha [...] ; mais, pour moi, que de souvenirs d'enfance en ce nom de Jaffa43 !

Le chapitre quatre s'intitule « Ma Jérusalem » ; le cinquième est quant à lui consacré à la redécouverte de la maison d'enfance de Myriam Harry, dans le quartier chrétien de la ville. Cette écriure autobiographique par le biais du récit de voyage a été bien analysée par Roland Le Huenen :

La difficulté pour ces femmes en proie au mal d'être, le recours à l'autobiographie pure, trouve sa solution dans le choix de la relation viatique comme ouverture indirecte à la représentation de soi, comme seule façon de se dire par la médiation d'un discours dont l'objet premier en lui-même exotique sert de support à un travail d'édification endotique de l'identité personnelle44.

L'œuvre de Myriam Harry s'inscrit tout à fait dans ce balancement entre exotisme - parfois au sens le plus facile et le plus traditionnel, nourri de tableaux et de clichés - et endotisme, enquête sur soi-même. L'écriture de soi par le biais de la relation viatique apparaît effectivement chez Myriam Harry comme un moyen de se représenter indirectement.

Mais tout le problème qui se pose à Myriam Harry est que cet exotisme de l'Orient, ou orientalisme, est lié à une riche tradition littéraire. En cherchant à se réapproprier ces lieux et leur histoire, l'écrivaine se réapproprie donc en même temps cette tradition. Les nombreuses contradictions identitaires que Myriam Harry met en scène dans ses textes, et tout particulièrement dans D'autres îles de volupté sont finalement moins à relier à la quête d'un centre de gravité géoculturel et d'une identité fixe qu'à une interrogation sur les diverses façons d'écrire le lien, existant, entre Myriam Harry et l'Orient. Entre les relations canoniques de Chateaubriand, Lamartine ou Nerval (récits de voyage autobiographiques et volontiers exotiques), et les ouvrages savants privilégiant une approche scientifique de l'altérité, Myriam Harry a une carte personnelle à jouer, en tant que femme née et ayant grandi en Orient. Elle veut inventer ce paradoxe d'un « orientalisme intérieur » qui exprimerait sa relation personnelle à l'Orient tout en le mettant à distance, car en faisant de l'Orient son fonds de commerce littéraire, elle contribue à l'objectiver. Toute son œuvre se caractérise ainsi par un balancement entre subjectivité et objectivité, dont quelques traits de D'autres îles de volupté constituent des exemples frappants.

L'analyse énonciative de ce récit révèle en effet une oscillation constante de la narratrice entre implication personnelle et mise en retrait. Si l'écrivaine se laisse par moments aller à l'émotion, qui se traduit dans le texte par l'emploi d'interjections, par des pages lyriques sur la beauté des paysages de Zanzibar, ou encore des conversations avec des autochtones où se révèle l'intérêt sincère de Myriam Harry pour les autres cultures, cette écriture empathique est contrebalancée par des réactions d'indifférence et de mise à distance de l'autre, parfois dans le cadre d'une objectivation à visée scientifique (posture de l'experte orientaliste), mais aussi par des silences frappants, où la narratrice semble ostensiblement refuser de donner son avis personnel après avoir rapporté les propos des personnages. En effet, Myriam Harry délègue souvent la voix à d'autres locuteurs, parfois à l'échelle d'un chapitre entier. Dans les chapitres trois et quatre, ainsi que le chapitre dix, la parole est prise en charge par un locuteur autre que Myriam Harry (son amie française installée à Zanzibar, son chauffeur Derviche, etc.), sans que celle-ci fasse de commentaires ni de synthèse finale. Si Les Derniers Harems présentait le même procédé, l'écrivaine donnant la parole à diverses femmes d'opinions opposées, le dernier chapitre, quoiqu'intitulé « Sans conclure », faisait office d'épilogue où l'écrivaine tirait les leçons de son voyage et donnait son point de vue personnel ; or une telle conclusion est absente de D'autres îles de volupté, comme de la plupart des autres œuvres de l'écrivaine, le reportage de 1933 faisant figure d'exception.

