« On colonise par la femme et non par le fusil » : Raymonde Bonnetain au Soudan (1892)

Hors-série n°2, juin 2018
Université de Guelph (Canada)

« On colonise par la femme et non par le fusil » : Raymonde Bonnetain au Soudan (1892)

 

 

Le récit de voyage de Raymonde Bonnetain, Une Française au Soudan, sur la route de Tombouctou, du Sénégal au Niger (1894) est, autant que nous avons pu le déterminer, la première publication de cette auteure. Son mari, en revanche, avec qui elle voyage, est un écrivain et journaliste connu. Paul Bonnetain appartient à la troisième génération naturaliste1. Il est l'auteur du roman Charlot s'amuse et un des signataires du « Manifeste des cinq contre La Terre d'Émile Zola ». Raymonde Bonnetain remarque dans son récit de voyage que

C'est terrible d'être femme d'homme de lettres. Comment avoir une idée à soi sans qu'on l'attribue au mari ?... De fait, il est vrai, pour moi du moins, c'est assez juste. Nous vivons tellement d'une vie commune qu'en parlant ou en écrivant, je ne sais jamais si j'invente ou si je répète2

Et Paul Bonnetain, répète-t-il ? Il ne vient pas à l'esprit de Raymonde Bonnetain d'imaginer que son mari puisse lui être redevable pour certaines de ses idées, tellement elle assume la position auxiliaire de la femme accompagnatrice. Toutefois, par son activité de voyageuse, par son écriture et sa publication, l'identité de Raymonde Bonnetain, d'abord fragile et éclatée, se stabilise et l'on peut reconnaître sa contribution distincte à l'écriture du voyage au Soudan.

Si Raymonde Bonnetain prend de l'assurance par le truchement de son écriture, son récit ne peut toutefois pas être compris sans que l'on prenne en compte le rôle de son mari dans sa rédaction. Ainsi, dans un premier temps, on se penchera sur la question de la collaboration dans ce récit de voyage en couple et des divers facteurs qui ont influencé la forme qu'il a prise. Dans un second temps, c'est l'identité de Raymonde Bonnetain, voyageuse, écrivaine et colonisatrice, qui nous intéressera.

Comme nous l'avons montré ailleurs, et comme Frank Estelmann et Friedrich Wolfzettel le notent dans leur introduction au volume Voyageuses européennes au XIXe siècle : Identités, Genres, Codes, c'est en se penchant sur les récits de voyage en couple que l'on peut le mieux comprendre « les frontières discursives entre les sexes3 ». Les voyages en couple connaissent un essor pendant la Troisième République, grâce à la conjoncture particulière de trois facteurs : l'expansion coloniale, un plus grand nombre d'expéditions scientifiques et des améliorations dans les transports4. La collaboration des voyageuses au projet de leur mari, d'abord en participant au voyage et puis par le biais de l'écriture et de sa publication, résulte aussi de divers changements sociaux datant de cette époque, tels la plus grande accessibilité à l'éducation pour les femmes et la participation croissante des bourgeoises aux professions, le plus souvent aux côtés de leur mari, père ou frère.

Jules Michelet avait décrit les avantages pour les hommes d'associer leurs femmes à leur travail dans L'Amour en 18595. Avec l'adoption de la loi Camille Sée en 1880, les femmes ont un meilleur accès à l'éducation secondaire et peuvent assumer des rôles de plus en plus actifs au sein des entreprises familiales. Il semble que la société fut généralement d'avis que les collaborations entre époux en commerce et dans d'autres associations professionnelles étaient acceptables et avantageuses. Par contre, les collaborations artistiques entre époux étaient plutôt découragées, particulièrement si les normes du mariage bourgeois étaient mises en question par la coopération.

