Introduction

Hors-série n°1, octobre 2017
CNRS - Université Paris III Sorbonne Nouvelle UMR THALIM
Introduction

À la mémoire d'Adrien Pasquali

Nous avions brièvement rencontré Nicolas Bouvier à Genève, en 1992, à l'occasion de la parution de Routes et déroutes1. Peu après, Bouvier avait été invité à Auckland, en Nouvelle-Zélande, pour prononcer l'une des deux conférences d'ouverture d'un colloque intitulé « Literature, voyage and quest » (10 au 12 juillet 1992). Il nous avait envoyé à son retour une photocopie de ce programme et y avait joint une carte de visite, que nous avons choisi de reproduire comme visuel pour ce numéro de Viatica2. Sur cette carte figure un petit personnage, que Bouvier commente lui-même au début d'un entretien avec Catherine Charbon à la Télévision Suisse Romande, dans l'émission « La voix au chapitre3 ». Il explique l'avoir trouvé dans une édition de la Physique d'Aristote datant du XVIe siècle ; la hampe reposant sur la paume de la main devait symboliser l'équilibre, mais Bouvier précise qu'un ami graveur avait eu l'idée de la prolonger jusqu'au haut de la page ; ainsi se trouvaient mises en évidence, dans un détournement du sens premier, la « fragilité » et l'« impermanence » qui, selon Bouvier, caractérisent ses propres « entreprises » - ce dernier terme renvoyant sans doute, dans son esprit, aussi bien aux voyages effectués qu'aux récits qui en sont issus. Tel est en effet le paradoxe : accepter de se mettre en danger, comme le marcheur qui peut être déséquilibré ou comme l'écrivain conscient de sa finitude, relève tout à la fois de la lucidité et de l'espoir secret de s'inscrire dans le temps. Désormais, on peut dire que Bouvier a gagné son pari. Citons ici l'un de ses plus récents commentateurs :

Pour nous aujourd'hui, cette empathie pour l'autre appréhendé dans sa singularité, reste une des plus fortes séductions de L'Usage du monde. Elle naît précisément d'un tremblement qui affecte la perception et qui nous place en sympathie pour une difficulté d'être4.

Mais il n'en a visiblement pas toujours été ainsi. Une petite enquête, sans aucune ambition d'exhaustivité, sur la réception de l'œuvre viatique de Bouvier, en donnera une idée.

On a peine à imaginer, aujourd'hui, les difficultés rencontrées par l'auteur de L'Usage du monde au moment où il cherchait à publier son livre, mais aussi bien longtemps après sa parution. Un article paru en 2004, à l'occasion de la publication du volume des Œuvres de Bouvier dans la prestigieuse collection « Quarto » de Gallimard (éditeur qui avait refusé, en 1963, le manuscrit de L'Usage du monde, comme du reste d'autres éditeurs), évoque quelques jalons dans l'histoire de cette lente reconnaissance éditoriale5. Car même si Bouvier avait finalement trouvé un éditeur à Genève, en l'occurrence Alain Dufour, qui avait accepté une publication à compte d'auteur à la Librairie Droz, ce récit de voyage que tout le monde s'accorde désormais à considérer comme un chef-d'œuvre de la littérature viatique du XXe siècle, ne fut pleinement reconnu qu'assez tardivement. Limitons-nous ici, essentiellement, au corpus des revues et des ouvrages critiques.

Il suffit, pour mesurer l'évolution de ce parcours, de se référer aux volumes annuels de la célèbre bibliographie fondée par Otto Klapp en 19606 : dans les dix ans qui suivirent la publication de L'Usage du monde, pas une seule entrée concernant Bouvier ; en 1973 seulement, soit dix ans après la publication de ce récit de voyage, Klapp recense un seul et court article paru l'année précédente - d'une plume qui compte, cependant, celle de Jacques Chessex7, le grand écrivain vaudois qui allait bientôt recevoir le prix Goncourt pour L'Ogre. La sympathie de Chessex pour les écrits de Bouvier est immédiate, et la justesse interprétative remarquable, qui replace l'auteur de L'Usage du monde et de Japon dans la tradition des grands auteurs cosmopolites (de Jean de Léry à Charles-Albert Cingria), tout en montrant sa spécificité (sa pudeur, sa précision, son sens poétique, son humour, sa tristesse aussi). Chessex conclut : « J'aime cette morale qui ne thésaurise pas, n'accumule rien. Le voyage qui détruit la sécurité8. »

Cet article de Chessex est l'exception qui confirme la règle, d'où, sans doute, le pessimisme qui transperce dans le court texte que Bouvier envoie, depuis le Japon, pour le premier numéro de L'Amanach du Groupe d'Olten (1973), où il évoque de manière auto-ironique son travail (« interviewer un professeur illustre » ou « photographier dans une école des choses que je croyais curieuse »), et qu'il conclut de la manière suivante : « Voilà le travail, et ce que je puis faire à côté : conférences, propos hâtifs, articles pleins de chevilles et d'artifices, c'est seulement pour me donner un peu d'épaisseur, jeter un peu d'ombre portée et n'avoir pas complètement disparu9. »

Suivent sept ans de silence critique à propos de l'œuvre de Bouvier, du moins dans les revues scientifiques : il faut attendre 1980 pour que la bibliographie Klapp recense enfin un (seul) article consacré à Bouvier, de la part d'une toute jeune doctorante suisse10. Claire Jaquier (aujourd'hui professeure à l'Université de Neuchâtel) lisait L'Usage du monde comme un voyage « heureux » (le mot revient à plusieurs reprises dans son article), renvoyant à une période, celle des années 1950, où un pays comme l'Afghanistan échappait encore aux bouleversements qu'il allait connaître avec l'invasion soviétique de 1979, ce qui permettait des contacts plus faciles avec les populations locales, une traversée plus aisée de certaines régions orientales, des moments de plénitude dont Bouvier, en effet, a su dire l'intensité procurée par le voyage lointain. Est-ce l'actualité politique (mais la révolution islamique en Iran, la même année, n'est pas mentionnée dans l'article de C. Jaquier) qui faisait revenir modestement, et par contraste, le grand récit de voyage de Bouvier sur le devant de la scène ? En tout cas, il faut noter que cette « percée » en dents de scie restait confinée à l'espace culturel suisse romand.

Une nouvelle petite décennie de silence, et c'est en France que paraît cette fois-ci un article dû à la plume d'un universitaire spécialiste de littérature romande, qui replace Bouvier dans la tradition des écrivains du voyage en Suisse - Gérald Froidevaux montre que, contairement à l'idée reçue d'une littérature suisse repliée sur elle-même et cultivant l'introspection11, il existe toute une tradition d'écrivains suisses sensibles à l'appel du large. Bouvier en fait évidemment partie, et Froidevaux consacre au Poisson-Scorpion une courte mais très juste analyse, en replaçant la revendication du voyage comme dépouillement dans la tradition d'auteurs suisses comme Töpffer, Cingria et Ramuz - et il retrouve ce motif de la « purification » par le voyage chez Jean-Marc Lovay et Maurice Chappaz.

