La fabrique du tales teller

Hors-série n°1, octobre 2017
CELIS, Université Clermont Auvergne
La fabrique du tales teller
Sur quelques entretiens avec Nicolas Bouvier

« Voyager, écrire, photographier, chercher des images : ces quatre activités varient ou se succèdent selon la loi de l'offre et de la demande1 ». Nicolas Bouvier a en effet exercé plusieurs métiers, tour à tour ou conjointement. La liste qui précède demande toutefois à être complétée car l'homme est aussi « tales teller » et exerce ce denier talent à maintes reprises lorsqu'il est invité par une université américaine, est engagé comme guide ou conférencier ou s'exprime dans les médias audiovisuels. Quelques précisions s'imposent quant au sens qu'il convient de donner au terme « conteur », quelque peu ironique dans son contexte d'origine :

Aux États-Unis où, plutôt que professeur, parce que c'est un peu pompeux, j'étais un tales teller [sic], un conteur, j'avais un séminaire de trois heures une fois par semaine, dont la préparation me prenait absolument tout mon temps2.

On ne s'étonnera pas qu'une distance soit prise avec la fonction professorale et que soit subvertie par la même occasion la forme du séminaire. Bouvier s'est exprimé sur le rejet de la carrière universitaire à laquelle il était destiné, par son milieu et ses études : « [...] ma niche académique était quasiment préparée, et [...] je ne voulais pas m'appeler Médor » (R&D, 59)3. Une parole libre et vive, dénuée de tout pédantisme, soucieuse de plaire serait de loin préférable au discours académique. Par ailleurs, chez Bouvier, le conte n'est pas nécessairement lié à la fiction : il y voit davantage une forme supérieure d'expression, à la fois poétique et populaire, portée par la relation sensible et sensuelle que le conteur établit avec son auditoire. On peut donc parfaitement se situer en dehors de la catégorie des « écrivains d'imagination4 » et user des sortilèges du conteur.

De manière significative, c'est souvent le terme « raconter » qui vient sous la plume de Bouvier lorsqu'il commente son désir d'écriture5, et c'est ce même verbe qui revient dès que l'écrivain cherche à caractériser sa quête stylistique :

Quand j'ai voulu raconter ces premières randonnées, j'ai bientôt compris que le langage dont je disposais alors ne ferait pas l'affaire ; il était trop maigre, nerveux, moral, rhétorique, linéaire. Il me fallait des mots rêches comme un tissu villageois, stridents comme les voix. C'est dans le quadrilatère gardé par les figures tutélaires du Rabbin, du Pope, du Tzigane et du Derviche que j'ai trouvé le bourdonnement, le capiteux, les couleurs sourdes dont j'avais besoin pour mes petites icônes6.

Cette figure du conteur, ou du raconteur d'histoires, hante donc l'œuvre de Bouvier. Les textes manifestent une indéniable attirance pour l'oralité et une recherche avérée de l'effet qu'une histoire, si elle est bien conduite, produit sur son auditoire. Voici ce qu'écrivait Jean Starobinski à propos du phrasé de l'écrivain :

[...] il se hausse à un chanté-parlé de son invention, où perce un soupçon d'intonation genevoise, comme entre amis. Les attaques de la mélodie, les phrasés, les formules finales, qui sont de nouvelles ouvertures, donnent à sentir le grain d'une voix7.

Ou encore :

On le lit sans s'arrêter, en se laissant entraîner par des sautes inattendues entre le grave et le drôle, par des comparaisons désarçonnantes, par un va-et-vient entre les noirs profonds et les coups de lumière, entre les impressions sur le coup et le commentaire, les enluminures d'après coup8.

On ne saurait mieux dire. Dans ses livres, Bouvier parvient à rendre sensible une voix entre toutes reconnaissable et captive son lecteur comme le ferait un conteur qui sait les charmes de la variété, de la surprise et de la beauté de la langue.

Ce talent, l'homme l'exerce également lors de situations de communication qui ne se jouent pas sur la scène littéraire. Lors d'entretiens, de prestations cinématographiques ou d'interviews, Bouvier nous convainc aussi de ses dons de conteur, à tel point qu'on est tenté d'apprécier ses prises de parole selon des considérants esthétiques. Il n'y aurait donc pas, si l'on accepte de suivre cette voie, de réelle solution de continuité entre les textes écrits et ces documents qui font plus que les accompagner ou les commenter. J'ai volontairement choisi de sélectionner, pour l'analyse qui suit, trois ensembles formant une collection quelque peu hétérogène. Routes et Déroutes ressortit au genre (initialement journalistique) de l'entretien d'écrivain. Il est aisé de lire cet ouvrage comme une quasi-autobiographie, susceptible de figurer à part entière, j'y reviendrai, au sein de la production littéraire de Bouvier. Le film-portrait Le Hibou et la Baleine, distribué avec le petit livre qui lui sert de pendant et porte le même titre, présente un cas de figure plus complexe : on y entend Nicolas Bouvier, mis en scène par Patricia Plattner, sans qu'il y ait à proprement parler d'échanges entre la réalisatrice et son modèle. Toutefois, le personnage « répond » à des questions non précisément formulées que le discours filmique organise en suivant le canevas d'une biographie intellectuelle et sensible déclinée selon sept thèmes9. Enfin, la Radio Télévision Suisse romande (RTS) propose une série de douze documents, couvrant une période qui s'étend de 1963 (« L'Usage du monde ») à 1998 (« Hommage à l'écrivain »), qui permettront de préciser un portrait aux multiples facettes. Certains, dont il sera ici plus particulièrement question, sont de réelles interviews dans lesquels on découvre un personnage volontiers charmeur et indéniablement séduisant. On ne saurait mettre sur le même plan ces différentes interventions puisque la responsabilité de Bouvier n'est pas engagée pareillement dans l'entretien écrit, dans le film et dans les émissions télévisées. Pour autant, la posture10 qu'il est possible d'inférer à partir de ces trois prestations est assez largement redevable à l'image que nous nous faisons d'un tales teller qui est proche de son auditoire, qui l'interpelle à l'occasion, mais qui garde constamment la main, dans un processus extrêmement maîtrisé de sa « communication », donnant à penser qu'il se taille la part du lion dans la construction de son image.

