La géographie précaire de L’Usage du monde

Hors-série n°1, octobre 2017
Université Lyon 3 - Université de Lausanne
La géographie précaire de L’Usage du monde

Depuis le début du XIXe siècle, le récit de voyage a fait son « entrée en littérature1 » tandis que les discours de savoir qu'il avait abrités jusque-là (celui du géographe, du naturaliste, de l'ethnologue ou de l'historien) se sont constitués en disciplines autonomes et spécialisées. Nicolas Bouvier n'a pas renoncé pour autant à se bricoler « de petits morceaux de savoir2 ». Il recompose dans chacun de ses récits la « mosaïque brisée3 » des sciences humaines, endossant tour à tour les défroques de l'historien, de l'ethnologue et du géographe, sans jamais prétendre à l'autorité du spécialiste. Dans L'Usage du monde4, il explore l'histoire de l'Asie centrale, « cette chose à laquelle, après la chute de Byzance, [les] historiens européens n'ont plus rien compris » (p. 120-121) ; il procède à l'ethnomusicologie des Balkans, muni de son enregistreur Nagra ; il élabore enfin une géographie concrète et intuitive, bien éloignée de la discipline universitaire qui étudie, explique les phénomènes physiques, biologiques et humains en gommant le caractère subjectif du rapport à l'espace et en modélisant abstraitement les paysages. Pratiquée en dehors de tout cadre méthodologique, la «géographie spontanée5» consiste simplement à décrire le monde tel qu'il advient à la conscience sans passer par la méthode scientifique qui suppose de classer les faits, de recourir à des questionnaires et grilles de lecture, ou encore de s'abriter derrière un « nous » impersonnel. Mais cela n'empêche pas la littérature de voyage d'être porteuse d'une forme de savoir sur les lieux, les paysages et les espaces, notamment parce qu'elle rend compte de toute une dimension affective et sensorielle qui risque d'échapper à l'analyse quantitative. Aux yeux des géographes dits « humanistes6 », elle aurait même une capacité supérieure à exprimer le rapport à l'espace : pour Michel Sivignon, spécialiste de la Grèce et des Balkans, « ce sont parfois les textes sans visée scientifique qui vieillissent le mieux7 », et une œuvre comme L'Usage du monde apporte la preuve « que les discours des sciences sociales et en particulier celui de la géographie sont impuissants à rendre la totalité du réel, tel qu'il apparaît à celui qui voyage8 ». L'œuvre de Bouvier séduit manifestement les géographes déçus par le positivisme et aspirant à une « géographie sauvage », « qui ne s'enseigne pas à l'université9 ». Cette réception enthousiaste ne peut qu'interpeller les littéraires et les engager à se saisir à leur tour des problématiques spatiales pour nourrir les échanges entre science et littérature qui se sont multipliés depuis quelques décennies, à la faveur d'un « tournant spatial10 » des sciences humaines et de la littérature. Le présent article vise à mettre au jour le rapport à l'espace et au savoir géographique qui prévaut dans L'Usage du monde : comment le voyageur s'oriente-t-il dans un nouvel espace et comment se l'approprie-t-il ? Dispose-t-il des concepts adéquats pour décrire des réalités spatiales qui parfois lui échappent ? Il semble que Bouvier ne cherche pas tant à délivrer un savoir objectif qu'à souligner les doutes et les flottements qui fragilisent sa perception. On verra que L'Usage du monde met en œuvre une géographie précaire qui déboussole à la fois le voyageur et le lecteur, interroge les notions géographiques et finit par abandonner l'idée même de saisie et d'appropriation face à un monde qui se dérobe et se délite.

S'égarer

En fonction des éditions, L'Usage du monde est accompagné ou non d'annexes cartographiques. L'édition « Quarto/Gallimard » de 2004 propose des cartes, alors que l'édition « La Découverte/Poche » de 2014 n'en contient aucune, conformément au vœu initial de Nicolas Bouvier et de Thierry Vernet. L'édition avec cartes a en fait été imposée par Julliard en 1964 pour la parution de L'Usage du monde en France11, mais elle est loin d'avoir convaincu les deux auteurs. Comment expliquer cette préférence, sinon par une volonté de désorienter le lecteur et de lui faire partager l'errance et le tâtonnement qu'ils ont connus lors du voyage ? En l'absence de représentation surplombante, le lecteur est directement plongé dans une géographie concrète et inconnue qui se révèle au fur et à mesure du déplacement, sans pouvoir localiser précisément les lieux évoqués. Il progresse à tâtons dans la géographie du récit, comme les voyageurs lorsqu'ils roulent de nuit avec des phares qui n'éclairent plus, « jusqu'à ce qu'un mur aveugle qui longe la piste sur deux cents mètres [leur] révèle la bourgade [qu'ils attendaient] » (p. 259).

Si elles ne sont pas fournies au lecteur, les cartes n'en sont pas moins évoquées dans le récit comme des outils dont les voyageurs se servent pour se repérer et se forger une représentation préalable des espaces qu'ils auront à parcourir. Dès l'Avant-propos, le narrateur repère la ville de Travnik en consultant une carte dont on suppose qu'elle indique le relief, puisqu'il en déduit qu'il s'agit d'« une petite ville dans un cirque de montagnes, au cœur du pays bosniaque » (p. 10). La carte s'impose à l'ouverture du récit comme un incontournable de la panoplie du voyageur, prolongeant et concrétisant « la contemplation silencieuse des atlas [...] entre dix et treize ans » (p. 10). Les voyageurs semblent au départ bien armés pour s'orienter dans un monde inconnu. Mais la pratique du voyage tend par la suite à révéler l'absence d'utilité pratique des représentations cartographiques : aucune carte n'est assez exacte pour permettre d'anticiper les difficultés du parcours. La carte consultée en Anatolie pour franchir la distance « entre les villages de Fatsa et de Babali » indique « cinq cents mètres au plus de dénivellation » (p. 96), mais il s'agit probablement d'une information imprécise ou erronée puisque les voyageurs doivent sauter de la voiture et la pousser jusqu'au sommet. Le narrateur a souvent l'occasion de mesurer l'écart qui sépare le réel de son équivalent graphique. Les cartes ne jouent donc pas de rôle sécurisant mais ajoutent au contraire à l'impression de désorientation, les plus fiables n'étant pas forcément celles que l'on croit : c'est étonnamment une « vieille carte allemande » qui permet de trouver le nom de l'improbable « petit col de Gaoulakh » (p. 269) deux ans après le voyage, alors que les cartes plus récentes peuvent manquer de précision :