L'année suivante, en 1989, un article d'un jeune doctorant à l'Université de Lausanne, Daniel Maggetti, est cette fois-ci consacré intégralement à Bouvier, dans la revue Études de lettres12. On notera que l'article ne concerne pas seulement la prose viatique de Bouvier, mais aussi sa poésie (la première édition du recueil Le Dehors et le dedans était parue en 1982), elle-même fortement inspirée par ses voyages. En 1990 paraissent dans le Magazine littéraire des entretiens avec Jacques Meunier13, puis, dans la Quinzaine littéraire, un article de Gilles Lapouge à propos de Journal d'Aran et d'autres lieux14. La France, et plus largement le grand public, à travers des revues largement diffusées, s'ouvraient à Bouvier, sur le tard, mais avec une constance que désormais rien n'allait arrêter. Et il en alla de même dans le monde des revues scientifiques : à partir de la dernière décennie du xxe siècle, pas une année sans qu'un ou plusieurs articles ne soient consacrés, en français, et bientôt en anglais puis en d'autres langues européennes, à l'œuvre de Nicolas Bouvier, dont les rééditions et les publications allaient s'en trouver elles-mêmes dynamisées.

Une place à part doit être faite, dans cette brève histoire de la réception de l'œuvre viatique de Bouvier, au festival « Étonnants voyageurs » fondé autour de Michel Le Bris en 1990 à Saint-Malo, ainsi qu'à un groupe d'écrivains voyageurs qui produisit un petit livre en forme de manifeste15, et qui jouèrent un rôle important, bien que tardif, dans la vie de Bouvier, pour assurer la consécration de l'écrivain genevois, à la fois en France et dans son pays, et même bien au-delà de l'Europe. Bouvier a toujours manifesté vis-à-vis de ce groupe une certaine complicité, comme en témoigne par exemple sa « Lettre à Kenneth White16 » - ce dernier lui rendra à son tour un hommage posthume à travers sa « Lettre de la montagne », dans Le Vent des routes17. On trouve par ailleurs, dans le même recueil, un texte de Michel Le Bris, « La vie, si égarante et bonne », texte dans lequel Bouvier apparaît comme une sorte d'emblème de ce que Le Bris veut lui-même promouvoir, à savoir une littérature célébrant le « grand dehors18 », et qu'il oppose à « l'abyssale bêtise » (!) d'une époque où triomphèrent quelques grands théoriciens qui, en effet, exercèrent autour des années 1960-1970 une sorte de magistère de la pensée, mais qui, en réaction à une approche positiviste de la culture, renouvelèrent, au moins pour un temps, les sciences humaines de la seconde moitié du xxe siècle. Le Bris envoyait donc le missile suivant : « Rappelez-vous, ces hordes moutonnières qui couraient de Barthes à Lévi-Strauss, d'Althusser à Lacan, arrogantes et serviles, tous prêtres zélés du Signe-Roi19. » Mais fallait-il, pour glorifier Bouvier, en faire un écrivain voyageur qui se serait complu dans la pure célébration du « réel » - et dans le récit, présupposé transparent, de cette célébration ? Outre qu'il y a là un malentendu (grand lecteur, Bouvier a toujours cherché à comprendre et à expliquer le monde dans lequel il évoluait, au point, la chose est révélatrice, d'insérer lui-même un certain nombre de notes dans L'Usage du monde), on est surpris de trouver, dans cette liste de théoriciens voués aux gémonies, et dont la littérature voyageuse est censée représenter l'antidote, le nom du grand anthropologue Claude Lévi-Strauss - théoricien et voyageur dont on sait que Bouvier fut un lecteur admiratif : il en parle dans des entretiens à la radio et il le cite à plusieurs reprises, notamment dans Chronique japonaise20.

Si Michel Le Bris a incontestablement œuvré à la reconnaissance de Bouvier, et il faut lui en savoir gré, il nous semble qu'Adrien Pasquali, trop tôt disparu, a su voir le paradoxe de celui qui disait, dans la préface à l'édition française d'Oasis interdites d'Ella Maillart, préférer les « voyageurs qui écrivent » aux « écrivains qui voyagent21 » - semblant ainsi donner le primat à une écriture de la notation perceptive, alors même qu'il avait mis dix ans à rédiger L'Usage du monde, et qu'il attendit un quart de siècle, à la suite de son séjour à Ceylan, avant de publier Le Poisson-Scorpion (1981). Citons ici un peu longuement l'étude pionnière d'Adrien Pasquali, Nicolas Bouvier. Un galet dans le torrent du monde :

Chez Bouvier, que ce soit dans les images qui la décrivent ou dans l'usage qu'il en fait, la simplicité du langage n'est pas équivalente à une spontanéité non contrôlée et non préméditée de l'expression ou de la communication. Le voyageur et l'iconographe sont sensibles à toutes les formes d'« arts populaires », mais c'est encore et toujours le fin lettré qui voit et qui parle. Bouvier insiste à plusieurs reprises sur sa méfiance face à tout ce qui s'apparente au bagage culturel occidental et fait écran devant le monde, à la façon dont un « manuel de conversation » permet de parler sans se dire ni se livrer. Symétriquement, Bouvier évoque sa fascination pour tout ce qui relève de la « filiation de cultures écrites », dans leurs valeurs d'expériences et de documents. Tel que le décrit et le pratique Bouvier, le récit de voyage conjoint la narration d'une histoire déployée dans l'espace et dans le temps, avec l'histoire des multiples lectures, simultanées ou différées, narrativisées ou citées, dont le voyage est le prétexte et l'occasion22.

Et Pasquali insiste à juste titre, dans ce chapitre, sur le fait que tout écrivain voyageur, fût-il en quête d'une sorte d'immédiateté propre à rendre compte de son expérience passée, s'engage dans une démarche seconde, à la fois plongée dans la mémoire personnelle et récriture de carnets de route.

D'autres ouvrages consacrés entièrement à la vie et à l'œuvre de Bouvier suivront, d'abord en Suisse, avec la bonne synthèse d'Anne Marie Jaton23, mais aussi en France, avec la biographie à la fois inspirée et très informée de François Laut24, enfin, dernièrement, avec l'essai de Nadine Laporte, qui manifeste une compréhension de l'intérieur quant à la création littéraire chez Bouvier25.

La dimension désormais internationale de la réception de Bouvier doit être ici soulignée. Si la France réserve désormais toute sa place à l'auteur de L'Usage du monde - et le choix de ce texte pour l'agrégation de lettres modernes, en 2018, est le dernier signe d'une « canonisation » académique en marche -, il faut rappeler que des chercheurs de plusieurs pays, et en plusieurs langues, se sont depuis des années attachés à l'œuvre viatique de Nicolas Bouvier. On peut mentionner en particulier, en Angleterre, les travaux de Charles Forsdick (Université de Liverpool), auteur tout à la fois d'ouvrages importants sur le récit de voyage dans la littérature francophone du xxe siècle et de plusieurs articles sur la poétique du voyage de Bouvier (impliquant un refus de l'exotisme stéréotypé et une mise à distance de l'eurocentrisme, par exemple)26, et d'autre part, en Belgique, les recherches d'Olivier Hambursin (Université Saint-Louis, Bruxelles), auteur lui aussi de plusieurs articles sur Bouvier, ainsi que d'un ouvrage collectif le situant dans la tradition des grands écrivains voyageurs (en l'occurrence essentiellement français) au XXe siècle27. On peut encore signaler, hors de Suisse et de France, les travaux sur les voyageurs au XXe siècle de Jean-Xavier Ridon, et, parmi ceux-ci, un ouvrage qu'il a consacré au Poisson-Scorpion28, mais aussi les articles rédigés en anglais par Margaret Topping, qui prend en compte la dimension iconographique de l'œuvre viatique de Bouvier29. Au reste, il devient parfois difficile de faire le départ entre une production critique « suisse » et une production critique « étrangère » - ce qui est d'ailleurs un très bon signe -, dans la mesure où Infolio et ACEL (en Suisse), qui ont déjà édité plusieurs ouvrages consacrés spécifiquement à des récits de voyage de Bouvier, ouvrent volontiers leurs portes à des chercheurs basés hors de Suisse, le dernier exemple en date étant l'étude très éclairante d'Olivier Salazar-Ferrer (chercheur français enseignant à Glasgow) consacrée à L'Usage du monde30.