Quelques avertissements contre les collaborations artistiques paraissent dans les romans d'auteurs réalistes et naturalistes. La nouvelle « Madame Sourdis » (1880) de Zola est une mise en garde contre la collaboration artistique entre mari et femme. Il y a, de plus, le roman Bel-Ami de Maupassant (1885) dans lequel le mariage de Georges Duroy et Madeleine Forestier ne survit pas malgré leur participation à la revue La Vie française. Enfin, Alphonse Daudet décrit des mariages désastreux résultant des ambitions artistiques des épouses dans son recueil de nouvelles Les femmes d'artistes (1878). Il est à présumer que ces nombreuses descriptions fictives de collaborations artistiques entre époux prennent le relais de modèles historiques. Elles offrent toutes des mises en garde contre la collaboration homme-femme et nient, presque sans exception, la possibilité que la faculté « artiste » existe chez une femme. Comme ces exemples l'indiquent, la question de la collaboration féminine était une question particulièrement débattue par les auteurs naturalistes, c'est-à-dire par le cercle auquel appartenait Paul Bonnetain.

Bonnetain semble avoir été surtout marqué par un appel lancé par Edmond de Goncourt dans la préface à son roman La Faustin (1882), dans lequel Goncourt explique qu'il

trouve que les livres écrits sur les femmes par les hommes, manquent, manquent, manquent... [sic] de la collaboration féminine, - et je serais désireux de l'avoir, cette collaboration, et non pas d'une seule femme, mais d'un très grand nombre. Oui, j'aurais l'ambition de composer mon roman avec un rien de l'aide et de la confiance des femmes6.

Goncourt demande à ses lectrices « de mettre sur du papier un peu de leur pensée en train de se ressouvenir et, cela fait, de le jeter anonymement à l'adresse de [s]on éditeur7 ». Nous savons que l'influence de Goncourt sur Bonnetain était considérable. Dans ses souvenirs, J.-H. Rosny explique qu'une des motivations de Bonnetain pour participer au « Manifeste des cinq contre La Terre » (1887) était de faire plaisir à Goncourt, en qui il voyait « le roi des lettres8 ». Nous savons, de plus, que Bonnetain a pris cette idée de Goncourt à cœur car il y fait référence dans sa préface aux Mémoires de Sarah Barnum (1883), un livre auquel il aurait collaboré avec sa maîtresse, Marie Colombier, au début de sa carrière d'écrivain. Bonnetain explique que « Notre grand Ed. de Goncourt, dans sa préface de La Faustin, préconise l'appel aux "souvenirs vivants" pour les "études psychologiques et physiologiques" sur la femme9 » et, s'adressant à Colombier dans la préface, il lui écrit : « Vous aviez lu cette préface d'Edmond de Goncourt et vous avez voulu lui apporter les "documents humains" demandés10 ».

Bonnetain fait ici écho à l'idée implicite de Goncourt selon laquelle le texte d'une femme ne peut pas être une œuvre d'art en soi, qu'il est surtout un « document humain ». Pour Goncourt et Bonnetain, le mérite d'un texte authentique de femme est dans la valeur documentaire qu'il peut apporter à un auteur mâle qui pourrait, lui, s'en servir pour en faire une œuvre d'art. Si l'on poursuit cette idée, cela signifie que les femmes ont besoin de collaborateurs mâles pour que leurs textes passent d'une valeur documentaire à une valeur littéraire.

Cette conception particulière de l'écriture des femmes aura une grande influence sur le récit de voyage de Raymonde Bonnetain au Soudan. C'est la mission scientifique que Bonnetain accepte en 1892 qui fournit l'occasion pour cette collaboration. Bonnetain est chargé par le ministère de l'Instruction publique et le sous-secrétariat d'État aux colonies « d'étudier au Soudan les questions relatives à l'ethnographie des peuples habitant notre colonie11 ». Bonnetain part au Soudan avec Raymonde Ogé, qui est son épouse depuis quatre ans, et Renée, la petite fille de sept ans de cette dernière. Curieusement, le rapport officiel de Paul Bonnetain n'est jamais soumis12. Sa seule publication soudanaise est un recueil de nouvelles, paru chez Alphonse Lemerre en 1895, intitulé Dans la brousse, sensations du Soudan. Dans ces nouvelles, Bonnetain ne reconnaît jamais qu'il est accompagné par sa femme et sa fille lors de ce voyage, et adopte plutôt la posture de l'aventurier solitaire, explorant seul la brousse africaine. Raymonde Bonnetain, quant à elle, ne cesse pas de rappeler la présence de son mari dans son texte13.