Les meilleures cartes d'Iran sont encore inexactes. Elles signalent des bourgades qui se réduisent à une bastide abandonnée, des points d'eau à sec depuis longtemps, des pistes effacées par le sable. Ainsi, celle qui, par Saïdabad, relie directement Chiraz à Kerman, n'existe simplement plus (p. 245).

Les cartes ne semblent pouvoir conduire qu'à des non-lieux et à des impasses pour qui souhaite en faire un usage pratique. Les deux voyageurs ne réagissent cependant pas de la même manière à cette désorientation, Thierry Vernet souhaitant rejoindre au plus vite sa fiancée tandis que Nicolas Bouvier s'imagine encore prolonger l'errance pendant un temps indéfini : « Il poussait sa vie. J'avais envie d'aller égarer la mienne dans un coin de cette Asie centrale dont le voisinage m'intriguait tellement » (p. 157). Les cartes obsolètes sont les alliés les plus sûrs de qui souhaite « égarer sa vie », au sens propre du terme, dans « un coin » indéterminé qui est peut-être mentionné sur la carte, mais dont on ignore s'il existera encore quand on l'atteindra.

Les cartes tendent ainsi à perdre leur valeur d'usage mais les voyageurs continuent à les consulter pour leur valeur esthétique et leur potentiel onirique : en Serbie, ils déterminent leur itinéraire en fonction de leur sensibilité à l'onomastique. Avant de quitter Saïmichte pour la Macédoine, ils passent « une partie de la nuit à consulter la carte » et finissent par opter pour « un chemin bordé de noms crochus et ensoleillés ». Le rituel qui consiste à examiner la carte avant de s'endormir ne sert pas tant à préfigurer le réel qu'à stimuler le rêve et l'imagination, notamment quand il s'agit de cartes anciennes dotées d'une grande richesse visuelle. À Tabriz, lorsque Thierry Vernet lui annonce qu'il ne continuera pas le voyage aussi longtemps que prévu, le narrateur se console en rêvant à ses futures pérégrinations grâce à une vieille carte allemande qui attise plus que jamais son désir de s'égarer dans les grands espaces :

Avant de m'endormir, j'examinai la vieille carte allemande dont le postier m'avait fait cadeau : les ramifications brunes du Caucase, la tache froide de la Caspienne, le vert olive de l'Orda des Khirghizes plus vaste à elle seule que tout ce que nous avions parcouru. Ces étendues me donnaient des picotements. C'est tellement agréable, aussi, ces grandes images dépliantes de la nature, avec des taches, des niveaux, des moirures, où l'on imagine des cheminements, des aubes, un autre hivernage encore plus retiré, des femmes aux nez épatés, en fichus de couleur, séchant du poisson dans un village de planches au milieu des joncs (un peu puceaux, ces désirs de terre vierge ; pas romantiques pourtant, mais relevant plutôt d'un instinct ancien qui pousse à mettre son sort en balance pour accéder à une intensité qui l'élève) (p. 157-158).

Les comparaisons (« plus vaste à elle seule », « encore plus retiré ») renforcent la dissymétrie entre le voyage à deux, qui n'aura permis de parcourir qu'une infime portion de l'Asie avant de s'achever prématurément, et la suite du voyage en solitaire, que Bouvier imagine bien plus ambitieux. L'expérience de Tabriz, pourtant extrême, n'est pas encore assez radicale à son goût puisqu'il envisage « un autre hivernage encore plus retiré ». L'autodérision lui permet de tempérer son envolée lyrique puisqu'il qualifie ses désirs de « puceaux ». Il écarte toute interprétation romantique au profit d'une justification d'ordre spirituel selon laquelle l'élargissement de l'horizon va de pair avec l'élévation de l'être. La rêverie sur la vieille carte allemande se conclut d'ailleurs sur une digression à caractère moraliste, émaillée de plusieurs aphorismes : « On voyage pour que les choses surviennent et changent ; [...] il y a toujours dans les promesses quelque chose de pédant et de mesquin » (p. 158). Ce passage préfigure l'épigraphe finale où Bouvier cite Emerson, qui établit également une corrélation entre progression spatiale et avancée spirituelle : la transformation de l'esprit s'apparente à un franchissement de frontières au-delà desquelles « nous ne redeviendrons jamais plus tout à fait les misérables pédants que nous étions » (p. 377). La rêverie cartographique ramène ainsi à des problématiques existentielles, comme si la contemplation du monde en réduction permettait de saisir plus facilement le sens d'une vie « égarée » dans les zones les plus reculées de l'Asie centrale.