Si l'homme est un aussi bon client pour les médias, c'est sans doute qu'il les a côtoyés de très près, en occupant parfois le rôle de journaliste. Quelques repères suffiront. Dans ses premiers voyages (Finlande, 1948 et Algérie, 1950) le jeune homme travaille pour le compte de quotidiens (La Tribune de Genève et Le Courrier). On sait qu'il n'écrit rien sur l'Inde mais qu'il l'a « traitée en radio11 » (R&D, 82). Au Japon, lors de son premier séjour, il devient photographe par nécessité et monnaye ses clichés à la presse. Il signe en 1979 le texte d'un ouvrage de commande (Vingt-cinq ans ensemble. Histoire de la télévision romande). Son activité d'iconographe l'amène à collaborer étroitement avec le milieu de l'édition. Nous avons donc affaire à un homme qui est parfaitement informé des usages en cours dans les sphères médiatique et éditoriale et l'on se doute que lorsqu'il deviendra à son tour un objet de curiosité pour les médias il saura jouer en expert des codes afférents. Lisons ces quelques mots qui figurent dans l'avant-propos de Routes & Déroutes (p. 11-12). Il s'agit de « faire le point », « Sans aucune prétention à "faire du texte", mais en conservant le ton de l'entretien avec sa fraîcheur, ses lacunes et ses trouvailles. » Soit. Il suffit cependant de lire les premières pages consacrées aux origines, comme dans toute autobiographie, pour se rendre compte de tout le travail de lissage qui a dû être nécessaire pour aboutir à une version aussi aboutie. Écoutons ces mots du film le Hibou et la Baleine ; après avoir déclaré que la question de son identité ne l'intéresse pas, « l'acteur » déclare : « Je sais deux choses. Je suis abonné au gaz, j'en suis très fier. Je ne serai jamais retraité puisque je n'ai jamais eu de patron12 ». Ces phrases amicalement narquoises, prononcées sourire à l'appui, contrarient les attentes d'un spectateur qui voudrait accéder à l'intimité de l'écrivain et constituent de ce fait une parfaite captatio benevolentiae. Cueillons au vol un échange enregistré à la RTS à propos de L'Usage du monde. Le jeune écrivain, nous sommes en 69, avoue avoir eu faim quelquefois lors de son itinéraire oriental. Mais il ajoute aussitôt (en ménageant une légère pause après ce propos ainsi souligné) : « J'ai fait l'expérience en amateur au milieu de beaucoup de professionnels13 ». Nous ne saurons jamais si l'énoncé a été pensé au préalable, essayé sur d'autres ou s'il a surgi spontanément. Peu importe au fond puisque nous retenons avant tout l'efficacité d'une formule qui se donne comme telle, toute prête à susciter l'admiration, celle que l'on éprouve face à un homme qui a eu faim et qui le dit si bien, semble-t-il en toute modestie. Dans tous ces cas, nous avons affaire à des discours construits qui prennent en compte un auditoire dont il s'agit de capter l'attention, voire à des quasi-fictions14 si l'on considère que la prestation qui nous est proposée diffère nécessairement, et plus ou moins notablement selon les cas, des propos échangés lors de la situation initiale de communication.

L'entretien mémoires

Les fonctions généralement dévolues à l'entretien d'écrivain en font un genre à la fois biographique et métatextuel15, répondant somme toute aux deux interrogations suivantes : « Qui êtes-vous ? », « Pourquoi et comment écrivez-vous ? ». Routes & Déroutes exemplifie parfaitement ce cahier des charges minimal. Le texte est encadré par deux photographies représentant Bouvier, à la soixantaine, de profil, en plan rapproché puis en plan moyen. Dans la première image (p. 9), la mise au point est faite sur le visage et le décor (un lieu public ?) s'estompe. L'homme est vêtu d'une parka, il a ses lunettes sur le front et semble regarder au loin, dans une pause contemplative et semble-t-il apaisée, les mains croisées reposant sur un support difficile à identifier (la tablette d'un train ?). À la fin du livre (p. 251) nous découvrons l'auteur dans sa bibliothèque16, portant pull et écharpe, allumant une cigarette. Derrière lui sont des livres et des objets divers, dont des souvenirs de voyage. Le bureau est encombré par des papiers et le nécessaire à écrire. Entre ces deux clichés se trouve le récit d'une vie, relaté au moment où l'on fait le point, alors que l'on pressent qu'arrivera, à plus ou moins brève échéance, le moment de « la dernière douane » (ONB, 873). Le livre s'ouvre par ces deux mots : « Au commencement » (p. 15). Il se termine par « adieu » (p. 250). Il est aisé, à partir de ces quelques indices, de deviner ce que sera le contenu d'un texte centré sur l'homme et l'auteur que l'on suivra au fil des questions (généralement très brèves) posées par l'interlocutrice et des réponses (étoffées) qu'apporte Bouvier. Bref, ceci s'appellerait une autobiographie si la forme de l'entretien ne venait légèrement modifier ce cadre générique en permettant à Bouvier de contrer le reproche d'égotisme qui pourrait lui être adressé, de « dire son moi sans se sentir un goujat ou un fat17 ».