Le récit de voyage de Raymonde Bonnetain prend la forme d'un journal de route qui raconte minutieusement les détails du voyage. Une Française au Soudan, paru en 1894, contient les justifications du voyage, de l'écriture du récit et de sa publication que nous reconnaissons maintenant comme caractéristiques du récit de voyage d'une femme au XIXesiècle14. Des notes en bas des premières pages du récit insistent sur le fait qu'au début Raymonde Bonnetain n'avait aucune intention de publier ce journal. Une première note, dite de l'éditeur, prie le lecteur de bien vouloir reconnaître « une fois pour toutes [...] que ce journal de route, que ces impressions intimes étaient destinés par l'auteur à des parents et amis, non au grand public15 ». Un peu plus loin, une deuxième note de l'auteure elle-même reprend le même propos :

[...] lorsque j'écrivais ces notes à fautes-que-veux-tu, je ne prévoyais pas que nos amis m'en conseilleraient l'impression et que mon mari l'autoriserait. Je tuais le temps, je me dérouillais les doigts et la mémoire ; je notais surtout, toutes fraîches, les choses pour en envoyer le récit à des parents, à des amies16.

Ces commentaires montrent le malaise de la femme auteure devant la publication. On y reconnaît aussi le souci de Raymonde Bonnetain de ne pas vouloir paraître « bas-bleu17 ». L'insistance de Raymonde sur son incapacité littéraire devient une stratégie pour faire accepter son texte par ceux qui, comme son mari, jugent sévèrement les prétentions littéraires des femmes :

Les maris de mes amies vont me trouver popotte [sic], bien qu'ils me sachent aussi peu bas-bleu que possible... Mais que voulez-vous? Je ne sais pas décrire un paysage, moi. [...] D'abord, est-ce que ça fait vraiment voir quelque chose, une « description littéraire ? »... Moi, je les saute, quand je lis. Et je ne suis pas la seule18 !...

Raymonde Bonnetain revient plusieurs fois sur son malaise envers la description dans son récit. Les théoriciens du récit de voyage sont d'accord pour reconnaître que ce genre marie narration et description19. Si la narration est surtout associée au compte rendu du quotidien du voyageur, c'est la description qui constitue l'élément artistique du texte. Pour Raymonde Bonnetain, la tâche de décrire revient à Paul. Elle remarque, par exemple, après une promenade en pirogue avec lui au coucher du soleil : « Je voudrais bien que Paul décrivît cela quelque part, mais je n'ose pas essayer20 ». Conformément aux opinions de Goncourt et de Paul Bonnetain concernant la valeur qu'il convient d'attribuer à l'écriture des femmes, la « spécialité » que Raymonde assume dans le couple-voyageur est la documentation. Parallèlement, elle se décrit souvent en train de prendre les photographies qui étaient destinées à illustrer les publications issues de la mission21. Elle conseille plusieurs fois ses lecteurs de suppléer à ses pauvres descriptions en regardant ces images, écrivant, par exemple, « Mes photographies, mieux que mes sottes descriptions, vous donneront idée de ces différents bâtiments22 » ou bien « cette maison, il faut que je la décrive. Seulement, comme je me méfie de mes explications, je vous conseille de les suivre sur la photographie. Y êtes-vous ? Oui ? Alors, je commence !23 ». Malheureusement, seule une petite sélection de photographies et de gravures dérivées de ces clichés se trouve dans la version publiée de son texte. Toutefois, certaines des photos de la mission qui ne se trouvent pas dans le récit de voyage, figurent dans les archives de la Bibliothèque Marguerite-Durand24. Elles ont, certes, une grande valeur documentaire mais ce qui frappe le lecteur contemporain est la mise en scène qu'elles offrent de l'identité instable de Raymonde Bonnetain et leur insistance sur l'incongruité qu'il y a à retrouver cette Française et sa famille au Soudan.

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Figure 1 : « Mme Bonnetain en tenue militaire » © Bibliothèque Marguerite Durand / Roger-Viollet

Nous voyons la voyageuse travestie dans cette image (fig. 1) qui porte à l'endos l'inscription « Madame Raymonde Bonnetain en costume militaire avec galons25 ». Elle est entourée de cinq colons français qui la saluent tandis qu'elle assume une pose masculine, enfourchant sa chaise, tenant une canne un peu levée en position d'autorité, et regardant directement l'appareil photographique. Est-ce une façon de se moquer de l'activité des militaires au Soudan et de suggérer, par sa présence au centre de la photo, que le point de vue souligne, que la participation d'une femme à la mission colonisatrice devrait être mieux accueillie que celle des militaires ?