Si elle ne permet pas toujours de se repérer concrètement dans l'espace, la carte est donc un support symbolique qui permet de visualiser et même de ressentir, grâce aux couleurs et aux textures qui donnent « des picotements », les paysages qui appellent le voyageur. L'itinéraire réel se double d'un itinéraire fictif qui ne sera jamais emprunté, puisque les deux voyageurs piqueront vers le sud après leur séjour à Tabriz pour rejoindre au plus tôt l'Afghanistan, et laisseront donc au Nord le Caucase, la Caspienne et le Kirghizistan. Il s'agit d'une fausse piste pour le lecteur, qui peut s'imaginer à ce stade du récit qu'il parcourra avec le narrateur les vastes steppes d'Asie centrale. Mais tout en se dirigeant vers le cœur de l'Asie, et même vers le « centre du monde » (p. 333), puisque c'est ainsi qu'il faut considérer Kaboul, Bouvier ne perd jamais de vue ce Nord qu'il voudrait aussi parcourir. En Anatolie déjà, il a pu apercevoir depuis une plage de la Mer Noire « un immense champignon d'orage s'élever très loin dans le ciel du côté de la Crimée » (p. 96). La mer ouvre l'horizon du voyageur alors que celui-ci est le plus souvent barré par une chaîne de montagnes ; elle contribue, de même que la contemplation des cartes, à donner le sentiment de la vie « égarante et si bonne », comme le suggère le poème intitulé « Le point de non-retour » qui constitue l'équivalent poétique du passage de L'Usage du monde précédemment cité. Composé à Trébizonde en 1953, « Le point de non-retour » ouvre le recueil Le Dehors et de Dedans car il s'agit du tout premier poème composé pendant le voyage, avant ceux de Tabriz qui seront insérés dans la prose de L'Usage du monde (p. 133 et 205). Il illustre parfaitement l'idée d'un égarement irréversible dans un espace inconnu, et met en scène le dialogue du voyageur avec l'élément marin qui tient lieu de métaphore de la vie : « Ce midi-là / la vie était si égarante et bonne / que tu lui as murmuré / "va-t'en me perdre où tu voudras" / Les vagues ont répondu "tu n'en reviendras pas"12 » Bouvier aime à transformer les participes présents en adjectifs pour inventer des termes qui caractérisent la vie et son mouvement perpétuel : la vie « égarante » peut faire songer à « la vie voyageante », autre néologisme qui apparaîtra plus loin dans L'Usage du monde (p. 232). En demandant à la vie de « [l]e perdre où [elle] voudr[a] », le voyageur accepte de se soumettre aux aléas du déplacement et de renoncer à ses repères spatiaux. Les espaces se brouillent dans la confusion des souvenirs, le poème évoquant une « plage noire de la Caspienne13 », alors que Trébizonde se trouve au bord de la Mer Noire, et non de la Caspienne. Dans les poèmes comme dans la prose de Nicolas Bouvier, les associations oniriques introduisent du flou dans l'écriture de l'espace.

« Revenir aux choses mêmes »

L'incertitude et la perte des repères se traduisent également par une interrogation sur la nature même des lieux et des paysages que rencontre le voyageur dans le monde neuf qu'il parcourt. L'étrangeté de certains espaces, qui ne ressemblent à rien de ce que connaît un observateur occidental, suscite alors une interrogation d'ordre lexical sur l'adéquation de concepts géographiques connus à une réalité spatiale inconnue. L'écrivain-voyageur se heurte autant que le géographe à la difficulté de trouver les mots justes pour représenter les lieux, les paysages et les espaces :

L'écrivain comme le géographe se trouvent confrontés à la nécessité de forger des concepts à la mesure des enjeux d'une description de situations singulières qui permettent de les penser, et, précisément, de traduire la singularité en des représentations communes qui prennent en compte ce rapport dialectique de l'homme au monde qu'il habite et qui l'habite14.

L'enjeu du rapport à l'espace réside ainsi dans l'art de la description, qui doit se tenir au plus près du visible pour offrir la restitution la plus fidèle possible de celui-ci. C'est pourquoi les géographes « humanistes » se réfèrent à la phénoménologie pour recentrer le savoir géographique sur l'expérience, que la « Nouvelle Géographie15 » des années cinquante-soixante a eu tendance à évacuer de son approche. Les tenants de la « Humanistic Geography » et leurs successeurs actuels16 convoquent Husserl et Merleau-Ponty pour repenser la connaissance de l'espace, en partant du postulat que le monde n'existe qu'en tant qu'il est saisi par une conscience. Pour Merleau-Ponty, il s'agit de retrouver une perception antérieure aux idées scientifiques, autrement dit de « revenir aux choses mêmes », à l'expérience concrète du monde, pour faire primer la description pure sur l'analyse :

Tout l'univers de la science est construit sur le monde vécu et si nous voulons penser la science elle-même avec rigueur, [...] il nous faut réveiller d'abord cette expérience du monde dont elle est l'expérience seconde. [...] Revenir aux choses mêmes, c'est revenir à ce monde avant la connaissance dont la connaissance parle toujours, et à l'égard duquel toute détermination scientifique est abstraite, signitive et dépendante, comme la géographie à l'égard du paysage où nous avons d'abord appris ce qu'est une forêt, une prairie ou une rivière17.

On voit ce que cette approche peut apporter à l'étude d'un récit de voyage, qui relate l'expérience et la saisie par un sujet de l'espace qui l'entoure. De même que la phénoménologie propose un retour au monde de l'expérience vécue (ou Lebenswelt chez Husserl) au-delà des discours et des opinions, de même certains écrivains voyageurs comme Gilles Lapouge, Kenneth White ou Nicolas Bouvier - réunis en 1992 autour de Michel Le Bris pour signer le manifeste Pour une littérature monde - ont réagi aux excès de formalisme du structuralisme et du Nouveau Roman :

Nous en avons assez, [clame Kenneth White], de l'espace techno-littéraire, avec son obsession de la page, de l'encre et du mot, avec ses crises d'identité et son hyper-criticisme de plus en plus creux. [...] Le voyage, c'est d'abord une expérience et une sensation du monde. Il s'agit donc aujourd'hui, fondamentalement, de renouveler notre rapport à la terre, de rendre ce rapport plus complexe, plus subtil, plus intelligent et plus sensible18.