Dans ces entretiens, Bouvier revient par ailleurs abondamment sur son « art du voyage », qu'il faut entendre comme une manière d'être au monde et de l'écrire, indissociablement. Son œuvre viatique comportait déjà de tels considérants : L'Usage du monde, par exemple, est à bien des égards un texte réflexif qui « théorise » le déplacement et sa mise en mots, dans des séquences peu ou prou autonomes ou à l'occasion d'incises par lesquelles s'opère le déplacement d'une temporalité (celle du je narré) à une autre (celle du je narrant)18. Cependant, c'est bien évidemment dans ses quasi-mémoires que Bouvier revient avec le plus de précision sur la fabrique de ses textes. Ce Bouvier par lui-même19 abonde en remarques passionnantes sur son double métier de voyageur et d'écrivain. Lisons ce fragment important (et souvent cité) :

Ma conception du travail du conteur ou de l'écrivain est très peu démiurgique. Je crois que chaque chose a son mot. Quand je dis : « faire la poste entre les mots et les choses », c'est comme réunir deux partenaires qui ignoreraient leur adresse respective. L'écrivain va chercher le mot juste pour une chose ou la juste chose pour un mot et ces couples peuvent aussi bien être séparés par des années-lumière que tout à fait voisins en s'ignorant complètement. Mais quand vous avez procédé à ces présentations de fiançailles et qu'elles sont réussies, le lecteur se dit : c'est ça, j'aurais pu y penser. (R&D, 93. Je souligne.)

L'extrait est un art poétique en miniature qu'on ne lira pas ici en tant que tel. Retenons simplement que l'idée selon laquelle la relation de voyage serait un simple produit dérivé de l'expérience est ici fragilisée. Comme l'a fort bien remarqué Adrien Pasquali, « Chez Bouvier, l'expérience du voyage est indissociable d'une mise à l'épreuve du langage, du corps et de l'esprit20 ». On pourrait multiplier les exemples qui aboutiraient à la conclusion que Routes & Déroutes, conformément à ce que l'on attend d'une autobiographie d'écrivain qui relate nécessairement la genèse de sa création21 et son rapport à l'écriture22, contient (aussi) les commentaires d'un auteur qui devient critique de lui-même et nous ouvre la porte du laboratoire de sa création.

La question du régime de littérarité de l'entretien, nécessairement « conditionnel23 », doit être appréhendée en fonction de la part de l'improvisation qui, sauf dans le cas d'une prestation lue entièrement et donc préparée à l'avance, influe sur la facture du texte. Dans l'extrait que nous venons de citer sont conciliées de manière très habile les marques de l'oralité24 et une élocution soutenue25 qui ménagent une forme de tension entre les pôles opposés de l'entretien retranscrit : la spontanéité et la concertation26. « Conserver le ton de l'entretien » (R&D, 12) est plus difficile qu'il n'y paraît et l'entreprise est partiellement vouée à l'échec puisque personne ne peut croire sérieusement que le passage de l'enregistrement au livre se fait mécaniquement. Roland Barthes a employé l'expression « toilette du mort27 » pour rendre compte de cette opération, et il tient le compte des pertes mais aussi des gains que l'on subit ou engrange en cette occasion. Dans le cas de Bouvier, il semble toutefois que la distinction oral / écrit soit partiellement réduite, pour deux raisons symétriques. Les relations de voyage, on l'a indiqué, sont d'une certaine manière l'œuvre d'un conteur. Par ailleurs, le lyrisme qui s'y exprime souvent fait qu'ils supportent parfaitement la lecture à voix haute28, le naturel qui les caractérise29 parvient à faire oublier le labeur de l'artisan, la recherche de la transparence de l'écriture estompe l'écart irréductible qui sépare les mots des choses30. D'un autre côté, la parole vive de Bouvier est extraordinairement « travaillée », j'y reviendrai, et lorsqu'elle est purgée dans la transcription des marques les plus apparentes de l'oral, elle donne à entendre les accents que nous avions identifiés dans le texte.

Qu'en est-il maintenant de la signature de cet entretien, ressortissant à un discours « a minima bi-auctorial31 » et doublement adressé (au journaliste et au lectorat). Irène Lichtenstein-Fall est une journaliste et documentariste qui a collaboré, comme Nicolas Bouvier, à la Télévision suisse romande. Ce dernier lui rend hommage en ces termes dans l'avant-propos du livre : « La personne de l'interlocutrice, de la comparse est pour moitié dans l'intérêt et le plaisir que j'ai trouvés dans ces conversations » (R&D, 12). Il est difficile de dire à qui revient le mode d'organisation de l'entretien qui croise les logiques biographique (la vie) et poétique (les œuvres) - qui, dans le cas présent, se recoupent partiellement32. C'est bien Bouvier qui s'exprime dans ces lignes (quelquefois par la voix de sa complice qui lit des passages de ses écrits pour relancer la conversation) mais il y a eu, nécessairement, un réagencement et une réécriture des paroles enregistrées, cette dernière opération étant très vraisemblablement le fruit d'une collaboration étroite. Quoi qu'il en soit, Routes & Déroutes se situe clairement à proximité ou même au « cœur de l'œuvre33 » de Bouvier. Cet entretien n'est en rien une pièce ajoutée et périphérique mais une autobiographie parlée / écrite qui articule récit de vie et réflexions poétiques et critiques, qui offre au lecteur un portrait (re)composé, narrativisé et somme toute littéraire de l'écrivain.