L'année même où paraissait le gros volume des Œuvres (2004) de Bouvier dans la collection « Quarto » de Gallimard31, une étudiante tchèque soutenait à l'Université Paris 3 - Sorbonne Nouvelle une thèse, la première sans doute, en France, consacrée en partie à la poétique du nomadisme chez Nicolas Bouvier, en comparaison avec celle de Kenneth White32. D'autres allaient suivre, ainsi celle d'Hervé Guyader33, ou encore celle, en cours, de Liouba Bischoff, en cotutelle entre les universités de Lausanne et de Lyon 3.

Pour terminer ce bref parcours sur la réception de l'œuvre viatique de Bouvier dans le monde de la recherche, signalons le colloque organisé à Paris, en 2013, par Olivier Bessard-Banquy, Alexandre Gefen et Dominique Rabaté, et intitulé « Usages de Nicolas Bouvier34 » : il suffit de parcourir le programme de ce colloque, dont les contributions ont été publiées en ligne, sur le site Fabula (avec des intervenants en poste en Suisse, en France, mais aussi en Belgique, en Italie ou au Japon), et de relever le sous-titre de ce colloque (« Pour les cinquante ans de L'Usage du monde »), dont la dimension commémorative contribue à la consécration de l'œuvre, pour mesurer le chemin parcouru, en termes de diffusion, par ce qui reste sans doute comme le récit de voyage le plus commenté de Nicolas Bouvier.

On voudrait également, dans le prolongement de ces éléments bibliographiques sur l'internationalisation de l'œuvre de Bouvier, mentionner quelques traductions en langues européennes de L'Usage du monde, traductions relativement tardives par rapport à la date de publication originale (il en est bien souvent ainsi), et qui révèlent - ce qui contribue au renouvellement constant des lectures que suscite ce texte - l'effort de créativité demandé aux traducteurs pour trouver des équivalents linguistiques à un titre aussi limpide et fulgurant dans sa forme que difficile à expliciter pour le sens. C'est en allemand que l'ouvrage fut d'abord traduit, sous un titre qui renvoie à toute une tradition philosophique (phénoménologique) capitale dans les cultures germanique : Die Erfahrung der Welt (1980)35 - « L'expérience du monde » ; puis vint la traduction anglaise (1992), republiée en 1994 avec une introduction rédigée par un grand voyageur, Patrick Leigh Fermor : The Way of the World36 - littéralement : « Le chemin (la voie) du monde » : l'accent est mis sur ce qui mène le voyageur, dans une perspective plus « empirique » ; la traductrice italienne, quant à elle, a fait un choix encore différent, totalement « désubjectivé », mais qui confère à l'œuvre, en revanche, une dimension poétique immédiatement perceptible dans son nouveau titre : La Polvere del mondo (2004)37 - « La poussière du monde ». On sait par ailleurs qu'il existe des traductions de L'Usage du monde en espagnol, en norvégien, en serbo-croate, en tchèque... ; on se contentera ici de mentionner la traduction polonaise (1999), dont on pourrait retraduire en français le titre par « Apprivoise le monde38 » - encore un choix différent, peut-être un peu surprenant, mais qui révèle aussi, après tout, une dimension spécifique chez Bouvier, à savoir son refus de la domination du monde par l'homme (volonté de domination sur laquelle repose, précisément, toute une tradition rationaliste occidentale), tout en cherchant à se confronter à lui, à se frotter (l'usage comme usure) à l'ailleurs, fût-ce au risque d'y perdre des plumes.

Si Bouvier est bien un auteur suisse (par sa nationalité, par le lieu où il résidait, et même, paradoxalement, par la volonté de mettre à distance son éducation calviniste ...), il est aussi un écrivain pleinement inscrit dans une littérature qui dépasse les frontières nationales - son objet de prédilection, le voyage, l'y prédestinait, ainsi que ses lectures privilégiées, renvoyant à des langues et des aires culturelles multiples (Henri Michaux, Vladimir Holan, Henry Miller...)39. Et, de fait, la vaste reconnaissance dont il fait aujourd'hui l'objet, y compris aux États-Unis, où il a d'ailleurs brièvement enseigné et donné des conférences à la fin de sa vie, nous conduit à prendre en compte une production critique désormais internationale et plurilingue. Ce numéro de Viatica s'inscrit dans ce mouvement d'ouverture, qui permet en retour d'éclairer Bouvier de manière plurielle.

Le première partie de ce dossier, consacré à l'« intermédiaire capital » que Bouvier constitue à nos yeux, propose plusieurs lectures de L'Usage du monde, récit qui renvoie à la première partie du périple qu'il accomplit, en une année et demie, entre 1953 et 1954, avec son ami peintre Thierry Vernet, de l'ex-Yougoslavie à l'Afghanistan, en passant par la Turquie, l'Iran et le Pakistan - un itinéraire qui renvoyait, bien qu'avec des étapes différentes, à la grande tradition du voyage en Orient, en particulier chez les écrivains français du XIXe siècle, de Chateaubriand à Barrès, tout en renouvelant complètement un genre à forte composante autobiographique par une volontaire mise en retrait du moi, ou plutôt une réinvention de soi comme sujet capable de s'altérer volontairement au contact de l'altérité40. Les contributions de cette première partie répondent à des thématiques et des approches différentes, mais elles ont toutes en commun de montrer selon quelles modalités, pour reprendre une proposition de Routes et déroutes, l'écrivain voyageur voulut faire « la poste entre les mots et les choses41 ».

Charles Forsdick montre en quoi L'Usage du monde comporte une dimension réflexive qui donne des informations sur une poétique moderne de la discontinuité. Il relève, pour ce faire, les nombreux phénomènes de fragmentation (orale, textuelle, matérielle...) qui jalonnent ce récit - la métaphore de la mosaïque, employée par Bouvier lui-même, devenant tout à la fois le miroir d'un savoir en « petits morceaux42 » et l'image d'un texte en perpétuelle construction, chargé de recomposer un monde polyphonique, fût-il « fissuré » par l'Histoire.

De notre côté, nous commentons l'épisode de Tabriz, dans L'Usage du monde, pour montrer que Bouvier y met en scène une sorte d'univers en réduction, comme un concentré de cosmopolitisme qui semble dire par avance le monde dans toute sa diversité (ce qui ne veut pas dire qu'il soit naïvement pacifié), mais aussi comme une première mise à l'épreuve du voyageur et de l'écrivain en devenir, dont la situation particulière, tout à la fois in situ et en marge des grands centres urbains, s'avère favorable à l'activité créatrice, y compris chez les plus démunis.