Généralement moins agressif que Kenneth White dans ses déclarations, Nicolas Bouvier n'en partage pas moins le désir de renouer avec une littérature du dehors et de l'expérience. Le détour par la phénoménologie pour éclairer ses récits se justifie d'autant plus qu'il existe de réelles affinités entre la géographie humaniste et l'École de Genève. Rappelons qu'au début des années cinquante, Nicolas Bouvier a suivi des cours de littérature - notamment ceux de Marcel Raymond et de Jean Starobinski - dans l'université qui a vu se développer cette tradition critique centrée sur la conscience et la perception subjective. On peut donc supposer que l'écriture de l'espace dans l'œuvre de Bouvier n'est pas entièrement étrangère à la phénoménologie qui replace la conscience au cœur des phénomènes. Dans L'Usage du monde, le récit se déroule au fur et à mesure que le monde apparaît au regard, mais aussi à l'ouïe du voyageur, selon une démarche purement descriptive qui exclut l'anticipation et mime la découverte progressive du paysage et de ses détails. Sur le vaste plateau anatolien, les choses et les êtres se dévoilent très graduellement :

Le plus souvent, on ne voit rien... mais on entend - il faudrait pouvoir « bruiter » l'Anatolie - on entend un lent gémissement inexplicable, qui part d'une note suraiguë, descend d'une quarte, remonte avec beaucoup de mal, et insiste. Un son lancinant, bien fait pour traverser ces étendues couleur de cuir, triste à donner la chair de poule, et qui vous pénètre malgré le bruit rassurant du moteur. On écarquille les yeux, on se pince, mais rien ! Puis on aperçoit un point noir, et cette espèce de musique augmente intolérablement. Bien plus tard, on rattrape une paire de bœufs, et leur conducteur qui dort la casquette sur le nez, perché sur une lourde charrette à roues pleines dont les essieux forcent et grincent à chaque tour (p. 89-90).

Bouvier ne décrit pas tant l'espace que le fonctionnement de la perception elle-même, ce en quoi il est très proche de la démarche proustienne qui a également pu être qualifiée de phénoménologique19. Il s'intéresse de près à la façon dont le monde advient à la conscience, c'est-à-dire lentement et difficilement. Rien ne se donne dans l'évidence du premier regard, d'autant que l'imprécision des cartes empêche souvent, on l'a vu, de prévoir les réalités du terrain, voire de nommer les lieux. Sur la route de Chiraz, les voyageurs passent par un village, ou par ce qu'ils croient d'abord être un village, qui « ne figur[e] pas sur la carte » (p. 235). Son apparence ne correspondant pas aux critères qui doivent être réunis pour qu'on puisse employer le terme de village - groupement d'habitations dont la population exerce essentiellement une activité agricole -, la description opère une rectification et convoque une image insolite qui est pourtant celle qui se rapproche le plus de la réalité observée : « Plutôt qu'un village : une sorte de puissante termitière crénelée dont les murs craquaient et se délitaient dans la réverbération inimaginable du soleil de midi » (p. 235-236). Bouvier se met en quête du mot le plus juste pour revenir « aux choses mêmes » et retrouve ainsi l'authenticité d'une perception pré-scientifique. Il n'emprunte pas de terme au lexique géographique sans en avoir préalablement interrogé la pertinence, principalement dans le chapitre sur l'Iran où chaque notion paysagère fait l'objet d'une interrogation qui montre que l'appréhension d'un nouvel espace ne va pas de soi. C'est d'abord, à Ispahan, la notion de fleuve qui est soupçonnée d'être abusive :

Hier soir, promenade le long du fleuve. Est-ce bien un fleuve ? Même aux plus hautes eaux, il va se perdre dans les sables cent kilomètres à peine à l'est de la ville. Il était presque tari : large delta troué par les taches lumineuses d'une eau qui bouge à peine (p. 234).

Tout comme l'épanorthose dans le cas du village-termitière, la modalité interrogative vient ici remettre en cause une idée a priori dont l'observation du réel a révélé l'inadéquation. Le fleuve d'Ispahan est peut-être indiqué sur les cartes ou matérialisé par des berges, mais le narrateur s'interdit d'employer un terme qui désigne un cours d'eau alors que l'élément aquatique se réduit à quelques « taches lumineuses ». Il ne propose pas cette fois de terme de substitution, mais il souligne l'absence des caractéristiques attendues en insistant sur les déficiences : le fleuve est « tari », le delta est « troué », l'eau bouge « à peine ».

C'est aussi la notion de ville qui est sujette à caution dans le chapitre « Le lion et le soleil ». Face à la ville d'Abaghou, le narrateur doute de pouvoir encore employer le mot de ville car le lieu a perdu tout son prestige au fil des siècles. Il exprime son appréciation résolument subjective de cette ville qui n'en est plus vraiment une, contredisant ainsi les indications chiffrées des anciennes géographies :

Une large et rocambolesque architecture de terre jaune, de hauts murs friables, de minarets carrés hérissés de longues perches, de venelles profondes. Il n'y a que des gens assurés, hautains et même un peu précieux pour bâtir ainsi. Abaghou : dix-huit mille habitants, disent les anciennes géographies. La ville a dû compter sous les Kadjar. Et puis ?....
Au fait, ce labyrinthe écroulé, déserté, silencieux est-il encore une ville ? D'où qu'on se trouve, on entend grincer la même meule à grain au fond de la même maison ; où qu'on aille, on retombe sur le même ânier en veston noir, pieds nus, qui semble avoir perdu sa langue (p. 253).