Portrait ou autoportrait

Nous avons perdu, bien sûr, par le biais de la mise en livre, une partie considérable de l'« information » que l'oral véhicule. Barthes dirait que c'est le corps qui s'est perdu dans la transcription34. Pour voir Bouvier évoluer dans l'espace, allumer et éteindre ses cigarettes, pour assister à la naissance de son sourire... il faut recourir à d'autres documents : ils ne nous donneront pas la présence effective du conteur mais offriront la possibilité de préciser le portrait imaginaire que nous sommes en train de dresser. Patricia Plattner a donc réalisé un film-portrait35 de 57 minutes consacré à l'écrivain. On y retrouve bien sûr des éléments rimant avec ceux qui figurent dans Routes & Déroutes : indications biographiques (« Un jour viendra où l'ailleurs commencera sous mon balcon » (H&B, 7'), retour sur l'expérience du voyage (« Je me promène dans le monde comme une petite goutte de mercure un peu inquiète », H&B, 51'), réflexion sur le travail de l'écriture (« On sera toujours vaincu par cette insuffisance des mots », H&B, 27'35''). Tout change cependant car nous entendons et voyons le conteur.

« La voix, écrit Philippe Lejeune, reparticularise l'image de l'auteur qui s'était élaborée dans l'écriture, lui enlève sa généralité, la réinsère dans une contingence [...]36 ». Le personnage qui est raconté et se raconte, dans le film, n'est plus un être de papier. Grâce au timbre, au rythme, à l'intonation, à l'accent... nous sommes à même de saisir plus finement les qualités du tales teller - et de projeter éventuellement, a posteriori, les caractéristiques de la prestation orale sur les textes lorsque nous les relisons après avoir visionné le film. Les compétences me manquent pour décrire et analyser le phrasé si particulier de Bouvier. Prenons le risque de l'approximation : l'homme, ou cette image de l'homme que je tente de construire, est chaleureux (sans suffisance aucune), et charmeur (il souligne ses bons mots), drôle (le documentaire est émaillé de trouvailles langagières réjouissantes), intelligent (sa parole est à la fois alerte et profonde), cultivé (il cite un nombre considérable d'écrivains)... et Genevois (car ceci s'entend). Ces traits ne sont pas simplement déduits de la teneur des propos, ils tiennent de près à l'art du conteur qui magnifie, par exemple, son talent d'anecdotier et parvient à transformer un détail à première vue anodin en récit digne d'être conté et entendu. Dans le fragment qui suit, que nous reproduisons sans retranscrire les marques de l'oralité, est relaté un souvenir d'enfance :

[Bouvier est à sa table de travail, il jette un papier dans sa corbeille puis écrit] Pour moi l'ailleurs a commencé dans un immense jardin. [L'écrivain est filmé en gros plan. La fumée de sa cigarette passe devant son visage, il parle face à la caméra.] L'ailleurs c'était d'abord une sorte de prise de possession horizontale du jardin par un enfant très petit et je me souviens que le premier choc olfactif et visuel que j'ai eu c'était de tomber sur une énorme morille qui m'a paru évidemment gigantesque. Elle était très grosse, c'était comme une petite éponge et moi j'étais moins haut qu'une botte et c'était une véritable image de conte de fée. (H&B, 3'10'')

La suite de la séquence égrène les différentes étapes qui ont rythmé cette prise de possession de l'ailleurs : l'accès à la verticalité du paysage (par le biais de « journées entières passées dans les arbres »), la lecture des atlas et des cartes lus « comme des polars », les premières escapades autorisées et encouragées par un père qui aurait aimé voyager, le retour à la sédentarité que l'approche de la vieillesse rend inéluctable (« Ce qui a commencé dans un jardin se terminera dans un jardin » (H&B, 7'). Le récit d'une vie prend corps, en quelques minutes, porté par une voix qui le met en intrigue et l'anime. Un élément mérite d'être souligné : nous passons, sans véritable heurt, de moments au cours desquels Bouvier oralise ses propres textes (ou ceux d'autres auteurs) à des propos plus spontanés (quelles que soient les interventions dues au montage). Bien sûr, lors des lectures, le rythme se ralentit, les hésitations disparaissent, la littérarité du message est plus immédiatement perceptible. On se dit cependant, à l'écoute du film, que telle parole que nous entendons est comme prête à devenir du texte37.

Nous voyons par ailleurs Nicolas Bouvier dans son environnement, domestique ou professionnel. Il brûle des cartons dans son jardin, écoute le Quatuor en sol mineur de Debussy, tape à la machine, retouche des photographies... Les habits qu'il porte (les vêtements changent au fil des séquences) sont toujours confortables, jamais neufs, décontractés. Le visage est ridé, souriant, la chevelure est bouclée... La cigarette est omniprésente et les gestes du fumeur accompagnent le propos, ponctué par des illustrations ou des photographies, illustré par les musiques enregistrées lors des voyages. Le grand écrivain38 est saisi au naturel et la réalisatrice a fort bien su capter une présence qui s'accorde d'assez près à l'image que les récits nous laissaient entrevoir à moins, encore une fois, que nous n'accordions par des mécanismes compliqués les univers textuels et le portrait filmé. Dans le même temps, le discours filmique construit ce personnage (et la quasi-fiction ou « mythologie » afférente) - avec sa complicité puisque le modèle, non content de « jouer », a aussi collaboré au scénario d'un film dont il est à la fois le « sujet » unique (comme dans un one-man-show, il est le seul à prendre la parole et presque le seul à être montré à l'écran), la raison d'être (c'est de lui et de son œuvre dont il est exclusivement question) et le coauteur. Sans minimiser en aucune manière la part prise par Patricia Plattner dans l'élaboration du documentaire39, il faut bien admettre que Bouvier (l'homme, l'écrivain, le chercheur d'images, le conteur) contrôle de bout en bout la mise en scène de soi qu'est à bien des égards Le Hibou et la Baleine. Le fait qu'un (petit) livre réponde au film ne fait que conforter la proposition.