Raphaël Piguet propose une enquête sur la musique comme nouveau paradigme, à la fois du voyage et de son récit - et de fait, le lecteur plonge, dès le début de L'Usage du monde, et grâce à la rencontre avec des musiciens tsiganes des Balkans, dans une intensité émotionnelle partagée43 ; mais au-delà de ces moments de pur bonheur, qui résonneront encore longtemps dans la vie de Bouvier, la musique est aussi réinjectée dans la matière même du texte, dans ses qualités sonores et rythmiques, y compris pour évoquer ce qui échappe au dicible, et dont il faut, cependant, tenter de conserver la trace.

Enfin, Liouba Bischoff situe L'Usage du monde dans le contexte de l'évolution de la géographie comme discipline dans les sciences humaines de l'après-guerre, montrant ainsi en quoi son auteur rejoint, dans sa pratique d'écrivain, certains tenants d'une géographie « humaine », laquelle veut faire toute sa place à une phénoménologie de l'espace, telle qu'elle peut être ressentie, précisément, par un sujet voyageur, par opposition à une vision abstraite, déconnectée de la réalité sensible. Les cartes, sur lesquelles le jeune Bouvier a beaucoup rêvé, sont d'abord, pour lui, un appel au départ.

Une deuxième partie de ce dossier, intitulée « Récits, images, traductions », propose des contributions portant sur d'autres corpus que L'Usage du monde - ouvrage initial et capital, certes, mais à quoi la production de Bouvier ne saurait être réduite.

Il y a d'abord l'admirable Poisson-Scorpion (1981). Ce « petit conte noir tropical44 », qui renvoie à un séjour de neuf mois45 à Ceylan (aujourd'hui Sri Lanka) - séjour qui apparaît rétrospectivement comme une sorte de gestation négative, à la fois prison du voyageur et blocage de l'écriture -, est aussi, paradoxalement, l'un des ouvrages les plus aboutis de Bouvier : Jean-Xavier Ridon propose une clé de lecture originale, qui lie la dimension quasi-chamanique de cette expérience viatique à l'état de «  transe46 » dans lequel l'auteur dit avoir écrit ce livre en écoutant, de manière cathartique, le Quatuor en sol mineur de Debussy, dont on retrouverait par ailleurs la structure dans le récit.

Si la musique fut pour Bouvier une passion constante, la photographie fut une activité qui l'accompagna toute sa vie, que ce soit lors de ses voyages plus ou moins lointains ou dans le cadre de son travail d'iconographe. Danièle Méaux s'intéresse ici à la façon dont les photos prises par Bouvier lors de son voyage en Orient suggèrent l'itinérance, que ce soit par l'objet photographié (ainsi la célèbre Fiat « Topolino », devenue un véritable personnage de L'Usage du monde47), ou par la technique photographique elle-même, à savoir un art du décentrement, voire du « flou » volontaire dans certains portraits - autre manière de faire sentir, à travers le tremblé de l'image, l'émotion d'une rencontre.

Le déplacement géographique peut conduire, comme souvent, à des rencontres qui sont aussi de nature textuelle. Ainsi les voyages de Bouvier au Japon lui ont-ils fait découvrir l'œuvre de Bashô (1644-1694), auteur d'un Voyage poétique qu'il a traduit en français (1976) en passant par le relais de la traduction anglaise (A Haiku Journey, 1974). Muriel Détrie pose la question de l'influence éventuelle de la poétique de Bashô sur celle de Bouvier lui-même, et conclut que le voyageur genevois a plutôt vu dans le poète japonais une sorte de double de lui-même, partageant avec celui qu'il appelle le « moine itinérant », marqué par le bouddhisme zen, une même philosophie de la vie comme « impermanence ».

La dernière partie de ce dossier, consacrée à des entretiens avec Bouvier et à la correspondance de voyage de Vernet48, n'est périphérique qu'en apparence. En réalité, on l'a souvent remarqué, l'auteur de L'Usage du monde est un excellent commentateur de lui-même49, et son ami peintre (mais cela, on le sait beaucoup moins) avait aussi un talent de conteur, qu'il déploya dans des lettres quotidiennes et souvent très longues, permettant ainsi d'éclairer le voyage des deux amis sous un angle différent.

Que ce soit dans un entretien donné à la Radio-Télévision Suisse Romande, en 1963, au moment de la parution de L'Usage du monde, ou dans Routes et déroutes (1992), le recueil d'entretiens avec Irène Lichtenstein-Fall, ou encore dans Le Hibou et la baleine (1993), le film réalisé par Patricia Plattner, Bouvier apparaît, Philippe Antoine le montre très bien, comme quelqu'un qui construit habilement son autoportrait, qui séduit par son talent de conteur, et qui, par conséquent, prolonge sa propre œuvre viatique en la racontant et en la commentant oralement - une oralité dont sa prose elle-même contient d'ailleurs de nombreuses traces.

Enfin, Gilles Louÿs commente en détail l'énorme massif de lettres que Thierry Vernet a envoyé à sa famille, écrivant quasiment tous les jours une ou plusieurs lettres, qui sont en réalité une sorte de journal de voyage50. On y apprend tout sur le quotidien des voyageurs, des soucis de la route aux menus de leur repas, en passant par leurs préoccupations plus intimes, leurs espoirs de carrière, etc. ; enfin et surtout, on peut lire ces lettres comme un utile contrepoint à L'Usage du monde, puisqu'elles révèlent du même coup tout ce que Bouvier ne dit pas, ou transforme dans son propre récit de voyage.

Bouvier et Vernet sont donc à la fois solidaires, au point que L'Usage du monde, lors de sa première édition chez Droz, est cosigné par les deux amis51, et distincts l'un de l'autre, à la fois par le médium respectivement employé (écriture et dessin), et par le fait que dès la première réédition chez Julliard, en 1964, l'ouvrage devint celui de Bouvier, même si ce dernier insista pour que les dessins de Vernet figurent dans toutes les éditions à venir. Sans doute des recherches ultérieures montreront en quoi ce livre est aussi, au moins à un certain moment de sa gestation, une co-création. Mais ce qui nous est donné à lire aujourd'hui, c'est bien un texte écrit et signé par Bouvier, dont on retrouvera d'ailleurs un certain nombre de thèmes de prédilection dans d'autres œuvres fondées sur des voyages, que ce soit Japon (devenu Chronique japonaise), Le Poisson-Scorpion ou Journal d'Aran et d'autre lieux.

L'un de ces thèmes, qui a fait l'objet de nombreux commentaires, est celui du voyage comme allègement52 : contre la conception traditionnelle du voyage comme accumulation du savoir, et surtout contre l'idée, qu'a longtemps représenté le Grand Tour, en particulier dans l'Europe des xviiie et xixe siècles, du voyage de formation qui ne faisait que confirmer les jeunes aristocrates et bourgeois qui l'accomplissaient dans leur conscience élitaire, Bouvier prône un délestage du moi, une volonté de mettre à distance un trop-plein de connaissances préétablies - surtout celles qui rendraient impossibles la rencontre avec d'autres peuples, par aveuglement ou par méconnaissance.