Une fois de plus, le narrateur interrompt le récit pour douter des mots qu'il emploie : Abaghou dépeuplée ne saurait être qualifiée de ville, et il serait plus juste de parler de « labyrinthe ». Cette démarche qui consiste à s'interroger avant de renommer traduit qualitativement une expérience individuelle de l'espace, et n'est pas sans faire songer aux questions que peuvent se poser les géographes humanistes : « Comment nos sentiments vis-à-vis des lieux, des paysages et des espaces sont-ils affectés par le temps ? Comment pouvons-nous acquérir des notions clairement formées des lieux, des paysages et des espaces20 ? » Bouvier ne formule pas explicitement de telles questions mais il place son récit de voyage sous le signe de l'interrogation : L'Usage du monde met en scène l'apprentissage concret de la géographie, ou plutôt son désapprentissage. La section qui suit immédiatement la description d'Abaghou est sans doute la plus déstabilisante, puisqu'elle comporte pour titre, à la place d'un nom de lieu, trois points de suspension suivis de deux points d'interrogation :

... ? ?
Nous nous étions beaucoup interrogés sur ce gâteau de terre dressé loin devant nous en bordure de la piste : la forme à peu près d'un cornet à dés renversé, ou d'un œuf posé sur la base (p. 254).

Bouvier brise ici la linéarité du récit de voyage, dont la table des matières est généralement une table des lieux concrète et fiable. Ce lieu très étrange qui se révélera finalement être « toute une ville » plonge les deux voyageurs dans la plus grande perplexité et suscite une multiplicité de métaphores et de comparaisons qui sont autant de tentatives pour appréhender l'inconnu. Le récit mime ainsi la surprise et le dépaysement au lieu de dévoiler d'emblée la nature du lieu. Il ne rend pas tant compte de l'espace que des pensées du voyageur confronté au surgissement de formes inhabituelles et à une manière étonnante d'occuper l'espace : toute la ville au nom inconnu vit sur un simple « filet d'eau » (p. 254). Le voyageur occidental, habitué à des ressources naturelles plus abondantes, ne peut que s'interroger sur cet urbanisme rudimentaire qui perturbe ses a priori.

Les a priori ne sont cependant pas tout à fait évacués du récit. Si la description pure et la modalité interrogative dominent dans l'ensemble, on peut relever ici et là quelques idées bien ancrées qui montrent que l'idéal de « revenir aux choses mêmes » n'est pas toujours atteint et demeure précaire. Les réactions des deux jeunes voyageurs issus de la bourgeoisie genevoise laissent parfois filtrer une conception préétablie, ou même une vision culturellement normée, de ce que doit être un village. Thierry Vernet semble considérer que les villages d'Anatolie sont si pauvres qu'ils n'en sont pas vraiment : « Ici, fit Thierry, on dirait que le pays refuse absolument d'avoir un village. C'en était un pourtant ; étendu, jaune lépreux, se distinguant à peine de la terre du plateau. Des casquettes noires, des pieds nus, des chiens scorbutiques, du trachome [...] » (p. 105). Le narrateur ne semble pas exactement du même avis puisqu'il affirme que « c'en [est] un », mais la description qu'il en donne insiste tout de même sur la carence, la maladie et la difformité. L'observateur ne cerne pas plus la singularité du village, qui se confond avec la couleur de la terre, que celle de ses habitants, qui ne sont pas individualisés mais simplement désignés par des métonymies : « des casquettes noires, des pieds nus, [...] du trachome. » Ce qui manque à ce village pour pouvoir apparaître comme tel, c'est en somme la prospérité. L'espace oriental et ses modes d'habiter sont évalués à l'aune des critères occidentaux, de sorte que la réaction du voyageur reproduit une forme d'idéologie spatiale asymétrique. Ces types de jugements resurgissent plus facilement dans les moments difficiles, où les voyageurs sont fragilisés par la fatigue et l'inquiétude. Après une halte dans le pseudo-village qui ressemble à une « puissante termitière crénelée » (p. 236), une énième panne de la voiture achève de les décourager, et suscite de nouvelles remarques acerbes sur l'absence de véritable village dans la région : « Le prochain village à mériter ce nom était presque à cent kilomètres. Le soleil commençait à baisser et nous n'avions aucune envie de passer la nuit sous ce maudit château de terre cuite » (p. 237). De telles saillies peuvent être mises sur le compte de l'humeur du voyageur, mais peut-être aussi d'une forme d'orientalisme latent. Les jeux sur le lexique géographique ne sont donc pas seulement la marque d'un regard neuf et disponible sur le monde, mais aussi, plus ponctuellement, d'une vision asymétrique de la géographie - ponctuellement, car Bouvier combat par ailleurs ce qu'il considère comme des préjugés. Il ouvre la section « Sharah » sur une citation extraite d'un dictionnaire anglo-persan : « Sharah : highway... but, there are no highways in Iran, high or otherwise » (p. 206). Affirmation qu'il s'empresse de contester, ou du moins de nuancer : « Les militaires ont de ces jugements ! Il y a bel et bien des routes en Iran, mais il faut convenir qu'elles pourraient être meilleures » (p. 206). Dans cet exemple comme dans l'ensemble du récit, il confronte sa vision subjective de l'espace parcouru à la vision communément admise et rejette toute notion galvaudée pour se forger son propre vocabulaire géographique.

Espaces flottants

Les questions qui assaillent le voyageur - est-ce bien un fleuve ? ce village mérite-t-il le nom de village ? etc. - traduisent certes la volonté de « revenir aux choses mêmes » selon une approche phénoménologique. Mais on peut également y voir l'expression d'un esprit en proie au doute perpétuel, qui redoute de figer le réel dans des descriptions trop étroites et montre une certaine prédilection pour tous les espaces en voie d'épuisement et de disparition. Comme il l'écrira plus tard dans ses carnets du Japon, Bouvier se sent incapable de « faire le tour de la question », c'est-à-dire de cerner rapidement toutes les dimensions d'un pays, y compris sa configuration géographique : « Moi ce sont plutôt les questions qui m'entourent, m'encerclent, m'assiègent et je pare les coups comme je peux21. »