Cette absence de prise en charge des divers discours est révélatrice : Myriam Harry délègue la parole mais n'opère aucune hiérarchisation des discours et des systèmes de valeur rapportés ; elle s'ouvre à une multiplicité de voix, sans trouver la sienne, et tout en mettant en scène son identité, jusqu'à la contradiction, Myriam Harry finit par sembler paradoxalement absente de ses textes. Cet effet d'indécidabilité énonciative est particulièrement marqué dans les passages où l'écrivaine semble vraiment engager son identité, comme celui de la communion islamique cité plus haut. Lorsque Myriam Harry écrit : « De partout les femmes accourent pour regarder une cafira, liseuse d'arabesques, que "le bateau d'or" a apportée à "l'île de la Lune" et que "le bateau d'or" emportera, Allah sait vers quel destin », on ne sait si c'est l' « Orientale » ou l'orientaliste qui s'exprime, car il est difficile d'identifier la source énonciative des éléments mis en mention par les guillemets : Myriam Harry cite-t-elle ici les femmes qu'elle a rencontrées, ou se cite-t-elle elle-même ? Cette indécision sur la responsabilité des discours est ici d'importance, car elle détermine le positionnement de l'écrivaine vis-à-vis des propos tenus sur elle, et plus largement vis-à-vis de cette « orientalité » arabe dont elle se revendique par ailleurs. Il s'agit de savoir si la voyageuse, qui semble ici se considérer du dehors, se définit elle-même comme cette cafira, avec tout ce que cela comporte d'engagement personnel, ou si elle ne fait qu'observer les réactions de ces femmes devant une voyageuse savante. La référence à Allah (« Allah sait vers quel destin ») s'oppose en outre à la comparaison du Coran à la Bible (« Bible islamique »), qui renvoie, elle, à un référent occidental. Ce passage est donc remarquable par ce brouillage énonciatif et en ce que Myriam Harry s'y présente comme vue de l'extérieur, hors d'elle-même ; entre subjectivité et objectivité, il cristallise sa tentative pour créer un « orientalisme de l'intérieur ».

D'autres îles de volupté, par les nombreuses contradictions identitaires qu'il manifeste, s'avère donc un récit de voyage particulièrement éclairant sur la démarche littéraire de Myriam Harry, qui cherche à se situer dans le champ de l'orientalisme, objet littéraire qui lui a valu sa reconnaissance et dont elle n'a cessé de faire sa signature. Pour cela, l'écrivaine met en scène sa « bi-culturalité », qui apparaît dans ses textes sous la forme d'une énonciation particulièrement complexe. C'est cette multiplicité des voix et des systèmes de pensée auxquels s'ouvre l'auteure, sans toujours trancher ni hiérarchiser les propos, qui fonde la singularité de Myriam Harry, dont l'œuvre littéraire, parfois inégale et souvent paradoxale, est celle, assez rare, d'une « orientaliste orientale ».

 


1 Jules Lemaître, Les Contemporains. Études et Portraits littéraires, Paris, Société Française d'Imprimerie et de Librairie, 1918.

2 Ibid., p. 347.

3 C'est le titre de son deuxième roman autobiographique, paru en 1914 chez Fayard. Myriam Harry s'y dépeint sous les traits de la petite Siona (c'est-à-dire « fille de Sion »). Il ne faut pas pour autant penser qu'en choisissant de se définir par rapport à la colline de Sion, Myriam Harry revendique une quelconque affiliation à la religion, ni même à la culture juives. Elle évacue tout à fait le symbolisme juif du nom de Sion pour ne l'utiliser que comme référent géographique et symbole d'une Jérusalem dans son esprit plutôt chrétienne : « En France, je me suis désintéressée du sionisme. [...] Naïvement infatuée, j'estimais aussi qu'il empiétait sur mon domaine. La colline de Sion m'appartenait. J'y étais née ; j'y fus baptisée » (Les Amants de Sion, Paris, Fayard, 1923, p. 9). Dans ses romans autobiographiques comme dans ses récits de voyage, Myriam Harry ne s'assimile aucunement aux Juifs. Si son père était effectivement juif de Pologne, il s'est rapidement converti au protestantisme et il ne semble rester aucune trace du judaïsme dans l'éducation qu'a reçue Myriam Harry, sous l'impulsion d'une mère protestante très croyante. De même, il convient de ne pas assimiler l'enthousiasme de l'écrivaine pour l'entreprise sioniste, qu'elle découvre au cours de son voyage « de retour » en 1920, et qu'elle défend, à une quelconque redécouverte de sa judéité. Comme l'écrit Jules Lemaître, Myriam Harry était une « païenne ».