Cette posture éthique, qui cherche à redonner toute sa place à une reconnaissance des altérités53, peut s'appuyer sur une « poétique du voyage comme disparition54 », pour reprendre une formule de Jean-Xavier Ridon. Anne Marie Jaton établit également ce lien, à propos de Bouvier : « Le voyage est aux yeux de l'écrivain une incessante invitation à l'allégement, une sûre et lente initiation à la transparence et à l'effacement du moi55. » Et Vahé Godel écrivait de son côté, dans un texte écrit en hommage à celui qui venait de disparaître, justement :

Prédilection pour l'Orient, la voie terrestre, les détours, les confins... pour les lieux dépouillés, en plein vent, d'où l'on doute de jamais pouvoir revenir... pour les parcours qui permettent le mieux de s'affranchir, de s'alléger, de s'appauvrir - selon le précepte de Michaux (qui, avec Vladimir Holan et quelques autres, fut, à proprement parler, l'un de ses poètes-totems) : « Non, non, pas acquérir. Voyager pour t'appauvrir. Voilà ce dont tu as besoin » (Poteaux d'angle)56.

Pourtant, cette « disparition » n'est jamais totale, et d'ailleurs comment le serait-elle dans un genre comme le Voyage, qui repose bel et bien, fût-ce pour en souligner les « impermanences », sur un sujet se déplaçant dans l'espace ? Si Nicolas Bouvier a certes pour ambition de dire le monde57, il ne saurait s'absenter complètement de son objet (qui est aussi son environnement), même dans les parties proprement descriptives de son récit de voyage, tant il est vrai que celles-ci sont toujours le produit d'un regard singulier. Par ailleurs, même la description la plus « photographique », qui immobiliserait son objet dans une sorte d'instantané atemporel, présuppose la présence d'un témoin - mais un témoin actif, qui sélectionne, cadre, puis insère la partie dans le tout, bref construit son texte, tout en s'y incluant parfois lui-même, de surcroît. Or Bouvier est précisément un voyageur investi dans le monde, qu'il décrit tout en y étant immergé, qu'il absorbe par tous ses sens pour mieux le restituer littérairement, fût-ce pour jouer la « disparition ». Il suffit, pour s'en persuader, de rappeler les dernières lignes de l'Avant-propos à L'Usage du monde, où le narrateur se peint en voyageur fourbu :

J'étais dans un café de la banlieue de Zagreb, pas pressé, un vin blanc-siphon devant moi. Je regardais tomber le soir, se vider une usine, passer un enterrement [...]. Couvert de poussière, un piment à demi rongé dans la main droite, j'écoutais au fond de moi la journée s'effondrer joyeusement comme une falaise. [...]58.

Le voyageur ne disparaît pas réellement, on peut même dire qu'il se met en scène dans un processus d'« effondrement » - qui est aussi, dans ce cas, une manière de s'empoussiérer, donc d'accepter symboliquement la présence de la mort dans la vie. Il est vrai qu'au regard de la tradition romantique et postromantique du récit de voyage, où le sujet se met en avant, s'expose à la lumière pour apparaître comme un héros de son propre récit (fût-ce parfois en anti-héros, comme Nerval), la posture narrative que Bouvier adopte est celle d'un je souvent en retrait, voire en quête d'une certaine obscurité - mais une obscurité au cœur de laquelle peuvent se produire les rencontres les plus inattendues, elles-mêmes sources de renouvellement intérieur.

Ainsi en est-il lorsque Bouvier raconte qu'en se promenant sur l'île irlandaise d'Aran, par une nuit venteuse et glaciale, il tombe soudain sur un chat blanc comme encastré dans la cavité d'un mur, et dont les yeux « dorés et brûlants » l'obligent à tourner la tête vers lui. Le narrateur en donne alors une description d'un réalisme hallucinant, avec la science flaubertienne du détail, qui fait voir au lecteur cela même qui est absent : « Il ne laissait dépasser que ses moustaches où une miette de morue était restée prise et ce n'était pas cette nuit-là qu'on l'aurait délogé de son alvéole59. » Cette vision fulgurante, dont le sens demeure comme suspendu, repose bel et bien sur une rencontre, le voyageur acceptant de se trouver lui-même en position de regardé, de recevoir ce choc émotionnel, cet ébranlement de l'être qui est l'une des raisons profondes du voyage, tel, du moins, que le conçoit Bouvier60.

Bouvier a ainsi renouvelé le genre des Voyages, et en particulier celui des Voyages en Orient, qui eut son heure de gloire dans un large XIXe siècle, et qui se prolongea même au XXe siècle, entre les deux guerres mondiales, bien que selon des modalités différentes - voyages effectués avec des moyens de transport modernes, parfois en groupe, et de manière plus ciblée, le parcours du bassin oriental de la Méditerranée n'étant plus systématiquement accompli en entier comme un itinéraire ritualisé, avec ses étapes obligées (Le Caire, Jérusalem, Constantinople...). Si les deux voyageurs genevois s'écartent presque systématiquement des grands centres urbains61, marquant ainsi leur originalité dans le choix de haltes plus inhabituelles (Belgrade, Tabriz, Quetta...), il n'en reste pas moins que l'auteur de L'Usage du monde n'était nullement ignorant des écrivains voyageurs qui l'avaient précédé, et même qu'il tenait certains d'entre eux en grande estime - ainsi Gautier, dont il admirait « le naturel et la fraîcheur62 ». Mais d'autres points communs pourraient être soulignés : ainsi, chez Gautier comme chez Bouvier, un même appétit de connaissances, à la fois des livres et du monde - mais qui ne se traduit jamais par une érudition pesante dans leurs récits de voyage, tout au contraire ; une même méfiance à l'égard d'un regard qu'on qualifierait aujourd'hui d'eurocentrique ou d'ethnocentrique - la chose est déjà remarquable chez Gautier, qui pourtant voyageait à l'époque coloniale63 ; enfin une même passion pour la musique tsigane, pour cet ailleurs qu'on porte en soi, et dont Gautier parle dans nombre de ses récits viatiques, comme dans son Voyage en Russie (1866) : « Les Russes ont la passion des Tziganes et de leurs chants si nostalgiquement exotiques, qui vous font rêver la libre vie, dans la nature primitive, hors de toute contrainte et de toute loi divine ou humaine. Cette passion, nous la partageons, et nous la poussons jusqu'au délire64 » - comment ne pas penser, ici, aux Tsiganes de Bogoiévo, immortalisés en littérature et en musique par Bouvier, au début de son propre voyage, dans une région qui s'appelait encore, au début du XXe siècle, la Turquie d'Europe ?


1 Nicolas Bouvier, Routes et déroutes, entretiens avec Irène Lichtenstein-Fall, Genève, Métropolis, 1992. Texte repris dans Nicolas Bouvier, Œuvres, édition établie par Éliane Bouvier, avec la collaboration de Pierre Starobinski, préface de Christine Jordis, Paris, Gallimard, « Quarto », 2004.

2 Nous remercions Éliane Bouvier pour l'autorisation de reproduire cette carte de visite, sur laquelle figurent les mots suivants, de la main de l'auteur : « Comme promis avec un peu de retard. Amicalement - Nicolas Bouvier. » L'adresse professionnelle figurant au haut de la carte de visite renvoie à la profession d'« iconographe » de Bouvier (c'est sous cette appellation qu'on pouvait le trouver dans l'annuaire). Carouge est une commune du canton de Genève, toute proche de la ville de Genève proprement dite (de l'autre côté de l'Arve) ; elle constitua longtemps un quartier assez populaire, fréquenté notamment par les étudiants. L'adresse privée renvoie à la maison familiale des Bouvier, à Cologny, une autre commune du canton de Genève, située sur les hauteurs de la rive gauche du lac Léman, et connue pour être habitée par des familles aisées.