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Figure 2 : « Mme Bonnetain et sa fille en costume soudanais » © Bibliothèque Marguerite Durand / Roger-Viollet

Un autre cliché (fig. 2) la représente déguisée en femme soudanaise, pillant le mil, accompagnée de sa fille qui est, elle aussi, déguisée, tandis que la petite esclave soudanaise que les Bonnetain ont adoptée pour l'offrir en compagnon de jeu à leur fille, porte une robe européenne. L'inscription au verso de cette curieuse image explique qu'elle a été prise en 1893 et qu'elle représente

Mme et Melle Bonnetain, et Belvinda, l'esclave, par elles affranchies, le lendemain de son achat. Mme et Melle B[onnetain] sont en costumes de riches soudanaises. Accessoires : calebasses, mortier et pilon (à couscous). Belvinda en costume européen de la garde-robe de sa petite maîtresse26.

La liste des accessoires et le détail des costumes accentuent la mise en scène : les sujets posent devant un écran, comme dans un studio. Une telle représentation rappelle la vogue des photographies exotiques et publicitaires d'auteures comme Myriam Harry et Lucie Delarue-Mardrus qui datent des premières années du XXe siècle27.

Les travestissements et déguisements dans la documentation visuelle du voyage vont de pair avec de nombreux passages du récit de voyage qui mettent en relief l'identité éclatée de la voyageuse. Cette identité est instable en ce qui concerne l'appartenance ethnique de Raymonde Bonnetain, sa classe sociale et les marqueurs relatifs à sa socio-sexuation. Pour ce qui est de son identité ethnique, elle explique au début du récit que ce voyage lui sera sans doute plus facile que pour une autre puisqu'elle est « petite-fille de créoles brésiliens, donc vaccinée contre le climat tropical28 ». Le titre du récit de voyage souligne toutefois qu'elle est Une Française au Soudan mais pas tout à fait une Parisienne : « je suis femme, et parisienne (d'adoption tout au moins)29 ». Elle se trouve aussi une affinité avec les Anglaises, écrivant qu'elle est une « bonne petite Française courageuse, très anglo-saxonne quand il le fallait30 ». Elle se désigne aussi dans le récit comme « la Madame toubab31 », soulignant également sa nouvelle identité de blanche au Soudan.

Une certaine confusion règne aussi quant à sa classe sociale. Elle se moque du télégramme qu'elle reçoit du colonel Archinard l'avertissant que « Soudan pas fait pour femmes du monde32 » et insiste sur le fait qu'elle n'est pas « une banale mondaine, verseuse de thé et potins de five o'clock33 », en dépit de ce que l'on pourrait croire, mais plutôt une « petite bourgeoise ignorante34 ». Les expressions qu'elle utilise pour désigner sa socio-sexuation sont toutes aussi intéressantes et témoignent d'une identité changeante. Elle dit que si ses amies françaises l'avaient vue au Soudan, elles « n'auraient pas reconnu la pauvre petite femme que le moindre mistral effrayait naguère en rade de Toulon35 ». Fait peut-être plus révélateur encore de son identité instable, qui anticipe d'une certaine manière la théorie de la performativité du genre de Judith Butler, elle utilise des verbes qui indiquent un changement d'état lorsqu'elle passe d'une activité aventurière à une activité féminine traditionnelle, par exemple, lorsque « la chasseuse (?) d'hippopotames doit redevenir maîtresse de maison36 » ou lorsqu'elle écrit : « Décidément, je devrai rester femme, et tandis que le général se moque de moi, je reprends mon aiguille37 ! »

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Figure 3 : « Mlle Bonnetain avec crânes » © Bibliothèque Marguerite Durand / Roger-Viollet