Dans L'Usage du monde, on a parfois l'impression que rien de solide ne peut être saisi par le narrateur, à part peut-être les points cardinaux qui sont régulièrement évoqués pour décrire la situation d'une ville. Prilep, Tabriz, Quetta ou encore Kaboul sont méthodiquement présentées dans des passages didactiques qui permettent de les localiser par rapport aux pays ou aux chaînes de montagnes environnants : Prilep est entourée par la Grèce au sud et l'Albanie à l'ouest (p. 55) ; Tabriz est fermée au nord par la frontière russe, à l'ouest par l'Ararat, au sud par les crêtes du Kurdistan, et à l'est par le col de Chibli (p. 125-126) ; Kaboul est, selon l'empereur Babour, « le point intermédiaire entre l'Hindoustan et le Khorassan » (p. 331). Mais le narrateur semble assez peu enclin à détailler ces éléments de géographie objective, ce qui peut d'ailleurs expliquer qu'il délègue sa voix à l'empereur Babour pour ne pas avoir à se charger lui-même de décrire la situation de Kaboul. Il cherche à alléger ces passages obligés et ne considère pas les points cardinaux comme de véritables points d'ancrage dans le réel : on pourrait dire qu'« ils situent, mais ne pèsent pas » sur le récit, pour reprendre la description que Bouvier donne de la ville de Quetta : « Voilà les points cardinaux. Ils sont lointains. Ils situent, mais ne pèsent pas sur la ville qui vit pour elle [...] » (p. 281). Les données géographiques ne sont pas transmises au lecteur sans être agrémentées par une métaphore ou un jeu de mots qui les rend à la fois plus poétiques et plus ludiques : « Huit cents kilomètres à l'ouest [de Quetta], au bout du train, la Perse dort dans un manteau de sable » (p. 281) ; au nord, « la petite douane de Chaman est une fournaise où rien ne passe, sauf le temps » (p. 281). L'écriture se fait mimétique de son objet, puisqu'elle acquiert la même légèreté que la ville qu'elle décrit, mais aussi la même légèreté que les voyageurs eux-mêmes, qui abordent l'espace comme s'ils entraient dans un rêve où tout est aérien. Une correspondance s'établit entre l'« urbanisme frugal » (p. 281) de Quetta et l'état d'hypnose dans lequel flottent les voyageurs après la traversée du désert qui les a physiquement amoindris. Le spectacle de la ville est comme frappé d'irréalité :

Autour de nous, la ville disposait largement le peu dont elle est faite : des pans d'ombre fraiche, des attelages de buffles gris, quelques portails de style victorien flanqués de guérites et de canons de bronze, et des ruelles sableuses où des vieillards enturbannés, de grande prestance, flottaient sur de beaux vélos graissés et silencieux. Une ville éparse, légère comme un songe, pleine de répit, d'impondérable pacotille et de fruits aqueux. Notre arrivée aussi fut légère. À nous deux, nous ne pesions plus cent kilos (p. 277).

La perception des lieux est ainsi extrêmement variable et subjective, puisqu'elle s'apparente à la projection mentale d'un voyageur qui se laisse éroder par le flux du voyage, et a donc une vision de plus en plus flottante du monde extérieur. Le processus de déréalisation commence bien avant l'arrivée à Quetta, puisqu'à Ispahan, le narrateur perd déjà « le sentiment du réel » (p. 235), dans un moment de déroute où l'émerveillement fait subitement place à l'angoisse. À la faveur d'une superposition de souvenirs qui s'apparente à de la paramnésie22, le paysage réel tend à disparaître, avec son fleuve « presque tari [...] qui n'aboutit nulle part » (p. 234-235), au profit d'images anciennes qui sont marquées du sceau de la mort et de la négativité. Ispahan rappelle la Provence, « mais une Provence sans vin, ni vantardises ni voix de femmes ; en somme, sans ces obstacles ou ce fracas qui d'ordinaire nous isole de la mort. » (p. 235) Les prépositions privatives soulignent la disparition brutale de la vie et le sentiment qu'a le narrateur d'être exclu du réel, de n'avoir plus aucune prise pour s'en saisir. Le rituel qui consistait à répéter un nom pour éviter qu'un paysage ne lui échappe ne fonctionne plus face à cette « ville impalpable » : « J'avais beau me répéter : Ispahan ; pas d'Ispahan qui tienne » (p. 235). Les mots ont perdu la force invocatoire qu'ils possédaient encore un peu plus tôt, au moment de l'arrivée dans la même ville au coucher du soleil, quand le narrateur « cherchai[t] un mot pour [s]'approprier ces images, et [s]e répétai[t] machinalement : Carabas » (p. 232). La confrontation de ces deux passages très rapprochés, où la répétition apparaît comme un outil d'appropriation tantôt efficace et tantôt inutile, révèle la grande réversibilité de la perception de l'espace dans L'Usage du monde. Les moments où « le monde s'abîme et se défile » (p. 235) surviennent sans prévenir, mais l'épuisement du voyageur en est généralement un signe avant-coureur.