L'interview comme performance

Nous nous trouvons avec l'interview télévisée dans un cas de figure sensiblement différent, pour des raisons multiples. C'est le direct (ou un direct retravaillé) qui prévaut dans ce cas et l'écrivain est plus à la merci des questions qui lui sont posées et lutte avec un interlocuteur qui le pousse éventuellement dans ses retranchements. Tel est le cas dans une émission annonçant une enquête sur le pacifisme, lors de la crise des euromissiles qui déclenche des manifestations en Occident. Bouvier est en cette occasion pugnace et donne la réplique à un journaliste qui, visiblement, n'adhère pas au credo pacifiste qu'il exprime40. Il argumente en connaissance de cause (puisqu'il est allé sur le terrain) en passant en revue les milieux et institutions qui, en Allemagne et aux Pays-Bas, s'opposent à la prolifération nucléaire (l'église, les mouvements d'éducation, les jeunes, les activistes de gauche et la « subculture » qu'ils produisent, mais également une frange de l'Allemagne profonde, inquiète de voir son territoire survolé par des machines de guerre). Pour la paix, et non « pacifiste », Bouvier s'engage et ne craint pas d'adopter un ton (légèrement) polémique qui contraste avec le relatif apolitisme qui prévaut dans L'Usage du monde, plutôt discret, à quelques exceptions près, sur la situation géopolitique des pays traversés.

Il vaut la peine d'écouter dans leur intégralité les documents réunis dans les archives de la RTS. On y cueille des remarques réjouissantes, qu'on ne s'attendrait pas nécessairement à entendre dans des sujets a priori sérieux, comme celui qui est consacré aux vingt-cinq ans de la RTS : « Il ne faut jamais perdre une occasion de se marrer. Ce serait dommage41. » Quel que soit le cadre qui lui est imposé, Bouvier parvient en effet à donner aux émissions une coloration personnelle ou au moins subjective. Parmi ces vidéos, nous en retiendrons deux, plus particulièrement, qui ressortissent au genre de l'interview. La première est un entretien donné en 1963 par celui qui vient de publier, à compte d'auteur, L'Usage du monde42. On y découvre un jeune homme sûr de lui, cravaté comme on l'était à cette époque mais nullement engoncé, qui répond avec aplomb à un interlocuteur un rien emprunté qu'il relègue au rang des accessoires. Tout est déjà là, ou presque : le goût des voyages (3'10''), la richesse des rencontres alliée à la découverte des ailleurs (5'10''), l'éloge de la lenteur (8'50''), les dangers de la route (13'), la communion possible avec les « voyageurs d'autrefois » (18'30'')... et c'est jusqu'au titre du livre qui est glosé (5'30''). L'assurance et la faconde de cet écrivain qui n'a pas encore été reconnu comme tel, en dehors d'un cercle confidentiel, sont surprenantes. On se dit d'une part que Bouvier gère avec maestria son image et, d'autre part, qu'il présente magnifiquement son livre.

Nous sommes en 1975 et la télévision va suivre l'écrivain pendant trois jours. Ce reportage43 s'attache en premier lieu aux métiers de photographe et de « chercheur d'images » qu'exerce Bouvier. Nous le voyons, appareil en main, prendre des clichés destinés à illustrer un livre sur les marionnettes asiatiques (il s'agit d'une commande de l'UNESCO). Il parle ensuite de cette cueillette de documents iconographiques qui le conduit dans des musées, des bibliothèques, chez des particuliers... et de son vœu de « remettre en circulation des merveilles qui se sont perdues » (9'25''). La deuxième partie de l'émission croise les thèmes de l'expérience viatique et de l'écriture. Il y est question de Japon et bien sûr de L'Usage du monde (dont Bouvier aurait trouvé le titre « un matin dans [son] bain », 18'20'') et de cette conception du voyage que l'écrivain ne cesse d'exposer, dans ses œuvres comme dans ses entretiens : ce « voyageur qui a écrit » (27'30'') nous parle d'un « bonheur maigre (15'58'') » et de ce magnifique amplificateur d'existence qu'a pour lui été la rencontre de l'Orient et de ses habitants. Enfin, et c'est peut-être le temps fort du documentaire, vient le moment d'exposer le projet d'un ouvrage qui, pour l'heure, se nomme La Zone de silence et deviendra Le Poisson-Scorpion. Sont évoquées alors la « dégringolade » que fut le séjour à Ceylan et les étapes préparatoires à l'écriture. De grandes feuilles blanches sont affichées au mur rouge de la pièce, sur lesquelles Bouvier trace des notes, colle des illustrations, des photos : sa « prose visuelle » (31'30'') est dans ce premier état spatialisée ; il va devoir se remettre à l'écriture, retrouver des mécanismes un peu oubliés, après une longue période au cours de laquelle il n'a rien publié : il faut « purger la plomberie, dit-il à son interlocutrice, vous savez, ça va faire quelques gargouillements, un mince filet d'eau jaunie, comme dans les baignoires des pays de l'Est » (33'09''). Le tournage est ici très libre : la conversation se déroule à bâtons rompus, la journaliste coupe fréquemment la parole à l'écrivain, on voit ce dernier dans divers environnements, avec d'autres « acteurs » (dont Éliane, sa femme), en train de fumer (comme toujours), de boire (souvent), de se mouvoir dans les divers espaces que la caméra investit... Et tout ceci est entrecoupé de lectures et d'images, accompagné de musiques ou de bruits de fond. Dans ce dernier document, Bouvier prend réellement corps pour les spectateurs. Nous accédons à la fois aux coulisses de la création et à son univers privé et nous nous situons entre le making-of (qui comme on le sait peut devenir un outil promotionnel et a donc sa propre poétique) et la version contemporaine et désacralisée de la visite au grand écrivain, qui demeure tel lorsqu'il lit son œuvre44 ou raconte de manière suivie ses expériences, mais qui devient très « accessible » et presque un homme-comme-les-autres, possédant toutefois dans ce cas un talent de conteur assez rare.