L'accent est mis sur l'incongruité entre la présence d'une petite fille blanche et la violence caractéristique du système colonial dans une autre photographie de la mission (fig. 3). Nous voyons ici Renée, la petite fille de Raymonde qui était elle aussi du voyage, entourée de crânes. L'inscription au verso la décrit ainsi : « Melle Renée Bonnetain (1894-95) jouant avec les crânes de sofas (soldats professionnels) de Samory, fusillés outre Niger, après d'inutiles combats, pour la plus grande gloire - gloire et profit - de l'artillerie de Marine38 ». Cette image véhicule la critique de l'activité militaire des colonisateurs français au Soudan qui revient en leitmotiv tout au long du récit de voyage. Raymonde Bonnetain propose en contrepoint que le colonialisme français fasse une plus grande place aux femmes et aux familles, d'où la présence de sa petite fille, heureuse et en bonne santé, présentée comme alternative à cette violence. Raymonde Bonnetain commente, par exemple, l'attitude de

MM. les militaires [...] aimables par force et navrés de nous voir violer les « mystères du Soudan », démolir les légendes. Ah ! que nous aurons de beaux éloges funéraires si nous y restons ! Mais que de grincements de dents, que d'ennemis, si l'impunité de notre exploration, surtout de la mienne et de celle de ma fille, démontre qu'avec de l'hygiène et de la prudence, on peut résister au climat de la « Terre de mort », et nous permet de renseigner l'opinion publique en France sur tout ce qui se passe dans la brousse !...39.

Cette idée, que les femmes et familles devraient participer à la colonisation aux côtés des hommes, est ce que Raymonde Bonnetain appelle, avec sa modestie habituelle, sa « petite théorie féminine prônant la colonisation à l'aide de couples, et non de célibataires40 ». La « petite théorie féminine » de Raymonde doit être lue conjointement avec la critique de Paul Bonnetain. Il trouve lui aussi beaucoup à redire à l'administration militaire des colonies françaises au Soudan et plaide pour une plus grande participation des civils au processus de colonisation. Dès son retour en France, il avait accordé une entrevue au cours de laquelle il critiquait l'administration militaire du Soudan en termes virulents et réclamait que la colonie soit placée sous administration civile41. Frédéric da Silva a montré que c'est à cause de cette critique que le général Archinard, gouverneur militaire du Soudan, supprime les publications subséquentes de Bonnetain sur le Soudan, qui avaient été annoncées dans Le Monde illustré (26 août 1893) et auxquelles Raymonde Bonnetain fait allusion dans son récit42. Da Silva suggère que Bonnetain contourne cet interdit en faisant paraître sa critique dans les textes viatiques de sa femme. L'idée qu'il faut coloniser « par la femme et non par le fusil43 » ou que « la facilité d'acclimatement, ne se réalise que s'il est imposé par la présence de la femme, conseillé par elle, NÉCESSITÉ PAR SES LÉGITIMES EXIGENCES44 » est convaincante lorsqu'elle est exprimée par Raymonde Bonnetain parce que son expérience prouve qu'une femme sans formation particulière est capable de contribuer au projet colonial, en dépit de la doxa qui affirme le contraire. Le recueil de nouvelles soudanaises de Paul Bonnetain contient aussi une critique de l'administration coloniale puisqu'il est souvent question de l'ennui et des mauvaises conditions sanitaires dans lesquelles travaillent les troupiers. La nouvelle la plus développée du recueil, « Le chef de gare », raconte par exemple l'histoire de Julien Grenelle, qui part au Soudan à la recherche d'aventures et qui meurt, malade et abandonné, au « Ravin de l'Hyène (kilomètre 63) » où ses fonctions se limitent à attendre un train qui passe deux fois par jour45. Les problèmes que Bonnetain soulève quant à l'administration de la colonie sont plus aisément admissibles sous la plume de sa femme ou dans des nouvelles fictives qu'ils ne l'auraient été dans un rapport officiel.