Le nom de Carabas que le narrateur se répète à lui-même pour conjurer le délitement symbolise ainsi la tentative d'appropriation toujours fragile, par le voyageur, de nouveaux espaces qui ne lui appartiennent pas tant qu'il ne les a pas arpentés « par la plante des pieds », pour reprendre une expression chère à Nicolas Bouvier. Le déplacement en voiture instaure nécessairement une distance entre le monde et le voyageur « assis sur le capot » (p. 232), qui voit défiler un monde d'images là où le marcheur est au contraire en contact direct avec le sol. Claude Reichler a déjà esquissé le rapprochement qui s'impose avec Le Chat botté, remarquant que la même « magie touche les champs moissonnés, les riches prairies, les bêtes et les hommes, qui se mettent à appartenir au regard du passant, d'un don qui ne s'arrête pas, venu d'un héritage qu'aucune loi n'a le pouvoir d'accorder ni d'enlever23. » Mais on pourrait proposer une autre interprétation de cette identification du narrateur à Carabas, dont il faut rappeler qu'il est un marquis de pacotille et que ses possessions sont entièrement usurpées par la ruse. Elles ne sont pas héritées ; elles sont à conquérir et à protéger, car elles sont précaires. Dans l'œuvre de Nicolas Bouvier, la figure de Carabas n'apparaît pas seulement dans L'Usage du monde mais aussi dans La Guerre à huit ans24, récit autobiographique bien plus tardif, où elle est au cœur d'un imaginaire de la conquête et de la propriété spatiales. Le titre de marquis, obtenu dans le conte de Perrault grâce aux ruses du Chat Botté, est initialement attribué au grand-père maternel de Bouvier, Pierre Maurice, qui n'était pas marquis mais baron, descendant de la noblesse d'Empire mais privé de son titre car « [l]a Suisse ne reconnaît pas à ses citoyens [...] le droit aux titres nobiliaires25 ». Dans La Guerre à huit ans, qui peut s'interpréter comme une guerre pour la reconnaissance des adultes et pour « le droit de trotter librement26 », Nicolas Bouvier se souvient des interdits spatiaux qui l'empêchaient de circuler à sa guise dans le domaine familial d'Allaman :

Tout le territoire sur lequel nous courions en haletant, de peur de nous faire engueuler, appartenait à mon grand-père maternel. En courant, je me disais - car c'était la plus grande campagne dans laquelle j'aie jamais couru - « Carabas, Carabas ». J'avais tort : mon grand-père n'était pas marquis [...]27.

Carabas désigne aussi bien le grand-père, vu comme un propriétaire illégitime par l'enfant qui s'approprie physiquement le territoire, que l'enfant lui-même, nourri de lectures exotiques et pressé de prendre possession du vaste monde. On suppose, entre autres hypothèses, que Carabas dérive du mot turc Carabag, qui désigne les « montagnes [...] dans lesquelles il y avait autrefois des lieux de délices où les sultans mongols et autres princes faisaient leur séjour pendant l'été28 », selon la définition donnée dans la Bibliothèque orientale de d'Herbelot de Molainville en 1697. Le mot Carabas connote ainsi l'Orient, le dépaysement et l'appropriation de l'espace, qui se révèle en réalité presque impossible, comme le suggère également la contemplation du Khyber Pass à la fin de L'Usage du monde : l'immensité de la montagne ne peut qu'échapper à la saisie par l'homme, qui prend à nouveau conscience de la fragilité de sa prise de possession du monde et du caractère précaire de sa transformation intérieure : « Ce jour-là, j'ai bien cru tenir quelque chose et que ma vie s'en trouverait changée. Mais rien de cette nature n'est définitivement acquis » (p. 375).

L'Usage du monde amorce in fine une dynamique du dessaisissement qui ne fera que s'accentuer dans les récits ultérieurs de Nicolas Bouvier. Avec les textes sur le Japon, on aboutira à une forme encore plus radicale de désappropriation, exprimée dans un poème du Dehors et du Dedans au titre très symbolique : « Paysage sans propriétaire29. » Ce titre emblématise l'amenuisement du moi et son sentiment d'usurpation ou d'inadéquation, qui se traduisent par l'abandon de toute prétention à se saisir des paysages :

Dans la lumière livide de l'été
sous les rideaux entrouverts de la pluie
s'étend la terre silencieuse ses bêtes blasonnées, ses feuillages accroupis
Que de houblons ! que peu de raison d'être ! et qu'ai-je à faire ici30 ?

Composé à l'âge de quarante ans, le poème « Paysage sans propriétaire » peut être lu à un double niveau, d'abord au sens littéral comme une vision mélancolique du Nord-Japon, et ensuite au sens métaphorique comme un paysage intérieur meublé de silence et de vide. Le poète évoque le jour et le lieu de sa naissance, non pour retrouver son identité mais au contraire pour en souligner l'inanité :

Année du Chien, mois du Cheval
jour de malchance
était-ce ce jour-là que je suis disparu ?
Quarante ans, un lieu de naissance
trois corbeaux qui volent en rond
car j'avais même un nom
que vous n'entendrez plus31.

Cette autobiographie paradoxale, qui raconte non la naissance mais la disparition inaugurale d'un être, fonde un imaginaire spatial où ne peuvent exister que des « paysages sans propriétaires ».

 

1 Voir Roland Le Huenen, « Le récit de voyage : l'entrée en littérature », Études littéraires, Volume 20, numéro 1, printemps-été 1987, p. 45-61. Repris dans Roland Le Huenen, Le Récit de voyage au prisme de la littérature, Paris, PUPS, coll. « Imago mundi », 2015, chap. VI.

2 Nicolas Bouvier, Routes et déroutes, dans Œuvres, Paris, Gallimard, « Quarto », 2004, p. 1280.

3 Ibid.

4 Nicolas Bouvier, L'Usage du monde, Paris, La Découverte / Poche, 2014.

5 La « géographie spontanée » est un concept important pour la géographie humaine, qui valorise l'expérience subjective de l'espace pour contrebalancer les excès d'abstraction analytique dont souffre la discipline : elle consiste à « dresser une carte où sont mentionnés les lieux que nous avons visités, les itinéraires que nous avons suivis. Leur somme constitue notre espace vécu » (Jean-Paul Charvet et Michel Sivignon, Géographie humaine, Paris, Armand Colin,  « U », 2011, p. 12).

6 C'est initialement dans les pays anglo-saxons, à la marge de la géographie institutionnelle, qu'est apparu le désir de rapprocher science géographique et écriture littéraire, deux expériences humaines de l'espace, mais aussi deux manières de transcrire cette expérience par le biais du langage. À partir des années 1970, les tenants de la Humanistic Geography, puis ceux de la géographie humaniste en Europe, ont voulu s'opposer aux approches théoriques et quantitatives de l'espace, jugées desséchantes et inaptes à traduire l'expérience et l'émotion qui devraient être inhérentes à la profession. La démarche visait en fait à renouer avec la géographie en tant que science véritablement humaine, c'est-à-dire plaçant l'homme et son rapport à la Terre au centre de ses préoccupations.

