Hors-série n°2, juin 2018

Sommaire

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Dès les débuts du XIXe siècle, le développement de nouveaux moyens de transport, associé à certaines velléités coloniales, ainsi qu'à un désir de découverte de pays nouveaux, conduit des Européens et des Européennes, scientifiques, explorateurs, artistes ainsi qu'écrivains, à se rendre dans des pays d'Afrique et d'Orient. Liés à des contextes culturels et politiques différents, les motifs de voyage sur ces terres sont divers, mais ont en commun d'avoir suscité une littérature relatant le voyage et d'avoir conduit à faire connaître, fût-ce parfois en véhiculant de nombreux préjugés, des aires culturelles particulièrement éloignées, géographiquement autant que culturellement

I- L'ailleurs ottoman au prisme des voyageuses européennes

On trouve quelques exemples de récits de voyageuses avant le XIXe siècle. Le plus célèbre, concernant l'Orient, est certainement les Lettres de Mary Montagu, écrites en anglais depuis Constantinople, au début du XVIIIe siècle, publiées puis traduites en français en 1763, connues de toute l'Europe pour le regard de l'intérieur (mais sans doute fortement idéalisé) qu'une Occidentale porte pour la première fois sur des harems de la haute société ottomane.

En 1866, la comtesse Élisabeth B*** publie Souvenirs d'un voyage en Égypte chez le célèbre imprimeur J. Claye. L'ouvrage passe tout à fait inaperçu parmi la trentaine de récits viatiques francophones entièrement consacrés à ce pays d'Orient depuis les années 1825, après ceux de Michaud, Nerval, Du Camp, Ampère.

En tant que femme auteur d'envergure, Louise Colet a multiplié les formes d'écriture tout au long de sa carrière, et, bien sûr, elle fut une femme à qui et de laquelle on a beaucoup parlé. Cependant, devant la célébrité de son nom et sa réputation de muse d'autres auteurs, ses propres paroles ont été éclipsées et ne sont connues aujourd'hui que par un nombre assez restreint de spécialistes de la poésie et du roman au XIXe siècle, du journalisme du Second Empire ou du récit de voyage.

Au début du XXe siècle l'Empire ottoman allait changer de visage : la révolution des Jeunes-Turcs, en 1908, a établi dans le pays de profondes réformes qui visaient à la modernisation de la société, surtout dans les domaines de l'urbanisation, de l'enseignement, de la sécularisation de l'État et de l'émancipation de la femme. Le mouvement des Jeunes-Turcs fut un mouvement révolutionnaire et formateur mais aussi nationaliste qui voulait, tout en conservant les valeurs traditionnelles, occidentaliser et moderniser la société, en se démarquant des « Vieux-Turcs ».

II- Voyageuses et impérialismes

Les guerres récentes en Irak avec l'occupation, puis la retraite des forces américaines, ont contribué à un certain renouveau d'intérêt pour Gertrude Bell, notamment dans le monde anglo-saxon, en raison du rôle important qu'elle a joué dans la géopolitique et la création de l'Irak moderne, suite à la première occupation britannique (1914-1918). Le débat continue d'ailleurs sur le legs de Bell à l'histoire irakienne.

« Et défilaient des vitres et des vitres, derrière lesquelles apparaissait une humanité inconnue et attirante : marins à col bleu, à bérets à pompons, soldats au teint bronzé, à la chéchia rouge, faces jaunes, faces noires de mes livres d'images, visions aussitôt disparues qu'aperçues. [...] ». Extraites du recueil de souvenirs d'enfance intitulé Quand la belle dormait au bois, ces lignes constituent une scène fondatrice, à l'origine du désir de lointain d'Alice Poulleau.

C'est dans l'Indochine française de 1927 que nous transporte Les Annamites chez eux, un texte publié par Camille Drevet en septembre 1928, moins de quatre mois après la fin de son tour du monde. Cet accablant témoignage sur la colonie frappe par sa force idéologique, mais sa forme, à la jonction du rapport de mission, du journal de voyage, du pamphlet politique et du grand reportage, le rend difficilement classable et le distingue des textes à ambition littéraire

III- Des voyageuses au carrefour de l'Afrique coloniale et indépendante

Le récit de voyage de Raymonde Bonnetain, Une Française au Soudan, sur la route de Tombouctou, du Sénégal au Niger (1894) est, autant que nous avons pu le déterminer, la première publication de cette auteure. Son mari, en revanche, avec qui elle voyage, est un écrivain et journaliste connu. Paul Bonnetain appartient à la troisième génération naturaliste.

Dans son ouvrage sur ses Contemporains publié en 1918, Jules Lemaître dresse un intéressant portrait de Myriam Harry en nomade : « Avant d'écrire, ou en écrivant déjà, elle recommence à voyager, car elle est née nomade et bédouine. En somme, elle a vu Jérusalem, où elle a passé toute son enfance, la Syrie et un peu d'Arabie, l'Égypte, la moitié de l'Europe, les Indes et Ceylan, un peu de la Chine, trois fois l'Indochine, enfin la Tunisie [...] ».

L'écrivaine et reporter Olga Stanisławska (née en 1967) est l'auteure de récits dont la singularité tient à la fois à la destination et au caractère de ses voyages - les voyages entrepris dans une Afrique postcoloniale par une voyageuse de la Pologne post-communiste - ainsi qu'au style de son écriture, relevant d'un genre particulier qu'est le reportage littéraire polonais.

IV- Témoignage

Le rapport colonial induit nécessairement un regard sur l'Autre : en l'occurrence un regard croisé du Blanc vers le Noir, du Noir vers le Blanc, si l'on évoque l'Afrique subsaharienne. La prise en compte de ces jeux de regards importe particulièrement pour lire les rapports de présence, de domination, de reconnaissance ou de libération, dans le droit fil ou à contre-pied de la logique colonisatrice.