C'est dans la critique de l'administration militaire de la colonie que la voix de Raymonde Bonnetain s'affirme. Lorsqu'elle prend conscience du fait qu'elle est capable de voyager en Afrique, d'être la première femme blanche à arriver au Niger46 et, surtout, d'imposer sa routine domestique quotidienne n'importe où, elle exprime sa « philosophie » coloniale de façon de plus en plus éloquente. Dans son second texte viatique, l'article « La Femme aux colonies » qui paraît dans La Revue encyclopédique deux ans après son récit de voyage, ses arguments sont posés et assurés. Elle envisage ainsi la colonisatrice idéale :

Qu'elle soit bonne sans banalité, courageuse (ou plutôt résignée) sans être hommasse, ingénieuse en demeurant sans prétentions ; qu'elle reste naturelle, bien Française, ni sottement prude, ni maladroitement trop affranchie d'allures ; - qu'elle s'imagine, encore un coup, avoir simplement changé de département, et elle sera heureuse en faisant les siens heureux47.

Raymonde Bonnetain décrit la socio-sexuation particulière (et assez restrictive) qui conviendrait, selon elle, à la colonisatrice idéale et, cette fois, elle pose en experte, parsemant son texte de phrases telles « nulle ne connaît mieux que moi », « je lui puis jurer48 », qui indiquent son autorité acquise d'expérience sur le terrain. Son expérience a appris à Raymonde Bonnetain, selon Jean-Marie Seillan, « ce qu'un regard de femme apporte de singulier dans l'étude d'un monde masculin et machiste49 » et elle présente ses conclusions et recommandations avec assurance et fermeté.

Dans sa réédition d'Une Française au Soudan (2007), Jean-Marie Seillan considère que la question « faut-il coloniser ? » est en passe de devenir consensuelle dans la France des années 189050. Ce qui s'impose est donc de trouver le meilleur système. Nous ne retrouvons ainsi peu, voire aucune solidarité entre Raymonde Bonnetain et les Soudanaises qu'elle rencontre lors du voyage. Elle participe aux stéréotypes de l'époque concernant les Africaines, par exemple en évoquant la Vénus noire dans l'extrait qui suit. Son statut de voyageuse l'autorise à décrire le physique des Soudanaises, qui seraient plus fécondes que les Européennes. Elle explique que l'activité de piler le mil,

[c]ette dure besogne, durant laquelle le buste se penche et semble pivoter sur les reins, fait le corps superbe et fort, fortifie et embellit les formes, prépare enfin aux maternités faciles. Nos pileuses ont le torse nu, et sur les flancs, un seul pagne tendu à crever. Leur dos est très beau, le dos de la Vénus accroupie ; la gorge est également belle (quand elle n'affecte pas du moins la forme de la banane au lieu de celle de l'orange), et toujours dure51.

Elle décrit la petite fille noire qu'elle a achetée afin de la dresser en compagne appropriée pour sa fille en la comparant à un animal domestique52. Cette comparaison revient dans les derniers paragraphes de son récit lorsqu'elle écrit avoir offert les animaux qu'elle a rapportés du Soudan au Jardin d'acclimatation, immédiatement après avoir noté que Belvinda, la petite fille, « qui ne sait plus un mot des langues soudanaises, ne tient pas du tout, mais pas du tout, à retourner chez ces "sales nègres"53 ». La phrase suggère l'aliénation tragique de cette enfant dont la position dans la photographie (fig. 2), accroupie aux pieds de sa maîtresse, rappelle la position d'un animal domestique placé dans un portrait de famille.

Si Raymonde Bonnetain est peu solidaire des Africaines dans son récit, elle montre en revanche beaucoup de solidarité et d'admiration pour les rares femmes blanches qui se trouvent dans la colonie54. Destiné à des lectrices françaises, son récit de voyage fournit la preuve que les Européennes sont capables de dépasser les limites qu'on leur assigne alors. Il semblerait avoir eu un certain effet puisque Raymonde Bonnetain note en 1896 que la lecture de son texte « détermina de nombreuses femmes d'officiers et de fonctionnaires à suivre leur époux en des régions plus ou moins équatoriales où leur présence semblait impossible auparavant55 ». Elle offre ainsi à ses lectrices de nouvelles possibilités d'actions et d'apprentissages, en leur réservant une place dans le système colonial.

 


1 Voir Frédéric Da Silva, « Paul Bonnetain, le chercheur inconnu », Les Cahiers naturalistes, no 85, 2011, p. 6. Cette génération regroupe, entre autres, les auteurs J.-H. Rosny, Lucien Descaves, Paul Margueritte et Gustave Guiches qui suivent les maîtres du naturalisme (Zola, Goncourt, Daudet), et les disciples de Zola qui participèrent aux soirées de Médan (Paul Alexis, Léon Hennique, Henry Céard).