3 Cet entretien eut lieu le 22 septembre 1975, il est intitulé « Chez Nicolas Bouvier ». On peut l'écouter sur le site des archives de la RTS ; le commentaire de Bouvier sur le personnage tenant une hampe se situe tout au début, en introduction à la vidéo proprement dite.

4 Olivier Salazar-Ferrer, L'Usage du monde de Nicolas Bouvier, Gollion, Infolio, et Bienne, ACEL, 2015, p. 56 ; souligné par l'auteur.

5 Jérôme Dupuis, « Comment L'Usage du monde devint un livre culte », L'Express, 1er juin 2004, article en ligne (consulté le 16 août 2017) et Lire, n° 432, juin 2004. Cette formule est reprise par Anne Marie Jaton : « L'Usage du monde, récit d'un Montaigne contemporain où l'Histoire est sans cesse présente sans pesanteur, est déjà devenu un livre culte pour de nombreux écrivains suisses et étrangers » (« Nicolas Bouvier », dans Histoire de la littérature en Suisse romande [1996-1999], sous la dir. de Roger Francillon, nouvelle édition, Carouge-Genève, Zoé, 2015, p. 1167).

6 Otto Klapp, Bibliographie der französischen Literaturwissenschaft, Francfort/M., Klostermann, 1960.

7 Jacques Chessex, « Nicolas Bouvier en Compagnon Voyageur », dans ID., Les Saintes Écritures. Critique, Lausanne, Bertil Galland, 1972, p. 177-182 (rééd. 1985).

8 J. Chessex, Les Saintes Écritures, Lausanne, L'Âge d'Homme, « Poche Suisse », 1985, p. 186. Morale anti-capitaliste, en l'occurrence également anti-protestante. Cf. cette affirmation provocatrice de Bouvier : « J'adore les dettes » (« Voyage, écriture, altérité », dans Nicolas Bouvier, L'Échappée belle. Éloge de quelques pérégrins, Genève, Métropolis, 2000, p. 53).

9 Almanach du Groupe d'Olten, Lausanne, L'Âge d'Homme, 1973, p. 68 (ce passage sera repris dans Chronique japonaise [1975], Paris, Payot, 1991, p. 275). Le « Manifeste » qui ouvre ce premier numéro du Groupe d'Olten, et qui prône un « socialisme démocratique », est signé « F. J. » (sans doute Franck Jotterand, auteur de l'article « Éloge de la folie (à propos de Wölfli) ». On trouve notamment dans l'ouvrage, outre le nom de Bouvier (qui a par ailleurs composé la maquette de couverture), ceux de Paul Nizon, d'Yves Velan, de Max Frisch, de Georges Haldas, de Friedrich Dürrenmatt. Le groupe d'Olten revendiquait une diversité culturelle et politique, que, précisément, la Société Suisse des Écrivains (SSE) ne représentait pas à ses yeux - d'où la scission de certains de ses membres (notamment Yves Velan et Friedrich Dürrenmatt) et la création, en 1971, du Groupe d'Olten qui exista jusqu'en 2001 (voir l'article « Société d'écrivains » dans le Dictionnaire Historique de la Suisse). Nicolas Bouvier, dans la notice biographique qui lui est consacrée dans l'Almanach de 1973, est qualifié d'« écrivain-photographe ».

10 Claire Jaquier, « Le voyage de l'allégement ou les chances de l'inconfort intellectuel. Un récit de Nicolas Bouvier, L'Usage du monde », Études de lettres (Lausanne), n° 4, oct.-déc. 1980, p. 57-67. On notera la formule « Un récit de voyage », révélatrice du statut (pas encore « culte ») de L'Usage du monde à cette date.

11 Il évoque le « complexe d'Amiel », formule avancée par l'écrivain romand Jean Vuilleumier, cité au début de l'article de Gérald Froidevaux, « Écriture et voyage en Suisse romande, de Béat de Muralt à Nicolas Bouvier », La Licorne (Univeristé de Poitiers), n° 16, 1989, p. 179-188. Article en ligne : http://licorne.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=6443 [consulté le 24/08/2017].

12 Daniel Maggetti est aujourd'hui professeur de littérature française à l'Université de Lausanne. Il a succédé à Doris Jakubec comme directeur du Centre de recherche sur les lettres romandes, dans la même université. Son premier article sur Bouvier s'intitule « Mots d'ordre, ordre des mots. Poésie et prose dans l'œuvre de Nicolas Bouvier », Études de lettres, n° 3, juillet-septembre 1989, p. 79-88. Maggetti a publié par la suite d'autres articles sur Bouvier (voir Bibliographie critique), il a aussi publié, avec Stéphane Pétermann, un important dossier de la revue Europe (n° 974-975, juin-juillet 2010) consacré à Bouvier.

13 « Nicolas Bouvier, le bon usage du monde. Entretiens. Propos recueillis par Jacques Meunier », Magazine littéraire, juin 1990, p. 98-103.

14 Gilles Lapouge, « Drôle, naïf, fraternel... délectable », Quinzaine littéraire, n° 561, 1er septembre 1990, p. 9-10.

15 Pour une littérature voyageuse, Bruxelles, Éditions Complexe, 1992 (rééd. 1999). Nicolas Bouvier figure dans ce livre au côté d'Alain Borer, de Michel Chaillou, de Jacques Lacarrière, de Gilles Lapouge, de Michel Le Bris, de Kenneth White....

16 Voir Nicolas Bouvier, L'Échappée belle, op. cit., p. 141-147 ; cette « Lettre à Kenneth White » est datée de Cologny, le 2 mai 1988.

17 Le Vent des routes. Hommages à Nicolas Bouvier, texte liminaire de Pierre Starobinski, Carouge-Genève, Zoé, 1998, p. 25-28.

18 Voir Michel Le Bris, Le Grand Dehors, Paris, Payot, 1992.

19 Michel Le Bris, « La vie, si égarante, si bonne », dans Le Vent des routes, op. cit., p. 57.

20 Bouvier, Œuvres, op. cit. (voir supra, n. 1), p. 640. C'est Tristes Tropiques (1955) que Bouvier cite dans Chronique japonaise. Mais il est possible qu'il ait lu d'autres ouvrages du grand anthropologue, avec lequel il semble entretenir une familiarité de pensée, par exemple sur la question de l'ingestion de la nourriture comme processus cognitif (voir Gilles Louÿs, « Nicolas Bouvier : le corps médiateur », dans Viatica [en ligne], n° 1, 2014).

21 « Ella Maillart et la Chine centrale », préface de Nicolas Bouvier à Ella Maillart, Oasis interdites [1989], Paris, Payot & Rivages, 2002, p. 7.

22 Adrien Pasquali, Nicolas Bouvier. Un galet dans le torrent du monde, Carouge-Genève, Zoé, 1996, p. 89-90 ; les deux passages cités renvoient respectivement à L'Usage du monde et à Routes et déroutes.

23 Anne Marie Jaton, Nicolas Bouvier. Paroles du monde, du secret et de l'ombre, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2003.

24 François Laut, Nicolas Bouvier. L'Œil qui écrit, Paris, Payot, 2008. L'auteur a eu accès à aux manuscrits (et en particulier aux carnets) de Bouvier, déposés aujourd'hui à la Bibliothèque de Genève. Il a d'ailleurs édité, avec la collaboration de Mario Pasa, un certain nombre des carnets de voyage de Bouvier, sous le titre Il faudra repartir, Paris, Payot & Rivages, 2012 (puis. 2013 pour l'édition de poche).