Il devient difficile de faire le départ entre les prestations publiques d'un écrivain et ses écrits, surtout lorsque son œuvre comporte une forte composante autobiographique. En effet, l'entretien écrit, le film-portrait et l'interview se situent à proximité de l'écriture de soi, l'illustrent ou l'incarnent, la commentent, en modifient éventuellement l'appréhension, la complètent ou la poursuivent. La figure de l'auteur45, telle qu'elle se construit à mesure des différentes représentations qui sont données à lire, à voir ou à entendre, est nécessairement composite et elle évolue en fonction des données qui sont à la disposition du public à un moment donné. Dans le cas de Bouvier, le déplacement, le brouillage ou l'effacement des frontières entre des discours relevant de médiums différents est délicat à analyser. Tout est certes affaire de degrés. Le sens commun conduit à admettre que Routes & Déroutes est bien un livre de Bouvier (même s'il est co-écrit). Pour le film ou les interviews, la question est évidemment plus délicate et les arguments sont nombreux qui interdisent d'étendre la liste des Œuvres complètes en y faisant figurer ces productions qui, après tout ne sont pas « signées » par le personnage principal : l'acteur, même s'il porte le film ou le documentaire, n'est pas ici le réalisateur. Reste toutefois cette capacité indéniable que possède Bouvier à s'imposer à l'image, grâce à ce qu'il est, à son sens de la formule, à son savoir-faire de tales-teller qui a été patiemment acquis lors de voyages sans lesquels Bouvier, il l'affirme à maintes reprises, ne serait jamais devenu écrivain. Des deux pigeons de La Fontaine il est bien sûr celui que « le désir de voir » emporte, d'abord vers l'Orient. Mais il revient et raconte, dès que l'occasion s'en présente et pour le plus grand plaisir des lecteurs, auditeurs et spectateurs.

Je reviendrai dans peu conter de point en point
Mes aventures à mon frère.
Je le désennuierai : quiconque ne voit guère
N'a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint
Vous sera d'un plaisir extrême.
Je dirai : « J'étais là ; telle chose m'avint »
Vous y croirez être vous-même
46. »

 

1 Nicolas Bouvier, « La clé des champs », dans Pour une littérature voyageuse, Paris, Éditions Complexe, 1992, p. 47.

2 Routes & Déroutes. Entretiens avec Irène Lichtenstein-Fall, Genève, Metropolis, 2004 [1992], p. 60 (abréviation désormais utilisée : R&D). Je me réfèrerai dans la suite de l'article à cette édition (dont la pagination diffère de celle de l'édition originale), illustrée de vingt photographies et d'un dessin de Thierry Vernet qui scandent le texte et l'ancrent résolument dans le genre biographique. La forme correcte, en anglais, est « tale taller ». Nous conservons dans ce qui suit la graphie donnée dans les éditions de cet ouvrage. 

3 Un document amusant, figurant dans les archives de la Radio Télévision Suisse, met en scène un Bouvier pédagogue un peu emprunté, assis à un bureau, une baguette à portée de main et consultant ses notes à la dérobée. Il délivre une leçon sur l'Inde dans cette émission destinée à un jeune public qui paraît aujourd'hui bien datée. Cette prestation alimentaire n'est cependant pas totalement dénuée d'intérêt : le maître d'école use de la comparaison à bon escient pour dire l'étrangeté de l'ailleurs, commente des extraits de films de manière très juste et lance même à la jeune génération une sorte d'invitation au voyage. Dossier Nicolas Bouvier, aux confins du récit de voyage, « Bouvier en Indes », émission enregistrée le 9 octobre 1974, https://www.rts.ch/archives/tv/jeunesse/5-a-6-des-jeunes/3445615-5-a-6-des-jeunes.html [consulté le 31/08/2017].

4 Id., « Le sommeil de Bouvier », émission enregistrée le 28 janvier 1975, https://www.rts.ch/archives/tv/culture/dimensions/3451686-le-sommeil-de-bouvier.html, [consulté le 31/08/2017]. Bouvier joue dans cette émission le rôle du cobaye, dans un laboratoire du sommeil. Au médecin qui lui demande si ses rêves alimentent son écriture, il répond par la négative en indiquant qu'il n'est pas un « écrivain d'imagination », 3'10''.

5 « [...] si je gardais tout cet Orient dans ma tête, elle allait éclater comme une citrouille trop mûre. Il fallait que je raconte. » L'Échappée belle. Éloge de quelques pérégrins, « Voyage, écriture, altérité », Genève, Metropolis, 1996, p. 53.

6 Id., « Autour de Gobineau », p. 80.

7 « Le souci de voyager », dans Le Vent des routes. Hommages à Nicolas Bouvier, Carouge-Genève, Éditions Zoé, 1998, p. 77-87, ici p. 85.

8 Id., p. 86.

9 Les chapitres du film figurant dans les suppléments du DVD sont les suivants : « Le hibou et la baleine, l'ailleurs, les mots, la musique, le rire et les larmes, la mort et le temps, de la rose des vents au logis ».

10 Je prends le terme dans le sens que lui donne Jérôme Meizoz : « J'ai défini la posture comme la présentation de soi d'un écrivain, tant dans sa gestion du discours que dans ses conduites littéraires publiques » (La Fabrique des singularités. Postures littéraires II, Genève, Slatkine, 2011, p. 82).