2 Raymonde Bonnetain, Une Française au Soudan : sur la route de Tombouctou, du Sénégal au Niger, [1894], Paris, L'Harmattan, 2007, p. 162.

3 Frank Estelmann et Friedrich Wolfzettel, « Préface » à Voyageuses européennes au XIXe siècle : Identités, genres, codes, Frank Estelmann, Sarga Moussa et Friedrich Wolfzettel (dir.), Paris, Presses de l'Université Paris-Sorbonne, « Imago Mundi », 2012, p. 16.

4 Pour plus de renseignements concernant les récits de voyages en couple, voir Margot Irvine, Pour suivre un époux : les récits de voyages des couples au XIXe siècle français, Québec, Éditions Nota Bene, 2008.

5 Il recommande aux jeunes hommes qui songent au mariage de trouver « un sérieux associé. [...] Dans certaines professions la femme est collaboratrice, par exemple, dans le commerce. Dans d'autres, comme dans les arts, elle assiste et elle inspire, s'associe de pensée. Enfin, dans les plus pénibles, les carrières d'hommes d'action, d'hommes d'affaires, elle est la confidente naturelle et la seule possible, le soutien moral, la consolation. Si tu ne la négliges point, si tu la tiens au courant, si tu établis avec elle une communication complète, tu verras combien la personne qu'en certaines professions on croit inutile, y prête au contraire de force », voir Jules Michelet, L'Amour, Paris, Hachette, 1859, p. 438-439.

6  Edmond de Goncourt, Préface à La Faustin, [1882], Paris, Charpentier, 1903, p. 2.

7 Ibid., p. 3-4. Sujet que je développe plus avant dans « "Et je serais désireux de l'avoir cette collaboration féminine" : Goncourt, Daudet, Bonnetain et la collaboration littéraire des femmes », La Littérature en bas-bleus, tome III : Romancières en France de 1870 à 1914, Andrea del Lungo et Brigitte Louichon (dir.), Paris, Classiques Garnier, 2017, p. 39-48.

8 J.-H. Rosny, Torches et lumignons : Souvenirs de la vie littéraire, Paris, La Force française, 1921, p. 219-220.

9 Paul Bonnetain, « Préface », Les Mémoires de Sarah Barnum par Marie Colombier, Paris, Tous les libraires, 1844, p. xii.

10 Ibid., p. xiii.

11 Frédéric Da Silva, « Le Récit de voyage comme document authentique : Paul et Raymonde Bonnetain au Soudan », Synergies Canada, no 2, 2010, p. 1.

12 Jean-Marie Seillan soutient que, selon les informations extraites du dossier Bonnetain (Centre des Archives d'Outre-mer, Aix-en-Provence, Fonds ministériels. Série géographique, SOUD III 7 D), la solde de Bonnetain est suspendue à partir de février 1894. Cette suspension indiquerait que le rapport n'a pas été remis dans les délais exigés, s'il n'a pas été « étouffé » ainsi que le suggère Raymonde Bonnetain dans son article dans La Revue encyclopédique que nous évoquons plus loin. Voir Seillan, « Introduction », Une Française au Soudan : sur la route de Tombouctou du Sénégal au Niger, Paris, L'Harmattan, 2007.

13 Jean-Marie Seillan compte 338 références dans le récit de voyage à « Paul » ou à « mon mari ». Ibid., p. xix.

14 Voir Bénédicte Monicat, Itinéraires de l'écriture au féminin. Voyageuses du 19e siècle, Amsterdam/Atlanta, GA, Rodopi, 1996.

15 Raymonde Bonnetain, Une Française au Soudan, op. cit., p. 2.

16 Ibid., p. 63-64.

17 Ibid., p. 162.

18 Ibid.

19 Voir à ce sujet Roland Le Huenen, « Qu'est-ce qu'un récit de voyage? », Littérales, Paris X Nanterre, n17, 1990, p. 7-23.