4 Elle reçoit en janvier 1905 le premier prix Fémina, alors prix de la Vie Heureuse, pour son roman autobiographique La Conquête de Jérusalem (Paris, Calmann-Lévy, 1904). Suite à ce prix, Myriam Harry fera partie du jury du prix Fémina jusqu'à la fin de sa vie.

5 Léon Cayla (1881-1965), gouverneur général de Madagascar de 1930 à 1939.

6 D'autres îles de volupté, Paris, Ferenczi, 1940. Les numéros de pages entre parenthèses renvoient à cette édition.

7 L'Île de volupté, Paris, Fayard, 1908. Le titre désigne l'île de Ceylan (actuel Sri Lanka). Il s'agit d'un roman sentimental sur fond de décor exotique, rédigé à la troisième personne.

8 La région est placée sous le contrôle du sultanat d'Oman de la fin du XVIIe siècle jusqu'à la deuxième moitié du XIXe siècle et Zanzibar devient même le lieu de résidence principal du sultan en 1840.

9 Nous entendons ce terme sous les deux acceptions que Jérôme Meizoz a distinguées : l'image que l'écrivain construit de soi dans ses œuvres (ethos discursif) et la dimension actionnelle et comportementale de la mise en scène de soi par l'écrivain, c'est-à-dire la « mythologie politique réalisée, incorporée, devenue disposition permanente, manière durable de se tenir, de parler, de marcher, et par-là de sentir et de penser » (Pierre Bourdieu, Le Sens pratique, Paris, Minuit, 1980, p. 117, cité dans Denis Saint-Amand et David Vrydaghs, ConTEXTES, no 8, « Retours sur la posture », 2011, p. 3, URL http://contextes.revues.org/index4712.html).

10 Pour une biographie plus détaillée de l'écrivaine, voir Cécile Chombard Gaudin, Une orientale à Paris. Voyages littéraires de Myriam Harry, Paris, Maisonneuve & Larose, 2005.

11 Guillaume Moses Shapira, qui tenait à Jérusalem une boutique de souvenirs pour les touristes signalée par le Baedeker Syrie-Palestine de1876, s'est rendu célèbre pour ses recherches en archéologie biblique. Suite à une mission ethnologique et linguistique au Yémen et au Hedjaz pour le British Museum, il ramène un manuscrit qu'il croit être le Deutéronome mosaïque. Il le transcrit en deux ans, avant de le présenter à la communauté savante en Europe. Très rapidement, des rumeurs courent sur l'authenticité du manuscrit, qui conduisent Shapira au suicide en mars 1884. Pour plus de renseignements, voir J. Allegro, The Shapira Affair, London, W. H. Allen, 1965, et Charles Clermont-Ganneau, Les Fraudes Archéologiques en Palestine, Paris, Ernest Leroux, 1885.

12 Siona chez les Barbares, Paris, Fayard, 1918.

13 Si elle se sentait vraiment orientale, Myriam Harry aurait plutôt utilisé un des termes arabes désignant les Européens comme « roumi ».

14 Nous renvoyons à l'article de János Riesz, « L'acculturation à rebours : un thème littéraire », Diogène, vol. 135, septembre 1986, p. 50-65.

15 Cécile Chombard Gaudin, Une orientale à Paris, op. cit., p. 128.

16 Myriam Harry entretint une amitié profonde avec Lucie Delarue-Mardrus, rencontrée à Tunis.

17 Frédéric Lefèvre, Une heure avec Myriam Harry, Paris, Flammarion, 1933.

18 Ibid., p. 254. Sur cette adoption, voir Cécile Chombard Gaudin, Une orientale à Paris, op. cit., p. 147.

19 Djelaleddine Roumi, Poète et Danseur mystique, Paris, Flammarion, 1947.

20 Cécile Chombard Gaudin, « Myriam Harry », dans Dictionnaire des orientalistes de langue française, François Pouillon, Jean Ferreux, Lucette Valensi (dir.), Paris, Karthala, 2008, p. 484.