25 Nadine Laporte, Nicolas Bouvier, passeur pour notre temps, Paris, Éditions Le Passeur, 2016. Fort bien écrit, et traversant l'ensemble de la production bouviérienne, cet essai met beaucoup l'accent sur le bonheur du voyage, sur la quête de légèreté, sur le sentiment de plénitude, etc. - mais le dernier chapitre (« Éloge de la fragilité ») prend cependant en compte les dimensions, également essentielles, de la pesanteur, de la mélancolie, voire du désespoir dans la vie de Bouvier, à la fois comme voyageur et comme écrivain. 

26 Voir notre Bibliographie critique en fin de numéro.

27 Olivier Hambursin (dir.), Récits du dernier siècle des voyages. De Victor Segalen à Nicolas Bouvier, Paris, Presses de l'Université Paris-Sorbonne, coll. « Imago Mundi », 2005. Cet ouvrage constitue les actes d'un colloque du Centre de Rercherche sur la Littérature de Voyage fondé et dirigé à l'époque par François Moureau (Université Paris IV-Sorbonne). Le CRLV est aujourd'hui dirigé par Philippe Antoine, à l'Université Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand.

28 Jean-Xavier Ridon enseigne à l'Université de Nottingham, en Grande-Bretagne, mais il écrit en français. Il a notamment publié Le Poisson-Scorpion de Nicolas Bouvier (Gollion, Infolio, et Bienne, ACEL, 2014).

29 Margaret Topping enseigne à la Queen's University de Belfast (Irlande) et ses articles consacrés à Bouvier sont parus dans différentes revues, en Irlande, en Angleterre et aux États-Unis (voir Bibliographie critique).

30 Olivier Salazar-Ferrer, L'Usage du monde de Nicolas Bouvier, Gollion, Infolio, et Bienne, ACEL, 2015. L'auteur traite, à mon sens, beaucoup trop vite la tradition des voyageurs en Orient au xixe siècle, expédiés en un paragraphe où Chateaubriand, Lamartine, Nerval, Flaubert et Gautier sont réduits aux « clichés de l'illusionnisme orientaliste » (op. cit., p. 56). En revanche, et ceci est très bien vu, il montre ce que Bouvier doit au xviiie siècle (les Lettres persanes de Montesquieu, les contes de Voltaire), mais aussi (plus surprenant) aux poètes symbolistes pour la richesse du vocabulaire des sens (ibid., p. 61), et il propose de nombreuses comparaisons avec des écrivains du xxe siècle, de Proust à Henry Miller, en passant par Artaud, Green et Michaux (ibid., p. 59-60), ou encore, pour le mélange des registres comique et poétique, en évoquant des auteurs suisses comme Cendrars et Cohen.

31 Ce volume (voir supra, n. 1) rassemble la quasi-totalité de l'œuvre viatique de Bouvier, à quoi sont ajoutés des entretiens et divers textes autobiographiques. Il peut désormais être complété, grâce à la publication d'un ouvrage tout aussi important, en termes qualitatifs comme quantitatifs : Nicolas Bouvier, Thierry Vernet, Correspondance des routes croisées. 1945-1964, éd. Daniel Maggetti et Stéphane Pétermann, Carouge-Genève, Zoé, 2010.

32 Katerina Havlova, « Fragments du monde. La poétique du nomadisme dans les œuvres de Nicolas Bouvier et de Kenneth White » (377 p.), sous la direction de Mireille Sacotte, thèse de doctorat en lettres modernes soutenue à l'Université Paris 3 - Sorbonne Nouvelle le 28 juin 2004.

33 Hervé Guyader, « Nicolas Bouvier ou la recherche d'une "habitation poétique" du monde », thèse de doctorat en langue et littérature françaises, sous la direction de Marie-Josette Le Han, soutenue à l'Université de Brest le 17 avril 2013.

34 Ce colloque eut lieu les 10 et 11 octobre à la Bibliothèque nationale de France et au Musée du Quai Branly.

35 Nicolas Bouvier, Die Erfahrung der Welt, traduction allemande par Trude Fein, Einsideln, etc., Benziger, 1980 (rééd., trad. Trude Fein et Regula Renschler, Bâle, Lenos-Verlag, 2004 et 2017).

36 Nicolas Bouvier, The Way of the World, traduction anglaise par Robyn Marsack, Polygon 1992 ; rééd. avec une introd. par Patrick Leigh Fermor, Marlboro (Vermont), Marlboro Press, 1994 (autre rééd., sans l'introd. de P. L. Fermor : Londres, Eland, 2007).

37 La Polvere del mondo, traduction italienne par Giuseppe Martoccia, revue par Maria Terresa Giaveri, Parma, Diabasis, 2004 (rééd. 2009).

38 Oswajanie swiata, trad. pol. Krystkyna Arustowicz, Varsovie, Noir sur Blanc, 1999 (rééd. 2013). Je remercie Kaja Antonowicz pour cette information et pour cette « retraduction ».

39 Outre L'Échappée belle, voir, pour un commentaire de Bouvier sur quelques-uns de ses auteurs favoris, « La chambre rouge » (1991), texte repris dans Œuvres, op. cit., p. 1221, ou encore « Bibliothèques » (1996), ibid., p. 1095-1097. Rappelons que Bouvier était fils d'un bibliothécaire, et qu'il fit, outre une licence de droit, des études de lettres à l'Université de Genève, où il eut pour professeurs Marcel Raymond et Jean Starobinski.

40 Voir notre article « Nicolas Bouvier ou la réinvention du voyage en Orient au xxe siècle », dans Seuils et Traverses 4, actes du colloque d'Ankara (2-4 juillet 2003) publiés sous la direction de Mehmet Emin Özcan, Éditions de l'Université d'Ankara, 2004, p. 164-176 (version numérique accessible sur le portail HAL-SHS).

41 Nicolas Bouvier, Routes et déroutes, dans Œuvres, op. cit., p. 1301.

42 « Je chéris ce qu'on appelle la culture générale et je me bricole de petits morceaux de savoir comme on ramasserait les morceaux épars d'une mosaïque détruite, partout où je peux, sans esprit de système » (ibid., p. 1280).

43 On sait que Bouvier avait pris avec lui un enregistreur, grâce auquel nous pouvons écouter un certain nombre de musiques captées pendant son voyage (voir le CD Poussières et musiques du monde. Nicolas Bouvier / Enregistrements de Zagreb à Tokyo, Association « Regards du monde », 1998). Il s'est par ailleurs exprimé plus généralement sur son lien à la musique dans des entretiens radiophoniques : voir à ce sujet le CD accompagnant L'Oreille du voyageur. Nicolas Bouvier de Genève à Tokyo, dir. Hervé Guyader, Carouge-Genève, Zoé, 2008.

44 Bouvier, Routes et déroutes, dans Œuvres, op. cit., p. 1330.

45 « Je me suis enlisé. Et il a fallu arriver au fond du sac, en danger, pour que je m'arrache à cette île, après neuf mois, c'est-à-dire sept de trop » (ibid., p. 1329).

46 « J'ai écrit ce livre quasiment en transe, sur des flots de whisky et de musique » (ibid., p. 1330).