11 La transcription de ces émissions figure dans les Œuvres de Nicolas Bouvier, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2004, p. 443-477 (désormais ONB). Ce « texte » pourrait être analysé pour lui-même, comme une sorte d'intermédiaire entre le récit de voyage qu'il donne à imaginer et le reportage radiophonique. On y trouve certains des traits qui caractérisent la prose de l'écrivain : son goût pour l'anecdote et le portrait, pour l'image inédite, pour le trait d'humour. Ajoutons que Bouvier est parfaitement conscient des spécificités du médium : « Je racontais sans jamais écrire mon texte mais en prenant des notes pour laisser à la voix ses hésitations, laisser des silences qui ne devaient pas être trop longs, mais me permettaient de chercher le mot juste et qui faisaient, quand je le trouvais, que l'auditeur se disait : c'est ça. Le but était de conserver la pulsation et la fluidité de la bonne radio » (R&D, 82).

12 Patricia Plattner, Le Hibou et la Baleine. Nicolas Bouvier, Light Night Édition et Éditions Zoé, Carouge-Genève, 1993, 0'30'' (désormais H&B).

13 Nicolas Bouvier, aux confins du récit de voyage, « L'Usage du monde », émission enregistrée le 28 novembre 1963, https://www.rts.ch/archives/tv/culture/a-livre-ouvert/3467006-l-usage-du-monde.html, [consulté le 29/08/2017], 16'18''.

14 « Tout entretien écrit est la fiction d'un entretien oral, même lorsque celui-ci a "réellement eu lieuˮ. » Louis Marin, De l'entretien, Paris, Minuit, 1997, p. 14.

15 Il constitue, selon Gérard Genette, une « mine de témoignages paratextuels », même s'il « abandonne très souvent le terrain de l'œuvre au profit d'une rétrospection plutôt autobiographique. », Paris, Éditions du Seuil, « Points », 2002 [1987], p. 366.

16 Comme l'indique la légende : « Nicolas Bouvier dans sa bibliothèque, 1992 » (photo Marc Vanappelghem).

17 Anne Marie Jaton, « L'usage du moi, l'usage des autres », dans Hervé Guyader (dir.), Nicolas Bouvier, espace et écriture, Carouge-Genève, Éditions Zoé, 2010, p. 150. Je serai amené à nuancer la position de l'auteur de ce bon article selon laquelle Routes et Déroutes ne serait pas un texte littéraire (ibid.).

18 Voir à ce propos la mise au point de Gilles Louÿs, dans la dernière partie du précieux commentaire de l'œuvre qu'il présente dans le volume consacré au programme de l'agrégation de Lettres 2018 (Paris, ellipses, 2017, p. 545-552).

19 Je fais bien entendu allusion à la collection « Écrivains de toujours » des éditions du Seuil.

20 Nicolas Bouvier. Un galet dans le torrent du monde, Carouge-Genève, Éditions Zoé, 1996, p. 28.

21 « J'ai écrit une soixantaine de pages que j'ai perdues à Quetta, l'année suivante, et j'ai dû tout réécrire de mémoire deux ans plus tard à Ceylan. Donc, en fin de compte, au lieu d'avoir une histoire, j'en ai eu trois : j'ai écrit ce texte, je l'ai perdu, ensuite j'ai écrit comment je l'avais perdu et finalement je l'ai réécrit [...] » (R&D, 78).

22 « L'écriture est pour moi un exercice extrêmement ascétique, même si je me soutiens parfois avec des dopants comme l'alcool ou des comprimés qui désinhibent » ; « J'ai traversé une période de désespoir dans l'écriture parce que finalement, c'est un projet très immodeste de vouloir rendre compte des choses » ; « Il y a une interaction très intéressante entre la photo et l'écriture, mais on ne peut les pratiquer en même temps » ; « Je me suis rendu compte des années après l'avoir écrit, que Le Poisson-Scorpion est un livre surécrit » (R&D, 92, 93, 117, 168).

23 Pour reprendre la terminologie de Gérard Genette dans Fiction et diction, Paris, Éditions du Seuil, « Poétique », 1991, notamment p. 31-40.

24 Reprise soulignant les articulations de la pensée (« quand je dis que »), indices renvoyant à une réflexion en train de se faire (« je crois que »), modalisations (« c'est comme »), adresse au destinataire (« quand vous avez procédé »), phrasé et syntaxe très proches de la parole vive (« le lecteur se dit : c'est ça »).

25 Art de la formule, chiasme, métaphore filée.

26 David Martens et Christophe Meurée font le point sur ces tensions constitutives de l'entretien d'écrivain dans leur article « Ceci n'est pas un entretien. Littérarité conditionnelle de l'entretien d'écrivain », Poétique, 2015/1, n° 177 p. 113-130.

27 « Nous parlons, on nous enregistre, des secrétaires diligentes écoutent nos propos, les épurent, les transcrivent, les ponctuent, en tirent un premier script que l'on nous soumet pour que nous le nettoyions de nouveau avant de le livrer à la publication, au livre, à l'éternité. N'est-ce pas la "toilette du mort" que nous venons de suivre ? » Le Grain de la voix. Entretiens 1962-1980, « De la parole à l'écriture », Paris, Éditions du Seuil, 1981, p. 9.

28 Rien n'empêche de songer ici à un autre grand texte, constamment empreint d'un souffle lyrique, qui appartient au continent des littératures factuelles. James Agee tenait dans sa préface de Louons maintenant les grands hommes les propos suivants : « Le texte fut écrit dans la pensée d'une lecture à haute voix. Voilà qui ne peut être recommandé ; mais il est fait cette suggestion, que le lecteur accorde son oreille à ce qui décolle pour lui de la page [...] L'intention de son auteur était aussi que le texte fût lu dans sa continuité ; c'est-à-dire comme on écoute la musique ou comme on regarde le déroulement d'un film, en marquant des pauses brèves, mais uniquement là où à l'évidence elles s'imposent. » (trad. Jean Queva, Paris, Plon, « Terre Humaine », 2017 [1939-1940], p. 11).