21 Les Derniers Harems, Paris, Éditions de la sirène, 1933. Ce texte a été étudié par Élodie Gaden, « "J'irai m'enchanter tristement auprès de mes sœurs islamiques" : Les Derniers Harems de Myriam Harry (1933) », Sociétés & Représentations, no 34, 2012/2, p. 165-173.

22 Les Derniers Harems, op. cit., p. 45.

23 Voir sur cette question Sarga Moussa, La Relation orientale, Paris, Klincksieck, 1995, chap. 8 (p. 175-198), « La part des voyageuses : le harem vu de l'intérieur », où il explique comment, aux alentours des années 1840, le harem est réévalué en lieu protecteur pour les femmes, par une critique de l'européocentrisme.

24 Les Derniers Harems, op. cit., p. 10.

25 Ibid., p. 242-243.

26 Élodie Gaden, art. cit., p. 172.

27 D'autres îles de volupté, chap. VI, « Le bain de la fille du Chah » et chap. VII « Le harem du Sultan ».

28 Ibid., chap. XVI, « La danse de Krichna ».

29 Ibid., chap. XVII, « Nossi-Bé ».

30 Voir Sarga Moussa, La Relation orientale, op. cit., chap. 1 : « L'invention du drogman », p. 13-26.

31 Il est significatif que ce passage soit l'un des seuls moments du texte où Myriam Harry donne, ou plutôt semble donner la parole à une personne noire.

32 En italique dans le passage.

33 Ainsi, Myriam Harry se trompe lorsqu'elle affirme que « derviche signifie moine » (40), le mot persan pouvant plutôt être traduit par « pauvre » ou « mendiant » ; de même, lorsqu'elle écrit : « La mosquée n'est qu'une salle carrée, blanchie à la chaux, où sont piquées - hérésie pour l'islam orthodoxe - des photographies en couleur » (99, nous soulignons), il convient de préciser que cela n'est vrai que si les clichés représentent des êtres vivants (humains et animaux).

34 Le terme arabe signifie « incroyant, infidèle » et est plutôt connoté péjorativement.

35 Il s'agit de la sourate qui ouvre le Coran.

36 Le kimbani ou kebani désigne, en comorien, un banc tenant lieu de siège dans les demeures.

37 Voir Élodie Gaden, art. cit., p. 5.

38 Les Sakalava désignent un ensemble d'ethnies de l'Ouest de Magadascar.

39 Myriam Harry, Georges Rozet, Jérôme et Jean Tharaud, Le Visage de la France. L'Afrique du Nord : Tunisie, préface du Maréchal Lyautey, Paris, Aux Horizons de France, 1927.

40 On écrirait aujourd'hui swahilis.

41 Sur ce point, Myriam Harry se trompe ; voir note 32.

42 Notamment le cycle des Siona, qui comprend La Petite Fille de Jérusalem (Paris, Fayard, 1914), Siona chez les Barbares renommé ensuite Siona à Berlin (1918), Siona à Paris (1919) et Le Tendre Cantique de Siona (1922).

43 La Jérusalem retrouvée, Paris, Flammarion, 1930, réédité dans Israël. Rêve d'une terre nouvelle, Paris, Omnibus, 1998, p. 557 (nous soulignons).

44 Roland Le Huenen, « Parler de soi par ricochet : le voyage au féminin ou l'impossible autobiographie. George Sand, Flora Tristan, Léonie d'Aunet », dans Voyageuses européennes au XIXe siècle. Identités, genres, codes, Frank Estelmann, Sarga Moussa et Friedrich Wolfzettel (dir.), Paris, Presses Universitaires de Paris-Sorbonne, « Imago Mundi », 2012, p. 39.

Pour citer cet article



Référence électronique
Maéva BOVIO, « Un orientalisme réinventé : postures de Myriam Harry entre Europe, Afrique et Orient », Viatica [En ligne], D'Afrique et d'Orient. Regards littéraires de voyageuses européennes (XIXe-XXIe siècles), mis en ligne le 01/06/2018, URL : http://viatica.univ-bpclermont.fr/d-afrique-et-d-orient-regards-litteraires-de-voyageuses-europeennes-xixe-xxie-siecles/iii-des-voyageuses-au-carrefour-de-l-afrique-coloniale-et-independante/un-orientalisme-reinvente-postures-de