7 Michel Sivignon, « L'expérience du voyage et son récit, à propos de L'Usage du monde de Nicolas Bouvier », Bulletin de l'Association de géographes français, 84ème année, 2007-3 (septembre), Géographie et littérature / Marginalités spatiales et sociales, sous la direction de Jean-Louis Tissier et Solange Montagne-Villette, p. 259.

8 Ibid., p. 251.

9 Pascal Blum, Géographie clandestine d'un monde trompeur. Questionnement méthodologique et cheminement poétique à travers les œuvres de Nicolas Bouvier et de Kenneth White, mémoire de géographie (sous la direction d'Alexandre Gillet), Université de Genève, 2005 (disponible en ligne : https://doc.rero.ch/record/6005/files/Memoire_licence_Pascal_Blum.pdf).

10 Voir Michel Collot, « Pour une géographie littéraire », dans Fabula-LhT, n° 8, « Le partage des disciplines », mai 2011, URL : http://www.fabula.org/lht/8/collot.html, [consultée le 2 septembre 2017].

11 Voir la Correspondance des routes croisées (Genève, Zoé, 2010) et la biographie de François Laut, Nicolas Bouvier. L'œil qui écrit (Paris, Payot, 2007).

12 Nicolas Bouvier, Le Dehors et le Dedans, dans Œuvres, op. cit., p. 827.

13 Ibid., p. 827.

14 Christine Baron, « Littérature et géographie : lieux, espaces, paysages et écritures », dans Fabula-LhT, n° 8, « Le partage des disciplines », mai 2011, URL : http://www.fabula.org/lht/8/baron.html, [consultée le 2 septembre 2017].

15 Après la Seconde Guerre mondiale, la géographie a connu une révolution épistémologique. La géographie classique (celle de l'École française de géographie, créée par Vidal de La Blache) reposait sur une démarche « idiographique », fondée sur l'étude de cas particuliers. Elle a cédé la place à une géographie scientifique, fondée sur une démarche « nomothétique » qui procède à des généralisations conceptuelles (le débat entre idiographique et nomothétique est l'un des débats les plus structurants de la démarche géographique : voir Antoine Bailly et Robert Ferras, Éléments d'épistémologie de la géographie, Paris, Armand Colin, « U », 2010, p. 169-170). Au contraire de la géographie classique, la « Nouvelle Géographie » (terme lancé par le géographe anglais Peter Gould dans un article en 1968) propose de rechercher les règles générales qui régissent les phénomènes, grâce à des méthodes théoriques et quantitatives empruntées aux mathématiques.

16 Le courant de la « Humanistic Geography » est né aux États-Unis à la fin des années 1970, avant d'être relayé en Europe - Italie, Suisse, France - à partir des années 1980-1990. Il « s'oppose à la fois aux approches disciplinaires traditionnelles et aux approches théoriques et quantitatives. Il s'agit de comprendre l'organisation des espaces en passant par les individus, leurs pratiques et leurs représentations spatiales. » (Pascal Clerc (dir.), Géographies. Épistémologie et histoire des savoirs sur l'espace, Paris, Armand Colin, « SEDES-CNED », 2012, p. 42). Les géographes qui revendiquent aujourd'hui cette approche sont, entre autres, Claude Raffestin et Bertrand Lévy.

17 Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, « tel », 1945, p. II-III.

18 Kenneth White, « Petit album nomade », in Pour une littérature voyageuse, Bruxelles, Complexe, 1992, p. 184-195.

19 Voir Maarten van Buuren , « Proust phénoménologue », dans Poétique, 2006/4, n° 148, p. 387-406. Si l'importance de la perception dans l'œuvre de Bouvier rappelle la démarche proustienne, c'est le cas aussi de l'attention portée à la mémoire et à la sensation. Jean-Yves Pouilloux a suggéré ce rapprochement dans L'art et la formule (Paris, Gallimard, « L'Infini », 2016, p. 129-131) : Bouvier cherche à « toucher la sensation endormie » tout comme le narrateur de la Recherche fait « revenir à l'existence des épiphanies effacées ».

20> André-Louis Sanguin, « La géographie humaniste ou l'approche phénoménologique des lieux, des paysages et des espaces », dans Annales de Géographie, t. 90, n° 501, 1981, p. 560-587.

21 Nicolas Bouvier, Le Vide et le plein. Carnets du Japon 1964-1970, Paris, Gallimard, « Folio », 2009.

22 Claude Reichler a déjà analysé ce passage dans son article sur « Paysage et expérience de l'espace dans L'Usage du monde » (Europe, n° 974-975, juin-juillet 2010, p. 35-47).

23 Claude Reichler, op. cit., p. 138.

24 Nicolas Bouvier, La Guerre à huit ans [1988], dans Œuvres, op. cit., p. 1233-1247.

25 Ibid., p. 1236.

26 Ibid., p. 1247.

27 Ibid., p. 1236.

28 Charles Perrault, Contes, édition établie par Gilbert Rouger, Paris, Classiques Garnier, 2014, p. 135.

29 Nicolas Bouvier, Le Dehors et le dedans, op. cit., p. 845.

30 Ibid.

31 Ibid.

Pour citer cet article



Référence électronique
Liouba BISCHOFF, « La géographie précaire de L’Usage du monde », Viatica [En ligne], Bouvier, intermédiaire capital, mis en ligne le 26/09/2017, URL : http://viatica.univ-bpclermont.fr/bouvier-intermediaire-capital/i-nouvelles-lectures-de-l-usage-du-monde/la-geographie-precaire-de-l-usage-du-monde