29 Que Bouvier aurait en particulier apprécié chez Montaigne. Voir à ce propos Liouba Bischoff, Université Jean Moulin-Lyon III / Université de Lausanne, « Nicolas Bouvier, lecteur de Montaigne », Fabula / Les colloques, Usages de Nicolas Bouvier, URL : http://www.fabula.org/colloques/document4379.php, page consultée le 03 septembre 2017.

30 « Quant à son écriture [celle de l'écrivain], elle doit devenir aussi transparente et mince qu'un cristal légèrement fumé. », Nicolas Bouvier, dans Pour une littérature voyageuse, op. cit., p44.

31 David Martens et Christophe Meurée, art. cit., p. 117.

32 Partiellement seulement. On sait par exemple que Le Poisson-Scorpion, qui relate un épisode précédent le séjour au Japon, sera écrit et publié après Chronique japonaise.

33 Voir à ce propos Odile Cornuz, D'une pratique médiatique à un geste littéraire. Le livre d'entretiens au XXe siècle, Genève, Droz, « Histoire des idées et critique littéraire », 2016, p. 27 : « Que l'entretien intègre le support du livre, plus durable, d'un statut symbolique plus élevé que celui du journal, n'est certainement pas anodin. Cela permet aux dialogues ainsi rapportés de s'inscrire dans une bibliographie d'écrivain, à distance variable du cœur de l'œuvre selon le degré de réécriture du propos, l'importance de la démarche critique, autobiographique ou autofictionnelle au sein du travail de l'auteur en question. »

34 Le Grain de la voix, op. cit., p. 11.

35 Sur la généalogie du portrait d'écrivain dans la littérature française, voir Marie-Thérenty, « Parole, parole, parole. Du portrait littéraire à l'interview d'écrivain », dans Marie Blaise, Sylvie Triaire, Alain Vaillant, Histoire littéraire des écrivains. Paroles vives, Montpellier, Presses universitaires de la Méditerranée, « Collection des littératures » 11-12, 2015 [2009 pour l'édition papier], http://books.openedition.org/pulm/855 [consulté le 06/09/2017].

36 Je est un autre. L'autobiographie, de la littérature aux médias, Paris, Éditions du Seuil, « Poétique », 1980, p. 136.

37 Voir, par exemple, le récit d'un rêve au cours duquel Bouvier relate sa rencontre avec un toucan perché dans son marronnier (31') ou l'anecdote de ces cyclistes kurdes qui tombent, littéralement, de rire lorsqu'ils entendent les plaisanteries qui leur sont adressées (32'40'').

38 Le film se situe dans la lignée de « La visite au grand écrivain » (Olivier Nora, dans Les lieux de mémoire, dir. Pierre Nora, Paris, Gallimard, « Quarto », t. II, p. 2131-2156). Rappelons que nous sommes en 1992 et que Bouvier connaît à cette date une notoriété certaine. Sur le dos de la jaquette du DVD figurent les phrases suivantes, intéressantes en ce qu'elles réfutent implicitement l'appellation écrivain-voyageur, jugée sans doute réductrice ou péjorative : « Nicolas Bouvier, un grand poète, a aussi toujours été un voyageur et un chasseur d'images, et ses textes sur ses séjours en Asie et à l'Ouest ont une ampleur et un rythme sans commune mesure avec les récits hâtifs d'un globe-trotter pressé. »

39 Sa réussite provient sans doute de cette intelligence et de ce tact particuliers qui consistent à savoir s'effacer devant son sujet.

40 Nicolas Bouvier, aux confins du récit de voyage, « Le pacifisme », émission enregistrée le 20 mars 1983, https://www.rts.ch/archives/tv/information/sur-un-plateau/3467009-le-pacifisme.html, [consulté le 06/09/2017].

41 Id., « La TSR a vingt-cinq ans », émission enregistrée le 13 juin 1979, https://www.rts.ch/archives/tv/information/un-jour-une-heure/3467043-la-tsr-a-25-ans.html, [consulté le 06/09/2017], 4'50''.

42 Voir note 13.

43 Nicolas Bouvier, aux confins du récit de voyage, « Chez Nicolas Bouvier », émission enregistrée le 22 septembre 1975, https://www.rts.ch/archives/tv/culture/voix-au-chapitre/3466855-chez-nicolas-bouvier.html [consulté le 07/09/2017].

44 Il nous faut nuancer car à cette date, comme le dit Bouvier, l'œuvre est encore mince et ne bénéficie que d'un succès d'estime - que ses différentes prestations peuvent évidemment contribuer à conforter. Il n'empêche : lorsque nous regardons aujourd'hui ce documentaire, nous ne pouvons l'appréhender autrement que comme un témoignage participant à la consécration de l'Auteur qu'il est devenu.

45 Son analyse relève d'approches qui s'inscrivent dans divers champs disciplinaires : analyse du discours, sociologie, sociocritique, poétique, histoire littéraire... et il n'est évidemment pas question dans cet article, centrée sur une étude de cas, de prolonger cette réflexion théorique.

46 « Les deux pigeons », IX, 2, v. 23-29.

Pour citer cet article



Référence électronique
Philippe ANTOINE, « La fabrique du tales teller  », Viatica [En ligne], Bouvier, intermédiaire capital, mis en ligne le 28/09/2017, URL : http://viatica.univ-bpclermont.fr/bouvier-intermediaire-capital/iii-correspondances-et-entretiens/la-fabrique-du-tales-teller