20 Raymonde Bonnetain, Une Française au Soudan, op. cit., p. 202.

21 La parution des photographies est annoncée dans un article de H. Lapauze (« La mission de M. Paul Bonnetain au Soudan », Le Monde illustré, no 1900, 26 août 1893) qui indique qu'elles étaient destinées à figurer dans un « volume scientifique » issu du rapport de la mission de Bonnetain. Voir à ce sujet l'article de Frédéric Da Silva, « Le Récit de voyage comme document authentique : Paul et Raymonde Bonnetain au Soudan », op. cit., p. 1.

22 Raymonde Bonnetain, Une Française au Soudan, op. cit., p. 83.

23 Ibid., p. 97.

24 Je tiens à remercier la conservatrice de la Bibliothèque Marguerite-Durand (Paris), Mme Annie Metz, de m'avoir communiqué ces photographies.

25 « Mme Bonnetain en tenue militaire » : cote : 099 B 82 ; numéro d'image : 40673-18, Bibliothèque Marguerite-Durand (Paris).

26 « Mme Bonnetain et sa fille en costume soudanais » : cote : 099 B 85 ; numéro d'image : 40674-3, Bibliothèque Marguerite-Durand (Paris).

27 Voir à ce sujet le chapitre 3 du livre de Rachel Mesch, Having it all in the Belle Époque: How French Women's Magazines Invented the Modern Woman, Stanford, Stanford University Press, 2013.

28 Raymonde Bonnetain, Une Française au Soudan, op. cit., p. 4.

29 Ibid., p. 168.

30 Ibid., p. 62.

31 Ibid., p. 71.

32 Ibid., p. 61.

33 Ibid., p. 62.

34 Ibid., p. 15.

35 Ibid., p. 13.

36 Ibid., p. 192. Nous soulignons. La ponctuation apparaît ainsi dans le texte original.

37 Ibid., p. 41. Nous soulignons.

38 « Mlle Bonnetain avec crânes » : 099 B 83 ; numéro d'image : 40673-19, Bibliothèque Marguerite-Durand (Paris).

39 Raymonde Bonnetain, Une Française au Soudan, op. cit., p. 144-145.

40 Ibid., p. 86.

41 Frédéric Da Silva, « Le Récit de voyage comme document authentique : Paul et Raymonde Bonnetain au Soudan », op. cit., p. 1.

42 Voir Raymonde Bonnetain, Une Française au Soudan, op. cit., p. 238.

43 Raymonde Bonnetain, « La Femme aux colonies », La Revue encyclopédique, no 142, 1896, p. 441-445. Reproduit en annexe à Une Française au Soudan, Paris, L'Harmattan, p. 270.

44 Ibid., p. 264. C'est Raymonde Bonnetain qui souligne.

45 Paul Bonnetain, Dans la Brousse ; sensations du Soudan, Paris, Alphonse Lemerre, 1895, p. 43-95. Cette nouvelle a aussi paru dans la Revue de Paris, 1er août 1894.

46 Voir Raymonde Bonnetain, Une Française au Soudan, op. cit., p. 231.

47 Raymonde Bonnetain, « La Femme aux colonies », op. cit., p. 269.

48 Ibid.

49 Jean-Marie Seillan, « Introduction » à Une Française au Soudan, op. cit., p. xxviii.

50 Ibid., p. xxvii.

51 Raymonde Bonnetain, Une Française au Soudan, op. cit., p. 59.

52 Ibid., p. 139.

53 Ibid., p. 258.

54 Ibid. Voir par exemple la page 21.

55 Raymonde Bonnetain, « La femme aux colonies », op. cit., p. 262.

Pour citer cet article



Référence électronique
Margot IRVINE, « « On colonise par la femme et non par le fusil » : Raymonde Bonnetain au Soudan (1892) », Viatica [En ligne], D'Afrique et d'Orient. Regards littéraires de voyageuses européennes (XIXe-XXIe siècles), mis en ligne le 28/05/2018, URL : http://viatica.univ-bpclermont.fr/d-afrique-et-d-orient-regards-litteraires-de-voyageuses-europeennes-xixe-xxie-siecles/iii-des-voyageuses-au-carrefour-de-l-afrique-coloniale-et-independante/colonise-par-la-femme-et-non-par-le-fusil