47 Comme l'a remarqué Anne Marie Jaton : « Une Fiat Topolino, voiture minuscule et de très modeste cylindrée, est le troisième personnage de l'odyssée » (Nicolas Bouvier, op. cit., p. 41). Dans une perspective référentielle, Claude Ambroise voit la Topolino plutôt comme « créatrice de situations », ce qui est juste également (« Une prolonge à la bougeotte », dans Frédéric Monneyron et Joël Thomas [dir.], Automobile et littérature, Presses Universitaires de Perpignan, 2005, p. 102). Quoi qu'il en soit, cet itinéraire en voiture ne peut pas ne pas faire penser à Ella Maillart et Anne-Marie Schwarzenbach (autre duo helvétique), qui parcoururent en voiture la Turquie, l'Iran et l'Afghanistan, une quinzaine d'années avant Bouvier et Vernet. Mais leur Ford était une grosse cylindrée, qui figure d'ailleurs sur plusieurs photographies ramenées par Ella Maillart : la petite Topolino offerte à Bouvier par ses parents, ancêtre de la Fiat 500, bien que très robuste, en était d'une certaine façon l'antithèse - impliquant à la fois une difficulté plus grande, notamment pour franchir certains cols, et un contact différent avec les populations locales. 

48 Nous avions bien sûr prévu un article, qui n'a finalement pas pu être rédigé, sur les lettres que se sont écrites Nicolas Bouvier et Thierry Vernet avant, pendant et après leur grand voyage en Orient. Renvoyons ici au fort volume édité par Daniel Maggetti et Stéphane Pétermann, Correspondance des routes croisées, op. cit.

49 Voir Charles Forsdick, qui souligne le fait que Bouvier excellait dans un genre relativement peu étudié, celui de l'entretien (« [...] a less-studied genre in which Bouvier also (and perhaps surprisingly, given the time-consuming refinement to which his texts were subjected) excelled, the interview » (Travel in Twenteeth Century French and Francophone Cultures. The Persistence of Diversity, Oxford, Oxford University Press, 2005, p. 144).

50 Ces lettres ont été publiée par Richard Aeschlimann, l'exécuteur testamentaire de Thierry Vernet, sous le titre Peindre, écrire chemin faisant, Lausanne, L'Âge d'Homme, 2006.

51 Dans une lettre à Bouvier datée du 29 décembre 1957, Vernet parle de « notre livre » : « Il faudra vraiment le faire ensemble. Je ne vois pas le sens qu'il aurait autrement » (Correspondance des routes croisées, op. cit., p. 1168). 

52 « L'allègement » est précisément le sous-titre qu'a donné Gérard Cogez à l'un des chapitres de son dernier livre, chapitre qui traite des séjours de Bouvier au Japon (Partir pour écrire. Figures du voyage, Paris, Champion, 2014, p. 141-164).

53 Olivier Salazar-Ferrer renvoie significativement, dans son chapitre sur « l'humanisme nomade » de Bouvier, à Parcours de la reconnaissance de Ricœur, pour conclure : « Dans L'Usage du monde, Bouvier ne juge jamais les êtres rencontrés, évite tout mépris et toute vénération, mais témoigne de la dignité d'exister des personnes rencontrées » (L'Usage du monde de Nicolas Bouvier, op. cit., p. 109).

54 Voir Jean-Xavier Ridon, « Pour une poétique du voyage comme disparition », dans Christiane Albert et al., Autour de Nicolas Bouvier, Carouge-Genève, Zoé, 2002, p. 120-135.

55 Anne Marie Jaton, « Nicolas Bouvier », dans Roger Francillon (dir.), Histoire de la littérature en Suisse romande, op. cit., p. 1165.

56 Vahé Godel, Nicolas Bouvier : « Faire un peu de musique avec cette vie unique », Genève, Métropolis, 1998, p.  35 ; souligné par l'auteur.

57 Les deux voyageurs genevois sont évidemment conscients de marcher sur les traces d'un lointain et prestigieux ancêtre, le Vénitien Marco Polo - la chose a été remarquée depuis longtemps (voir A.-M. Jaton, Nicolas Bouvier, op. cit., p.  37). Ils parlent d'ailleurs à plusieurs reprises, au moment de la rédaction de L'Usage du monde, de leur « livre du monde » (l'expression apparaît déjà dans une lettre de Thierry Vernet du 30 mars 1958, Correspondance des routes croisées, op. cit., p. 1173), formule qui ne peut pas ne pas faire penser à la célèbre Description du monde, rédigée à la fin du XIIIe siècle.

58 Bouvier, L'Usage du monde, dans Œuvres, op. cit., p. 82.

59 Bouvier, Journal d'Aran et d'autres lieux (1990), ibid., p. 959.

60 La proposition de Margaret Topping concernant l'importance qu'il faut accorder aux chocs et aux ruptures dans les Voyages de Bouvier, s'applique particulièrement bien au passage que nous venons de citer : « What is important is the preservation of uncertainty, the shock of the unfamiliar in the midst of the familiar, or indeed the shock of the familiar in the midst of the unfamiliar. What is important, in other words, are the disruptions or the cross-rhythms, not the imposition of harmony » (« Cross-Rhythms, Accross Cultures : Towards a Multi-Sensory Travel Literature », Irish Journal of French Studies, vol. 15, 2015, p. 74).

61 Bouvier et Vernet passèrent par Istanbul, mais le séjour qu'ils y firent fut source de déceptions innombrables pour les deux jeunes gens qui essayaient vainement de vendre leur production, écrite et surtout picturale ; nommer la ville « Constantinople », comme Bouvier le fait dans L'Usage du monde, en rappelant le nom de l'ancienne capitale ottomane, ne peut que relever de l'ironie.

62 Lors de la brève rencontre évoquée au début de cette introduction, nous avions remis à Nicolas Bouvier notre édition de Constantinople (1853) de Théophile Gautier (Constantinople et autres textes sur la Turquie, Paris, La Boîte à Documents, 1990), à la suite de quoi Bouvier nous avait écrit une lettre dont nous nous permettons de citer ici un simple extrait  : « Je crois que Gautier était - comme Nerval - un excellent voyageur et très sensible [...]. J'ai déjà jeté un coup d'œil au texte et ce qui m'y plaît c'est le naturel et la fraîcheur vertus que j'estime énormément » (lettre manuscrite datée de « Cologny, le 9. VIII. 92 »).

63 Pensons à son voyage en Algérie (1845), accompli avec des militaires en train de conquérir le pays. Gautier parle ainsi de « cette civilisation orientale que nous appelons barbarie avec le charmant aplomb qui nous caractérise » (Voyage en Algérie, éd. Véronique Magri-Mourgues, dans Théophile Gautier, Œuvres complètes, IV, 6, Paris, Champion, 2016, p. 38) ; ce texte, écrit dès le retour de Gautier en France, ne parut cependant qu'en 1865.

64 Théophile Gautier, Voyage en Russie, éd. Serge Zenkine, avec la collaboration de Natalia Mazour, dans Œuvres complètes, IV, 5, Paris, Champion, 2007, p. 292.

Pour citer cet article



Référence électronique
Sarga MOUSSA, « Introduction », Viatica [En ligne], Bouvier, intermédiaire capital, mis en ligne le 04/10/2017, URL : http://viatica.univ-bpclermont.fr/bouvier-intermediaire-capital/introduction